Français
D'abord, ils ne se firent pas grand mal. Les moulinets tapageurs de l'un, l'attente froide de l'autre, prolongeaient la lutte. Une chaise fut renversée, leurs gros souliers écrasaient le sable blanc, semé sur les dalles. Mais ils s'essoufflèrent à la longue, on entendit le ronflement de leur haleine, tandis que leur face rouge se gonflait comme d'un brasier intérieur, dont on voyait les flammes, par les trous clairs de leurs yeux.
--Touché! hurla Chaval, atout sur ta carcasse!
En effet, son poing, pareil à un fléau lancé de biais, avait labouré l'épaule de son adversaire. Celui-ci retint un grognement de douleur, il n'y eut qu'un bruit mou, la sourde meurtrissure des muscles. Et il répondit par un coup droit en pleine poitrine, qui aurait défoncé l'autre, s'il ne s'était garé, dans ses continuels sauts de chèvre. Pourtant, le coup l'atteignit au flanc gauche, si rudement encore, qu'il chancela, la respiration coupée. Une rage le prit, de sentir ses bras mollir dans la souffrance, et il rua comme une bête, il visa le ventre pour le crever du talon.
--Tiens! à tes tripes! bégaya-t-il de sa voix étranglée. Faut que je les dévide au soleil!
Étienne évita le coup, si indigné de cette infraction aux règles d'un combat loyal, qu'il sortit de son silence.
--Tais-toi donc, brute! Et pas les pieds, nom de Dieu! ou je prends une chaise pour t'assommer!
Alors, la bataille s'aggrava. Rasseneur, révolté, serait intervenu de nouveau, sans le regard sévère de sa femme, qui le maintenait: est-ce que deux clients n'avaient pas le droit de régler une affaire chez eux? Il s'était mis simplement devant la cheminée, car il craignait de les voir se culbuter dans le feu. Souvarine, de son air paisible, avait roulé une cigarette, qu'il oubliait cependant d'allumer. Contre le mur, Catherine restait immobile; ses mains seules, inconscientes, venaient de monter à sa taille; et, là, elles s'étaient tordues, elles arrachaient l'étoffe de sa robe, dans des crispations régulières. Tout son effort était de ne pas crier, de ne pas en tuer un, en criant sa préférence, si éperdue d'ailleurs, qu'elle ne savait même plus qui elle préférait.
Bientôt, Chaval s'épuisa, inondé de sueur, tapant au hasard. Malgré sa colère, Étienne continuait à se couvrir, parait presque tous les coups, dont quelques-uns l'éraflaient. Il eut l'oreille fendue, un ongle lui emporta un lambeau du cou, et dans une telle cuisson, qu'il jura à son tour, en lançant un de ses terribles coups droits. Une fois encore, Chaval gara sa poitrine d'un saut; mais il s'était baissé, le poing l'atteignit au visage, écrasa le nez, enfonça un oeil. Tout de suite, un jet de sang partit des narines, l'oeil enfla, se tuméfia, bleuâtre. Et le misérable, aveuglé par ce flot rouge, étourdi de l'ébranlement de son crâne, battait l'air de ses bras égarés, lorsqu'un autre coup, en pleine poitrine enfin, l'acheva. Il y eut un craquement, il tomba sur le dos, de la chute lourde d'un sac de plâtre qu'on décharge.
Étienne attendit.
--Relève-toi. Si tu en veux encore, nous allons recommencer.
Sans répondre, Chaval, après quelques secondes d'hébétement, se remua par terre, détira ses membres. Il se ramassait avec peine, il resta un instant sur les genoux, en boule, faisant de sa main, au fond de sa poche, une besogne qu'on ne voyait pas. Puis, quand il fut debout, il se rua de nouveau, la gorge gonflée d'un hurlement sauvage.
Mais Catherine avait vu; et, malgré elle, un grand cri lui sortit du coeur et l'étonna, comme l'aveu d'une préférence ignorée d'elle-même.
--Prends garde! il a son couteau!
Étienne n'avait eu que le temps de parer le premier coup avec son bras. La laine du tricot fut coupée par l'épaisse lame, une de ces lames qu'une virole de cuivre fixe dans un manche de buis. Déjà, il avait saisi le poignet de Chaval, une lutte effrayante s'engagea, lui se sentant perdu s'il lâchait, l'autre donnant des secousses, pour se dégager et frapper. L'arme s'abaissait peu à peu, leurs membres raidis se fatiguaient, deux fois Étienne eut la sensation froide de l'acier contre sa peau; et il dut faire un effort suprême, il broya le poignet dans une telle étreinte, que le couteau glissa de la main ouverte. Tous deux s'étaient jetés par terre, ce fut lui qui le ramassa, qui le brandit à son tour. Il tenait Chaval renversé sous son genou, il menaçait de lui ouvrir la gorge.
--Ah! nom de Dieu de traître, tu vas y passer!
Une voix abominable, en lui, l'assourdissait. Cela montait de ses entrailles, battait dans sa tête à coups de marteau, une brusque folie du meurtre, un besoin de goûter au sang. Jamais la crise ne l'avait secoué ainsi. Pourtant, il n'était pas ivre. Et il luttait contre le mal héréditaire, avec le frisson désespéré d'un furieux d'amour qui se débat au bord du viol. Il finit par se vaincre, il lança le couteau derrière lui, en balbutiant d'une voix rauque:
--Relève-toi, va-t'en!
Cette fois, Rasseneur s'était précipité, mais sans trop oser se risquer entre eux, dans la crainte d'attraper un mauvais coup. Il ne voulait pas qu'on s'assassinât chez lui, il se fâchait si fort, que sa femme, toute droite au comptoir, lui faisait remarquer qu'il criait toujours trop tôt. Souvarine, qui avait failli recevoir le couteau dans les jambes, se décidait à allumer sa cigarette. C'était donc fini? Catherine regardait encore, stupide devant les deux hommes, vivants l'un et l'autre.
--Va-t'en! répéta Étienne, va-t'en ou je t'achève!
Chaval se releva, essuya d'un revers de main le sang qui continuait à lui couler du nez; et, la mâchoire barbouillée de rouge, l'oeil meurtri, il s'en alla en traînant les jambes, dans la rage de sa défaite. Machinalement, Catherine le suivit. Alors, il se redressa, sa haine éclata en un flot d'ordures.
--Ah! non, ah! non, puisque c'est lui que tu veux, couche avec lui, sale rosse! Et ne refous pas les pieds chez moi, si tu tiens à ta peau!
Il fit claquer violemment la porte. Un grand silence régna dans la salle tiède, où l'on entendit le petit ronflement de la houille. Par terre, il ne restait que la chaise renversée et qu'une pluie de sang, dont le sable des dalles buvait les gouttes.
IV
Quand ils furent sortis de chez Rasseneur, Étienne et Catherine marchèrent en silence. Le dégel commençait, un dégel froid et lent, qui salissait la neige sans la fondre. Dans le ciel livide, on devinait la lune pleine, derrière de grands nuages, des haillons noirs qu'un vent de tempête roulait furieusement, très haut; et, sur la terre, aucune haleine ne soufflait, on n'entendait que l'égouttement des toitures, d'où tombaient des paquets blancs, d'une chute molle.
Étienne, embarrassé de cette femme qu'on lui donnait, ne trouvait rien à dire, dans son malaise. L'idée de la prendre et de la cacher avec lui, à Réquillart, lui semblait absurde. Il avait voulu la conduire au coron, chez ses parents; mais elle s'y était refusée, d'un air de terreur: non, non, tout plutôt que de se remettre à leur charge, après les avoir quittés si vilainement! Et ni l'un ni l'autre ne parlaient plus, ils piétinaient au hasard, par les chemins qui se changeaient en fleuves de boue. D'abord, ils étaient descendus vers le Voreux; puis ils tournèrent à droite, ils passèrent entre le terri et le canal.
--Il faut pourtant que tu couches quelque part, dit-il enfin. Moi, si j'avais seulement une chambre, je t'emmènerais bien...
Mais un accès de timidité singulière l'interrompit. Leur passé lui revenait, leurs gros désirs d'autrefois, et les délicatesses, et les hontes qui les avaient empêchés d'aller ensemble. Est-ce qu'il voulait toujours d'elle, pour se sentir si troublé, peu à peu chauffé au coeur d'une envie nouvelle?
Le souvenir des gifles qu'elle lui avait allongées, à Gaston-Marie, l'excitait maintenant, au lieu de l'emplir de rancune. Et il restait surpris, l'idée de la prendre à Réquillart devenait toute naturelle et d'une exécution facile.
--Voyons, décide-toi, où veux-tu que je te mène?... Tu me détestes donc bien, que tu refuses de te mettre avec moi?
Elle le suivait lentement, retardée par les glissades pénibles de ses sabots dans les ornières; et, sans lever la tête, elle murmura:
--J'ai assez de peine, mon Dieu! ne m'en fais pas davantage. A quoi ça nous avancerait-il, ce que tu demandes, aujourd'hui que j'ai un galant et que tu as toi-même une femme?
C'était de la Mouquette dont elle parlait. Elle le croyait avec cette fille, comme le bruit en courait depuis quinze jours; et, quand il lui jura que non, elle hocha la tête, elle rappela le soir où elle les avait vus se baiser à pleine bouche.
--Est-ce dommage, toutes ces bêtises? reprit-il à demi-voix, en s'arrêtant. Nous nous serions si bien entendus!
Elle eut un petit frisson, elle répondit:
--Va, ne regrette rien, tu ne perds pas grand-chose, si tu savais quelle patraque je suis, guère plus grosse que deux sous de beurre, si mal fichue que je ne deviendrai jamais une femme, bien sûr!
Et elle continua librement, elle s'accusait comme d'une faute de ce long retard de sa puberté. Cela, malgré l'homme qu'elle avait eu, la diminuait, la reléguait parmi les gamines. On a une excuse encore, lorsqu'on peut faire un enfant.
--Ma pauvre petite! dit tout bas Étienne, saisi d'une grande pitié.
Ils étaient au pied du terri, cachés dans l'ombre du tas énorme. Un nuage d'encre passait justement sur la lune, ils ne distinguaient même plus leurs visages, et leurs souffles se mêlaient, leurs lèvres se cherchaient, pour ce baiser dont le désir les avait tourmentés pendant des mois. Mais, brusquement, la lune reparut, ils virent au-dessus d'eux, en haut des roches blanches de lumière, la sentinelle détachée du Voreux, toute droite. Et, sans qu'ils se fussent baisés enfin, une pudeur les sépara, cette pudeur ancienne où il y avait de la colère, une vague répugnance et beaucoup d'amitié. Ils repartirent pesamment, dans le gâchis jusqu'aux chevilles.
--C'est décidé, tu ne veux pas? demanda Étienne.
--Non, dit-elle. Toi, après Chaval, hein? et, après toi, un autre... Non, ça me dégoûte, je n'y ai aucun plaisir, pour quoi faire alors?
Ils se turent, marchèrent une centaine de pas, sans échanger un mot.
--Sais-tu où tu vas au moins? reprit-il. Je ne puis te laisser dehors par une nuit pareille.
Elle répondit simplement:
--Je rentre, Chaval est mon homme, je n'ai pas à coucher ailleurs que chez lui.
--Mais il t'assommera de coups!
Le silence recommença. Elle avait eu un haussement d'épaules résigné. Il la battrait, et quand il serait las de la battre, il s'arrêterait: ne valait-il pas mieux ça, que de rouler les chemins comme une gueuse? Puis, elle s'habituait aux gifles, elle disait, pour se consoler, que, sur dix filles, huit ne tombaient pas mieux qu'elle. Si son galant l'épousait un jour, ce serait tout de même bien gentil de sa part.
Étienne et Catherine s'étaient dirigés machinalement vers Montsou, et à mesure qu'ils s'en approchaient, leurs silences devenaient plus longs. C'était comme s'ils n'avaient déjà plus été ensemble. Lui, ne trouvait rien pour la convaincre, malgré le gros chagrin qu'il éprouvait à la voir retourner avec Chaval. Son coeur se brisait, il n'avait guère mieux à offrir, une existence de misère et de fuite, une nuit sans lendemain, si la balle d'un soldat lui cassait la tête. Peut-être, en effet, était-ce plus sage de souffrir ce qu'on souffrait, sans tenter une autre souffrance. Et il la reconduisait chez son galant, la tête basse, et il n'eut pas de protestation, lorsque, sur la grande route, elle l'arrêta au coin des Chantiers, à vingt mètres de l'estaminet Piquette, en disant:
--Ne viens pas plus loin. S'il te voyait, ça ferait encore du vilain.
Onze heures sonnaient à l'église, l'estaminet était fermé, mais des lueurs passaient par les fentes.
--Adieu, murmura-t-elle.
Elle lui avait donné sa main, il la gardait, et elle dut la retirer péniblement, d'un lent effort, pour le quitter. Sans retourner la tête, elle rentra par la petite porte, avec sa loquette. Mais lui ne s'éloignait point, debout à la même place, les yeux sur la maison, anxieux de ce qui se passait là. Il tendait l'oreille, il tremblait d'entendre des hurlements de femme battue. La maison demeurait noire et silencieuse, il vit seulement s'éclairer une fenêtre du premier étage; et, comme cette fenêtre s'ouvrait et qu'il reconnaissait l'ombre mince qui se penchait sur la route, il s'avança.
Catherine, alors, souffla d'une voix très basse:
--Il n'est pas rentré, je me couche... Je t'en supplie, va-t'en!
Étienne s'en alla. Le dégel augmentait, un ruissellement d'averse tombait des toitures, une sueur d'humidité coulait des murailles, des palissades, de toutes les masses confuses de ce faubourg industriel, perdues dans la nuit. D'abord, il se dirigea vers Réquillart, malade de fatigue et de tristesse, n'ayant plus que le besoin de disparaître sous la terre, de s'y anéantir. Puis, l'idée du Voreux le reprit, il songeait aux ouvriers belges qui allaient descendre, aux camarades du coron exaspérés contre les soldats, résolus à ne pas tolérer des étrangers dans leur fosse. Et il longea de nouveau le canal, au milieu des flaques de neige fondue.
Comme il se retrouvait près du terri, la lune se montra très claire. Il leva les yeux, regarda le ciel, où passait le galop des nuages, sous les coups de fouet du grand vent qui soufflait là-haut; mais ils blanchissaient, ils s'effiloquaient, plus minces, d'une transparence brouillée d'eau trouble sur la face de la lune; et ils se succédaient si rapides que l'astre, voilé par moments, reparaissait sans cesse dans sa limpidité.
Le regard empli de cette clarté pure, Étienne baissait la tête, lorsqu'un spectacle, au sommet du terri, l'arrêta. La sentinelle, raidie par le froid, s'y promenait maintenant, faisait vingt-cinq pas tournée vers Marchiennes, puis revenait tournée vers Montsou. On voyait la flamme blanche de la baïonnette, au-dessus de cette silhouette noire, qui se découpait nettement dans la pâleur du ciel. Et ce qui intéressait le jeune homme, c'était, derrière la cabane où s'abritait Bonnemort pendant les nuits de tempête, une ombre mouvante, une bête rampante et aux aguets, qu'il reconnut tout de suite pour Jeanlin, à son échine de fouine, longue et désossée. La sentinelle ne pouvait l'apercevoir, ce brigand d'enfant préparait à coup sûr une farce, car il ne décolérait pas contre les soldats, il demandait quand on serait débarrassé de ces assassins, qu'on envoyait avec des fusils tuer le monde.
Un instant, Étienne hésita à l'appeler, pour l'empêcher de faire quelque bêtise. La lune s'était cachée, il l'avait vu se ramasser sur lui-même, prêt à bondir; mais la lune reparaissait, et l'enfant restait accroupi. A chaque tour, la sentinelle s'avançait jusqu'à la cabane, puis tournait le dos et repartait. Et, brusquement, comme un nuage jetait ses ténèbres, Jeanlin sauta sur les épaules du soldat, d'un bond énorme de chat sauvage, s'y agrippa de ses griffes, lui enfonça dans la gorge son couteau grand ouvert. Le col de crin résistait, il dut appuyer des deux mains sur le manche, s'y pendre de tout le poids de son corps. Souvent, il avait saigné des poulets, qu'il surprenait derrière les fermes. Cela fut si rapide, qu'il y eut seulement dans la nuit un cri étouffé, pendant que le fusil tombait avec un bruit de ferraille. Déjà, la lune, très blanche, luisait.
Immobile de stupeur, Étienne regardait toujours. L'appel s'étranglait au fond de sa poitrine. En haut, le terri était vide, aucune ombre ne se détachait plus sur la fuite effarée des nuages. Et il monta au pas de course, il trouva Jeanlin à quatre pattes, devant le cadavre, étalé en arrière, les bras élargis. Dans la neige, sous la clarté limpide, le pantalon rouge et la capote grise tranchaient durement. Pas une goutte de sang n'avait coulé, le couteau était encore dans la gorge, jusqu'au manche.
D'un coup de poing irraisonné, furieux, il abattit l'enfant près du corps.
--Pourquoi as-tu fait ça? bégayait-il éperdu.
Jeanlin se ramassa, se traîna sur les mains, avec le renflement félin de sa maigre échine; et ses larges oreilles, ses yeux verts, ses mâchoires saillantes, frémissaient et flambaient, dans la secousse de son mauvais coup.
--Nom de Dieu! pourquoi as-tu fait ça?
--Je ne sais pas, j'en avais envie.
Il se buta à cette réponse. Depuis trois jours, il en avait envie. Ça le tourmentait, la tête lui en faisait du mal, là, derrière les oreilles, tellement il y pensait. Est-ce qu'on avait à se gêner, avec ces cochons de soldats qui embêtaient les charbonniers chez eux? Des discours violents dans la forêt, des cris de dévastation et de mort hurlés au travers des fosses, cinq ou six mots lui étaient restés, qu'il répétait en gamin jouant à la révolution. Et il n'en savait pas davantage, personne ne l'avait poussé, ça lui était venu tout seul, comme lui venait l'envie de voler des oignons dans un champ.
Étienne, épouvanté de cette végétation sourde du crime au fond de ce crâne d'enfant, le chassa encore, d'un coup de pied, ainsi qu'une bête inconsciente. Il tremblait que le poste du Voreux n'eût entendu le cri étouffé de la sentinelle, il jetait un regard vers la fosse, chaque fois que la lune se découvrait. Mais rien n'avait bougé, et il se pencha, il tâta les mains peu à peu glacées, il écouta le coeur, arrêté sous la capote. On ne voyait, du couteau, que le manche d'os, où la devise galante, ce mot simple: «Amour», était gravée en lettres noires.
Ses yeux allèrent de la gorge au visage. Brusquement, il reconnut le petit soldat: c'était Jules, la recrue, avec qui il avait causé, un matin. Et une grande pitié le saisit, en face de cette douce figure blonde, criblée de taches de rousseur. Les yeux bleus, largement ouverts, regardaient le ciel, de ce regard fixe dont il lui avait vu chercher à l'horizon le pays natal. Où se trouvait-il, ce Plogof, qui lui apparaissait dans un éblouissement de soleil? Là-bas, là-bas. La mer hurlait au loin, par cette nuit d'ouragan. Ce vent qui passait si haut, avait peut-être soufflé sur la lande. Deux femmes étaient debout, la mère, la soeur, tenant leurs coiffes emportées, regardant, elles aussi, comme si elles avaient pu voir ce que faisait à cette heure le petit, au-delà des lieues qui les séparaient. Elles l'attendraient toujours, maintenant. Quelle abominable chose, de se tuer entre pauvres diables, pour les riches!
Mais il fallait faire disparaître ce cadavre, Étienne songea d'abord à le jeter dans le canal. La certitude qu'on l'y trouverait, l'en détourna. Alors, son anxiété devint extrême, les minutes pressaient, quelle décision prendre? Il eut une soudaine inspiration: s'il pouvait porter le corps jusqu'à Réquillart, il saurait l'y enfouir à jamais.
--Viens ici, dit-il à Jeanlin.
L'enfant se méfiait.
--Non, tu veux me battre. Et puis, j'ai des affaires. Bonsoir.
En effet, il avait donné rendez-vous à Bébert et à Lydie, dans une cachette, un trou ménagé sous la provision des bois, au Voreux. C'était toute une grosse partie, de découcher, pour en être, si l'on cassait les os des Belges à coups de pierres, quand ils descendraient.
--Écoute, répéta Étienne, viens ici, ou j'appelle les soldats, qui te couperont la tête.
Et, comme Jeanlin se décidait, il roula son mouchoir, en banda fortement le cou du soldat, sans retirer le couteau, qui empêchait le sang de couler. La neige fondait, il n'y avait, sur le sol, ni flaque rouge, ni piétinement de lutte.
--Prends les jambes.
Jeanlin prit les jambes, Étienne empoigna les épaules, après avoir attaché le fusil derrière son dos; et tous deux, lentement, descendirent le terri, en tâchant de ne pas faire débouler les roches. Heureusement, la lune s'était voilée. Mais, comme ils filaient le long du canal, elle reparut très claire: ce fut miracle si le poste ne les vit pas. Silencieux, ils se hâtaient, gênés par le ballottement du cadavre, obligés de le poser à terre tous les cent mètres. Au coin de la ruelle de Réquillart, un bruit les glaça, ils n'eurent que le temps de se cacher derrière un mur, pour éviter une patrouille. Plus loin, un homme les surprit, mais il était ivre, il s'éloigna en les injuriant. Et ils arrivèrent enfin à l'ancienne fosse, couverts de sueur, si bouleversés, que leurs dents claquaient.
Étienne s'était bien douté qu'il ne serait pas commode de faire passer le soldat par le goyot des échelles. Ce fut une besogne atroce. D'abord, il fallut que Jeanlin, resté en haut, laissât glisser le corps, pendant que lui, pendu aux broussailles, l'accompagnait, pour l'aider à franchir les deux premiers paliers, où des échelons se trouvaient rompus. Ensuite, à chaque échelle, il dut recommencer la même manoeuvre, descendre en avant, puis le recevoir dans ses bras; et il eut ainsi trente échelles, deux cent dix mètres, à le sentir tomber continuellement sur lui. Le fusil raclait son échine, il n'avait pas voulu que l'enfant allât chercher le bout de chandelle, qu'il gardait en avare. A quoi bon? la lumière les embarrasserait, dans ce boyau étroit. Pourtant, lorsqu'ils furent arrivés à la salle d'accrochage, hors d'haleine, il envoya le petit prendre la chandelle. Il s'était assis, il l'attendait au milieu des ténèbres, près du corps, le coeur battant à grands coups.
Dès que Jeanlin reparut avec de la lumière, Étienne le consulta, car l'enfant avait fouillé ces anciens travaux, jusqu'aux fentes où les hommes ne pouvaient passer. Ils repartirent, ils traînèrent le mort près d'un kilomètre, par un dédale de galeries en ruine. Enfin, le toit s'abaissa, ils se trouvaient agenouillés, sous une roche ébouleuse, que soutenaient des bois à demi rompus. C'était une sorte de caisse longue, où ils couchèrent le petit soldat comme dans un cercueil; ils déposèrent le fusil contre son flanc; puis, à grands coups de talon, ils achevèrent de casser les bois, au risque d'y rester eux-mêmes. Tout de suite, la roche se fendit, ils eurent à peine le temps de ramper sur les coudes et sur les genoux. Lorsque Étienne se retourna, pris du besoin de voir, l'affaissement du toit continuait, écrasait lentement le corps, sous la poussée énorme. Et il n'y eut plus rien, rien que la masse profonde de la terre.
Jeanlin, de retour chez lui, dans son coin de caverne scélérate, s'étala sur le foin, en murmurant, brisé de lassitude:
--Zut! les mioches m'attendront, je vais dormir une heure.
Étienne avait soufflé la chandelle, dont il ne restait qu'un petit bout. Lui aussi était courbaturé, mais il n'avait pas sommeil, des pensées douloureuses de cauchemar tapaient comme des marteaux dans son crâne. Une seule bientôt demeura, torturante, le fatiguant d'une interrogation à laquelle il ne pouvait répondre: pourquoi n'avait-il pas frappé Chaval, quand il le tenait sous le couteau? et pourquoi cet enfant venait-il d'égorger un soldat, dont il ignorait même le nom? Cela bousculait ses croyances révolutionnaires, le courage de tuer, le droit de tuer. Était-ce donc qu'il fût lâche? Dans le foin, l'enfant s'était mis à ronfler, d'un ronflement d'homme soûl, comme s'il eût cuvé l'ivresse de son meurtre. Et, répugné, irrité, Étienne souffrait de le savoir là, de l'entendre. Tout d'un coup, il tressaillit, le souffle de la peur lui avait passé sur la face. Un frôlement léger, un sanglot lui semblait être sorti des profondeurs de la terre. L'image du petit soldat, couché là-bas avec son fusil, sous les roches, lui glaça le dos et fit dresser ses cheveux. C'était imbécile, toute la mine s'emplissait de voix, il dut rallumer la chandelle, il ne se calma qu'en revoyant le vide des galeries, à cette clarté pâle.