Français
Comme bien l'on pense, l'agitation causée par mon passage à travers la gare Saint-Lazare ne m'avait pas échappé. Invité chez des amis que je fréquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma ressemblance avec Arsène Lupin était un sujet de plaisanteries affectueuses, je n'avais pu me grimer à ma guise, et ma présence avait été signalée. En outre, on avait vu un homme, Arsène Lupin sans doute, se précipiter de l'express dans le rapide. Donc, inévitablement, fatalement, le commissaire de police de Rouen, prévenu par télégramme, et assisté d'un nombre respectable d'agents, se trouverait à l'arrivée du train, interrogerait les voyageurs suspects, et procéderait à une revue minutieuse des wagons.
Tout cela, je le prévoyais, et je ne m'en étais pas trop ému, certain que la police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de Paris, et que je saurais bien passer inaperçu,--ne me suffirait-il pas, à la sortie, de montrer négligemment ma carte de député, grâce à laquelle j'avais déjà inspiré toute confiance au contrôleur de Saint-Lazare?--Mais combien les choses avaient changé! Je n'étais plus libre. Impossible de tenter un de mes coups habituels. Dans un des wagons, le commissaire découvrirait le sieur Arsène Lupin qu'un hasard propice lui envoyait pieds et poings liés, docile comme un agneau, empaqueté, tout préparé. Il n'aurait qu'à en prendre livraison, comme on reçoit un colis postal qui vous est adressé en gare, bourriche de gibier ou panier de fruits et légumes.
Et pour éviter ce fâcheux dénouement, que pouvais-je, entortillé dans mes bandelettes?
Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brûlait Vernon, Saint-Pierre.
Un autre problème m'intriguait, où j'étais moins directement intéressé, mais dont la solution éveillait ma curiosité de professionnel. Quelles étaient les intentions de mon compagnon?
J'aurais été seul qu'il eût eu le temps, à Rouen, de descendre en toute tranquillité. Mais la dame? À peine la portière serait-elle ouverte, la dame, si sage et si humble en ce moment, crierait, se démènerait, appellerait au secours!
Et de là mon étonnement! pourquoi ne la réduisait-il pas à la même impuissance que moi, ce qui lui aurait donné le loisir de disparaître avant qu'on se fût aperçu de son double méfait?
Il fumait toujours, les yeux fixés sur l'espace qu'une pluie hésitante commençait à rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il se détourna, saisit mon indicateur et le consulta.
La dame, elle, s'efforçait de rester évanouie, pour rassurer son ennemi. Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, démentaient cet évanouissement.
Quant à moi, j'étais fort mal à l'aise, et très courbaturé. Et je songeais... je combinais...
Pont-de-l'Arche, Oissel... Le rapide se hâtait, joyeux, ivre de vitesse.
Saint-Étienne... À cet instant, l'homme se leva, et fit deux pas vers nous, ce à quoi la dame s'empressa de répondre par un nouveau cri et par un évanouissement non simulé.
Mais quel était son but, à lui? Il baissa la glace de notre côté. La pluie maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l'ennui qu'il éprouvait à n'avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le filet: l'en-cas de la dame s'y trouvait. Il le prit. Il prit également mon pardessus et s'en vêtit.
On traversait la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se penchant, il souleva le loquet extérieur.
Allait-il se jeter sur la voie? À cette vitesse c'eût été la mort certaine. On s'engouffra dans le tunnel percé sous la côte Sainte-Catherine. L'homme entr'ouvrit la portière et, du pied, tâta la première marche. Quelle folie! Les ténèbres, la fumée, le vacarme, tout cela donnait à une telle tentative une apparence fantastique. Mais, tout à coup, le train ralentit, les westinghouse s'opposèrent à l'effort des roues. En une minute l'allure devint normale, diminua encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation étaient projetés dans cette partie du tunnel, qui nécessitaient le passage ralenti des trains, depuis quelques jours peut-être, et l'homme le savait.
Il n'eut donc qu'à poser l'autre pied sur la marche, à descendre sur la seconde et à s'en aller paisiblement, non sans avoir au préalable rabattu le loquet et refermé la portière.
À peine avait-il disparu que du jour éclaira la fumée plus blanche. On déboucha dans une vallée. Encore un tunnel et nous étions à Rouen.
Aussitôt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l'implorai des yeux. Elle comprit et me délivra du bâillon qui m'étouffait. Elle voulait aussi dénouer mes liens, je l'en empêchai.
--Non, non, il faut que la police voie les choses en l'état. Je désire qu'elle soit édifiée sur ce gredin.
--Et si je tirais la sonnette d'alarme?
--Trop tard, il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait.
--Mais il m'aurait tuée! Ah! Monsieur, vous l'avais-je dit qu'il voyageait dans ce train! Je l'ai reconnu tout de suite, d'après son portrait. Et le voilà parti avec mes bijoux.
--On le retrouvera, n'ayez pas peur.
--Retrouver Arsène Lupin! Jamais.
--Cela dépend de vous, Madame. Écoutez. Dès l'arrivée, soyez à la portière, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employés viendront. Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots, l'agression dont j'ai été victime et la fuite d'Arsène Lupin. Donnez son signalement, un chapeau mou, un parapluie--le vôtre--un pardessus gris à taille.
--Le vôtre, dit-elle.
--Comment, le mien? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas.
--Il m'avait semblé qu'il n'en avait pas non plus quand il est monté.
--Si, si... à moins que ce ne soit un vêtement oublié dans le filet. En tout cas, il l'avait quand il est descendu, et c'est là l'essentiel... un pardessus gris, à taille, rappelez-vous... Ah! j'oubliais... dites votre nom, dès l'abord. Les fonctions de votre mari stimuleront le zèle de tous ces gens.
On arrivait. Elle se penchait déjà à la portière. Je repris d'une voix un peu forte, presque impérieuse, pour que mes paroles se gravassent bien dans son cerveau.
--Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me connaissez... Cela nous gagnera du temps... il faut qu'on expédie l'enquête préliminaire... l'important c'est la poursuite d'Arsène Lupin... vos bijoux... Il n'y a pas d'erreur, n'est-ce pas? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.
--Entendu... Guillaume Berlat.
Elle appelait déjà et gesticulait. Le train n'avait pas stoppé qu'un monsieur montait, suivi de plusieurs hommes. L'heure critique sonnait.
Haletante, la dame s'écria:
--Arsène Lupin... il nous a attaqués... il a volé mes bijoux... Je suis madame Renaud... mon mari est sous-directeur des services pénitentiaires... Ah! tenez, voici précisément mon frère, Georges Ardelle, directeur du Crédit Rouennais... vous devez savoir...
Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le commissaire salua, et elle reprit, éplorée:
--Oui, Arsène Lupin... tandis que Monsieur dormait, il s'est jeté à sa gorge... M. Berlat, un ami de mon mari.
Le commissaire demanda:
--Mais où est-il, Arsène Lupin?
--Il a sauté du train sous le tunnel, après la Seine.
--Êtes-vous sûre que ce soit lui?
--Si j'en suis sûre! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs on l'a vu à la gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou...
--Non pas... un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le commissaire en désignant mon chapeau.
--Un chapeau mou, je l'affirme, répéta madame Renaud, et un pardessus gris à taille.
--En effet, murmura le commissaire, le télégramme signale ce pardessus gris, à taille et à col de velours noir.
--À col de velours noir, justement, s'écria madame Renaud triomphante.
Je respirai. Ah! la brave, l'excellente amie que j'avais là!
Les agents cependant m'avaient débarrassé de mes entraves. Je me mordis violemment les lèvres, du sang coula. Courbé en deux, le mouchoir sur la bouche, comme il convient à un individu qui est resté longtemps dans une position incommode, et qui porte au visage la marque sanglante du bâillon, je dis au commissaire, d'une voix affaiblie:
--Monsieur, c'était Arsène Lupin, il n'y a pas de doute... En faisant diligence on le rattrapera... Je crois que je puis vous être d'une certaine utilité...
Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut détaché. Le train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le bureau du chef de gare, à travers la foule des curieux qui encombrait le quai.
À ce moment, j'eus une hésitation. Sous un prétexte quelconque, je pouvais m'éloigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre était dangereux. Qu'un incident se produisît, qu'une dépêche survînt de Paris, et j'étais perdu.
Oui, mais mon voleur? Abandonné à mes propres ressources, dans une région qui ne m'était pas très familière, je ne devais pas espérer le rejoindre.
--Bah! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est difficile à gagner, mais si amusante à jouer! Et l'enjeu en vaut la peine.
Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dépositions, je m'écriai:
--Monsieur le commissaire, actuellement Arsène Lupin prend de l'avance. Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez me faire le plaisir d'y monter, nous essaierions...
Le commissaire sourit d'un air fin:
--L'idée n'est pas mauvaise... si peu mauvaise même, qu'elle est en voie d'exécution.
--Ah!
--Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis à bicyclette... depuis un certain temps déjà.
--Mais où?
--À la sortie même du tunnel. Là, ils recueilleront les indices, les témoignages, et suivront la piste d'Arsène Lupin.
Je ne pus m'empêcher de hausser les épaules.
--Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni témoignage.
--Vraiment!
--Arsène Lupin se sera arrangé pour que personne ne le voie sortir du tunnel. Il aura rejoint la première route et, de là...
--Et de là, Rouen, où nous le pincerons.
--Il n'ira pas à Rouen.
--Alors, il restera dans les environs où nous sommes encore plus sûrs...
--Il ne restera pas dans les environs.
--Oh! oh! Et où donc se cachera-t-il?
Je tirai ma montre.
--À l'heure présente, Arsène Lupin rôde autour de la gare de Darnétal. À dix heures cinquante, c'est-à-dire dans vingt-deux minutes, il prendra le train qui va de Rouen, gare du Nord, à Amiens.
--Vous croyez? Et comment le savez-vous?
--Oh! c'est bien simple. Dans le compartiment, Arsène Lupin a consulté mon indicateur. Pour quelle raison? Y avait-il, non loin de l'endroit où il a disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne, et un train s'arrêtant à cette gare? À mon tour je viens de consulter l'indicateur. Il m'a renseigné.
--En vérité, monsieur, dit le commissaire, c'est merveilleusement déduit. Quelle compétence!
Entraîné par ma conviction, j'avais commis une maladresse en faisant preuve de tant d'habileté. Il me regardait avec étonnement, et je crus sentir qu'un soupçon l'effleurait.--Oh! à peine, car les photographies envoyées de tous côtés par le parquet étaient trop imparfaites, représentaient un Arsène Lupin trop différent de celui qu'il avait devant lui, pour qu'il lui fût possible de me reconnaître. Mais, tout de même, il était troublé, confusément inquiet.
Il y eut un moment de silence. Quelque chose d'équivoque et d'incertain arrêtait nos paroles. Moi-même, un frisson de gêne me secoua. La chance allait-elle tourner contre moi? Me dominant, je me mis à rire.
--Mon Dieu, rien ne vous ouvre la compréhension comme la perte d'un portefeuille et le désir de le retrouver. Et il me semble que si vous vouliez bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions peut-être...
--Oh! je vous en prie, monsieur le commissaire, s'écria madame Renaud, écoutez M. Berlat.
L'intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle, la femme d'un personnage influent, ce nom de Berlat devenait réellement le mien et me conférait une identité qu'aucun soupçon ne pouvait atteindre. Le commissaire se leva:
--Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous voir réussir. Autant que vous je tiens à l'arrestation d'Arsène Lupin.
Il me conduisit jusqu'à l'automobile. Deux de ses agents, qu'il me présenta, Honoré Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je m'installai au volant. Mon mécanicien donna le tour de manivelle. Quelques secondes après nous quittions la gare. J'étais sauvé.
Ah! j'avoue qu'en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille cité normande, à l'allure puissante de ma trente-cinq chevaux Moreau-Lepton, je n'étais pas sans concevoir quelque orgueil. Le moteur ronflait harmonieusement. À droite et à gauche, les arbres s'enfuyaient derrière nous. Et libre, hors de danger, je n'avais plus maintenant qu'à régler mes petites affaires personnelles, avec le concours des deux honnêtes représentants de la force publique. Arsène Lupin s'en allait à la recherche d'Arsène Lupin!
Modestes soutiens de l'ordre social, Delivet Gaston et Massol Honoré, combien votre assistance me fut précieuse! Qu'aurais-je fait sans vous? Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j'eusse choisi la mauvaise route! Sans vous, Arsène Lupin se trompait, et l'autre s'échappait!
Mais tout n'était pas fini. Loin de là. Il me restait d'abord à rattraper l'individu, et ensuite à m'emparer moi-même des papiers qu'il m'avait dérobés. À aucun prix, il ne fallait que mes deux acolytes ne missent le nez dans ces documents, encore moins qu'ils ne s'en saisissent. Me servir d'eux et agir en dehors d'eux, voilà ce que je voulais et qui n'était point aisé.
À Darnétal, nous arrivâmes trois minutes après le passage du train. Il est vrai que j'eus la consolation d'apprendre qu'un individu en pardessus gris, à taille, à collet de velours noir, était monté dans un compartiment de seconde classe, muni d'un billet pour Amiens. Décidément mes débuts comme policier promettaient.
Delivet me dit:
--Le train est express et ne s'arrête plus qu'à Montérolier-Buchy, dans dix-neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsène Lupin, il peut continuer sur Amiens, comme bifurquer sur Clères, et de là gagner Dieppe ou Paris.
--Montérolier, quelle distance?
--Vingt-trois kilomètres.
--Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes... Nous y serons avant lui.
La passionnante étape! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton ne répondit à mon impatience avec plus d'ardeur et de régularité. Il me semblait que je lui communiquais ma volonté directement, sans l'intermédiaire des leviers et des manettes. Elle partageait mes désirs. Elle approuvait mon obstination. Elle comprenait mon animosité contre ce gredin d'Arsène Lupin. Le fourbe! le traître! aurais-je raison de lui? Se jouerait-il une fois de plus de l'autorité, de cette autorité dont j'étais l'incarnation?
--À droite, criait Delivet!... À gauche!... Tout droit!...
Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l'air de petites bêtes peureuses qui s'évanouissaient à notre approche.
Et tout à coup, au détour d'une route, un tourbillon de fumée, l'express du Nord.
Durant un kilomètre, ce fut la lutte, côte à côte, lutte inégale dont l'issue était certaine. À l'arrivée, nous le battions de vingt longueurs.
En trois secondes nous étions sur le quai, devant les deuxièmes classes. Les portières s'ouvrirent. Quelques personnes descendaient. Mon voleur point. Nous inspectâmes les compartiments. Pas d'Arsène Lupin.
--Sapristi, m'écriai-je, il m'aura reconnu dans l'automobile tandis que nous marchions côte à côte, et il aura sauté.
Le chef de train confirma cette supposition. Il avait vu un homme qui dégringolait le long du remblai, à deux cents mètres de la gare.
--Tenez, là-bas... celui qui traverse le passage à niveau.
Je m'élançai, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l'un d'eux, car l'autre, Massol, se trouvait être un coureur exceptionnel, ayant autant de fond que de vitesse. En peu d'instants, l'intervalle qui le séparait du fugitif diminua singulièrement. L'homme l'aperçut, franchit une haie et détala rapidement vers un talus qu'il grimpa. Nous le vîmes encore plus loin: il entrait dans un petit bois.
Quand nous atteignîmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jugé inutile de s'aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre.
--Et je vous en félicite, mon cher ami, lui dis-je. Après une pareille course, notre individu doit être à bout de souffle. Nous le tenons.
J'examinai les environs, tout en réfléchissant aux moyens de procéder seul à l'arrestation du fugitif, afin de faire moi-même des reprises que la justice n'aurait sans doute tolérées qu'après beaucoup d'enquêtes désagréables. Puis je revins à mes compagnons.
--Voilà, c'est facile. Vous, Massol, postez-vous à gauche. Vous, Delivet, à droite. De là, vous surveillez toute la ligne postérieure du bosquet, et il ne peut en sortir, sans être aperçu de vous, que par cette cavée, où je prends position. S'il ne sort pas, moi j'entre, et, forcément, je le rabats sur l'un ou sur l'autre. Vous n'avez donc qu'à attendre. Ah! j'oubliais: en cas d'alerte, un coup de feu.
Massol et Delivet s'éloignèrent chacun de son côté. Aussitôt qu'ils eurent disparu, je pénétrai dans le bois, avec les plus grandes précautions, de manière à n'être ni vu ni entendu. C'étaient des fourrés épais, aménagés pour la chasse, et coupés de sentes très étroites où il n'était possible de marcher qu'en se courbant comme dans des souterrains de verdure.
L'une d'elles aboutissait à une clairière où l'herbe mouillée présentait des traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me glisser à travers les taillis. Elles me conduisirent au pied d'un petit monticule que couronnait une masure en plâtras, à moitié démolie.
--Il doit être là, pensai-je. L'observatoire est bien choisi.
Je rampai jusqu'à proximité de la bâtisse. Un bruit léger m'avertit de sa présence, et, de fait, par une ouverture, je l'aperçus qui me tournait le dos.
En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu'il tenait à la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l'entraînai à terre, de telle façon que ses deux bras étaient pris sous lui, tordus, et que je pesais de mon genou sur sa poitrine.
--Écoute, mon petit, lui dis-je à l'oreille, je suis Arsène Lupin. Tu vas me rendre, toute de suite et de bonne grâce, mon portefeuille et la sacoche de la dame... moyennant quoi je te tire des griffes de la police, et je t'enrôle parmi mes amis. Un mot seulement: oui ou non?
--Oui, murmura-t-il.
--Tant mieux. Ton affaire, ce matin, était joliment combinée. On s'entendra.
Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et voulut m'en frapper.
--Imbécile! m'écriai-je.
D'une main, j'avais paré l'attaque. De l'autre, je lui portai un violent coup sur l'artère carotide, ce qui s'appelle le «hook à la carotide»... Il tomba, assommé.
Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de banque. Par curiosité, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui était adressée, je lus son nom: Pierre Onfrey.
Je tressaillis. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, à Auteuil! Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé Mme Delbois et ses deux filles. Je me penchai sur lui. Oui, c'était ce visage qui, dans le compartiment, avait éveillé en moi le souvenir de traits déjà contemplés.
Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent francs, avec une carte et ces mots: «Arsène Lupin à ses bons collègues Honoré Massol et Gaston Delivet, en témoignage de reconnaissance.» Je posai cela en évidence au milieu de la pièce. À côté, la sacoche de Mme Renaud. Pouvais-je ne point la rendre à l'excellente amie qui m'avait secouru? Je confesse cependant que j'en retirai tout ce qui présentait un intérêt quelconque, n'y laissant qu'un peigne en écaille, un bâton de rouge Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie vide. Que diable! Les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment son mari exerçait un métier si peu honorable!...
Restait l'homme. Il commençait à remuer. Que devais-je faire? Je n'avais qualité ni pour le sauver ni pour le condamner.
Je lui enlevai ses armes et tirai en l'air un coup de revolver.
--Les deux autres vont venir, pensai-je, qu'il se débrouille! Les choses s'accompliront dans le sens de son destin.
Et je m'éloignai au pas de course par le chemin de la cavée.
Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j'avais remarquée lors de notre poursuite, me ramenait auprès de mon automobile.
À quatre heures je télégraphiais à mes amis de Rouen qu'un incident imprévu me contraignait à remettre ma visite. Entre nous, je crains fort, étant donné ce qu'ils doivent savoir maintenant, d'être obligé de la remettre indéfiniment. Cruelle désillusion pour eux!
À six heures, je rentrais à Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte Bineau.
Les journaux du soir m'apprirent que l'on avait enfin réussi à s'emparer de Pierre Onfrey.
Le lendemain,--ne dédaignons point les avantages d'une intelligente réclame--l'_Écho de France_ publiait cet entrefilet sensationnel:
«Hier, aux environs de Buchy, après de nombreux incidents, Arsène Lupin a opéré l'arrestation de Pierre Onfrey. L'assassin de la rue Lafontaine venait de dévaliser sur la ligne de Paris au Havre Mme Renaud, la femme du sous-directeur des services pénitentiaires. Arsène Lupin a restitué à Mme Renaud la sacoche qui contenait ses bijoux, et a récompensé généreusement les deux agents de la Sûreté qui l'avaient aidé au cours de cette dramatique arrestation.»
------
LE COLLIER DE LA REINE
Deux ou trois fois par an, à l'occasion de solennités importantes, comme les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soirées de lady Billingstone, la comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches épaules «le Collier de la Reine».
C'était bien le fameux collier, le collier légendaire que Böhmer et Bassenge, joailliers de la couronne, destinaient à la Du Barry, que le cardinal de Rohan-Soubise crut offrir à Marie-Antoinette, reine de France, et que l'aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, dépeça un soir de février 1785, avec l'aide de son mari et de leur complice Rétaux de Villette.
Pour dire vrai, la monture seule était authentique. Rétaux de Villette l'avait conservée, tandis que le sieur de la Motte et sa femme dispersaient aux quatre vents les pierres brutalement desserties, les admirables pierres si soigneusement choisies par Böhmer. Plus tard, en Italie, il la vendit à Gaston de Dreux-Soubise, neveu et héritier du cardinal, sauvé par lui de la ruine lors de la retentissante banqueroute de Rohan-Guéménée, et qui en souvenir de son oncle, racheta les quelques diamants qui restaient en la possession du bijoutier anglais Jefferys, les compléta avec d'autres de valeur beaucoup moindre, mais de même dimension, et parvint à reconstituer le merveilleux «collier en esclavage», tel qu'il était sorti des mains de Böhmer et Bassenge.
De ce bijou historique, pendant près d'un siècle, les Dreux-Soubise s'enorgueillirent. Bien que diverses circonstances eussent notablement diminué leur fortune, ils aimèrent mieux réduire leur train de maison que d'aliéner la royale et précieuse relique. En particulier le comte actuel y tenait comme on tient à la demeure de ses pères. Par prudence, il avait loué un coffre au Crédit Lyonnais pour l'y déposer. Il allait l'y chercher lui-même l'après-midi du jour où sa femme voulait s'en parer, et l'y reportait lui-même le lendemain.
Ce soir-là, à la réception du Palais de Castille, la comtesse eut un véritable succès, et le roi Christian, en l'honneur de qui la fête était donnée, remarqua sa beauté magnifique. Les pierreries ruisselaient autour du cou gracieux. Les mille facettes des diamants brillaient et scintillaient comme des flammes à la clarté des lumières. Nulle autre qu'elle, semblait-il, n'eût pu porter avec tant d'aisance et de noblesse le fardeau d'une telle parure.
Ce fut un double triomphe, que le comte de Dreux goûta profondément, et dont il s'applaudit quand ils furent rentrés dans la chambre de leur vieil hôtel du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme, et tout autant peut-être du bijou qui illustrait sa maison depuis quatre générations. Et sa femme en tirait une vanité un peu puérile, mais qui était bien la marque de son caractère altier.