Français
Maheu marchait toujours, on n'entendait que cet ébranlement régulier, dont les dalles tremblaient. Il y eut un bruit de poulie mangée de rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la cheminée froide. Puis, la cadence des pas recommença. Alzire, assoupie par la fièvre, s'était mise à délirer à voix basse, riant, croyant qu'il faisait chaud et qu'elle jouait au soleil.
--Sacré bon sort! murmura la Maheude, après lui avoir touché les joues, la voilà qui brûle à présent... Je n'attends plus ce cochon, les brigands lui auront défendu de venir.
Elle parlait du docteur et de la Compagnie. Pourtant, elle eut une exclamation de joie, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau. Mais ses bras retombèrent, elle resta toute droite, le visage sombre.
--Bonsoir, dit à demi-voix Étienne, lorsqu'il eut soigneusement refermé la porte.
Souvent, il arrivait ainsi, à la nuit noire. Les Maheu, dès le second jour, avaient appris sa retraite. Mais ils gardaient le secret, personne dans le coron ne savait au juste ce qu'était devenu le jeune homme. Cela l'entourait d'une légende. On continuait à croire en lui, des bruits mystérieux couraient: il allait reparaître avec une armée, avec des caisses pleines d'or; et c'était toujours l'attente religieuse d'un miracle, l'idéal réalisé, l'entrée brusque dans la cité de justice qu'il leur avait promise. Les uns disaient l'avoir vu au fond d'une calèche, en compagnie de trois messieurs, sur la route de Marchiennes; d'autres affirmaient qu'il était encore pour deux jours en Angleterre. A la longue, cependant, la méfiance commençait, des farceurs l'accusaient de se cacher dans une cave, où la Mouquette lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort. C'était, au milieu de sa popularité, une lente désaffection, la sourde poussée des convaincus pris de désespoir, et dont le nombre, peu à peu, devait grossir.
--Quel chien de temps! ajouta-t-il. Et vous, rien de nouveau, toujours de pire en pire?... On m'a dit que le petit Négrel était parti en Belgique chercher des Borains. Ah! nom de Dieu, nous sommes fichus, si c'est vrai!
Un frisson l'avait saisi, en entrant dans cette pièce glacée et obscure, où ses yeux durent s'accoutumer pour voir les malheureux, qu'il y devinait, à un redoublement d'ombre. Il éprouvait cette répugnance, ce malaise de l'ouvrier sorti de sa classe, affiné par l'étude, travaillé par l'ambition. Quelle misère, et l'odeur, et les corps en tas, et la pitié affreuse qui le serrait à la gorge! Le spectacle de cette agonie le bouleversait à un tel point, qu'il cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission.
Mais, violemment, Maheu s'était planté devant lui, criant:
--Des Borains! ils n'oseront pas, les jean-foutre!... Qu'ils fassent donc descendre des Borains, s'ils veulent que nous démolissions les fosses!
D'un air de gêne, Étienne expliqua qu'on ne pourrait pas bouger, que les soldats qui gardaient les fosses protégeraient la descente des ouvriers belges. Et Maheu serrait les poings, irrité surtout, comme il disait, d'avoir ces baïonnettes dans le dos. Alors, les charbonniers n'étaient plus les maîtres chez eux? on les traitait donc en galériens, pour les forcer au travail, le fusil chargé? Il aimait son puits, ça lui faisait une grosse peine de n'y être pas descendu depuis deux mois. Aussi voyait-il rouge, à l'idée de cette injure, de ces étrangers qu'on menaçait d'y introduire. Puis, le souvenir qu'on lui avait rendu son livret lui creva le coeur.
--Je ne sais pas pourquoi je me fâche, murmura-t-il. Moi, je n'en suis plus, de leur baraque... Quand ils m'auront chassé d'ici, je pourrai bien crever sur la route.
--Laisse donc! dit Étienne. Si tu veux, ils te le reprendront demain, ton livret. On ne renvoie pas les bons ouvriers.
Il s'interrompit, étonné d'entendre Alzire, qui riait doucement, dans le délire de sa fièvre. Il n'avait encore distingué que l'ombre raidie du père Bonnemort, et cette gaieté d'enfant malade l'effrayait. C'était trop, cette fois, si les petits se mettaient à en mourir. La voix tremblante, il se décida.
--Voyons, ça ne peut pas durer, nous sommes foutus... Il faut se rendre.
La Maheude, immobile et silencieuse jusque-là, éclata tout d'un coup, lui cria dans la face, en le tutoyant et en jurant comme un homme:
--Qu'est-ce que tu dis? C'est toi qui dis ça, nom de Dieu!
Il voulut donner des raisons, mais elle ne le laissait point parler.
--Ne répète pas, nom de Dieu! ou, toute femme que je suis, je te flanque ma main sur la figure... Alors, nous aurions crevé pendant deux mois, j'aurais vendu mon ménage, mes petits en seraient tombés malades, et il n'y aurait rien de fait, et l'injustice recommencerait!... Ah! vois-tu, quand je songe à ça, le sang m'étouffe. Non! non! moi, je brûlerais tout, je tuerais tout maintenant, plutôt que de me rendre.
Elle désigna Maheu dans l'obscurité, d'un grand geste menaçant.
--Écoute ça, si mon homme retourne à la fosse, c'est moi qui l'attendrai sur la route, pour lui cracher au visage et le traiter de lâche!
Étienne ne la voyait pas, mais il sentait une chaleur, comme une haleine de bête aboyante; et il avait reculé, saisi, devant cet enragement qui était son oeuvre. Il la trouvait si changée, qu'il ne la reconnaissait plus, de tant de sagesse autrefois, lui reprochant sa violence, disant qu'on ne doit souhaiter la mort de personne, puis à cette heure refusant d'entendre la raison, parlant de tuer le monde. Ce n'était plus lui, c'était elle qui causait politique, qui voulait balayer d'un coup les bourgeois, qui réclamait la république et la guillotine, pour débarrasser la terre de ces voleurs de riches, engraissés du travail des meurt-de-faim.
--Oui, de mes dix doigts, je les écorcherais... En voilà assez, peut-être! notre tour est venu, tu le disais toi-même... Quand je pense que le père, le grand-père, le père du grand-père, tous ceux d'auparavant, ont souffert ce que nous souffrons, et que nos fils, les fils de nos fils le souffriront encore, ça me rend folle, je prendrais un couteau... L'autre jour, nous n'en avons pas fait assez. Nous aurions dû foutre Montsou par terre, jusqu'à la dernière brique. Et, tu ne sais pas? je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas laissé le vieux étrangler la fille de la Piolaine... On laisse bien la faim étrangler mes petits, à moi!
Ses paroles tombaient comme des coups de hache, dans la nuit. L'horizon fermé n'avait pas voulu s'ouvrir, l'idéal impossible tournait en poison, au fond de ce crâne fêlé par la douleur.
--Vous m'avez mal compris, put enfin dire Étienne, qui battait en retraite. On devrait arriver à une entente avec la Compagnie: je sais que les puits souffrent beaucoup, sans doute elle consentirait à un arrangement.
--Non, rien du tout! hurla-t-elle.
Justement, Lénore et Henri, qui rentraient, arrivaient les mains vides. Un monsieur leur avait bien donné deux sous; mais, comme la soeur allongeait toujours des coups de pied au petit frère, les deux sous étaient tombés dans la neige; et, Jeanlin s'étant mis à les chercher avec eux, on ne les avait plus retrouvés.
--Où est-il, Jeanlin?
--Maman, il a filé, il a dit qu'il avait des affaires.
Étienne écoutait, le coeur fendu. Jadis, elle menaçait de les tuer, s'ils tendaient jamais la main. Aujourd'hui, elle les envoyait elle-même sur les routes, elle parlait d'y aller tous, les dix mille charbonniers de Montsou, prenant le bâton et la besace des vieux pauvres, battant le pays épouvanté.
Alors, l'angoisse grandit encore, dans la pièce noire. Les mioches rentraient avec la faim, ils voulaient manger, pourquoi ne mangeait-on pas? et ils grognèrent, se traînèrent, finirent par écraser les pieds de leur soeur mourante, qui eut un gémissement. Hors d'elle, la mère les gifla, au hasard des ténèbres. Puis, comme ils criaient plus fort en demandant du pain, elle fondit en larmes, tomba assise sur le carreau, les saisit d'une seule étreinte, eux et la petite infirme; et, longuement, ses pleurs coulèrent, dans une détente nerveuse qui la laissait molle, anéantie, bégayant à vingt reprises la même phrase, appelant la mort: «Mon Dieu, pourquoi ne nous prenez-vous pas? mon Dieu, prenez-nous par pitié, pour en finir!» Le grand-père gardait son immobilité de vieil arbre tordu sous la pluie et le vent, tandis que le père marchait de la cheminée au buffet, sans tourner la tête.
Mais la porte s'ouvrit, et cette fois c'était le docteur Vanderhaghen.
--Diable! dit-il, la chandelle ne vous abîmera pas la vue... Dépêchons, je suis pressé.
Ainsi qu'à l'ordinaire, il grondait, éreinté de besogne. Il avait heureusement des allumettes, le père dut en enflammer six, une à une, et les tenir, pour qu'il pût examiner la malade. Déballée de sa couverture, elle grelottait sous cette lueur vacillante, d'une maigreur d'oiseau agonisant dans la neige, si chétive qu'on ne voyait plus que sa bosse. Elle souriait pourtant, d'un sourire égaré de moribonde, les yeux très grands, tandis que ses pauvres mains se crispaient sur sa poitrine creuse. Et, comme la mère, suffoquée, demandait si c'était raisonnable de prendre, avant elle, la seule enfant qui l'aidât au ménage, si intelligente, si douce, le docteur se fâcha.
--Tiens! la voilà qui passe... Elle est morte de faim, ta sacrée gamine. Et elle n'est pas la seule, j'en ai vu une autre, à côté... Vous m'appelez tous, je n'y peux rien, c'est de la viande qu'il faut pour vous guérir.
Maheu, les doigts brûlés, avait lâché l'allumette; et les ténèbres retombèrent sur le petit cadavre encore chaud. Le médecin était reparti en courant. Étienne n'entendait plus dans la pièce noire que les sanglots de la Maheude, qui répétait son appel de mort, cette lamentation lugubre et sans fin:
--Mon Dieu, c'est mon tour, prenez-moi!... Mon Dieu, prenez mon homme, prenez les autres, par pitié, pour en finir!
III
Ce dimanche-là, dès huit heures, Souvarine resta seul dans la salle de l'Avantage, à sa place accoutumée, la tête contre le mur. Plus un charbonnier ne savait où prendre les deux sous d'une chope, jamais les débits n'avaient eu moins de clients. Aussi madame Rasseneur, immobile au comptoir, gardait-elle un silence irrité; pendant que Rasseneur, debout devant la cheminée de fonte, semblait suivre, d'un air réfléchi, la fumée rousse du charbon.
Brusquement, dans cette paix lourde des pièces trop chauffées, trois petits coups secs, tapés contre une vitre de la fenêtre, firent tourner la tête à Souvarine. Il se leva, il avait reconnu le signal dont plusieurs fois déjà Étienne s'était servi pour l'appeler, lorsqu'il le voyait du dehors fumant sa cigarette, assis à une table vide. Mais, avant que le machineur eût gagné la porte, Rasseneur l'avait ouverte; et, reconnaissant l'homme qui était là, dans la clarté de la fenêtre, il lui disait:
--Est-ce que tu as peur que je ne te vende?... Vous serez mieux pour causer ici que sur la route.
Étienne entra. Madame Rasseneur lui offrit poliment une chope, qu'il refusa d'un geste. Le cabaretier ajoutait:
--Il y a longtemps que j'ai deviné où tu te caches. Si j'étais un mouchard comme tes amis le disent, je t'aurais depuis huit jours envoyé les gendarmes.
--Tu n'as pas besoin de te défendre, répondit le jeune homme, je sais que tu n'as jamais mangé de ce pain-là... On peut ne pas avoir les mêmes idées et s'estimer tout de même.
Et le silence régna de nouveau. Souvarine avait repris sa chaise, le dos à la muraille, les yeux perdus sur la fumée de sa cigarette; mais ses doigts fébriles étaient agités d'une inquiétude, il les promenait le long de ses genoux, cherchant le poil tiède de Pologne, absente ce soir-là; et c'était un malaise inconscient, une chose qui lui manquait, sans qu'il sût au juste laquelle.
Assis de l'autre côté de la table, Étienne dit enfin:
--C'est demain que le travail reprend au Voreux. Les Belges sont arrivés avec le petit Négrel.
--Oui, on les a débarqués à la nuit tombée, murmura Rasseneur resté debout. Pourvu qu'on ne se tue pas encore!
Puis, haussant la voix:
--Non, vois-tu, je ne veux pas recommencer à nous disputer, seulement ça finira par du vilain, si vous vous entêtez davantage... Tiens! votre histoire est tout à fait celle de ton Internationale. J'ai rencontré Pluchart avant-hier à Lille, où j'avais des affaires. Ça se détraque, sa machine, paraît-il.
Il donna des détails. L'Association, après avoir conquis les ouvriers du monde entier, dans un élan de propagande, dont la bourgeoisie frissonnait encore, était maintenant dévorée, détruite un peu chaque jour, par la bataille intérieure des vanités et des ambitions. Depuis que les anarchistes y triomphaient, chassant les évolutionnistes de la première heure, tout craquait, le but primitif, la réforme du salariat, se noyait au milieu du tiraillement des sectes, les cadres savants se désorganisaient dans la haine de la discipline. Et déjà l'on pouvait prévoir l'avortement final de cette levée en masse, qui avait menacé un instant d'emporter d'une haleine la vieille société pourrie.
--Pluchart en est malade, poursuivit Rasseneur. Avec ça, il n'a plus de voix du tout. Pourtant, il parle quand même, il veut aller parler à Paris... Et il m'a répété à trois reprises que notre grève était fichue.
Étienne, les yeux à terre, le laissait tout dire, sans l'interrompre. La veille, il avait causé avec des camarades, il sentait passer sur lui des souffles de rancune et de soupçon, ces premiers souffles de l'impopularité, qui annoncent la défaite. Et il demeurait sombre, il ne voulait pas avouer son abattement, en face d'un homme qui lui avait prédit que la foule le huerait à son tour, le jour où elle aurait à se venger d'un mécompte.
--Sans doute la grève est fichue, je le sais aussi bien que Pluchart, reprit-il. Mais c'était prévu, ça. Nous l'avons acceptée à contrecoeur, cette grève, nous ne comptions pas en finir avec la Compagnie... Seulement, on se grise, on se met à espérer des choses, et quand ça tourne mal, on oublie qu'on devait s'y attendre, on se lamente et on se dispute comme devant une catastrophe tombée du ciel.
--Alors, demanda Rasseneur, si tu crois la partie perdue, pourquoi ne fais-tu pas entendre raison aux camarades?
Le jeune homme le regarda fixement.
--Écoute, en voilà assez... Tu as tes idées, j'ai les miennes. Je suis entré chez toi, pour te montrer que je t'estime quand même. Mais je pense toujours que, si nous crevons à la peine, nos carcasses d'affamés serviront plus la cause du peuple que toute ta politique d'homme sage... Ah! si un de ces cochons de soldats pouvait me loger une balle en plein coeur, comme ce serait crâne de finir ainsi!
Ses yeux s'étaient mouillés, dans ce cri où éclatait le secret désir du vaincu, le refuge où il aurait voulu perdre à jamais son tourment.
--Bien dit! déclara madame Rasseneur, qui, d'un regard, jetait à son mari tout le dédain de ses opinions radicales.
Souvarine, les yeux noyés, tâtonnant de ses mains nerveuses, ne semblait pas avoir entendu. Sa face blonde de fille, au nez mince, aux petites dents pointues, s'ensauvageait dans une rêverie mystique, où passaient des visions sanglantes. Et il s'était mis à rêver tout haut, il répondait à une parole de Rasseneur sur l'Internationale, saisie au milieu de la conversation.
--Tous sont des lâches, il n'y avait qu'un homme pour faire de leur machine l'instrument terrible de la destruction. Mais il faudrait vouloir, personne ne veut, et c'est pourquoi la révolution avortera une fois encore.
Il continua, d'une voix de dégoût, à se lamenter sur l'imbécillité des hommes, pendant que les deux autres restaient troublés de ces confidences de somnambule, faites aux ténèbres. En Russie, rien ne marchait, il était désespéré des nouvelles qu'il avait reçues. Ses anciens camarades tournaient tous aux politiciens, les fameux nihilistes dont l'Europe tremblait, des fils de pope, des petits bourgeois, des marchands, ne s'élevaient pas au-delà de la libération nationale, semblaient croire à la délivrance du monde, quand ils auraient tué le despote; et, dès qu'il leur parlait de raser la vieille humanité comme une moisson mûre, dès qu'il prononçait même le mot enfantin de république, il se sentait incompris, inquiétant, déclassé désormais, enrôlé parmi les princes ratés du cosmopolitisme révolutionnaire. Son coeur de patriote se débattait pourtant, c'était avec une amertume douloureuse qu'il répétait son mot favori:
--Des bêtises!... Jamais ils n'en sortiront, avec leurs bêtises!
Puis, baissant encore la voix, en phrases amères, il dit son ancien rêve de fraternité. Il n'avait renoncé à son rang et à sa fortune, il ne s'était mis avec les ouvriers, que dans l'espoir de voir se fonder enfin cette société nouvelle du travail en commun. Tous les sous de ses poches avaient longtemps passé aux galopins du coron, il s'était montré pour les charbonniers d'une tendresse de frère, souriant à leur défiance, les conquérant par son air tranquille d'ouvrier exact et peu causeur. Mais, décidément, la fusion ne se faisait pas, il leur demeurait étranger, avec son mépris de tous les liens, sa volonté de se garder brave, en dehors des glorioles et des jouissances. Et il était surtout, depuis le matin, exaspéré par la lecture d'un fait divers qui courait les journaux.
Sa voix changea, ses yeux s'éclaircirent, se fixèrent sur Étienne, et il s'adressa directement à lui.
--Comprends-tu ça, toi? ces ouvriers chapeliers de Marseille qui ont gagné le gros lot de cent mille francs, et qui, tout de suite, ont acheté de la rente, en déclarant qu'ils allaient vivre sans rien faire!... Oui, c'est votre idée, à vous tous, les ouvriers français, déterrer un trésor, pour le manger seul ensuite, dans un coin d'égoïsme et de fainéantise. Vous avez beau crier contre les riches, le courage vous manque de rendre aux pauvres l'argent que la fortune vous envoie... Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra uniquement de votre besoin enragé d'être des bourgeois à leur place.
Rasseneur éclata de rire, l'idée que les deux ouvriers de Marseille auraient dû renoncer au gros lot lui semblait stupide. Mais Souvarine blêmissait, son visage décomposé devenait effrayant, dans une de ces colères religieuses qui exterminent les peuples. Il cria:
--Vous serez tous fauchés, culbutés, jetés à la pourriture. Il naîtra, celui qui anéantira votre race de poltrons et de jouisseurs. Et, tenez! vous voyez mes mains, si mes mains le pouvaient, elles prendraient la terre comme ça, elles la secoueraient jusqu'à la casser en miettes, pour que vous restiez tous sous les décombres.
--Bien dit! répéta madame Rasseneur, de son air poli et convaincu.
Il se fit encore un silence. Puis, Étienne reparla des ouvriers du Borinage. Il questionnait Souvarine sur les dispositions qu'on avait prises, au Voreux. Mais le machineur, retombé dans sa préoccupation, répondait à peine, savait seulement qu'on devait distribuer des cartouches aux soldats qui gardaient la fosse; et l'inquiétude nerveuse de ses doigts sur ses genoux s'aggravait à un tel point, qu'il finit par avoir conscience de ce qui leur manquait, le poil doux et calmant du lapin familier.
--Où donc est Pologne? demanda-t-il.
Le cabaretier eut un nouveau rire, en regardant sa femme. Après une courte gêne, il se décida.
--Pologne? elle est au chaud.
Depuis son aventure avec Jeanlin, la grosse lapine, blessée sans doute, n'avait plus fait que des lapins morts; et, pour ne pas nourrir une bouche inutile, on s'était résigné, le jour même, à l'accommoder aux pommes de terre.
--Oui, tu en as mangé une cuisse ce soir... Hein? tu t'en es léché les doigts!
Souvarine n'avait pas compris d'abord. Puis, il devint très pâle, une nausée contracta son menton; tandis que, malgré sa volonté de stoïcisme, deux grosses larmes gonflaient ses paupières.
Mais on n'eut pas le temps de remarquer cette émotion, la porte s'était brutalement ouverte, et Chaval avait paru, poussant devant lui Catherine. Après s'être grisé de bière et de fanfaronnades dans tous les cabarets de Montsou, l'idée lui était venue d'aller à l'Avantage montrer aux anciens amis qu'il n'avait pas peur. Il entra, en disant à sa maîtresse:
--Nom de Dieu! je te dis que tu vas boire une chope là-dedans, je casse la gueule au premier qui me regarde de travers!
Catherine, à la vue d'Étienne, saisie, restait toute blanche. Quand il l'eut aperçu à son tour, Chaval ricana d'un air mauvais.
--Madame Rasseneur, deux chopes! Nous arrosons la reprise du travail.
Sans une parole, elle versa, en femme qui ne refusait sa bière à personne. Un silence s'était fait, ni le cabaretier, ni les deux autres n'avaient bougé de leur place.
--J'en connais qui ont dit que j'étais un mouchard, reprit Chaval arrogant, et j'attends que ceux-là me le répètent un peu en face, pour qu'on s'explique à la fin.
Personne ne répondit, les hommes tournaient la tête, regardaient vaguement les murs.
--Il y a les feignants, et il y a les pas feignants, continua-t-il plus haut. Moi je n'ai rien à cacher, j'ai quitté la sale baraque à Deneulin, je descends demain au Voreux avec douze Belges, qu'on m'a donnés à conduire, parce qu'on m'estime. Et, si ça contrarie quelqu'un, il peut le dire, nous en causerons.
Puis, comme le même silence dédaigneux accueillait ses provocations, il s'emporta contre Catherine.
--Veux-tu boire, nom de Dieu!... Trinque avec moi à la crevaison de tous les salauds qui refusent de travailler!
Elle trinqua, mais d'une main si tremblante, qu'on entendit le tintement léger des deux verres. Lui, maintenant, avait tiré de sa poche une poignée de monnaie blanche, qu'il étalait par une ostentation d'ivrogne, en disant que c'était avec sa sueur qu'on gagnait ça, et qu'il défiait les feignants de montrer dix sous. L'attitude des camarades l'exaspérait, il en arriva aux insultes directes.
--Alors, c'est la nuit que les taupes sortent? Il faut que les gendarmes dorment pour qu'on rencontre les brigands?
Étienne s'était levé, très calme, résolu.
--Écoute, tu m'embêtes... Oui, tu es un mouchard, ton argent pue encore quelque traîtrise, et ça me dégoûte de toucher à ta peau de vendu. N'importe! je suis ton homme, il y a assez longtemps que l'un des deux doit manger l'autre.
Chaval serra les poings.
--Allons donc! il faut t'en dire pour t'échauffer, bougre de lâche!... Toi tout seul, je veux bien! et tu vas me payer les cochonneries qu'on m'a faites!
Les bras suppliants, Catherine s'avançait entre eux; mais ils n'eurent pas la peine de la repousser, elle sentit la nécessité de la bataille, elle recula d'elle-même, lentement. Debout contre le mur, elle demeura muette, si paralysée d'angoisse, qu'elle ne frissonnait plus, les yeux grands ouverts sur ces deux hommes qui allaient se tuer pour elle.
Madame Rasseneur, simplement, enlevait les chopes de son comptoir, de peur qu'elles ne fussent cassées. Puis, elle se rassit sur la banquette, sans témoigner de curiosité malséante. On ne pouvait pourtant laisser deux anciens camarades s'égorger ainsi, Rasseneur s'entêtait à intervenir, et il fallut que Souvarine le prît par une épaule, le ramenât près de la table, en disant:
--Ça ne te regarde pas... Il y en a un de trop, c'est au plus fort de vivre.
Déjà, sans attendre l'attaque, Chaval lançait dans le vide ses poings fermés. Il était le plus grand, dégingandé, visant à la figure, par de furieux coups de taille, des deux bras, l'un après l'autre, comme s'il eût manoeuvré une paire de sabres. Et il causait toujours, il posait pour la galerie, avec des bordées d'injures, qui l'excitaient.
--Ah! sacré marlou, j'aurai ton nez! C'est ton nez que je veux me foutre quelque part!... Donne donc ta gueule, miroir à putains, que j'en fasse de la bouillie pour les cochons, et nous verrons après si les garces de femmes courent après toi!
Muet, les dents serrées, Étienne se ramassait dans sa petite taille, jouant le jeu correct, la poitrine et la face couvertes de ses deux poings; et il guettait, il les détendait avec une raideur de ressorts, en terribles coups de pointe.