Français
Steerforth et moi nous restâmes plus d’une quinzaine dans cette partie du pays. Inutile de dire que nous étions presque toujours ensemble : quelquefois pourtant nous passions quelques heures séparés l’un de l’autre. Il était bon marin, et moi je ne l’étais guère ; quand il allait en bateau avec M. Peggotty, amusement favori, je restais ordinairement à terre. Mon séjour dans la chambre d’amis de Peggotty m’imposait une gêne dont il était délivré ; car, sachant avec quel soin elle veillait M. Barkis tout le jour, je n’aimais pas à rentrer fort tard le soir, tandis que Steerforth, logé à l’auberge, n’avait à consulter que son bon plaisir. Il arriva donc que, bien après que j’étais couché, j’entendais dire qu’il donnait de petites fêtes aux pêcheurs dans un endroit que fréquentait M. Peggotty et qu’on appelait « le Bon-Plaisir », et qu’il passait des nuits entières au clair de lune, enveloppé dans les habits d’un pêcheur, pour ne revenir qu’au moment de la marée montante. Cependant je savais déjà que son humeur inquiète trouvait à se satisfaire par la fatigue et le mauvais temps, aussi bien que par tous les moyens d’excitation qui se présentaient à lui ; aussi n’étais-je surpris d’aucune de ses actions.
Nous étions aussi quelquefois séparés parce que, de mon côté, je voyais avec plaisir l’occasion de retourner à Blunderstone pour revoir les lieux si connus de mon enfance, tandis que Steerforth, après y être allé une fois, n’avait naturellement pas grande envie d’y retourner. Aussi, pendant trois ou quatre jours dont je me souviens fort bien, nous partîmes chacun de notre côté dès le déjeuner, pour ne nous retrouver qu’à l’heure du dîner. Je ne savais pas du tout comment il employait son temps, excepté que j’apprenais en général qu’il était très populaire dans l’endroit, et qu’il avait vingt moyens de se divertir là où un autre n’en aurait pas trouvé un seul.
Pour moi, dans mes pèlerinages solitaires, je me rappelais chaque pouce du vieux chemin, en le parcourant de nouveau, et je hantais, sans jamais m’en lasser, les sites que j’avais visités autrefois. Je les visitais comme ma mémoire l’avait souvent fait, et je m’y arrêtais comme ma pensée, encore jeune, s’y était arrêtée lorsque j’étais loin. Le tombeau sous l’arbre où reposaient mes deux parents, que j’avais regardé si souvent, lorsqu’il ne contenait que mon père, avec un sentiment si curieux de compassion, et près duquel je m’étais tenu si désolé quand on l’avait ouvert pour recevoir ma jolie mère et son enfant ; ce tombeau, que le soin fidèle de Peggotty avait tenu si propre et entouré de fleurs, je me promenais près de lui pendant des heures entières. Il était placé un peu à l’écart, dans un coin tranquille, mais assez rapproché pour que je pusse lire les noms sur la pierre en me promenant de long en large, et je tressaillais au son de l’horloge de l’église, quand elle sonnait l’heure, car elle me semblait une voix du passé. Mes pensées se rattachaient toujours au rôle que j’aurais à jouer dans la vie et aux belles choses que je devais accomplir. Mes pas avaient un but unique ; ils allaient aussi régulièrement vers lui que si j’étais revenu à la maison pour bâtir des châteaux en Espagne auprès d’une mère vivante.
De grands changements avaient eu lieu dans mon ancienne demeure. Les nids déchirés par les corneilles, et depuis longtemps abandonnés, avaient disparu ; les arbres avaient été élagués et n’avaient plus la forme que je leur connaissais. Le jardin était à l’abandon, et la moitié des fenêtres de la maison était fermée. Elle était habitée, mais seulement par un pauvre vieillard atteint de folie et par les gens qui prenaient soin de lui. Il était toujours assis à la fenêtre de ma petite chambre, regardant dans le cimetière ; et je me demandais si jamais ses pensées errantes venaient se fixer sur quelques-unes des fantaisies qui m’avaient autrefois occupé, par ces beaux matins d’été, quand je regardais, en robe de chambre, par cette même fenêtre, les moutons paissant tranquillement aux premiers rayons du soleil levant.
Nos anciens voisins, M. et Mme Grayper, étaient partis pour l’Amérique du Sud ; la pluie, passant à travers le toit de leur maison abandonnée, avait fait des taches aux murailles extérieures. M. Chillip s’était remarié avec une femme grande, décharnée, au grand nez ; ils avaient un pauvre petit enfant rabougri, avec une grosse tête qu’il ne pouvait soutenir, et deux yeux faibles, étonnés, qui semblaient toujours se demander pourquoi il était venu au monde.
C’était avec un singulier mélange de tristesse et de plaisir que je m’attardais ainsi dans les lieux de ma naissance, jusqu’à ce que le soleil vermeil de l’hiver me prévînt qu’il était temps de retourner sur mes pas. Mais, quand j’avais quitté l’endroit, surtout quand Steerforth et moi, assis gaiement devant le dîner, près d’un bon feu, il me semblait délicieux d’y avoir été. Il en était de même, quoique à un moindre degré, quand je montais, le soir, dans ma jolie chambre, et que, tournant les feuillets du livre au crocodile (qui se trouvait toujours sur une petite table), je me rappelais, avec un cœur reconnaissant, quel bonheur c’était pour moi d’avoir un ami comme Steerforth, une amie comme Peggotty, et, pour remplacer tout ce que j’avais perdu, une si bonne et si généreuse tante.
Le plus court chemin pour revenir à Yarmouth, après ces longues promenades, était un bac. Il me déposait sur la grève entre la ville et la mer ; je pouvais la traverser directement et m’éviter ainsi un long détour par la grande route. Comme la demeure de M. Peggotty était sur ce terrain vague, à cent pas de mon chemin, j’y entrais toujours en passant. Steerforth était à peu près sûr de m’y trouver ; puis nous allions ensemble, à travers l’air glacial et le brouillard qui s’épaississait, vers les lumières étincelantes de la ville.
Un soir sombre que j’étais rentré plus tard qu’à l’ordinaire (car j’étais allé ce jour-là dire adieu à Blunderstone, puisque nous devions retourner à la maison), je le trouvai seul, assis devant le feu et rêvant profondément. Il était si absorbé dans ses réflexions, qu’il ne s’aperçut pas de mon approche. Cela n’aurait eu rien d’étonnant, même s’il eût été moins distrait, car mes pas étaient étouffés par le sable du dehors, mais il ne sortit pas même de sa rêverie quand j’entrai. J’étais debout à côté de lui, le regardant, et il restait toujours absorbé dans ses méditations, le front chargé de soucis.
Il tressaillit si fort quand je posai la main sur son épaule, qu’il me fit tressaillir moi-même.
« Tu te présentes à moi, me dit-il presque avec colère, comme un fantôme accusateur.
– Il fallait bien que je me fisse connaître, répondis-je. T’ai-je donc fait descendre des étoiles ?
– Non, répondit-il, non.
– D’où que ce soit, peut-être, dis-je en prenant un siége auprès de lui.
– Je regardais les tableaux dans le feu, répliqua-t-il.
– Mais tu me les gâtes, dis-je, car il remuait la cendre avec un tison allumé, d’où jaillissait une traînée d’étincelles rouges qui montaient en tourbillonnant dans la petite cheminée, et en mugissant dans l’air.
– Tu ne les aurais pas vus, répondit-il. Je déteste ce temps ambigu qui n’est ni jour ni nuit. Que tu es en retard ! Où es-tu allé ?
– J’ai été faire mes adieux à mes promenades ordinaires.
– Et moi, je suis resté assis ici, dit Steerforth en jetant les yeux autour de la chambre, pensant que tous ces gens qui nous ont paru si contents le soir de notre arrivée… à en juger par l’air désolé de ce logement… pourraient bien être dispersés, morts, ou réduits à je ne sais quel désastre. David, plût à Dieu que j’eusse eu un père raisonnable depuis vingt ans !
– Mon cher Steerforth, qu’y a-t-il donc ?
– Je voudrais de toute mon âme avoir été mieux dirigé ! s’écria-t-il. Je voudrais de toute mon âme pouvoir me diriger mieux moi-même.
Il y avait dans son air un accablement passionné qui m’étonna beaucoup. Il était plus différent de lui-même que je ne l’aurais jamais pu croire.
– Mieux vaudrait être ce pauvre Peggotty, ou son neveu grossier, dit-il en se levant et en s’appuyant d’un air sombre contre le manteau de la cheminée, le visage tourné vers le feu, mieux vaudrait être l’un d’eux, quand je serais vingt fois plus riche et vingt fois plus sage, que d’être moi-même pour me torturer comme je l’ai fait dans le misérable canot du diable, depuis une demi-heure.
J’étais si confondu de ce changement, que je demeurai d’abord silencieux à le regarder, tandis qu’il restait la tête appuyée sur la main, les yeux fixés sur le feu d’un air chagrin. Enfin je le suppliai, avec toute l’ardeur que je sentais, de me dire ce qui avait pu l’affecter d’une manière si étrange, et de me permettre de partager sa peine, si même je ne pouvais espérer le conseiller. Je n’avais pas encore fini, qu’il se mit à rire d’abord avec un peu d’humeur, mais bientôt avec une gaieté revenue.
« Bah ! ce n’est rien, Daisy, rien ! répondit-il. Je t’ai dit à l’auberge de Londres que j’étais quelquefois triste compagnie pour moi-même. Tout à l’heure, j’ai été pour moi un vrai cauchemar ; j’ai dû en avoir un. Dans les heures sombres, il nous revient des contes de fées sans qu’on s’en doute. Je crois que je me suis confondu avec le méchant enfant qui « n’en fait qu’à sa tête », et qui sert de pâture aux lions… une assez belle manière d’être mangé par les chiens, j’imagine. Ce que les vieilles femmes appellent les affreux, m’a saisi des pieds à la tête. J’ai eu peur de moi-même.
– Tu n’as peur de rien autre chose, je pense, dis-je.
– Peut-être non, et pourtant il y aurait peut-être bien de quoi, répondit-il. Allons ! tout cela est passé. Je ne vais pas me laisser abattre de nouveau, David ; mais je te dis, mon bon garçon, une fois de plus, que cela eût bien mieux valu pour moi (et pour plus d’un encore), si j’avais eu un père ferme et raisonnable.
Sa figure était toujours pleine d’expression ; mais je ne lui avais jamais vu un air de résolution si sombre que lorsqu’il dit ces mots, en fixant les yeux sur le feu.
« En voilà assez ! dit-il en faisant semblant de jeter en l’air avec la main quelque chose de léger. « Cela étant fini, je suis homme de nouveau », comme Macbeth. Et maintenant, allons dîner ! Si je n’ai pas, comme Macbeth, fait un affreux désordre dans le festin, Daisy.
– Mais où sont-ils tous, je me le demande ? dis-je.
– Dieu le sait, dit Steerforth. Après avoir rôdé autour du bac pour te chercher, je suis entré ici, et j’ai trouvé le logement désert. Cela m’a mis à penser ; et tu m’as trouvé pensant.
L’arrivée de Mme Gummidge avec un panier nous expliqua pourquoi la maison était ainsi vide. Elle s’était dépêchée d’aller acheter quelque chose dont on avait besoin avant le retour de M. Peggotty, qui viendrait avec la marée ; en attendant, elle avait laissé la porte ouverte, pour que Ham et la petite Émilie, qui devaient rentrer de bonne heure, pussent entrer pendant son absence. Steerforth ayant, par un compliment joyeux et une plaisanterie amicale, rendu toute sa gaieté à Mme Gummidge, il prit mon bras et m’emmena rapidement.
Il avait aussi bien retrouvé sa bonne humeur que Mme Gummidge la sienne ; car il avait repris sa vivacité ordinaire, et il me fit la conversation tout le long du chemin avec beaucoup d’enjouement.
« Ainsi donc, me dit-il gaiement, nous abandonnons demain cette vie de flibustier ?
– C’est convenu, répondis-je. Et nos places sont retenues à la diligence, tu sais.
– Ah ! je suppose qu’il n’y a pas moyen de faire autrement, dit Steerforth. J’avais presque oublié qu’il y eût quelque chose à faire dans le monde que d’aller et venir sur cette mer. Je voudrais qu’il n’y eût rien autre chose.
– Aussi longtemps que durerait la nouveauté, dis-je en riant.
– C’est assez probable, répondit-il ; quoiqu’il y ait un sens railleur dans cette observation pour une aimable innocence comme mon jeune ami. Allons ! j’ose dire que je suis un garçon capricieux, David. Je le sais bien ; mais quand le fer est chaud, je sais aussi le frapper vigoureusement. Je pourrais déjà passer un assez bon examen pour être pilote dans ces eaux, je pense.
– M. Peggotty dit que tu es un prodige, répondis-je.
– Un phénomène nautique, hein ? dit Steerforth en riant.
– Et tu sais comme il a raison ; je sais combien tu es ardent dans tout ce que tu entreprends, et comme tu viens facilement à bout de tout. Et ce qui m’étonne le plus en toi, Steerforth, c’est que tu te contentes d’employer tes forces si irrégulièrement.
– Content ? répondit-il gaiement. Je ne suis jamais content, si ce n’est de ta fraîcheur d’âme, mon gentil Daisy. Quant à l’irrégularité, je n’ai jamais appris l’art de m’attacher à aucune des roues avec lesquelles les Ixions de nos jours tournent sans cesse. J’ai manqué cela, je ne sais comment, dans un mauvais apprentissage, et maintenant cela m’est égal… Sais-tu que j’ai acheté un bateau ici ?
– Que tu es un singulier garçon, Steerforth ! m’écriai-je en m’arrêtant, car c’était la première fois que j’en entendais parler. Quand peut-être tu n’auras jamais envie de revenir dans ce pays !
– Je ne sais pas, répondit-il. J’ai pris goût à ce pays. En tout cas, me dit-il en marchant plus vite, j’ai acheté un bateau qu’on vendait : un clipper, dit M. Peggotty ; et cela est vrai. M. Peggotty en sera le maître pendant mon absence.
– Maintenant, je te comprends, Steerforth ! m’écriai-je avec joie. Tu fais semblant de l’acheter pour toi, mais c’est pour lui rendre service. J’aurais dû le savoir tout de suite, te connaissant comme je te connais. Mon bon et cher Steerforth, comment exprimer ce que je pense de ta générosité ?
– Bah ! répondit-il en rougissant. Moins on en dit, mieux cela vaut.
– Ne le savais-je pas ? m’écriai-je. Ne t’ai-je pas dit qu’il n’y avait pas de joie, pas de chagrin, pas d’émotion dans ces cœurs honnêtes, qui te fût indifférente ?
– Oui, oui, répondit-il ; tu me l’as dit. N’en parlons plus. Assez causé.
Craignant de le fâcher en insistant sur un sujet qu’il traitait si légèrement, je n’y fis plus allusion, et je continuai à penser tout seul, tout en marchant encore plus vite qu’auparavant.
« Il faudra la gréer de neuf, dit Steerforth ; je laisserai Littimer derrière nous pour surveiller ce travail, afin de l’avoir toute parée. T’ai-je dit que Littimer fût arrivé ?
– Non.
– Ah ! oui, il est arrivé ce matin avec une lettre de ma mère.
Comme nos yeux se rencontraient, je vis qu’il était pâle jusqu’aux lèvres, quoiqu’il eût le regard très ferme. Je craignis que quelque différend avec sa mère ne l’eût mis dans la disposition d’esprit où je l’avais trouvé là-bas, seul devant le feu. Je fis cette remarque.
« Oh ! non, dit-il en secouant la tête, et poussant un léger rire. Rien de pareil. Oui, ce digne garçon est arrivé.
– Toujours le même ? dis-je.
– Toujours le même, dit Steerforth. Froid et tranquille comme le pôle Nord. Il va s’occuper du nouveau nom du bateau. Il s’appelle maintenant le Pétrel-Tempête. Que M. Peggotty se soucie des pétrels-tempête ! Je le ferai rebaptiser.
– De quel nom ?
– La Petite Émilie.
Comme il avait continué à me regarder fixement, je considérai cela comme un avertissement qu’il n’aimait pas les louanges sur son obligeance. Je ne pus m’empêcher de montrer combien cela me faisait plaisir ; mais je ne dis que peu de chose. Il reprit son sourire ordinaire et parut soulagé.
« Mais vois, dit-il en regardant devant nous, voici l’originale de la petite Émilie. Et quel est ce compagnon ? Sur mon âme, c’est un vrai chevalier ! Il ne la quitte jamais.
Ham était alors constructeur de bateaux ; il avait perfectionné ses talents naturels pour ce genre de travail jusqu’à devenir un ouvrier habile. Il était habillé en ouvrier et paraissait assez rude, mais viril néanmoins, et bien capable de protéger la charmante créature qui marchait à côté de lui. Il y avait en effet dans sa figure une franchise, une honnêteté, une fierté naïve de la posséder, et un amour pour elle qui étaient à mes yeux la meilleure des beautés. Je pensai, en les voyant venir à nous, qu’ils étaient bien assortis, même sous ce rapport.
Elle retira timidement sa main du bras de Ham quand nous nous arrêtâmes pour leur parler, et rougit en donnant cette main à Steerforth et à moi. Quand ils continuèrent leur chemin, après avoir échangé quelques paroles, elle n’osa pas reprendre le bras de Ham, mais, toujours timide et contrainte, elle marcha seule. Cela me parut joli et intéressant ; il me sembla que Steerforth pensait de même, à voir la manière dont il la suivit des yeux lorsqu’elle s’éloigna dans le clair de la lune naissante.
Il passa tout à coup près de nous, évidemment à leur poursuite, une jeune femme dont nous n’avions pas vu approcher, mais dont j’aperçus le visage, et il me sembla que ce visage ne m’était pas inconnu. Elle était légèrement vêtue ; elle avait l’air hardi, hagard, effronté et misérable ; mais elle semblait, pour le moment, avoir livré tout cela au vent qui soufflait, et n’avoir plus d’autre pensée que de les suivre. Comme le sombre horizon lointain, absorbant leurs formes, ne laissait plus voir entre nous, la mer et les nuages que lui-même, sa forme disparut de même, sans être plus rapprochée d’eux que devant.
« Voilà une ombre sinistre qui suit cette jeune fille, dit Steerforth en s’arrêtant. Qu’est-ce que cela signifie ?
Il parlait d’une voix basse qui me parut presque étrange.
« Elle a sans doute envie de leur demander quelque aumône, dis-je.
– Une mendiante ne serait pas une nouveauté, dit Steerforth ; mais il est singulier que la mendiante prenne cette figure ce soir.
– Pourquoi cela ? demandai-je.
– Pour aucune bonne raison, vraiment, si ce n’est que je pensais, dit-il après un moment de silence, à quelque chose de semblable quand elle a passé. D’où diable sort-elle, je me le demande ?
– Sans doute de l’ombre du mur, dis-je, comme nous débouchions dans une rue longée par un mur.
– La voilà disparue ! répondit-il en se retournant. Puissent tous les maux la suivre. À présent, dînons.
Mais il se retourna encore une fois vers la ligne de la mer lointaine qui brillait au loin, et une autre fois encore. Il en parla plusieurs fois, à mots entrecoupés, pendant le reste du court trajet ; il ne parut l’oublier que lorsque la lumière du feu et des bougies nous éclaira, assis gaiement devant une table bien garnie.
Littimer était là, et produisit sur moi son effet ordinaire. Quand je lui dis que j’espérais que Mme Steerforth et miss Dartle se portaient bien, il répondit respectueusement (et bien entendu d’un air convenable) qu’elles se portaient assez bien ; il me remercia, et me dit qu’elles faisaient leurs compliments. Ce fut tout ; et pourtant il me sembla me dire aussi clairement qu’un homme peut dire : « Vous êtes bien jeune, monsieur ; vous êtes excessivement jeune. »
Nous avions presque fini de dîner, quand, s’approchant un peu de la table, du coin où il veillait sur nous, ou plutôt sur moi, comme je le sentais, il dit à son maître :
« Je vous demande pardon, monsieur ; miss Mowcher est ici.
– Qui ? s’écria Steerforth, très surpris.
– Miss Mowcher, monsieur.
– Que diable vient-elle faire ici ? dit Steerforth.
– Il paraît que c’est son pays natal, monsieur. Elle m’a dit qu’elle y vient tous les ans pour une de ses tournées professionnelles, monsieur. Je l’ai rencontrée dans la rue cet après-midi, et elle désire savoir si elle pourra avoir l’honneur de vous voir après dîner, monsieur.
– Connais-tu la géante en question, Daisy ? demanda Steerforth.
Je fus obligé d’avouer, un peu honteux de me trouver à ce désavantage devant Littimer, que miss Mowcher et moi nous étions complètement étrangers l’un à l’autre.
« Alors, il faut que tu la connaisses, dit Steerforth, car c’est une des sept merveilles du monde. Quand miss Mowcher viendra, faites-la entrer.
Je me sentais un peu curieux et excité à l’endroit de cette dame, surtout quand, à ma demande, Steerforth se mit à rire aux éclats, et refusa positivement de répondre à mes questions sur son compte. Je restai donc dans une assez vive attente, jusqu’au moment où la nappe fut enlevée ; une demi-heure après, nous étions assis devant un carafon de vin, près du feu, quand la porte s’ouvrit et que Littimer, avec son calme ordinaire, tout à fait imperturbable, annonça :
« Miss Mowcher !
Je regardai la porte et ne vis rien. Je regardai encore, pensant que miss Mowcher était bien longue à paraître, lorsque, à mon extrême étonnement, je vis sortir de derrière un canapé qui se trouvait entre la porte et moi, en se dandinant, un nain obèse de quarante à quarante-cinq ans, avec une très grosse tête et une très grosse figure, une paire d’yeux gris et malins, et des bras si extrêmement petits, que, pour appuyer un doigt d’un air malin sur son nez camard, tout en lançant des œillades à Steerforth, elle fut obligée d’aller à la rencontre du doigt et d’appuyer son nez dessus. Son menton, ce qu’on appelle un menton double, était si gros, qu’il engloutissait entièrement les brides de son bonnet, nœud et tout. Elle n’avait pas de cou, pas de taille, pas de jambes qui vaillent la peine d’être mentionnées ; car, bien qu’elle fût d’une ampleur plus que suffisante jusqu’à l’endroit où la taille aurait dû être, si elle en avait eu une, et bien qu’elle se terminât, comme les humains en général, par une paire de pieds, elle était si courte, qu’elle se tenait debout près d’une chaise ordinaire comme devant une table, en posant dessus le sac qu’elle portait. Cette dame, habillée d’une manière aisée et dégagée, rapprochant son nez et son index avec la difficulté que j’ai décrite, la tête nécessairement penchée de côté, un de ses yeux perçants tout à fait fermé et prenant un air diablement capable, après avoir lancé des œillades à Steerforth pendant une minute, se mit à parler avec une volubilité torrentielle.
« Comment ! ma fleur ! dit-elle avec grâce en secouant sa grosse tête du côté de Steerforth. Te voilà, toi ? Oh ! le mauvais sujet, fi ! que c’est honteux ! que fais-tu si loin de chez toi ? Quelque mauvais coup, j’en réponds. Oh ! tu es un rusé gaillard, Steerforth, oui, tu l’es ; et moi aussi, pas vrai ? Ha ! ha ! ha ! Tu aurais parié cent contre cinq que tu ne me rencontrerais pas ici, n’est-ce pas ? Dieu te bénisse, mon cher, je suis partout. Je suis ici, je suis là et partout, comme la pièce d’or de l’escamoteur dans le mouchoir de la dame. En parlant de mouchoirs… et en parlant de dames… quel bonheur tu es pour ta sainte mère, pas vrai, mon cher enfant ? par-dessus une de mes épaules, et je ne dis pas laquelle.
Miss Mowcher, en arrivant à ce passage de son discours, dénoua son bonnet, en rejeta les brides en arrière, et s’assit toute haletante sur un tabouret placé devant le feu, faisant en quelque sorte un berceau de la table à dîner, dont l’acajou lui servait de dais.
« Oh ! mes étoiles et compagnie ! continua-t-elle en mettant une main sur chacun de ses petits genoux et en me regardant finement, je suis trop replète, voilà le fait, Steerforth. Après avoir monté un escalier, j’ai autant de peine à tirer chaque souffle que j’en aurais à tirer un seau d’eau. Si tu me voyais regarder par une fenêtre d’en haut, tu me prendrais pour une belle femme, n’est-ce pas ?
– Je le croirais partout où je te verrais, répondit Steerforth.
– Va-t’en, vilain ! s’écria la petite créature en lui donnant un coup de son mouchoir, avec lequel elle s’essuyait le visage ; ne fais donc pas l’impertinent ! Mais je te donne ma parole d’honneur que j’étais chez lady Mithers la semaine dernière. En voilà une femme ! Comment elle se conserve ! Et Mithers lui-même est entré dans la chambre où je l’attendais : en voilà un homme ! Comme il se conserve ! Et sa perruque aussi, car il l’a depuis dix ans. Et il s’est mis à me faire des compliments à un tel point que j’ai pensé que j’allais être obligée de sonner. Ha ! ha ! ha ! C’est un agréable vaurien, mais il manque de principes.
– Que faisais-tu pour lady Mithers ? demanda Steerforth.
– C’est mon secret, mon cher enfant, répliqua-t-elle en se touchant encore le nez, en fronçant le visage et en clignant de l’œil comme un lutin d’une intelligence surnaturelle. Cela ne te regarde pas. Tu voudrais savoir si j’empêche ses cheveux de tomber, ou si je les teins, ou si je ravive son teint, ou si je lui améliore les sourcils, n’est-ce pas ? Tu le sauras, mon trésor, quand je te le dirai. Sais-tu comment s’appelait mon arrière-grand-père ?
– Non, dit Steerforth.
– Il s’appelait Walker, mon doux ami, répondit miss Mowcher, et il sortait d’une longue lignée de Walkers. C’est de lui que je tiens tous les domaines de Hookey.
Je n’ai jamais rien vu d’approchant le clin d’œil de miss Mowcher, si ce n’est l’assurance de miss Mowcher. Elle avait aussi une façon merveilleuse, quand elle écoutait ce qu’on lui disait, ou quand elle attendait une réponse à ce qu’elle avait dit elle-même, de s’arrêter, la tête penchée d’un air rusé, un œil levé comme une pie. Bref, j’étais dans un étonnement sans bornes, et je restais à la regarder, oubliant, je le crains, toutes les lois de la politesse.
Elle avait attiré une chaise auprès d’elle, et s’occupait activement à tirer de son sac (y plongeant son petit bras jusqu’à l’épaule à chaque fois) un nombre de petites bouteilles, d’éponges, de peignes, de brosses, de morceaux de flanelle, de petites paires de fers à friser et autres instruments, qu’elle jeta en tas sur la chaise. Soudain elle s’arrêta dans cette occupation, et dit à Steerforth, à ma grande confusion :
« Quel est votre ami ?
– M. Copperfield, dit Steerforth ; il désire vous connaître.
– Eh bien ! il sera satisfait. J’ai cru voir qu’il en avait envie, répondit miss Mowcher en s’approchant de moi en se dandinant, le sac à la main, et en me regardant en riant. Une figure comme une pêche ! Et, se dressant sur la pointe des pieds pour me pincer la joue, pendant que j’étais assis : Tout à fait tentante ! J’aime beaucoup les pêches. Heureuse de faire votre connaissance, monsieur Copperfield, j’en suis sûre.
Je lui répondis que je me félicitais d’avoir l’honneur de faire la sienne, et que le bonheur était réciproque.
« Oh ! mon Dieu, que nous sommes polis ! s’écria miss Mowcher en faisant une tentative risible pour cacher sa grosse figure avec son petit bout de main. Quel monde de bêtises et de niaiserie, n’est-ce pas ?
Ces derniers mots furent dits confidentiellement à tous les deux, comme le petit bout de main s’éloignait du visage et s’enfonçait, bras et tout, de nouveau dans le sac.
« Que voulez-vous dire, miss Mowcher ? dit Steerforth.
– Ha ! ha ! ha ! Quel rafraîchissant tas d’hypocrites nous faisons, n’est-ce pas, mon doux enfant ? répondit le petit bout de femme, en fouillant le sac, la tête penchée de côté, l’œil en l’air. Regardez ici, tirant quelque chose : des rognures des ongles du prince russe. Le prince Alphabet à l’envers, comme je l’appelle, car son nom contient toutes les lettres, pêle-mêle.
– Le prince russe est votre client, à ce que je vois ? dit Steerforth.
– Je crois bien, mon cher, répondit miss Mowcher. Je lui tiens les ongles en ordre. Deux fois par semaine ! Les doigts et les orteils.
– Il paie bien, j’espère ? dit Steerforth.
– Il paie, mon cher enfant, comme il parle… par le nez, répondit miss Mowcher. Ce n’est pas un ladre, le prince. Vous le diriez, si vous voyiez ses moustaches. Rouges de nature, noires par art.
– Par votre art, probablement, dit Steerforth.
Miss Mowcher cligna de l’œil en signe d’assentiment. « Forcé de m’envoyer chercher. Impossible d’y résister. Le climat altérait sa teinture ; elle allait très bien en Russie, mais elle n’a pas marché ici. De votre vie vous n’avez vu un prince si rouillé que lui. Comme du vieux fer.
– Est-ce pour cela que vous l’avez appelé hypocrite tout à l’heure ? demanda Steerforth.
– Oh ! vous êtes un fier garçon, n’est-ce pas ? répondit miss Mowcher en secouant violemment la tête. J’ai dit, quel tas d’hypocrites nous faisons en général, et je vous ai montré les rognures des ongles du prince pour vous le prouver. Les ongles du prince me font plus d’effet dans les familles privées de la classe élégante que tous mes talents réunis. Je les porte toujours sur moi. C’est la meilleure des introductions. Si miss Mowcher coupe les ongles du prince, il faut bien qu’elle soit quelqu’un. Je les donne aux jeunes demoiselles. Elles les mettent dans leurs albums, je crois. Ha ! ha ! ha ! Par ma vie, tout le système social (comme disent les hommes quand ils font des discours au Parlement) est un système d’ongles de prince ! dit cette petite femme, en essayant de croiser ses petits bras et en hochant sa grosse tête.
Steerforth rit de bon cœur, et moi aussi. Miss Mowcher continuait toujours à hocher la tête (qui penchait beaucoup d’un côté), à regarder en l’air d’un œil et à cligner de l’autre.
« Allons, allons ! dit-elle en frappant sur ses petits genoux et se levant, ceci n’est pas des affaires. Allons, Steerforth, allons explorer les régions polaires, et que ce soit fini.
Alors elle choisit deux ou trois des petits instruments, une petite bouteille, et demanda (à ma grande surprise) si la table était solide. Sur la réponse affirmative de Steerforth, elle poussa une chaise contre la table, et, me priant de l’aider de la main, elle grimpa assez lestement sur la table, comme si c’était une estrade.
« Si l’un de vous voit mes chevilles, dit-elle quand elle fut en sûreté sur son piédestal, qu’il le dise, et je rentre chez moi pour me tuer.
– Je n’ai rien vu, dit Steerforth.
– Je n’ai rien vu, dis-je.
– Eh bien ! alors, s’écria miss Mowcher, je consens à vivre. Maintenant, mon canard, mon canard, mon canard, venez à madame Bond et faites-vous tuer.
C’était une invitation à Steerforth de se placer sous ses mains ; ce qu’il fit en s’asseyant, le dos tourné à la table, le visage riant tourné vers moi, et soumettant sa tête à son inspection, évidemment pour la seul amusement. Voir miss Mowcher debout au-dessus de lui, regardant son épaisse chevelure brune à travers une grande loupe ronde qu’elle tira de sa poche, était un spectacle des plus étonnants.
« Vous êtes un joli garçon ! dit miss Mowcher après une courte inspection. Vous seriez chauve comme un moine au sommet de la tête dans douze mois, sans moi. Juste une demi-minute, mon jeune ami, et nous allons vous donner un poli qui conservera vos boucles pour les dix prochaines années.
Là-dessus, elle versa quelques gouttes du contenu de la petite bouteille sur un des petits morceaux de flanelle, et, communiquant de nouveau quelques-unes des vertus de cette préparation à une des petites brosses, elle se mit à frotter et à gratter le sommet de la tête de Steerforth avec les deux instruments, de la manière la plus affairée que j’aie jamais vue, tout en parlant.
« Voilà Charley Pyegrave, le fils du duc, dit-elle. Tu connais Charley ? Et, se penchant pour regarder son visage.
– Un peu, dit Steerforth.
– Quel homme c’est ! En voilà des favoris ! Quant aux jambes de Charley, si seulement c’était une paire (ce qu’elles ne sont pas), elles défieraient toute concurrence. Croirais-tu qu’il a essayé de se passer de moi, et dans les Life-Guards encore ?
– Il est fou, dit Steerforth.
– Cela y ressemble. Cependant, fou ou non, il a essayé, reprit miss Mowcher. Que fait-il ? Il entre, tu vas voir, chez un parfumeur, et veut acheter une bouteille de liquide de Madagascar.
– Charley ? dit Steerforth.
– Charley. Mais on n’avait pas de liquide de Madagascar.
– Qu’est-ce que c’est ? une boisson ? demanda Steerforth.
– Une boisson ? répondit miss Mowcher en s’arrêtant pour lui donner une tape sur la joue. Pour soigner ses moustaches, tu sais. Il y avait une femme dans la boutique, une personne âgée… tout à fait un griffon… qui n’en avait jamais entendu parler même de nom. « Pardon, monsieur, dit le griffon à Charley, ce n’est pas du… du… du rouge, n’est-ce pas ? — Du rouge, dit Charley au griffon. « Que diable, qui ne peut se dire à des oreilles polies, pensez-vous que je veuille faire de rouge ? — Nul offense, monsieur, dit le griffon ; on nous en demande sous tant de noms, que j’ai pensé que cela pouvait en être. » Eh bien ! mon enfant, continua miss Mowcher, frottant toujours aussi activement que jamais, voilà un autre exemple de la rafraîchissante hypocrisie dont je parlais. Je fais un peu dans cette partie moi-même… peut-être beaucoup… peut-être un peu… « Vite » est le mot, mon cher garçon… n’importe !
– Comment l’entendez-vous ? Dans la partie du rouge ? dit Steerforth.
– Réunissez ceci et cela, mon tendre élève, répondit la prudente Mowcher en se touchant le nez, travaillez d’après la règle des secrets de tous les métiers, et le produit vous donnera le résultat désiré. Je dis que je fais un peu dans cette partie moi-même. Une douairière appelle cela un baume pour les lèvres. Une autre appelle cela des gants. Une autre appelle cela une garniture de corsage. Une autre appelle cela un éventail. Moi, je l’appelle comme elles l’appellent. Je le leur fournis, mais nous nous jouons si bien la comédie les unes aux autres, et nous faisons semblant d’un tel air, qu’elles penseraient aussi bien à s’en mettre devant tout un salon que devant moi. Et quand je vais chez elles, elles me disent quelquefois… avec cela sur la figure… épais, et sans erreur… « Comment me trouvez-vous, Mowcher ? Suis-je pâle ? Ha ! ha ! ha ! ha ! N’est-ce pas rafraîchissant, mon jeune ami ?
Je n’ai jamais vu de ma vie rien de pareil à Mowcher, debout sur la table à dîner, savourant parfaitement cette jouissance, frottant activement la tête de Steerforth, et clignant de l’œil vers moi par-dessus sa tête.
« Ah ! dit-elle, ces sortes de choses ne sont pas très demandées par ici. Voilà qui me remet encore en train. Je n’ai pas vu une jolie femme depuis que je suis ici, Jemmy.
– Non ? dit Steerforth.
– Pas l’ombre d’une, répondit miss Mowcher.
– Nous pourrions lui montrer la réalité d’une, je pense ? dit Steerforth en tournant les yeux vers moi. Hein, Daisy ?
– Oui, vraiment, dis-je.
– Ah ! ah ! s’écria la petite créature, regardant vivement mon visage, et puis se penchant pour voir celui de Steerforth. Hum !
La première exclamation semblait une question posée à tous les deux, et la seconde une question posée à Steerforth seulement. Elle parut ne trouver de réponse ni à l’une ni à l’autre, mais continua à frotter, la tête penchée de côté, l’œil levé, comme si elle cherchait une réponse dans l’air et fût sûre qu’elle allait paraître.
« Une sœur à vous, monsieur Copperfield ? s’écria-t-elle après une pause, et toujours avec le même regard. Ah ! ah !
– Non, dit Steerforth avant que je pusse répondre. Rien de pareil. Au contraire, M. Copperfield avait autrefois… ou je me trompe fort… une grande admiration pour elle.
– Vraiment, il ne l’a plus maintenant ? répondit miss Mowcher. Est-il volage ? Oh ! fi, que c’est honteux ! A-t-il bu à toutes les fleurs et changé à chaque heure, jusqu’à ce que Polly réponde à sa passion ? S’appelle-t-elle Polly ?
La soudaineté avec laquelle elle m’assaillit de cette question et d’un regard scrutateur me déconcerta un moment.
« Non, miss Mowcher, répondis-je. Elle s’appelle Emily.
– Ah ! ah ! s’écria-t-elle comme auparavant. Hum ! Quel bavard je fais ! Monsieur Copperfield, ne suis-je pas volage ?
Son ton et son regard impliquaient quelque chose qui ne m’était pas agréable dans ce sujet. Aussi dis-je, d’un ton plus grave que celui que nous avions pris jusqu’alors : « Elle est aussi vertueuse que jolie. Elle est fiancée à un homme très digne et très méritant de sa condition. Je l’estime pour son bon sens autant que je l’admire pour sa beauté.
– Bien dit ! s’écria Steerforth. Bravo ! bravo ! Maintenant, je vais éteindre la curiosité de cette petite Fatima, mon cher Daisy, en ne lui laissant rien à deviner. Elle est actuellement en apprentissage, miss Mowcher, ou en pension, je ne sais pas au juste, chez Omer et Joram, merciers, modistes et compagnie, dans cette ville. Entendez-vous ? Omer et Joram. La promesse dont mon ami a parlé est faite et conclue avec son cousin ; nom de baptême, Ham ; nom de famille, Peggotty ; profession, constructeur de bateaux ; de cette ville aussi. Elle demeure chez un parent ; nom de baptême, inconnu ; nom de famille, Peggotty ; profession, marin ; de cette ville aussi. Elle est la plus jolie et la plus charmante petite fée du monde. Je l’admire… comme mon ami… extrêmement. S’il ne fallait pas que je parusse déprécier son prétendu, ce que je sais que mon ami n’aimerait pas, j’ajouterais qu’il me semble qu’elle se mésallie ; que je suis sûr qu’elle pourrait faire mieux, et que je jure qu’elle est née pour être une dame.
Miss Mowcher écouta ces mots, prononcés très lentement et très distinctement, la tête penchée de côté, l’œil en l’air, comme si elle cherchait encore la réponse. Quand il eut cessé, elle redevint alerte en un instant, et se remit à babiller avec une volubilité surprenante.
« Oh ! et c’est là tout ce qu’il y a, n’est-ce pas ? s’écria-t-elle en lui taillant ses favoris avec une petite paire de ciseaux remuants, qui semblaient voltiger autour de sa tête dans toutes les directions. Très bien, très bien ! Une assez longue histoire. Elle devrait finir par : « Et ils vécurent heureux pour toujours. » N’est-ce pas ? Ah ! quel est donc ce jeu de gages ? J’aime mon amour avec un E, parce qu’elle est engageante ; je la hais avec un E, parce qu’elle est engagée. Je l’ai menée à l’enseigne de l’exquis, et je l’ai régalée d’un enlèvement ; son nom est Emily, et elle demeure à l’est ? Ha ! ha ! ha ! Monsieur Copperfield, ne suis-je pas volage ?
Me regardant simplement avec une ruse extravagante, et sans attendre aucune réponse, elle continua, sans reprendre haleine :
« Là ! Si jamais un mauvais sujet a été taillé et perfectionné à souhait, c’est toi, Steerforth. Si je connais une tête au monde, je connais la tienne. M’entends-tu quand je te dis cela, mon cher ? Je connais la tienne, se penchant pour regarder son visage. Maintenant, tu peux filer, Jemmy (comme on dit à la cour), et si M. Copperfield veut prendre la chaise, je vais l’opérer.
– Que dis-tu de cela, Daisy ? demanda Steerforth en riant et en quittant sa chaise. Veux-tu être perfectionné ?
– Merci, miss Mowcher, pas ce soir.
– Ne dites pas non, répondit la petite femme en me regardant d’un air connaisseur ; un peu plus de sourcil ?
– Merci, répondis-je, une autre fois.
– Qu’on le porte d’un quart de pouce vers la tempe, dit miss Mowcher. Nous le ferons en quinze jours.
– Non, merci. Pas pour le moment.
– Laissez-moi y mettre la dernière main, insista-t-elle. Non ? Alors dressons un échafaudage pour une paire de favoris. Allons !
Je ne pus m’empêcher de rougir en refusant, car je sentais que nous touchions mon point faible. Mais miss Mowcher, voyant que je n’étais pas disposé pour le moment à aucune décoration dans les limites de son art, et que j’étais pour l’instant insensible aux charmes de la petite bouteille qu’elle tenait devant un œil pour rendre ses persuasions plus efficaces, dit que nous commencerions un autre jour, et me demanda la main pour descendre de son piédestal élevé. Avec cette aide, elle sauta à terre avec beaucoup d’agilité, et commença à attacher son double menton dans son bonnet.
« Les honoraires, dit Steerforth, sont de…
– Cinq shellings, répondit miss Mowcher, et à bon marché, mon poulet. Ne suis-je pas volage, monsieur Copperfield ?
Je répondis poliment : « Pas du tout. » Mais je pensai qu’elle l’était plutôt, quand elle lança en l’air ses deux demi-couronnes comme un pâtissier lutin, les rattrapa, les mit dans sa poche, à laquelle elle donna une forte tape.
« Voilà la caisse ! dit miss Mowcher en se remettant debout près de la chaise, et en remettant dans le sac un mélange de petits objets qu’elle en avait vidés. Ai-je tous mes outils ? Il me semble. Il ne faudrait pas faire comme le grand Ned Beadwood, quand on le mena à l’église « pour le marier à quelqu’un », comme il dit, et qu’on laissa la mariée derrière. Ha ! ha ! ha ! Un méchant vaurien, ce Ned, mais drôle ! À présent, je sais que je vais vous fendre le cœur, mais je suis forcée de vous quitter. Il faut rassembler tout votre courage pour supporter cela. Adieu, monsieur Copperfield ! Prenez soin de vous, jockey de Norfolk ! Comme j’ai bavardé ! C’est la faute de ces deux misérables. Je leur pardonne ! « Bob swore ! » comme disait l’Anglais pour « Bon soir », quand il apprit le français, et qu’il trouvait cela si semblable à l’anglais. « Bob swore ! » mes canards !
Le sac passé au bras, et faisant du bruit en se dandinant, elle se dirigea vers la porte ; elle s’y arrêta pour demander si elle nous laisserait une mèche de ses cheveux. « Ne suis-je pas volage ? » ajouta-t-elle comme commentaire sur cette offre, et, mettant le doigt sur son nez, elle partit.
Steerforth rit tant, qu’il me fut impossible de ne pas rire aussi, bien que je ne sois pas sûr que j’aurais ri sans cette raison. Quand notre accès de rire fut tout à fait passé, ce qui ne fut qu’au bout de quelque temps, il me dit que miss Mowcher avait des relations assez étendues, et qu’elle se rendait utile à diverses personnes de diverses manières. Quelques personnes, dit-il, la traitaient comme une simple curiosité ; mais elle était aussi sagace et aussi pénétrante que qui que ce fût, et aussi habile qu’elle était courte de bras. Il me dit que ce qu’elle avait dit, d’être ici, là et partout, était assez vrai, car elle faisait de petites excursions en province, et semblait partout se faire des pratiques et connaître tout le monde. Je lui demandai quel était son caractère : si elle était malfaisante, et si ses sympathies étaient généralement du bon côté ; mais, n’ayant pas réussi deux ou trois fois à attirer son attention sur ces questions, j’omis ou j’oubliai de les répéter. Il me raconta en revanche, avec beaucoup de rapidité, beaucoup de choses sur son talent et ses profits, et sur son habileté comme ventouseuse, si jamais j’avais besoin de ses services en cette qualité.
Elle fut le principal sujet de notre conversation dans la soirée ; et quand nous nous séparâmes pour la nuit, Steerforth me cria par-dessus la rampe, comme je descendais : « Bob swore ! »
Je fus surpris, quand j’arrivai à la maison de M. Barkis, de trouver Ham qui se promenait de long en large devant la porte, et plus surpris encore d’apprendre par lui que la petite Émilie était dans la maison. Je lui demandai naturellement pourquoi il n’y était pas aussi, au lieu de battre le pavé tout seul.
« Voyez-vous, maître Davy, me répondit-il d’un air hésitant, Émilie cause avec quelqu’un ici.
– J’aurais cru, dis-je en souriant, que c’était une raison de plus pour que vous y fussiez aussi, Ham.
– Eh bien, maître Davy, en général, cela serait, répondit-il ; mais voyez-vous, maître Davy, baissant la voix et parlant très sérieusement. C’est une jeune femme, monsieur… une jeune femme qu’Émilie a connue autrefois, et qu’elle ne devrait plus connaître.
À ces mots, une lumière se fit dans mon esprit au sujet de la figure que j’avais vue les suivre, quelques heures auparavant.
« C’est une pauvre créature, maître Davy, dit Ham, que toute la ville foule aux pieds. Dans toutes les rues. La terre du cimetière n’est pas plus repoussée qu’elle.
– L’ai-je vue ce soir, Ham, sur le sable, après vous avoir rencontrés ?
– Nous guettant ? dit Ham. Il est probable que oui, maître Davy. Pas que je l’aie su alors, monsieur, mais elle a rampé ensuite sous la petite fenêtre d’Émilie, quand elle a vu la lumière, et elle a murmuré : « Émilie, Émilie, pour l’amour du Christ, aie un cœur de femme pour moi. J’ai été comme toi autrefois ! » C’étaient de solennelles paroles à entendre, maître Davy !
– En effet, Ham. Qu’a fait Émilie ?
– Émilie a dit : « Martha, est-ce toi ? Oh ! Martha, se peut-il que ce soit toi ? » car elles avaient souvent travaillé ensemble chez M. Omer.
– Je me la rappelle maintenant ! m’écriai-je, reconnaissant une des deux jeunes filles que j’avais vues la première fois que j’y étais allé. Je me la rappelle très bien.
– Martha Endell, dit Ham. Deux ou trois ans plus âgée qu’Émilie, mais elle a été à l’école avec elle.
– Je n’avais jamais entendu son nom, dis-je. Je ne voulais pas vous interrompre.
– Quant à cela, maître Davy, répondit Ham, tout est dit presque dans ces paroles : « Émilie, Émilie, pour l’amour du Christ, aie un cœur de femme pour moi. J’ai été comme toi autrefois ! » Elle voulait parler à Émilie. Émilie ne pouvait pas lui parler là, parce que son bon oncle était revenu, et il n’aurait pas… non, maître Davy, dit Ham avec grande conviction, il n’aurait pas pu, bon et tendre comme il est, les voir toutes deux ensemble, côte à côte, pour tous les trésors qui sont au fond de la mer.
Je sentis combien cela était vrai. Je le compris sur-le-champ, aussi bien que Ham.
« Alors Émilie écrit un mot au crayon sur un bout de papier, continua-t-il, et le lui donne par la fenêtre pour l’apporter ici. « Montre cela, dit-elle, à ma tante, mistress Barkis, et elle te fera asseoir près de son feu, par amour pour moi, jusqu’à ce que mon oncle soit sorti et que je puisse venir. » Ensuite elle me dit ce que je vous dis, maître Davy, et me demande de l’amener. Que puis-je faire ? Elle ne devrait pas connaître de pareilles gens ; mais je ne peux pas lui refuser, quand les larmes sont sur son visage.
Il mit la main dans la poitrine de son habit de velours à côtes, et en tira avec grand soin une jolie petite bourse.
« Et si je pouvais lui refuser quand les larmes sont sur son visage, maître Davy, dit Ham en l’ajustant tendrement sur la paume rugueuse de sa main, comment pourrais-je lui refuser quand elle m’a donné ceci à porter pour elle… sachant pourquoi elle l’apportait ? Un tel joujou ! dit Ham en la regardant d’un air pensif. Avec si peu d’argent dedans, ma chère Émilie.
Je lui serrai chaleureusement la main quand il l’eut remise en place (cela me satisfaisait plus que toute parole), et nous nous promenâmes de long en large une minute ou deux en silence. La porte s’ouvrit alors, et Peggotty parut, faisant signe à Ham d’entrer. Je voulus m’écarter, mais elle vint à moi, me priant d’entrer aussi. Même alors, j’aurais évité la chambre où ils étaient tous, si ce n’eût été pour la jolie cuisine carrelée dont j’ai déjà parlé. La porte s’ouvrant directement sur elle, je me trouvai au milieu d’eux avant d’avoir eu le temps de réfléchir où j’allais.
La jeune fille, la même que j’avais vue sur le sable, était près du feu. Elle était assise à terre, la tête et un bras appuyés sur une chaise. Je conjecturai, d’après l’attitude des autres, qu’Émilie venait à peine de se lever de cette chaise, et que la tête désolée avait peut-être reposé sur ses genoux. Je vis peu le visage de la jeune fille, sur lequel ses cheveux tombaient épars et en désordre, comme si elle les avait elle-même dérangés ; mais je vis qu’elle était jeune et d’un teint blanc. Peggotty avait pleuré. La petite Émilie aussi. On ne dit pas un mot quand nous entrâmes ; et l’horloge hollandaise, sur le dressoir, semblait, dans le silence, battre deux fois plus fort qu’à l’ordinaire. Émilie parla la première.
« Martha veut, dit-elle à Ham, aller à Londres.
– Pourquoi à Londres ? répondit Ham.
Il se tenait entre elles, regardant la jeune fille prosternée avec un mélange de compassion pour elle, et de jalousie parce qu’elle avait quelque intimité avec celle qu’il aimait si tendrement ; je me suis toujours souvenu distinctement de cela. Tous deux parlaient comme si elle eût été malade ; d’un ton bas et contenu, qui s’entendait parfaitement, quoiqu’il s’élevât à peine au-dessus d’un murmure.
« Mieux vaut là qu’ici, dit une troisième voix, celle de Martha, quoiqu’elle ne bougeât point. Personne ne me connaît là. Tout le monde me connaît ici.
– Que fera-t-elle là ? demanda Ham.
Elle leva la tête et le regarda sombrement un moment ; puis elle la baissa de nouveau, et passa son bras droit autour de son cou, comme une femme en délire, ou comme une personne souffrant d’une douleur aiguë et qui se tord.
« Elle tâchera de bien faire, dit la petite Émilie. Tu ne sais pas ce qu’elle nous a dit. Est-ce qu’il… est-ce qu’ils… ma tante ?
Peggotty secoua la tête d’un air compatissant.
« J’essaierai, dit Martha, si vous m’aidez à partir. Je ne peux jamais faire pis ici que ce que j’ai fait. Je peux faire mieux. Oh ! avec un frisson terrible, emmenez-moi de ces rues, où toute la ville me connaît depuis mon enfance.
Comme Émilie tendait la main à Ham, je lui vis mettre dans la main un petit sac de toile. Elle le prit, comme si elle eût pensé que c’était sa bourse, et fit un pas ou deux en avant ; mais, s’apercevant de son erreur, elle revint vers lui, qui s’était retiré près de moi, et le lui montra.
« Tout cela est à toi, Émilie, lui disait-il à voix basse. Je n’ai rien au monde qui ne soit à toi, ma chère. Cela ne me fait pas de plaisir, si ce n’est pour toi.
Les larmes lui revinrent aux yeux ; mais elle se détourna et alla vers Martha. Ce qu’elle lui donna, je l’ignore. Je la vis se pencher sur elle et lui mettre de l’argent dans le sein. Elle murmura quelque chose, comme pour demander si cela suffisait ? « Plus qu’il n’en faut, » répondit l’autre, et elle lui prit la main et la baisa.
Alors Martha se leva, et, s’enveloppant de son châle, se couvrant le visage, et pleurant tout haut, elle alla lentement vers la porte. Elle s’arrêta un moment avant de sortir, comme si elle eût voulu dire quelque chose ou revenir sur ses pas ; mais aucun mot ne passa ses lèvres. Faisant entendre le même gémissement bas, triste et misérable sous son châle, elle s’en alla.
Quand la porte se ferma, la petite Émilie nous regarda tous trois d’un air précipité, puis cacha son visage dans ses mains et se mit à sangloter.
« Allons, Émilie ! dit Ham en lui frappant doucement sur l’épaule. Allons, ma chère ! Tu ne dois pas pleurer comme cela, ma jolie !
– Oh ! Ham, s’écria-t-elle, pleurant toujours pitoyablement, je ne suis pas si bonne fille que je devrais l’être ! Je sais que je n’ai pas quelquefois le cœur reconnaissant que je devrais avoir.
– Si, si, tu l’as, j’en suis sûr, dit Ham.
– Non ! non ! non ! s’écria la petite Émilie en sanglotant et en secouant la tête. Je ne suis pas si bonne fille que je devrais l’être. Pas à beaucoup près ! pas à beaucoup près ! Et elle pleurait toujours comme si son cœur allait se briser.
« J’abuse trop de ton amour. Je le sais bien ! sanglotait-elle. Je suis souvent désagréable avec toi, et changeante, quand je devrais être bien différente. Toi, tu n’es jamais ainsi avec moi. Pourquoi suis-je ainsi avec toi, quand je ne devrais penser qu’à être reconnaissante et à te rendre heureux ?
– Tu me rends toujours heureux, dit Ham, ma chère ! Je suis heureux de te voir. Je suis heureux, tout le long du jour, de penser à toi.
– Ah ! ce n’est pas assez ! s’écria-t-elle. C’est parce que tu es bon, pas parce que je le suis ! Oh ! ma chère, cela aurait été un meilleur sort pour toi si tu avais aimé quelqu’un d’autre… quelqu’un de plus posé et de plus digne que moi, qui n’aurait été occupé que de toi, et jamais vaine et changeante comme moi.
– Pauvre petit cœur tendre, dit Ham à voix basse. Martha l’a toute bouleversée.
– S’il vous plaît, ma tante, sanglota Émilie, venez ici, et laissez-moi appuyer ma tête sur vous. Oh ! je suis bien malheureuse ce soir, ma tante ! Oh ! je ne suis pas aussi bonne fille que je devrais l’être. Je ne le suis pas, je le sais !
Peggotty s’était hâtée de venir à la chaise devant le feu. Émilie, les bras autour de son cou, s’agenouilla près d’elle, levant les yeux vers son visage avec l’expression la plus sérieuse.
« Oh ! je vous en prie, ma tante, aidez-moi ! Ham, cher, aidez-moi ! Monsieur David, pour l’amour du temps passé, je vous en prie, aidez-moi ! Je veux être meilleure fille que je ne suis. Je veux me sentir cent fois plus reconnaissante que je ne le fais. Je veux sentir davantage quel bonheur c’est d’être la femme d’un brave homme et de mener une vie tranquille. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Oh ! mon cœur, mon cœur !
Elle laissa tomber sa tête sur le sein de ma vieille nourrice, et, cessant cette supplication, qui, dans son angoisse et son chagrin, tenait à la fois de la femme et de l’enfant, comme toute sa manière d’être (ce qui, selon moi, était plus naturel, et plus approprié à sa beauté, qu’aucune autre manière n’aurait pu l’être), elle pleura en silence, tandis que ma vieille nourrice la berçait comme un petit enfant.
Elle se calma peu à peu, et nous la consolâmes, parlant tantôt d’une manière encourageante, tantôt plaisantant un peu avec elle, jusqu’à ce qu’elle commençât à relever la tête et à nous parler. Nous continuâmes ainsi, jusqu’à ce qu’elle pût sourire, puis rire, puis se redresser à moitié honteuse ; tandis que Peggotty rattachait ses boucles éparses, lui essuyait les yeux, et la remettait en ordre, de peur que son oncle ne s’étonnât, quand elle rentrerait, de voir que sa chérie avait pleuré.
Je la vis faire, ce soir-là, ce que je ne lui avais jamais vu faire auparavant. Je la vis embrasser innocemment sur la joue son fiancé, son époux choisi, et se serrer contre sa robuste personne comme si c’était son meilleur appui. Quand ils s’en allèrent ensemble, dans la lumière décroissante de la lune, et que je les suivis des yeux, comparant dans mon esprit leur départ avec celui de Martha, je vis qu’elle tenait son bras des deux mains, et qu’elle se serrait toujours contre lui.