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Chapitre 165 : Chapitre 8
Chapitre 8
Le lendemain, avant que les dames fussent levées, la wagonnette et un cabriolet pour les chasseurs étaient à la porte, et Laska, sachant depuis le matin qu’on allait à la chasse, après avoir beaucoup gémi et couru en tous sens, s’était assise dans la wagonnette à côté du cocher, et, désapprouvant ce retard, regardait avec agitation la porte par laquelle les chasseurs ne sortaient pas encore. Le premier qui parut fut Vassenka Veslovsky, en hautes bottes neuves qui montaient à mi-cuisse sur ses grosses jambes, en blouse verte, avec une ceinture à cartouches en cuir russe neuf, et son bonnet écossais à rubans, un fusil anglais tout neuf sans bretelle. Laska s’élança vers lui, le salua, et sautant, lui demanda à sa manière si les autres venaient bientôt, mais n’en recevant pas de réponse, elle revint à son poste d’observation et s’y tint de nouveau en repos, la tête penchée de côté et une oreille dressée pour écouter. Enfin la porte s’ouvrit en grinçant, et Krak, le chien d’arrêt d’Étienne Arcadiévitch, tacheté et feu, s’élança dehors en tournant sur lui-même et en faisant des sauts. Étienne Arcadiévitch lui-même suivit, un fusil à la main et un cigare à la bouche.
« Bon chien, bon chien, Krak ! » cria-t-il d’une voix encourageante au chien, qui lui mit les pattes sur la poitrine en attrapant sa gibecière. Étienne Arcadiévitch était vêtu de gros jambières et de guêtres, d’un pantalon déchiré et d’un court paletot. Sur sa tête était un chapeau informe et avachi, mais son fusil, d’un nouveau système, était un vrai bijou, et sa gibecière et sa ceinture à cartouches, bien qu’usées, étaient de la plus grande qualité.
Vassenka Veslovsky n’avait point su jusque-là qu’il fût vraiment _chic_ pour un chasseur d’être en haillons, mais d’avoir un équipement de chasse de la meilleure qualité. Il le voyait maintenant en regardant Étienne Arcadiévitch, radieux dans ses guenilles, élégant, bien portant et joyeux, un type de vrai noble russe. Et il résolut que la prochaine fois qu’il irait à la chasse, il adopterait certainement le même accoutrement.
« Eh bien, et notre hôte ? demanda-t-il.
— Une jeune femme, dit Étienne Arcadiévitch en souriant.
— Oui, et si charmante !
— Il est descendu habillé. Sans doute il est remonté chez elle. »
Étienne Arcadiévitch devinait juste. Levine était remonté chez sa femme pour lui demander encore une fois si elle lui pardonnait sa bêtise de la veille, et en outre, pour la supplier, pour l’amour de Dieu, d’être plus prudente. Le grand point était qu’elle s’éloignât des enfants — ils pourraient d’un moment à l’autre la heurter. Puis il avait fallu encore une fois entendre sa déclaration qu’elle n’était pas fâchée qu’il s’en allât pour deux jours, et la prier de lui envoyer le lendemain matin un mot par un domestique à cheval, de lui écrire, ne fût-ce que deux lignes, pour lui dire que tout allait bien.
Kitty était peinée, comme toujours, de se séparer pour deux jours de son mari, mais quand elle vit sa figure empressée, qui paraissait grande et forte dans ses bottes de chasse et sa blouse blanche, et une sorte d’entrain et d’excitation de chasseur qui lui était incompréhensible, elle oublia son propre chagrin pour son plaisir à lui, et lui dit gaiement adieu.
« Pardon, messieurs ! dit-il en courant sur le perron. Avez-vous mis le déjeuner ? Pourquoi le bai est-il à droite ? Eh bien, ça ne fait rien. Laska, couché ! Va te coucher !
— Mets-le avec le troupeau de bœufs, » dit-il au vacher qui l’attendait sur le perron pour une question. « Excusez-moi, voilà encore un bandit. »
Levine sauta de la wagonnette, où il était déjà monté, pour aller au-devant du charpentier qui s’approchait du perron avec une règle à la main.
« Tu n’es pas venu hier au bureau, et maintenant tu me retiens. Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ?
— Votre seigneurie voudrait-elle me permettre de faire un autre tournant ? Ce n’est que trois marches à ajouter. Et en même temps nous l’ajustons juste. Ce sera bien plus commode.
— Tu aurais dû m’écouter, répondit Levine avec humeur. Je t’ai dit : Pose les limons et puis ajuste les marches. Maintenant on ne peut plus arranger cela. Fais comme je t’ai dit, et refais un escalier. »
Le point était que dans le pavillon qu’on construisait, le charpentier avait gâté l’escalier, en l’assemblant sans calculer l’espace qu’il devait remplir, de sorte que les marches étaient toutes de travers quand on le mit en place. Maintenant le charpentier voulait, en conservant le même escalier, ajouter trois marches.
« Ce sera bien mieux.
— Mais où aboutira ton escalier avec ses trois marches ?
— Ma foi, sur mon honneur, monsieur, dit le charpentier avec un sourire dédaigneux. Il aboutit juste à l’endroit. Il commence, pour ainsi dire, dit-il avec un geste persuasif ; il descend, et descend, et aboutit.
— Mais trois marches ajouteront aussi à la longueur… où aboutira-t-il ?
— Eh bien, sûrement, il partira d’en bas et montera et montera, et aboutira ainsi, dit le charpentier avec obstination et conviction.
— Il atteindra le plafond et le mur.
— Ma foi ! Eh bien, il montera, et montera, et aboutira comme ceci. »
Levine tira une baguette de fusil et se mit à lui esquisser l’escalier dans la poussière.
« Là, vois-tu ?
— Comme votre seigneurie voudra, dit le charpentier avec une subite lueur dans les yeux, comprenant enfin évidemment la chose. Il paraît qu’il vaudra mieux en faire un neuf.
— Eh bien, fais donc comme on te dit, » cria Levine en se remettant dans la wagonnette. « Couché ! Tiens les chiens, Philippe ! »
Levine sentait maintenant, en laissant derrière lui tous ses soucis de famille et de ménage, un si vif sentiment de joie de vivre et d’attente qu’il n’était pas disposé à parler. En outre, il avait cette impression de surexcitation concentrée qu’éprouve tout chasseur en approchant du lieu de l’action. S’il avait quelque chose dans l’esprit à ce moment, c’était seulement le doute s’ils lanceraient quelque chose dans le marais de Kolpensky, si Laska se montrerait à son avantage en comparaison de Krak, et s’il tirerait bien lui-même ce jour-là. Ne pas se déshonorer devant un nouveau spectateur — ne pas être surpassé par Oblonsky — c’était aussi une pensée qui lui traversait le cerveau.
Oblonsky éprouvait la même chose, et lui aussi n’était pas causeur. Vassenka Veslovsky seul soutenait un flux incessant de joyeux bavardage. En l’écoutant maintenant, Levine avait honte de penser combien il avait été injuste envers lui la veille. Vassenka était vraiment un bon garçon, simple, de bon cœur et de très bonne humeur. Si Levine l’avait rencontré avant son mariage, il se serait lié avec lui. Levine n’aimait pas beaucoup son attitude de vacances devant la vie et une sorte d’aisance libre dans son élégance prétentieuse. C’était comme s’il supposait en lui une haute importance indiscutable, parce qu’il avait de longs ongles et un chapeau élégant, et tout le reste à l’avenant ; mais cela pouvait être pardonné pour sa bonhomie et sa bonne éducation. Levine l’aimait pour sa bonne éducation, pour parler français et anglais avec un si excellent accent, et pour être un homme de son monde.
Vassenka était extrêmement content du cheval de gauche, un cheval des steppes du Don. Il ne cessait de le louer avec enthousiasme. « Comme ce doit être beau de galoper dans les steppes sur un cheval des steppes ! Hein ? n’est-ce pas ? » disait-il. Il s’était imaginé chevauchant un cheval des steppes comme quelque chose de sauvage et de romantique, et il se trouvait que ce n’était rien de tel. Mais sa simplicité, particulièrement jointe à sa bonne mine, à son sourire aimable et à la grâce de ses mouvements, était très attrayante. Soit que sa nature fût sympathique à Levine, soit que Levine essayât d’expier ses péchés de la veille en ne voyant rien que de bon en lui, toujours est-il qu’il aimait sa société.
Après avoir fait deux milles hors de chez eux, Veslovsky tout à coup chercha un cigare et son portefeuille, et ne sut pas s’il les avait perdus ou laissés sur la table. Dans le portefeuille il y avait trente-sept livres, et la chose ne pouvait rester dans l’incertitude.
« Savez-vous quoi, Levine, je vais galoper à la maison sur ce cheval de renfort de gauche. Ce sera splendide. Hein ? » dit-il, se préparant à descendre.
« Non, pourquoi faire ? répondit Levine, calculant que Vassenka ne devait guère peser moins de dix-sept stone. J’enverrai le cocher. »
Le cocher retourna à cheval sur le cheval de renfort, et Levine conduisit lui-même la paire restante.