Français
Mais Étienne, la nuit suivante, désespéra de nouveau. La Compagnie avait les reins trop forts pour qu'on les lui cassât si aisément: elle pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers qu'elle les rattraperait, en rognant leur pain. Cette nuit-là, ayant poussé jusqu'à Jean-Bart, il devina la vérité, quand un surveillant lui conta qu'on parlait de céder Vandame à Montsou. C'était, disait-on, chez Deneulin, une misère pitoyable, la misère des riches, le père malade d'impuissance, vieilli par le souci de l'argent, les filles luttant au milieu des fournisseurs, tâchant de sauver leurs chemises. On souffrait moins dans les corons affamés que dans cette maison de bourgeois, où l'on se cachait pour boire de l'eau. Le travail n'avait pas repris à Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgré toute la hâte mise, un commencement d'inondation s'était produit, qui nécessitait de grandes dépenses. Deneulin venait de risquer enfin sa demande d'un emprunt de cent mille francs aux Grégoire, dont le refus, attendu d'ailleurs, l'avait achevé: s'ils refusaient, c'était par affection, afin de lui éviter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de vendre. Il disait toujours non, violemment. Cela l'enrageait de payer les frais de la grève, il espérait d'abord en mourir, le sang à la tête, le cou étranglé d'apoplexie. Puis, que faire? il avait écouté les offres. On le chicanait, on dépréciait cette proie superbe, ce puits réparé, équipé à neuf, où le manque d'avances paralysait seul l'exploitation. Bien heureux encore s'il en tirait de quoi désintéresser ses créanciers. Il s'était, pendant deux jours, débattu contre les régisseurs campés à Montsou, furieux de la façon tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de sa voix retentissante. Et l'affaire en restait là, ils étaient retournés à Paris attendre patiemment son dernier râle. Étienne flaira cette compensation aux désastres, repris de découragement devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la bataille, qu'ils s'engraissaient de la défaite en mangeant les cadavres des petits, tombés à leur côté.
Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle. Au Voreux, le cuvelage du puits menaçait de crever, les eaux filtraient de tous les joints; et l'on avait dû mettre une équipe de charpentiers à la réparation, en grande hâte. ***446***
Jusque-là, Étienne avait évité le Voreux, inquiété par l'éternelle silhouette noire de la sentinelle, plantée sur le terri, au-dessus de la plaine. On ne pouvait l'éviter, elle dominait, elle était, en l'air, comme le drapeau du régiment. Vers trois heures du matin, le ciel devint sombre, il se rendit à la fosse, où des camarades lui expliquèrent le mauvais état du cuvelage: même leur idée était qu'il y avait urgence à le refaire en entier, ce qui aurait arrêté l'extraction pendant trois mois. Longtemps, il rôda écoutant les maillets des charpentiers taper dans le puits. Cela lui réjouissait le coeur, cette plaie qu'il fallait panser.
Au petit jour, lorsqu'il rentra, il retrouva la sentinelle sur le terri. Cette fois, elle le verrait certainement. Il marchait, en songeant à ces soldats, pris dans le peuple, et qu'on armait contre le peuple. Comme le triomphe de la révolution serait devenu facile, si l'armée s'était brusquement déclarée pour elle! Il suffisait que l'ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvînt de son origine. C'était le péril suprême, la grande épouvante, dont les dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient à une défection possible des troupes. En deux heures, ils seraient balayés, exterminés, avec les jouissances et les abominations de leur vie inique. Déjà, l'on disait que des régiments entiers se trouvaient infectés de socialisme. Était-ce vrai? la justice allait-elle venir, grâce aux cartouches distribuées par la bourgeoisie? Et, sautant à un autre espoir, le jeune homme rêvait que le régiment dont les postes gardaient les fosses, passait à la grève, fusillait la Compagnie en bloc et donnait enfin la mine aux mineurs.
Il s'aperçut alors qu'il montait sur le terri, la tête bourdonnante de ces réflexions. Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il saurait la couleur de ses idées. D'un air indifférent, il continuait de s'approcher, comme s'il eût glané les vieux bois, restés dans les déblais. La sentinelle demeurait immobile.
--Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin Étienne. Je crois que nous allons avoir de la neige.
C'était un petit soldat, très blond, avec une douce figure pâle, criblée de taches de rousseur. Il avait, dans sa capote, l'embarras d'une recrue.
--Oui, tout de même, je crois, murmura-t-il.
Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette aube enfumée, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la plaine.
--Qu'ils sont bêtes, de vous planter là, à vous geler les os! continua Étienne. Si l'on ne dirait pas que l'on attend les Cosaques!... Avec ça, il souffle toujours un vent, ici!
Le petit soldat grelottait sans se plaindre. Il y avait bien une cabane en pierres sèches, où le vieux Bonnemort s'abritait, par les nuits d'ouragan; mais, la consigne étant de ne pas quitter le sommet du terri, le soldat n'en bougeait pas, les mains si raides de froid, qu'il ne sentait plus son arme. Il appartenait au poste de soixante hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait fréquemment, il avait déjà failli y rester, les pieds morts. Le métier voulait ça, une obéissance passive achevait de l'engourdir, il répondait aux questions par des mots bégayés d'enfant qui sommeille.
Vainement, pendant un quart d'heure, Étienne tâcha de le faire parler sur la politique. Il disait oui, il disait non, sans avoir l'air de comprendre; des camarades racontaient que le capitaine était républicain; quant à lui, il n'avait pas d'idée, ça lui était égal. Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n'être pas puni. L'ouvrier l'écoutait, saisi de la haine du peuple contre l'armée, contre ces frères dont on changeait le coeur, en leur collant un pantalon rouge au derrière.
--Alors, vous vous nommez?
--Jules.
--Et d'où êtes-vous?
--De Plogof, là-bas.
Au hasard, il avait allongé le bras. C'était en Bretagne, il n'en savait pas davantage. Sa petite figure pâle s'animait, il se mit à rire, réchauffé.
--J'ai ma mère et ma soeur. Elles m'attendent bien sûr. Ah! ce ne sera pas pour demain... Quand je suis parti, elles m'ont accompagné jusqu'à Pont-l'Abbé. Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a failli se casser les jambes en bas de la descente d'Audierne. Le cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes pleuraient trop, ça nous restait dans la gorge... Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! comme c'est loin, chez nous!
Ses yeux se mouillaient, sans qu'il cessât de rire. La lande déserte de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des tempêtes, lui apparaissait dans un éblouissement de soleil, à la saison rose des bruyères.
--Dites donc, demanda-t-il, si je n'ai pas de punitions, est-ce que vous croyez qu'on me donnera une permission d'un mois, dans deux ans?
Alors, Étienne parla de la Provence, qu'il avait quittée tout petit. Le jour grandissait, des flocons de neige commençaient à voler dans le ciel terreux. Et il finit par être pris d'inquiétude, en apercevant Jeanlin qui rôdait au milieu des ronces, l'air stupéfait de le voir là-haut. D'un geste, l'enfant le hélait. A quoi bon ce rêve de fraterniser avec les soldats? Il faudrait des années et des années encore, sa tentative inutile le désolait, comme s'il avait compté réussir. Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait relever la sentinelle; et il s'en alla, il rentra en courant se terrer à Réquillart, le coeur crevé une fois de plus par la certitude de la défaite; pendant que le gamin, galopant près de lui, accusait cette sale rosse de troupier d'avoir appelé le poste pour tirer sur eux.
Au sommet du terri, Jules était resté immobile, les regards perdus dans la neige qui tombait. Le sergent s'approchait avec ses hommes, les cris réglementaires furent échangés.
--Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!
Et l'on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays conquis. Malgré le jour grandissant, rien ne bougeait dans les corons, les charbonniers se taisaient et s'enrageaient, sous la botte militaire.
II
Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cessé le matin, une gelée intense glaçait l'immense nappe; et ce pays noir, aux routes d'encre, aux murs et aux arbres poudrés des poussières de la houille, était tout blanc, d'une blancheur unique, à l'infini. Sous la neige, le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu. Pas une fumée ne sortait des toitures. Les maisons sans feu, aussi froides que les pierres des chemins, ne fondaient pas l'épaisse couche des tuiles. Ce n'était plus qu'une carrière de dalles blanches, dans la plaine blanche, une vision de village mort, drapé de son linceul. Le long des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laissé le gâchis boueux de leur piétinement.
Chez les Maheu, la dernière pelletée d'escarbilles était brûlée depuis la veille; et il ne fallait plus songer à la glane sur le terri, par ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-mêmes ne trouvaient pas un brin d'herbe. Alzire, pour s'être entêtée, ses pauvres mains fouillant la neige, se mourait. La Maheude avait dû l'envelopper dans un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez qui elle était allée deux fois déjà, sans pouvoir le rencontrer; la bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron avant la nuit, et la mère guettait, debout devant la fenêtre, tandis que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une chaise, avec l'illusion qu'il faisait meilleur là, près du fourneau refroidi. Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait dormir. Ni Lénore ni Henri n'étaient rentrés, battant les routes en compagnie de Jeanlin, pour demander des sous. Au travers de la pièce nue, Maheu seul marchait pesamment, butait à chaque tour contre le mur, de l'air stupide d'une bête qui ne voit plus sa cage. Le pétrole aussi était fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si blanc, qu'il éclairait vaguement la pièce, malgré la nuit tombée.
Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de vent, hors d'elle, criant dès le seuil à la Maheude:
--Alors, c'est toi qui as dit que je forçais mon logeur à me donner vingt sous, quand il couchait avec moi!
L'autre haussa les épaules.
--Tu m'embêtes, je n'ai rien dit... D'abord, qui t'a dit ça?
--On m'a dit que tu l'as dit, tu n'as pas besoin de savoir... Même tu as dit que tu nous entendais bien faire nos saletés derrière ta cloison, et que la crasse s'amassait chez nous parce que j'étais toujours sur le dos... Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein!
Chaque jour, des querelles éclataient, à la suite du continuel bavardage des femmes. Entre les ménages surtout qui logeaient porte à porte, les brouilles et les réconciliations étaient quotidiennes. Mais jamais une méchanceté si aigre ne les avait jetés les uns sur les autres. Depuis la grève, la faim exaspérait les rancunes, on avait le besoin de cogner: une explication entre deux commères finissait par une tuerie entre les deux hommes.
Justement, Levaque arrivait à son tour, en amenant de force Bouteloup.
--Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donné vingt sous à ma femme, pour coucher avec.
Le logeur, cachant sa douceur effarée dans sa grande barbe, protestait, bégayait.
--Oh! ça, non, jamais rien, jamais!
Du coup, Levaque devint menaçant, le poing sous le nez de Maheu.
--Tu sais, ça ne me va pas. Quand on a une femme comme ça, on lui casse les reins... C'est donc que tu crois ce qu'elle a dit?
--Mais, nom de Dieu! s'écria Maheu, furieux d'être tiré de son accablement, qu'est-ce que c'est encore que tous ces potins? Est-ce qu'on n'a pas assez de ses misères? Fous-moi la paix ou je tape!... Et, d'abord, qui a dit que ma femme l'avait dit?
--Qui l'a dit?... C'est la Pierronne qui l'a dit.
La Maheude éclata d'un rire aigu; et, revenant vers la Levaque:
--Ah! c'est la Pierronne... Eh bien! je puis te dire ce qu'elle m'a dit, à moi. Oui! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes, l'un dessous et l'autre dessus!
Dès lors, il ne fut plus possible de s'entendre. Tous se fâchaient, les Levaque renvoyaient comme réponse aux Maheu que la Pierronne en avait dit bien d'autres sur leur compte, et qu'ils avaient vendu Catherine, et qu'ils s'étaient pourris ensemble, jusqu'aux petits, avec une saleté prise par Étienne au Volcan.
--Elle a dit ça, elle a dit ça, hurla Maheu. C'est bon! j'y vais, moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la gueule.
Il s'était élancé dehors, les Levaque le suivirent pour témoigner, tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait furtivement. Allumée par l'explication, la Maheude sortait aussi, lorsqu'une plainte d'Alzire la retint. Elle croisa les bouts de la couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se planter devant la fenêtre, les yeux perdus. Et ce médecin qui n'arrivait pas!
A la porte des Pierron, Maheu et les Levaque rencontrèrent Lydie, qui piétinait dans la neige. La maison était close, un filet de lumière passait par la fente d'un volet; et l'enfant répondit d'abord avec gêne aux questions: non, son papa n'y était pas, il était allé au lavoir rejoindre la mère Brûlé, pour rapporter le paquet de linge. Elle se troubla ensuite, refusa de dire ce que sa maman faisait. Enfin, elle lâcha tout, dans un rire sournois de rancune: sa maman l'avait flanquée à la porte, parce que M. Dansaert était là, et qu'elle les empêchait de causer. Celui-ci, depuis le matin, se promenait dans le coron, avec deux gendarmes, tâchant de racoler des ouvriers, pesant sur les faibles, annonçant partout que, si l'on ne descendait pas le lundi au Voreux, la Compagnie était décidée à embaucher des Borains. Et, comme la nuit tombait, il avait renvoyé les gendarmes, en trouvant la Pierronne seule; puis, il était resté chez elle à boire un verre de genièvre, devant le bon feu.
--Chut! taisez-vous, faut les voir! murmura Levaque, avec un rire de paillardise. On s'expliquera tout à l'heure... Va-t'en, toi, petite garce!
Lydie recula de quelques pas, pendant qu'il mettait un oeil à la fente du volet. Il étouffa de petits cris, son échine se renflait, dans un frémissement. A son tour, la Levaque regarda; mais elle dit, comme prise de coliques, que ça la dégoûtait. Maheu, qui l'avait poussée, voulant voir aussi, déclara qu'on en avait pour son argent. Et ils recommencèrent, à la file, chacun son coup d'oeil, ainsi qu'à la comédie. La salle, reluisante de propreté, s'égayait du grand feu; il y avait des gâteaux sur la table, avec une bouteille et des verres; enfin, une vraie noce. Si bien que ce qu'ils voyaient là-dedans finissait par exaspérer les deux hommes, qui, en d'autres circonstances, en auraient rigolé six mois. Qu'elle se fît bourrer jusqu'à la gorge, les jupes en l'air, c'était drôle. Mais, nom de Dieu! est-ce que ce n'était pas cochon, de se payer ça devant un si grand feu, et de se donner des forces avec des biscuits, lorsque les camarades n'avaient ni une lichette de pain, ni une escarbille de houille?
--V'là papa! cria Lydie en se sauvant.
Pierron revenait tranquillement du lavoir, le paquet de linge sur une épaule. Tout de suite, Maheu l'interpella.
--Dis donc, on m'a dit que ta femme avait dit que j'avais vendu Catherine et que nous nous étions tous pourris à la maison... Et, chez toi, qu'est-ce qu'il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en train de lui user la peau?
Étourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tête au point d'entrebâiller la porte, pour se rendre compte. On l'aperçut toute rouge, le corsage ouvert, la jupe encore remontée, accrochée à la ceinture; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait éperdument. Le maître-porion se sauva, disparut, tremblant qu'une pareille histoire n'arrivât aux oreilles du directeur. Alors, ce fut un scandale affreux, des rires, des huées, des injures.
--Toi qui dis toujours des autres qu'elles sont sales, criait la Levaque à la Pierronne, ce n'est pas étonnant que tu sois propre, si tu te fais récurer par les chefs!
--Ah! ça lui va, de parler! reprenait Levaque. En voilà une salope qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l'un dessous et l'autre dessus!... Oui, oui, on m'a dit que tu l'as dit.
Mais la Pierronne, calmée, tenait tête aux gros mots, très méprisante, dans sa certitude d'être la plus belle et la plus riche.
--J'ai dit ce que j'ai dit, fichez-moi la paix, hein!... Est-ce que ça vous regarde, mes affaires, tas de jaloux qui nous en voulez, parce que nous mettons de l'argent à la caisse d'épargne! Allez, allez, vous aurez beau dire, mon mari sait bien pourquoi monsieur Dansaert était chez nous.
En effet, Pierron s'emportait, défendait sa femme. La querelle tourna, on le traita de vendu, de mouchard, de chien de la Compagnie, on l'accusa de s'enfermer pour se gaver des bons morceaux, dont les chefs lui payaient ses traîtrises. Lui, répliquait, prétendait que Maheu lui avait glissé des menaces sous sa porte, un papier où se trouvaient deux os de mort en croix, avec un poignard au-dessus. Et cela se termina forcément par un massacre entre les hommes, comme toutes les querelles de femmes, depuis que la faim enrageait les plus doux. Maheu et Levaque s'étaient rués sur Pierron à coups de poing, il fallut les séparer.
Le sang coulait à flots du nez de son gendre, lorsque la Brûlé, à son tour, arriva du lavoir. Mise au courant, elle se contenta de dire:
--Ce cochon-là me déshonore.
La rue redevint déserte, pas une ombre ne tachait la blancheur nue de la neige; et le coron, retombé à son immobilité de mort, crevait de faim sous le froid intense.
--Et le médecin? demanda Maheu, en refermant la porte.
--Pas venu, répondit la Maheude, toujours debout devant la fenêtre.
--Les petits sont rentrés?
--Non, pas rentrés.
Maheu reprit sa marche lourde, d'un mur à l'autre, de son air de boeuf assommé. Raidi sur sa chaise, le père Bonnemort n'avait pas même levé la tête. Alzire non plus ne disait rien, tâchait de ne pas trembler, pour leur éviter de la peine; mais, malgré son courage à souffrir, elle tremblait si fort par moments, qu'on entendait contre la couverture le frisson de son maigre corps de fillette infirme; pendant que, de ses grands yeux ouverts, elle regardait au plafond le pâle reflet des jardins tout blancs, qui éclairait la pièce d'une lueur de lune.
C'était, maintenant, l'agonie dernière, la maison vidée, tombée au dénuement final. Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez la brocanteuse; puis, les draps étaient partis, le linge, tout ce qui pouvait se vendre. Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du grand-père. Des larmes coulaient, à chaque objet du pauvre ménage dont il fallait se séparer, et la mère se lamentait encore d'avoir emporté un jour, dans sa jupe, la boîte de carton rose, l'ancien cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s'en débarrasser sous une porte. Ils étaient nus, ils n'avaient plus à vendre que leur peau, si entamée, si compromise, que personne n'en aurait donné un liard. Aussi ne prenaient-ils même pas la peine de chercher, ils savaient qu'il n'y avait rien, que c'était la fin de tout, qu'ils ne devaient espérer ni une chandelle, ni un morceau de charbon, ni une pomme de terre; et ils attendaient d'en mourir, ils ne se fâchaient que pour les enfants, car cette cruauté inutile les révoltait, d'avoir fichu une maladie à la petite, avant de l'étrangler.
--Enfin, le voilà! dit la Maheude.
Une forme noire passait devant la fenêtre. La porte s'ouvrit. Mais ce n'était point le docteur Vanderhaghen, ils reconnurent le nouveau curé, l'abbé Ranvier, qui ne parut pas surpris de tomber dans cette maison morte, sans lumière, sans feu, sans pain. Déjà, il sortait de trois autres maisons voisines, allant de famille en famille, racolant des hommes de bonne volonté, ainsi que Dansaert avec ses gendarmes; et, tout de suite, il s'expliqua, de sa voix fiévreuse de sectaire.
--Pourquoi n'êtes-vous pas venus à la messe dimanche, mes enfants? Vous avez tort, l'Église seule peut vous sauver... Voyons, promettez-moi de venir dimanche prochain.
Maheu, après l'avoir regardé, s'était remis en marche, pesamment, sans une parole. Ce fut la Maheude qui répondit.
--A la messe, monsieur le curé, pour quoi faire? Est-ce que le bon Dieu ne se moque pas de nous?... Tenez! qu'est-ce que lui a fait ma petite, qui est là, à trembler la fièvre? Nous n'avions pas assez de misère, n'est-ce pas? il fallait qu'il me la rendît malade, lorsque je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude.
Alors, debout, le prêtre parla longuement. Il exploitait la grève, cette misère affreuse, cette rancune exaspérée de la faim, avec l'ardeur d'un missionnaire qui prêche des sauvages, pour la gloire de sa religion. Il disait que l'Église était avec les pauvres, qu'elle ferait un jour triompher la justice, en appelant la colère de Dieu sur les iniquités des riches. Et ce jour luirait bientôt, car les riches avaient pris la place de Dieu, en étaient arrivés à gouverner sans Dieu, dans leur vol impie du pouvoir. Mais, si les ouvriers voulaient le juste partage des biens de la terre, ils devaient s'en remettre tout de suite aux mains des prêtres, comme à la mort de Jésus les petits et les humbles s'étaient groupés autour des apôtres. Quelle force aurait le pape, de quelle armée disposerait le clergé, lorsqu'il commanderait à la foule innombrable des travailleurs! En une semaine, on purgerait le monde des méchants, on chasserait les maîtres indignes, ce serait enfin le vrai règne de Dieu, chacun récompensé selon ses mérites, la loi du travail réglant le bonheur universel.
La Maheude, qui l'écoutait, croyait entendre Étienne, aux veillées de l'automne, lorsqu'il leur annonçait la fin de leurs maux. Seulement, elle s'était toujours méfiée des soutanes.
--C'est très bien, ce que vous racontez là, monsieur le curé, dit-elle. Mais c'est donc que vous ne vous accordez plus avec les bourgeois... Tous nos autres curés dînaient à la Direction, et nous menaçaient du diable, dès que nous demandions du pain.
Il recommença, il parla du déplorable malentendu entre l'Église et le peuple. Maintenant, en phrases voilées, il frappait sur les curés des villes, sur les évêques, sur le haut clergé, repu de jouissance, gorgé de domination, pactisant avec la bourgeoisie libérale, dans l'imbécillité de son aveuglement, sans voir que c'était cette bourgeoisie qui le dépossédait de l'empire du monde. La délivrance viendrait des prêtres de campagne, tous se lèveraient pour rétablir le royaume du Christ, avec l'aide des misérables; et il semblait être déjà à leur tête, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande, en révolutionnaire de l'Évangile, les yeux emplis d'une telle lumière, qu'ils éclairaient la salle obscure. Cette ardente prédication l'emportait en paroles mystiques, depuis longtemps les pauvres gens ne le comprenaient plus.
--Il n'y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu, vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain.
--Venez dimanche à la messe, s'écria le prêtre, Dieu pourvoira à tout!
Et il s'en alla, il entra catéchiser les Levaque à leur tour, si haut dans son rêve du triomphe final de l'Église, ayant pour les faits un tel dédain, qu'il courait ainsi les corons, sans aumônes, les mains vides au travers de cette armée mourante de faim, en pauvre diable lui-même qui regardait la souffrance comme l'aiguillon du salut.