Français
--Et la perle noire? murmura-t-il.
La boîte de papier à lettres était à sa place. Il l'ouvrit vivement. Elle contenait l'écrin. Mais l'écrin était vide.
--Fichtre, se dit-il, tu t'es vanté un peu tôt de ta chance, mon ami Arsène Lupin... La comtesse assassinée, la perle noire disparue... la situation n'est pas brillante! Filons, sans quoi tu risques fort d'encourir de lourdes responsabilités.
Il ne bougea pas cependant.
--Filer? Oui, un autre filerait. Mais, Arsène Lupin? N'y a-t-il pas mieux à faire? Voyons, procédons par ordre. Après tout, ta conscience est tranquille... Suppose que tu es commissaire de police et que tu dois procéder à une enquête... Oui, mais pour cela, il faudrait avoir un cerveau plus clair. Et le mien est dans un état!
Il tomba sur un fauteuil, ses poings crispés contre son front brûlant.
* * *
L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus vivement intrigués en ces derniers temps, et je ne l'eusse certes pas racontée si la participation d'Arsène Lupin ne l'éclairait d'un jour tout spécial. Cette participation, il en est peu qui la soupçonnent. Nul ne sait en tout cas l'exacte et curieuse vérité.
Qui ne connaissait, pour l'avoir rencontrée au Bois, Léontine Zalti, l'ancienne cantatrice, épouse et veuve du comte d'Andillot, la Zalti dont le luxe éblouissait Paris, il y a quelque vingt ans, la Zalti, comtesse d'Andillot, à qui ses parures de diamants et de perles valaient une réputation européenne? On disait d'elle qu'elle portait sur ses épaules le coffre-fort de plusieurs maisons de banque et les mines d'or de plusieurs compagnies australiennes. Les grands joailliers travaillaient pour la Zalti comme on travaillait jadis pour les rois et pour les reines.
Et qui ne se souvient de la catastrophe où toutes ces richesses furent englouties? Maisons de banque et mines d'or, le gouffre dévora tout. De la collection merveilleuse, dispersée par le commissaire-priseur, il ne resta que la fameuse perle noire. La perle noire! c'est-à-dire une fortune, si elle avait voulu s'en défaire.
Elle ne le voulut point. Elle préféra se restreindre, vivre dans un simple appartement avec sa dame de compagnie, sa cuisinière et un domestique, plutôt que de vendre cet inestimable joyau. Il y avait à cela une raison qu'elle ne craignait pas d'avouer: la perle noire était le cadeau d'un empereur! Et presque ruinée, réduite à l'existence la plus médiocre, elle demeura fidèle à sa compagne des beaux jours.
--Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.
Du matin jusqu'au soir, elle la portait à son cou. La nuit, elle la mettait dans un endroit connu d'elle seule.
Tous ces faits rappelés par les feuilles publiques stimulèrent la curiosité, et, chose bizarre, mais facile à comprendre pour ceux qui ont le mot de l'énigme, ce fut précisément l'arrestation de l'assassin présumé qui compliqua le mystère et prolongea l'émotion. Le surlendemain, en effet, les journaux publiaient la nouvelle suivante:
«On nous annonce l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la comtesse d'Andillot. Les charges relevées contre lui sont écrasantes. Sur la manche en lustrine de son gilet de livrée, que M. Dudouis, le chef de la Sûreté, a trouvé dans sa mansarde, entre le sommier et le matelas, on a constaté des taches de sang. En outre, il manquait à ce gilet un bouton recouvert d'étoffe. Or ce bouton, dès le début des perquisitions, avait été ramassé sous le lit même de la victime.
«Il est probable qu'après le dîner, Danègre, au lieu de regagner sa mansarde, se sera glissé dans le cabinet aux robes, et que, par la porte vitrée, il a vu la comtesse cacher la perle noire.
«Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'est venue confirmer cette supposition. En tout cas, un autre point reste obscur. À sept heures du matin, Danègre s'est rendu au bureau de tabac du boulevard de Courcelles: la concierge d'abord, puis la buraliste ont témoigné dans ce sens. D'autre part, la cuisinière de la comtesse et sa dame de compagnie, qui toutes deux couchent au bout du couloir, affirment qu'à huit heures, quand elles se sont levées, la porte de l'antichambre et la porte de la cuisine étaient fermées à double tour. Depuis vingt ans au service de la comtesse, ces deux personnes sont au-dessus de tout soupçon. On se demande donc comment Danègre a pu sortir de l'appartement. S'était-il fait faire une autre clef? L'instruction éclaircira ces différents points.»
L'instruction n'éclaircit absolument rien, au contraire. On apprit que Victor Danègre était un récidiviste dangereux, un alcoolique et un débauché, qu'un coup de couteau n'effrayait pas. Mais l'affaire elle-même semblait, au fur et à mesure qu'on l'étudiait, s'envelopper de ténèbres plus épaisses et de contradictions plus inexplicables.
D'abord une demoiselle de Sinclèves, cousine et unique héritière de la victime, déclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait confié dans une de ses lettres la façon dont elle cachait la perle noire. Le lendemain du jour où elle recevait cette lettre, elle en constatait la disparition. Qui l'avait volée?
De leur côté, les concierges racontèrent qu'ils avaient ouvert la porte à un individu, lequel était monté chez le docteur Harel. On manda le docteur. Personne n'avait sonné chez lui. Alors qui était cet individu? Un complice?
Cette hypothèse d'un complice fut adoptée par la presse et par le public. Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard la défendait, non sans raison.
--Il y a du Lupin là-dessous, disait-il au juge.
--Bah! ripostait celui-ci, vous le voyez partout, votre Lupin.
--Je le vois partout, parce qu'il est partout.
--Dites plutôt que vous le voyez chaque fois où quelque chose ne vous paraît pas très clair. D'ailleurs, en l'espèce, remarquez ceci: le crime a été commis à onze heures vingt du soir, ainsi que l'atteste la pendule, et la visite nocturne, dénoncée par les concierges, n'a eu lieu qu'à trois heures du matin.
La justice obéit souvent à ces entraînements de conviction qui font qu'on oblige les événements à se plier à l'explication première qu'on en a donnée. Les antécédents déplorables de Victor Danègre, récidiviste, ivrogne et débauché, influencèrent le juge, et bien qu'aucune circonstance nouvelle ne vînt corroborer les deux ou trois indices primitivement découverts, rien ne put l'ébranler. Il boucla son instruction. Quelques semaines après, les débats commencèrent.
Ils furent embarrassés et languissants. Le président les dirigea sans ardeur. Le ministère public attaqua mollement. Dans ces conditions, l'avocat de Danègre avait beau jeu. Il montra les lacunes et les impossibilités de l'accusation. Nulle preuve matérielle n'existait. Qui avait forgé la clef, l'indispensable clef sans laquelle Danègre, après son départ, n'aurait pu refermer à double tour la porte de l'appartement? Qui l'avait vue, cette clef, et qu'était-elle devenue? Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'était-il devenu?
--Et, en tout cas, concluait l'avocat, prouvez que c'est mon client qui a tué. Prouvez que l'auteur du vol et du crime n'est pas ce mystérieux personnage qui s'est introduit dans la maison à trois heures du matin. La pendule marquait onze heures, me direz-vous? Et après? ne peut-on mettre les aiguilles d'une pendule à l'heure qui vous convient?
Victor Danègre fut acquitté.
* * *
Il sortit de prison un vendredi au déclin du jour, amaigri, déprimé par six mois de cellule. L'instruction, la solitude, les débats, les délibérations du jury, tout cela l'avait empli d'une épouvante maladive. La nuit, d'affreux cauchemars, des visions d'échafaud le hantaient. Il tremblait de fièvre et de terreur.
Sous le nom d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les hauteurs de Montmartre, et il vécut au hasard des besognes, bricolant de droite et de gauche.
Vie lamentable! Trois fois engagé par trois patrons différents, il fut reconnu et renvoyé sur-le-champ.
Souvent il s'aperçut, ou crut s'apercevoir, que des hommes le suivaient, des hommes de la police, il n'en doutait point, qui ne renonçaient pas à le faire tomber dans quelque piège. Et d'avance il sentait l'étreinte rude de la main qui le prendrait au collet.
Un soir qu'il dînait chez un traiteur du quartier, quelqu'un s'installa en face de lui. C'était un individu d'une quarantaine d'années, vêtu d'une redingote noire de propreté douteuse. Il commanda une soupe, des légumes et un litre de vin.
Et quand il eut mangé la soupe, il tourna les yeux vers Danègre et le regarda longuement.
Danègre pâlit. Pour sûr cet individu était de ceux qui le suivaient depuis des semaines. Que lui voulait-il? Danègre essaya de se lever. Il ne le put. Ses jambes chancelaient sous lui.
L'homme se versa un verre de vin et emplit le verre de Danègre.
--Nous trinquons, camarade?
Victor balbutia:
--Oui... oui... à votre santé, camarade.
--À votre santé, Victor Danègre.
L'autre sursauta:
--Moi!... moi!... mais non... je vous jure...
--Vous me jurez quoi? que vous n'êtes pas vous? le domestique de la comtesse?
--Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron.
--Dufour, Anatole, oui, pour le patron, mais Danègre pour la justice, Victor Danègre.
--Pas vrai! pas vrai! on vous a menti.
Le nouveau venu tira de sa poche une carte et la tendit. Victor lut: «Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté. Renseignements confidentiels.» Il tressaillit.
--Vous êtes de la police?
--Je n'en suis plus, mais le métier me plaisait, et je continue d'une façon plus... lucrative. On déniche de temps en temps des affaires d'or... comme la vôtre.
--La mienne?
--Oui, la vôtre, c'est une affaire exceptionnelle, si toutefois vous voulez bien y mettre un peu de complaisance.
--Et si je n'en mets pas?
--Il le faudra. Vous êtes dans une situation où vous ne pouvez rien me refuser.
Une appréhension sourde envahissait Victor Danègre. Il demanda:
--Qu'y a-t-il?... parlez.
--Soit, répondit l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis envoyé par Mlle de Sinclèves.
--Sinclèves?
--L'héritière de la comtesse d'Andillot.
--Eh bien?
--Eh bien, Mlle de Sinclèves me charge de vous réclamer la perle noire.
--La perle noire?
--Celle que vous avez volée.
--Mais je ne l'ai pas!
--Vous l'avez.
--Si je l'avais, ce serait moi l'assassin.
--C'est vous l'assassin.
Danègre s'efforça de rire.
--Heureusement, mon bon monsieur, que la Cour d'assises n'a pas été du même avis. Tous les jurés, vous entendez, m'ont reconnu innocent. Et quand on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves gens...
L'ex-inspecteur lui saisit le bras:
--Pas de phrases, mon petit. Écoutez-moi bien attentivement et pesez mes paroles, elles en valent la peine. Danègre, trois semaines avant le crime, vous avez dérobé à la cuisinière la clef qui ouvre la porte de service, et vous avez fait faire une clef semblable chez Outard, serrurier, 244, rue Oberkampf.
--Pas vrai, pas vrai, gronda Victor, personne n'a vu cette clef... elle n'existe pas.
--La voici.
Après un silence, Grimaudan reprit:
--Vous avez tué la comtesse à l'aide d'un couteau à virole acheté au bazar de la République, le jour même où vous commandiez votre clef. La lame est triangulaire et creusée d'une cannelure.
--De la blague, tout cela, vous parlez au hasard. Personne n'a vu le couteau.
--Le voici.
Victor Danègre eut un geste de recul. L'ex-inspecteur continua:
--Il y a dessus des taches de rouille. Est-il besoin de vous en expliquer la provenance?
--Et après?... vous avez une clef et un couteau... Qui peut affirmer qu'ils m'appartenaient?
--Le serrurier d'abord, et ensuite l'employé auquel vous avez acheté le couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire. En face de vous, ils ne manqueront pas de vous reconnaître.
Il parlait sèchement et durement, avec une précision terrifiante. Danègre était convulsé de peur. Ni le juge ni le président des assises, ni l'avocat général ne l'avaient serré d'aussi près, n'avaient vu aussi clair dans des choses que lui-même ne discernait plus très nettement.
Cependant, il essaya encore de jouer l'indifférence.
--Si c'est là toutes vos preuves!
--Il me reste celle-ci. Vous êtes reparti, après le crime, par le même chemin. Mais, au milieu du cabinet aux robes, pris d'effroi, vous avez dû vous appuyer contre le mur pour garder votre équilibre.
--Comment le savez-vous? bégaya Victor... personne ne peut le savoir.
--La justice, non, il ne pouvait venir à l'idée d'aucun de ces messieurs du parquet d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais si on le faisait, on verrait sur le plâtre blanc une marque rouge très légère, assez nette cependant pour qu'on y retrouve l'empreinte de la face antérieure de votre pouce, de votre pouce tout humide de sang et que vous avez posé contre le mur. Or, vous n'ignorez pas qu'en anthropométrie, c'est là un des principaux moyens d'identification.
Victor Danègre était blême. Des gouttes de sueur coulaient de son front sur la table. Il considérait avec des yeux de fou cet homme étrange qui évoquait son crime comme s'il en avait été le témoin invisible.
Il baissa la tête, vaincu, impuissant. Depuis des mois il luttait contre tout le monde. Contre cet homme-là, il avait l'impression qu'il n'y avait rien à faire.
--Si je vous rends la perle, balbutia-t-il, combien me donnerez-vous?
--Rien.
--Comment! vous vous moquez! Je vous donnerais une chose qui vaut des mille et des centaines de mille, et je n'aurais rien?
--Si, la vie.
Le misérable frissonna. Grimaudan ajouta, d'un ton presque doux:
--Voyons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Il vous est impossible de la vendre. À quoi bon la garder?
--Il y a des recéleurs... et un jour ou l'autre, à n'importe quel prix...
--Un jour ou l'autre, il sera trop tard.
--Pourquoi?
--Pourquoi? mais parce que la justice aura remis la main sur vous, et, cette fois, avec les preuves que je lui fournirai, le couteau, la clef, l'indication du pouce, vous êtes fichu, mon bonhomme.
Victor s'étreignit la tête de ses deux mains et réfléchit. Il se sentait perdu, en effet, irrémédiablement perdu, et, en même temps, une grande fatigue l'envahissait, un immense besoin de repos et d'abandon.
Il murmura:
--Quand vous la faut-il?
--Ce soir, avant une heure.
--Sinon?
--Sinon, je mets à la poste cette lettre où Mlle de Sinclèves vous dénonce au procureur de la République.
Danègre se versa deux verres de vin qu'il but coup sur coup, puis, se levant:
--Payez l'addition, et allons-y... j'en ai assez de cette maudite affaire.
La nuit était venue. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et suivirent les boulevards extérieurs en se dirigeant vers l'Étoile. Ils marchaient silencieusement, Victor, très las et le dos voûté.
Au parc Monceau, il dit:
--C'est du côté de la maison...
--Parbleu! vous n'en êtes sorti, avant votre arrestation, que pour aller au bureau de tabac.
--Nous y sommes, fit Danègre, d'une voix sourde.
Ils longèrent la grille du jardin et traversèrent une rue dont le bureau de tabac faisait l'encoignure. Danègre s'arrêta quelques pas plus loin. Ses jambes vacillaient. Il tomba sur un banc.
--Eh bien? demanda son compagnon.
--C'est là.
--C'est là! qu'est-ce que vous me chantez?
--Oui là, devant nous.
--Devant nous! Dites donc, Danègre, il ne faudrait pas...
--Je vous répète qu'elle est là.
--Où?
--Entre deux pavés.
--Lesquels?
--Cherchez.
--Lesquels? répéta Grimaudan.
Victor ne répondit pas.
--Ah! parfait, tu veux me faire poser, mon bonhomme.
--Non... mais... je vais crever de misère.
--Et alors, tu hésites? Allons, je serai bon prince. Combien te faut-il?
--De quoi prendre mon billet d'entrepont pour l'Amérique.
--Convenu.
--Et un billet de cent pour les premiers frais.
--Tu en auras deux. Parle.
--Comptez les pavés, à droite de l'égout. C'est entre le douzième et le treizième.
--Dans le ruisseau?
--Oui, en bas du trottoir.
Grimaudan regarda autour de lui. Des tramways passaient, des gens passaient. Mais bah! qui pouvait se douter?...
Il ouvrit son canif et le planta entre le douzième et le treizième pavé.
--Et si elle n'y est pas?
--Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore.
Se pouvait-il qu'elle y fût! La perle noire jetée dans la boue d'un ruisseau, à la disposition du premier venu! La perle noire... une fortune!
--À quelle profondeur?
--Dix centimètres, à peu près.
Il creusa le sable mouillé. La pointe de son canif heurta quelque chose. Avec ses doigts il élargit le trou.
Il aperçut la perle noire.
--Tiens, voilà tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour l'Amérique.
Le lendemain, l'_Écho de France_ publiait cet entrefilet, qui fut reproduit par les journaux du monde entier:
_Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsène Lupin qui l'a reprise au meurtrier de la comtesse d'Andillot. Avant peu, des fac-similés de ce précieux bijou seront exposés à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Calcutta, à Buenos-Ayres et à New York._
_Arsène Lupin attend les propositions que voudront bien lui faire ses correspondants._
* * *
--Et voilà comme quoi le crime est toujours puni et la vertu récompensée, conclut Arsène Lupin, lorsqu'il m'eut révélé les dessous de l'affaire.
--Et voilà comme quoi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la Sûreté, vous fûtes choisi par le destin pour enlever au criminel le bénéfice de son forfait.
--Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le plus fier. Les quarante minutes que j'ai passées dans l'appartement de la comtesse, après avoir constaté sa mort, sont parmi les plus étonnantes et les plus profondes de ma vie. En quarante minutes, empêtré dans la situation la plus inextricable, j'ai reconstitué le crime, j'ai acquis la certitude, à l'aide de quelques indices, que le coupable ne pouvait être qu'un domestique de la comtesse. Enfin, j'ai compris que, pour avoir la perle, il fallait que ce domestique fût arrêté--et j'ai laissé le bouton de gilet--mais qu'il ne fallait pas qu'on relevât contre lui des preuves irrécusables de sa culpabilité--et j'ai ramassé le couteau oublié sur le tapis, emporté la clef oubliée sur la serrure, fermé la porte à double tour, et effacé les traces des doigts sur le plâtre du cabinet aux robes. À mon sens, ce fut là un de ces éclairs...
--De génie, interrompis-je.
--De génie, si vous voulez, et qui n'eût pas illuminé le cerveau du premier venu. Deviner en une seconde les deux termes du problème--une arrestation et un acquittement--me servir de l'appareil formidable de la justice pour détraquer mon homme, pour l'abêtir, bref, pour le mettre dans un état d'esprit tel qu'une fois libre il devait inévitablement, fatalement, tomber dans le piège un peu grossier que je lui tendais!...
--Un peu? dites beaucoup, car il ne courait aucun danger.
--Oh! pas le moindre, puisque tout acquittement est chose définitive.
--Pauvre diable...
--Pauvre diable... Victor Danègre! vous ne songez pas que c'est un assassin? Il eût été de la dernière immoralité que la perle noire lui restât. Il vit, pensez donc, Danègre vit!
--Et la perle noire est à vous.
Il la sortit d'une des poches secrètes de son portefeuille, l'examina, la caressa de ses doigts et de ses yeux émus, et il soupirait:
--Quel est le boyard, quel est le rajah imbécile et vaniteux qui possédera ce trésor? À quel milliardaire américain est destiné le petit morceau de beauté et de luxe qui ornait les blanches épaules de Léontine Zalti, comtesse d'Andillot?...
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HERLOCK SHOLMÈS ARRIVE TROP TARD
C'est étrange ce que vous ressemblez à Arsène Lupin, Velmont!
--Vous le connaissez?
--Oh! comme tout le monde, par ses photographies, dont aucune n'est pareille aux autres, mais dont chacune laisse l'impression d'une physionomie identique... qui est bien la vôtre.
Horace Velmont parut plutôt vexé.
--N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et vous n'êtes pas le premier à m'en faire la remarque, croyez-le.
--C'est au point, insista Devanne, que si vous ne m'aviez pas été recommandé par mon cousin d'Estevan, et si vous n'étiez pas le peintre connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais pas averti la police de votre présence à Dieppe.
La boutade fut accueillie par un rire général. Il y avait là, dans la grande salle à manger du château de Thibermesnil, outre Velmont: l'abbé Gélis, curé du village, et une douzaine d'officiers, dont les régiments manoeuvraient aux environs, et qui avaient répondu à l'invitation du banquier Georges Devanne et de sa mère. L'un d'eux s'écria:
--Mais est-ce que précisément Arsène Lupin n'a pas été signalé sur la côte, après son fameux coup du rapide de Paris au Havre?
--Parfaitement, il y a de cela trois mois, et la semaine suivante je faisais connaissance au casino de notre excellent Velmont qui, depuis, a bien voulu m'honorer de quelques visites--agréable préambule d'une visite domiciliaire plus sérieuse qu'il me rendra l'un de ces jours... ou plutôt l'une de ces nuits!
On rit de nouveau et l'on passa dans l'ancienne salle des gardes, vaste pièce, très haute, qui occupe toute la partie inférieure de la tour Guillaume, et où Georges Devanne a réuni les incomparables richesses accumulées à travers les siècles par les sires de Thibermesnil. Des bahuts et des crédences, des landiers et des girandoles la décorent. De magnifiques tapisseries pendent aux murs de pierre. Les embrasures des quatre fenêtres sont profondes, munies de bancs, et se terminent par des croisées ogivales à vitraux encadrés de plomb. Entre la porte et la fenêtre de gauche, s'érige une bibliothèque monumentale de style Renaissance, sur le fronton de laquelle on lit, en lettres d'or, «Thibermesnil» et au-dessous, la fière devise de la famille: «Fais ce que veulx.»
Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit:
--Seulement, dépêchez-vous, Velmont, c'est la dernière nuit qui vous reste.
--Et pourquoi? fit le peintre qui, décidément, prenait la chose en plaisantant.
Devanne allait répondre quand sa mère lui fit un signe. Mais l'excitation du dîner, le désir d'intéresser ses hôtes, l'emportèrent.
--Bah! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrétion n'est plus à craindre.
On s'assit autour de lui avec une vive curiosité, et il déclara, de l'air satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle:
--Demain, à quatre heures du soir, Herlock Sholmès, le grand policier anglais pour qui il n'est point de mystère, Herlock Sholmès, le plus extraordinaire déchiffreur d'énigmes que l'on ait jamais vu, le prodigieux personnage qui semble forgé de toutes pièces par l'imagination d'un romancier, Herlock Sholmès sera mon hôte.
On se récria. Herlock Sholmès à Thibermesnil. C'était donc sérieux? Arsène Lupin se trouvait réellement dans la contrée?
--Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Sans compter l'affaire du baron Cahorn, à qui attribuer les cambriolages de Montigny, de Gruchet, de Crasville, sinon à notre voleur national? Aujourd'hui, c'est mon tour.
--Et vous êtes prévenu, comme le fut le baron Cahorn?
--Le même truc ne réussit pas deux fois.
--Alors?
--Alors?... alors voici.
Il se leva, et désignant du doigt, sur l'un des rayons de la bibliothèque, un petit espace vide entre deux énormes in-folios:
--Il y avait là un livre, un livre du XVIe siècle intitulé la _Chronique de Thibermesnil_, et qui était l'histoire du château depuis sa construction par le duc Rollon sur l'emplacement d'une forteresse féodale. Il contenait trois planches gravées. L'une représentait une vue cavalière du domaine dans son ensemble, la seconde le plan des bâtiments, et la troisième--j'appelle votre attention là-dessus--le tracé d'un souterrain dont l'une des issues s'ouvre à l'extérieur de la première ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui, dans la salle même où nous nous tenons. Or, ce livre a disparu depuis le mois dernier.
--Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit pas pour motiver l'intervention de Herlock Sholmès.