Français
Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si embrouillée que je ne croyais guère à la possibilité d'une solution, et que je m'efforçais de n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au contraire, que je vis beaucoup à cette époque, se passionnait chaque jour davantage.
Ce fut lui qui me signala cet écho d'un journal étranger que toute la presse reproduisait et commentait:
«On va procéder en présence de l'empereur, et dans un lieu que l'on tiendra secret jusqu'à la dernière minute, aux premiers essais d'un sous-marin qui doit révolutionner les conditions futures de la guerre navale. Une indiscrétion nous en a révélé le nom: il s'appelle _Le Sept-de-coeur_.»
Le Sept de coeur! était-ce là rencontre fortuite? ou bien devait-on établir un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont nous avons parlé? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici ne pouvait aucunement se relier à ce qui se passait là-bas.
--Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates proviennent souvent d'une cause unique.
Le surlendemain, un autre écho nous arrivait:
«On prétend que les plans du _Sept-de-coeur_, le sous-marin dont les expériences vont avoir lieu incessamment, ont été exécutés par des ingénieurs français. Ces ingénieurs, ayant sollicité en vain l'appui de leurs compatriotes, se seraient adressés ensuite, sans plus de succès, à l'Amirauté anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute réserve.»
Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrêmement délicate, et qui provoquèrent, on s'en souvient, une émotion si considérable. Cependant, puisque tout danger de complication est écarté, il me faut bien parler de l'article de l'_Écho de France_, qui fit alors tant de bruit, et qui jeta sur l'affaire du Sept de coeur, comme on l'appelait, quelques clartés... confuses.
Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:
_L'affaire du Sept-de-coeur. Un coin du voile soulevé._
«Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingénieur des mines, Louis Lacombe, désireux de consacrer son temps et sa fortune aux études qu'il poursuivait, donna sa démission, et loua, au numéro 102 du boulevard Maillot, un petit hôtel qu'un comte italien avait fait récemment construire et décorer. Par l'intermédiaire de deux individus, les frères Varin, de Lausanne, dont l'un l'assistait dans ses expériences comme préparateur, et dont l'autre lui cherchait des commanditaires, il entra en relations avec H. Georges Andermatt, qui venait de fonder le Comptoir des Métaux.
«Après plusieurs entrevues, il parvint à l'intéresser à un projet de sous-marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, dès la mise au point définitive de l'invention, M. Andermatt userait de son influence pour obtenir du ministère de la marine une série d'essais.
«Durant deux années, Louis Lacombe fréquenta assidûment l'hôtel Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait à son projet, jusqu'au jour où, satisfait lui-même de son travail, ayant trouvé la formule définitive qu'il cherchait, il pria M. Andermatt de se mettre en campagne.
«Ce jour-là, Louis Lacombe dîna chez les Andermatt. Il s'en alla, le soir, vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.
«En relisant les journaux de l'époque, on verrait que la famille du jeune homme saisit la justice et que le parquet s'inquiéta. Mais on n'aboutit à aucune certitude, et généralement il fut admis que Louis Lacombe, qui passait pour un garçon original et fantasque, était parti en voyage sans prévenir personne.
«Acceptons cette hypothèse... invraisemblable. Mais une question se pose, capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emportés? Sont-ils détruits?
«De l'enquête très sérieuse à laquelle nous nous sommes livrés, il résulte que ces plans existent. Les frères Varin les ont eus entre les mains. Comment? Nous n'avons encore pu l'établir, de même que nous ne savons pas pourquoi ils n'ont pas essayé plus tôt de les vendre. Craignaient-ils qu'on ne leur demandât comment ils les avaient en leur possession? En tout cas cette crainte n'a pas persisté, et nous pouvons en toute certitude affirmer ceci: les plans de Louis Lacombe sont la propriété d'une puissance étrangère, et nous sommes en mesure de publier la correspondance échangée à ce propos entre les frères Varin et le représentant de cette puissance. Actuellement le _Sept-de-coeur_ imaginé par Louis Lacombe est réalisé par nos voisins.
«La réalité répondra-t-elle aux prévisions optimistes de ceux qui ont été mêlés à cette trahison? Nous avons, pour espérer le contraire, des raisons que l'événement, nous voudrions le croire, ne trompera point.»
Et un post-scriptum ajoutait:
«Dernière heure.--Nous espérions à juste titre. Nos informations particulières nous permettent d'annoncer que les essais du _Sept-de-coeur_ n'ont pas été satisfaisants. Il est assez probable qu'aux plans livrés par les frères Varin, il manquait le dernier document apporté par Louis Lacombe à M. Andermatt le soir de sa disparition, document indispensable à la compréhension totale du projet, sorte de résumé où l'on retrouve les conclusions définitives, les évaluations et les mesures contenues dans les autres papiers. Sans ce document les plans sont imparfaits; de même que, sans les plans, le document est inutile.
«Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous appartient. Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup sur l'assistance de M. Andermatt. Il aura à coeur d'expliquer la conduite inexplicable qu'il a tenue depuis le début. Il dira non seulement pourquoi il n'a pas raconté ce qu'il savait au moment du suicide d'Étienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a jamais révélé la disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira pourquoi, depuis six ans, il fait surveiller les frères Varin par des agents à sa solde.
«Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...»
La menace était brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article, possédait-il sur M. Andermatt?
Une nuée de reporters assaillit le banquier, et dix interviews exprimèrent le dédain avec lequel il répondit à cette mise en demeure. Sur quoi, le correspondant de l'_Écho de France_ riposta par ces trois lignes:
«Que M. Andermatt le veuille ou non, il est dès à présent notre collaborateur dans l'oeuvre que nous entreprenons.»
* * *
Le jour où parut cette réplique, Daspry et moi nous dînâmes ensemble. Le soir, les journaux étalés sur ma table, nous discutions l'affaire et l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on éprouverait à marcher indéfiniment dans l'ombre et à toujours se heurter aux mêmes obstacles.
Et soudain, sans que mon domestique m'eût averti, sans que le timbre eût résonné, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile épais.
Je me levai aussitôt et m'avançai. Elle me dit:
--C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?
--Oui, Madame, mais je vous avoue...
--La grille sur le boulevard n'était pas fermée, expliqua-t-elle.
--Mais la porte du vestibule?
Elle ne répondit pas, et je songeai qu'elle avait dû faire le tour par l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?
Il y eut un silence un peu embarrassé. Elle regarda Daspry. Malgré moi, comme j'eusse fait dans un salon, je le présentai. Puis je la priai de s'asseoir et de m'exposer le but de sa visite.
Elle enleva son voile et je vis qu'elle était brune, de visage régulier, et, sinon très belle, du moins d'un charme infini, qui provenait de ses yeux surtout, des yeux graves et douloureux.
Elle dit simplement:
--Je suis Mme Andermatt.
--Madame Andermatt! répétai-je, de plus en plus étonné.
Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le plus tranquille:
--Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pensé que je pourrais peut-être avoir auprès de vous quelques renseignements...
--Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les journaux. Veuillez préciser en quoi je puis vous être utile.
--Je ne sais pas... Je ne sais pas...
Seulement alors j'eus l'intuition que son calme était factice, et que, sous cet air de sécurité parfaite, se cachait un grand trouble. Et nous nous tûmes, aussi gênés l'un que l'autre.
Mais Daspry, qui n'avait pas cessé de l'observer, s'approcha et lui dit:
--Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?
--Oh! oui, s'écria-t-elle, comme cela je parlerai.
--Vous parlerez... quelles que soient ces questions?
--Quelles qu'elles soient.
Il réfléchit et prononça:
--Vous connaissiez Louis Lacombe?
--Oui, par mon mari.
--Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois?
--Le soir où il a dîné chez nous.
--Ce soir-là, rien n'a pu vous donner à penser que vous ne le verriez plus?
--Non. Il avait bien fait allusion à un voyage en Russie, mais si vaguement!
--Vous comptiez donc le revoir?
--Le surlendemain, à dîner.
--Et comment expliquez-vous cette disparition?
--Je ne l'explique pas.
--Et M. Andermatt?
--Je l'ignore.
--Cependant...
--Ne m'interrogez pas là-dessus.
--L'article de l'_Écho de France_ semble dire...
--Ce qu'il semble dire, c'est que les frères Varin ne sont pas étrangers à cette disparition.
--Est-ce votre avis?
--Oui.
--Sur quoi repose votre conviction?
--En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait tous les papiers relatifs à son projet. Deux jours après, il y a eu entre mon mari et l'un des frères Varin, celui qui vit, une entrevue au cours de laquelle mon mari acquérait la preuve que ces papiers étaient aux mains des deux frères.
--Et il ne les a pas dénoncés?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les papiers de Louis Lacombe.
--Quoi?
Elle hésita, fut sur le point de répondre, puis, finalement, garda le silence. Daspry continua:
--Voilà donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la police, faisait surveiller les deux frères. Il espérait à la fois reprendre les papiers et cette chose... compromettante grâce à laquelle les deux frères exerçaient sur lui une sorte de chantage.
--Sur lui... et sur moi.
--Ah! sur vous aussi?
--Sur moi principalement.
Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit quelques pas, et revenant à elle:
--Vous avez écrit à Louis Lacombe?
--Certes... mon mari était en relations...
--En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas écrit à Louis Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est indispensable que je sache toute la vérité. Avez-vous écrit d'autres lettres?
Toute rougissante, elle murmura:
--Oui.
--Et ce sont ces lettres que possédaient les frères Varin?
--Oui.
--M. Andermatt le sait donc?
--Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a révélé l'existence, le menaçant de les publier si mon mari agissait contre eux. Mon mari a eu peur... il a reculé devant le scandale.
--Seulement, il a tout mis en oeuvre pour leur arracher ces lettres.
--Il a tout mis en oeuvre... du moins, je le suppose, car, à partir de cette dernière entrevue avec Alfred Varin, et après les quelques mots très violents par lesquels il m'en rendit compte, il n'y a plus eu entre mon mari et moi aucune intimité, aucune confiance. Nous vivons comme deux étrangers.
--En ce cas, si vous n'avez rien à perdre, que craignez-vous?
--Si indifférente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a aimée, celle qu'il aurait encore pu aimer;--oh! cela, j'en suis certaine, murmura-t-elle d'une voix ardente, il m'aurait encore aimée, s'il ne s'était pas emparé de ces maudites lettres...
--Comment! il aurait réussi... Mais les deux frères se défiaient cependant?
--Oui, et ils se vantaient même, paraît-il, d'avoir une cachette sûre.
--Alors?...
--J'ai tout lieu de croire que mon mari a découvert cette cachette!
--Allons donc! où se trouvait-elle?
--Ici.
Je tressautai.
--Ici!
--Oui, et je l'avais toujours soupçonné. Louis Lacombe, très ingénieux, passionné de mécanique, s'amusait, à ses heures perdues, à confectionner des coffres et des serrures. Les frères Varin ont dû surprendre et, par la suite, utiliser une de ces cachettes pour dissimuler les lettres... et d'autres choses aussi sans doute.
--Mais ils n'habitaient pas ici, m'écriai-je.
--Jusqu'à votre arrivée, il y a quatre mois, ce pavillon est resté inoccupé. Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pensé en outre que votre présence ne les gênerait pas le jour où ils auraient besoin de retirer tous leurs papiers. Mais ils comptaient sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au 23 juin, a forcé le coffre, a pris... ce qu'il cherchait, et a laissé sa carte pour bien montrer aux deux frères qu'il n'avait plus à les redouter et que les rôles changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du _Gil Blas_, Étienne Varin se présentait chez vous en toute hâte, restait seul dans ce salon, trouvait le coffre vide... et se tuait.
Après un instant, Daspry demanda:
--C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a rien dit?
--Non.
--Son attitude vis-à-vis de vous ne s'est pas modifiée? Il ne vous a pas paru plus sombre, plus soucieux?
--Non.
--Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouvé les lettres! Pour moi il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entré ici.
--Mais qui alors?
--Le personnage mystérieux qui conduit cette affaire, qui en tient tous les fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons qu'entrevoir à travers tant de complications, le personnage mystérieux dont on sent l'action visible et toute-puissante depuis la première heure. C'est lui et ses amis qui sont entrés dans cet hôtel le 22 juin, c'est lui qui a découvert la cachette, c'est lui qui a laissé la carte de M. Andermatt, c'est lui qui détient la correspondance et les preuves de la trahison des frères Varin.
--Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.
--Le correspondant de l'_Écho de France_, parbleu, ce Salvator! N'est-ce pas d'une évidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son article des détails que, seul, peut connaître l'homme qui a pénétré les secrets des deux frères?
--En ce cas, balbutia Mme Andermatt, avec effroi, il a mes lettres également, et c'est lui à son tour qui menace mon mari! Que faire, mon Dieu!
--Lui écrire, déclara nettement Daspry, se confier à lui sans détours; lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous pouvez apprendre.
--Que dites-vous!
--Votre intérêt est le même que le sien. Il est hors de doute qu'il agit contre le survivant des deux frères. Ce n'est pas contre M. Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.
--Comment?
--Votre mari a-t-il ce document qui complète et qui permet d'utiliser les plans de Louis Lacombe?
--Oui.
--Prévenez-en Salvator. Au besoin, tâchez de lui procurer ce document. Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?
Le conseil était hardi, dangereux même à première vue, mais Mme Andermatt n'avait guère le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que risquait-elle? Si l'inconnu était un ennemi, cette démarche n'aggravait pas la situation. Si c'était un étranger qui poursuivait un but particulier, il devait n'attacher à ces lettres qu'une importance secondaire.
Quoi qu'il en soit, il y avait là une idée, et Mme Andermatt, dans son désarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec effusion, et promit de nous tenir au courant.
Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait reçu en réponse:
«Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez tranquille. Je veille à tout. S.»
Je pris le papier. C'était l'écriture du billet que l'on avait introduit dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin.
Daspry avait donc raison, Salvator était bien le grand organisateur de cette affaire.
* * *
En vérité, nous commencions à discerner quelques lueurs parmi les ténèbres qui nous environnaient et certains points s'éclairaient d'une lumière inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la découverte des deux sept de coeur! Pour ma part, j'en revenais toujours là, plus intrigué peut-être qu'il n'eût fallu par ces deux cartes dont les sept petites figures transpercées avaient frappé mes yeux en de si troublantes circonstances. Quel rôle jouaient-elles dans le drame? Quelle importance devait-on leur attribuer? Quelle conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin construit sur les plans de Louis Lacombe portait le nom de _Sept-de-coeur_?
Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier à l'étude d'un autre problème dont la solution lui semblait plus urgente: il cherchait inlassablement la fameuse cachette.
--Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que Salvator n'y a pas trouvées... par inadvertance peut-être. Il est si peu croyable que les frères Varin aient enlevé d'un endroit qu'ils supposaient inaccessible, l'arme dont ils savaient la valeur inappréciable.
Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientôt plus de secrets pour lui, il étendait ses investigations à toutes les autres pièces du pavillon: il scruta l'intérieur et l'extérieur, il examina les pierres et les briques des murailles, il souleva les ardoises du toit.
Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle, garda la pioche et, désignant le terrain vague:
--Allons-y.
Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs sections qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin, à l'angle que formaient les murs de deux propriétés voisines, un amoncellement de moellons et de cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira son attention. Il l'attaqua.
Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinâmes inutilement. Mais lorsque, sous les pierres écartées, nous parvînmes au sol lui-même, et que nous l'eûmes éventré, la pioche de Daspry mit à nu des ossements, un reste de squelette autour duquel s'effiloquaient encore des bribes de vêtements.
Et soudain je me sentis pâlir. J'apercevais fichée en terre une petite plaque de fer, découpée en forme de rectangle et où il me semblait distinguer des taches rouges. Je me baissai. C'était bien cela: la plaque avait les dimensions d'une carte à jouer, et les taches rouges, d'un rouge de minium rongé par places, étaient au nombre de sept, disposées comme les sept points d'un sept de coeur, et percées d'un trou à chacune des sept extrémités.
--Écoutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux pour vous si elles vous intéressent. Moi, je vous fausse compagnie.
Était-ce l'émotion? Était-ce la fatigue d'un travail exécuté sous un soleil trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et que je dus me mettre au lit où je restai quarante-huit heures, fiévreux et brûlant, obsédé par des squelettes qui dansaient autour de moi et se jetaient à la tête leurs coeurs sanguinolents.
Daspry me fut fidèle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures, qu'il passa, il est vrai, dans la grande salle, à fureter, cogner, et tapoter.
--Les lettres sont là, dans cette pièce, venait-il me dire de temps à autre, elles sont là. J'en mettrais ma main au feu.
--Laissez-moi la paix, répondais-je horripilé.
Le matin du troisième jour, je me levai assez faible encore, mais guéri. Un déjeuner substantiel me réconforta. Mais un petit bleu que je reçus vers cinq heures contribua, plus que tout, à mon complet rétablissement, tellement ma curiosité fut, de nouveau et malgré tout, piquée au vif.
Le pneumatique contenait ces mots:
«Monsieur,
«Le drame dont le premier acte s'est passé dans la nuit du 22 au 23 juin, touche à son dénouement. La force même des choses exigeant que je mette en présence l'un de l'autre les deux principaux personnages de ce drame et que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous serais infiniment reconnaissant de me prêter votre domicile pour la soirée d'aujourd'hui. Il serait bon que, de neuf heures à onze heures, votre domestique fût éloigné, et préférable que vous-même eussiez l'extrême obligeance de bien vouloir laisser le champ libre aux adversaires. Vous avez pu vous rendre compte, dans la nuit du 22 au 23 juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de tout ce qui vous appartient. De mon côté, je croirais vous faire injure si je doutais un seul instant de votre absolue discrétion à l'égard de celui qui signe
«Votre dévoué,
«SALVATOR.»
Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la demande qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me délectai. C'était d'une désinvolture charmante, et mon correspondant semblait tellement sûr de mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse voulu le décevoir ou répondre à sa confiance par de l'ingratitude.
À huit heures, mon domestique, à qui j'avais offert une place de théâtre, venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit bleu.
--Eh bien? me dit-il.
--Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on puisse entrer.
--Et vous vous en allez?
--Jamais de la vie!
--Mais puisqu'on vous demande...
--On me demande la discrétion. Je serai discret. Mais je tiens furieusement à voir ce qui va se passer.
Daspry se mit à rire.
--Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai idée qu'on ne s'ennuiera pas.
Un coup de timbre l'interrompit.
--Eux déjà? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible.
Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette de femme traversa le jardin: Mme Andermatt.
Elle paraissait bouleversée, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia:
--Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui donner les lettres...
--Comment le savez-vous? lui dis-je.
--Un hasard. Un mot que mon mari a reçu pendant le dîner.
--Un petit bleu?
--Un message téléphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon mari l'a pris aussitôt, mais il était trop tard... j'avais lu.
--Vous aviez lu...
--Ceci à peu près: «_À neuf heures, ce soir, soyez au boulevard Maillot avec les documents qui concernent l'affaire. En échange, les lettres_.» Après le dîner, je suis remontée chez moi et je suis sortie.
--À l'insu de M. Andermatt?
--Oui.
Daspry me regarda.
--Qu'en pensez-vous?
--Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des adversaires convoqués.
--Par qui? et dans quel but?
--C'est précisément ce que nous allons savoir.
Je les conduisis dans la grande salle.
Nous pouvions à la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la cheminée, et nous dissimuler derrière la tenture de velours. Nous nous installâmes. Mme Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du rideau la pièce entière nous apparaissait.
Neuf heures sonnèrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin grinça sur ses gonds.
J'avoue que je n'étais pas sans éprouver une certaine angoisse et qu'une fièvre nouvelle me surexcitait. J'étais sur le point de connaître le mot de l'énigme! L'aventure déconcertante dont les péripéties se déroulaient devant moi depuis des semaines, allait enfin prendre son véritable sens, et c'est sous mes yeux que la bataille allait se livrer.
Daspry saisit la main de Mme Andermatt et murmura:
--Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez, restez impassible.
Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite, à sa grande ressemblance avec Étienne Varin, son frère Alfred. Même démarche lourde, même visage terreux envahi par la barbe.
Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des embûches autour de lui, qui les flaire et les évite. D'un coup d'oeil il embrassa la pièce, et j'eus l'impression que cette cheminée masquée par une portière de velours lui était désagréable. Il fit trois pas de notre côté. Mais une idée, plus impérieuse sans doute, le détourna, car il obliqua vers le mur, s'arrêta devant le vieux roi de mosaïque, à la barbe fleurie, au glaive flamboyant, et l'examina longuement, montant sur une chaise, suivant du doigt le contour des épaules et de la figure, et palpant certaines parties de l'image.
Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'éloigna du mur. Un bruit de pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt.
Le banquier jeta un cri de surprise.
--Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appelé?
--Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix cassée qui me rappela celle de son frère, c'est votre lettre qui m'a fait venir.
--Ma lettre!
--Une lettre signée de vous, où vous m'offrez...
--Je ne vous ai pas écrit.
--Vous ne m'avez pas écrit!