Français
Pendant un quart d'heure encore, il réfléchit, toujours ravagé par la même lutte, les yeux fixés sur cette mèche qui brûlait. Mais il y eut un grésillement, la mèche se noyait, et tout retomba aux ténèbres. Il fut repris d'un frisson, il aurait giflé Jeanlin, pour l'empêcher de ronfler si fort. Le voisinage de l'enfant lui devenait si insupportable, qu'il se sauva, tourmenté d'un besoin de grand air, se hâtant par les galeries et par le goyot, comme s'il avait entendu une ombre s'essouffler derrière ses talons.
En haut, au milieu des décombres de Réquillart, Étienne put enfin respirer largement. Puisqu'il n'osait tuer, c'était à lui de mourir; et cette idée de mort, qui l'avait effleuré déjà, renaissait, s'enfonçait dans sa tête, comme une espérance dernière. Mourir crânement, mourir pour la révolution, cela terminerait tout, réglerait son compte bon ou mauvais, l'empêcherait de penser davantage. Si les camarades attaquaient les Borains, il serait au premier rang, il aurait bien la chance d'attraper un mauvais coup. Ce fut d'un pas raffermi qu'il retourna rôder autour du Voreux. Deux heures sonnaient, un gros bruit de voix sortait de la chambre des porions, où campait le poste qui gardait la fosse. La disparition de la sentinelle venait de bouleverser ce poste, on était allé réveiller le capitaine, on avait fini par croire à une désertion, après un examen attentif des lieux. Et, aux aguets dans l'ombre, Étienne se souvenait de ce capitaine républicain, dont le petit soldat lui avait parlé. Qui sait si on ne le déciderait pas à passer au peuple? la troupe mettrait la crosse en l'air, cela pouvait être le signal du massacre des bourgeois. Un nouveau rêve l'emporta, il ne songea plus à mourir, il resta des heures, les pieds dans la boue, la bruine du dégel sur les épaules, enfiévré par l'espoir d'une victoire encore possible.
Jusqu'à cinq heures, il guetta les Borains. Puis, il s'aperçut que la Compagnie avait eu la malignité de les faire coucher au Voreux. La descente commençait, les quelques grévistes du coron des Deux-Cent-Quarante, postés en éclaireurs, hésitaient à prévenir les camarades. Ce fut lui qui les avertit du bon tour, et ils partirent en courant, tandis qu'il attendait derrière le terri, sur le chemin de halage. Six heures sonnèrent, le ciel terreux pâlissait, s'éclairait d'une aube rougeâtre, lorsque l'abbé Ranvier déboucha d'un sentier, avec sa soutane relevée sur ses maigres jambes. Chaque lundi, il allait dire une messe matinale à la chapelle d'un couvent, de l'autre côté de la fosse.
--Bonjour, mon ami, cria-t-il d'une voix forte, après avoir dévisagé le jeune homme de ses yeux de flamme.
Mais Étienne ne répondit pas. Au loin, entre les tréteaux du Voreux, il venait de voir passer une femme, et il s'était précipité, pris d'inquiétude, car il avait cru reconnaître Catherine.
Depuis minuit, Catherine battait le dégel des routes. Chaval, en rentrant et en la trouvant couchée, l'avait mise debout d'un soufflet. Il lui criait de passer tout de suite par la porte, si elle ne voulait pas sortir par la fenêtre; et, pleurante, vêtue à peine, meurtrie de coups de pied dans les jambes, elle avait dû descendre, poussée dehors d'une dernière claque. Cette séparation brutale l'étourdissait, elle s'était assise sur une borne, regardant la maison, attendant toujours qu'il la rappelât; car ce n'était pas possible, il la guettait, il lui dirait de remonter, quand il la verrait grelotter ainsi, abandonnée, sans personne pour la recueillir.
Puis, au bout de deux heures, elle se décida, mourant de froid, dans cette immobilité de chien jeté à la rue. Elle sortit de Montsou, revint sur ses pas, n'osa ni appeler du trottoir ni taper à la porte. Enfin, elle s'en alla par le pavé, sur la grande route droite, avec l'idée de se rendre au coron, chez ses parents. Mais, quand elle y fut, une telle honte la saisit, qu'elle galopa le long des jardins, dans la crainte d'être reconnue de quelqu'un, malgré le lourd sommeil, appesanti derrière les persiennes closes. Et, dès lors, elle vagabonda, effarée au moindre bruit, tremblante d'être ramassée et conduite, comme une gueuse, à cette maison publique de Marchiennes, dont la menace la hantait d'un cauchemar depuis des mois. Deux fois, elle buta contre le Voreux, s'effraya des grosses voix du poste, courut essoufflée, avec des regards en arrière, pour voir si on ne la poursuivait pas. La ruelle de Réquillart était toujours pleine d'hommes soûls, elle y retournait pourtant, dans l'espoir vague d'y rencontrer celui qu'elle avait repoussé, quelques heures plus tôt.
Chaval, ce matin-là, devait descendre; et cette pensée ramena Catherine vers la fosse, bien qu'elle sentît l'inutilité de lui parler: c'était fini entre eux. On ne travaillait plus à Jean-Bart, il avait juré de l'étrangler, si elle reprenait du travail au Voreux, où il craignait d'être compromis par elle. Alors, que faire? partir ailleurs, crever la faim, céder sous les coups de tous les hommes qui passeraient? Elle se traînait, chancelait au milieu des ornières, les jambes rompues, crottée jusqu'à l'échine. Le dégel roulait maintenant par les chemins en fleuve de fange, elle s'y noyait, marchant toujours, n'osant chercher une pierre où s'asseoir.
Le jour parut. Catherine venait de reconnaître le dos de Chaval qui tournait prudemment le terri, lorsqu'elle aperçut Lydie et Bébert, sortant le nez de leur cachette, sous la provision des bois. Ils y avaient passé la nuit aux aguets, sans se permettre de rentrer chez eux, du moment où l'ordre de Jeanlin était de l'attendre; et, tandis que ce dernier, à Réquillart, cuvait l'ivresse de son meurtre, les deux enfants s'étaient pris aux bras l'un de l'autre, pour avoir chaud. Le vent sifflait entre les perches de châtaignier et de chêne, ils se pelotonnaient, comme dans une hutte de bûcheron abandonnée. Lydie n'osait dire à voix haute ses souffrances de petite femme battue, pas plus que Bébert ne trouvait le courage de se plaindre des claques dont le capitaine lui enflait les joues; mais, à la fin, celui-ci abusait trop, risquant leurs os dans des maraudes folles, refusant ensuite tout partage; et leur coeur se soulevait de révolte, ils avaient fini par s'embrasser, malgré sa défense, quittes à recevoir une gifle de l'invisible, ainsi qu'il les en menaçait. La gifle ne venant pas, ils continuaient de se baiser doucement, sans avoir l'idée d'autre chose, mettant dans cette caresse leur longue passion combattue, tout ce qu'il y avait en eux de martyrisé et d'attendri. La nuit entière, ils s'étaient ainsi réchauffés, si heureux au fond de ce trou perdu, qu'ils ne se rappelaient pas l'avoir été davantage, même à la Sainte-Barbe, quand on mangeait des beignets et qu'on buvait du vin.
Une brusque sonnerie de clairon fit tressaillir Catherine. Elle se haussa, elle vit le poste du Voreux qui prenait les armes. Étienne arrivait au pas de course, Bébert et Lydie avaient sauté d'un bond hors de leur cachette. Et, là-bas, sous le jour grandissant, une bande d'hommes et de femmes descendaient du coron, avec de grands gestes de colère.
V
On venait de fermer toutes les ouvertures du Voreux; et les soixante soldats, l'arme au pied, barraient la seule porte restée libre, celle qui menait à la recette, par un escalier étroit, où s'ouvraient la chambre des porions et la baraque. Le capitaine les avait alignés sur deux rangs, contre le mur de briques, pour qu'on ne pût les attaquer par-derrière.
D'abord, la bande des mineurs descendue du coron se tint à distance. Ils étaient une trentaine au plus, ils se concertaient en paroles violentes et confuses.
La Maheude, arrivée la première, dépeignée sous un mouchoir noué à la hâte, ayant au bras Estelle endormie, répétait d'une voix fiévreuse:
--Que personne n'entre et que personne ne sorte! Faut les pincer tous là-dedans!
Maheu approuvait, lorsque le père Mouque, justement, arriva de Réquillart. On voulut l'empêcher de passer. Mais il se débattit, il dit que ses chevaux mangeaient tout de même leur avoine et se fichaient de la révolution. D'ailleurs, il y avait un cheval mort, on l'attendait pour le sortir. Étienne dégagea le vieux palefrenier, que les soldats laissèrent monter au puits. Et, un quart d'heure plus tard, comme la bande des grévistes, peu à peu grossie, devenait menaçante, une large porte se rouvrit au rez-de-chaussée, des hommes parurent, charriant la bête morte, un paquet lamentable, encore serré dans le filet de corde, qu'ils abandonnèrent au milieu des flaques de neige fondue. Le saisissement fut tel, qu'on ne les empêcha pas de rentrer et de barricader la porte de nouveau. Tous avaient reconnu le cheval, à sa tête repliée et raidie contre le flanc. Des chuchotements coururent.
--C'est Trompette, n'est-ce pas? c'est Trompette.
C'était Trompette, en effet. Depuis sa descente, jamais il n'avait pu s'acclimater. Il restait morne, sans goût à la besogne, comme torturé du regret de la lumière. Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le frottait amicalement de ses côtes, lui mordillait le cou, pour lui donner un peu de la résignation de ses dix années de fond. Ces caresses redoublaient sa mélancolie, son poil frémissait sous les confidences du camarade vieilli dans les ténèbres; et tous deux, chaque fois qu'ils se rencontraient et qu'ils s'ébrouaient ensemble, avaient l'air de se lamenter, le vieux d'en être à ne plus se souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier. A l'écurie, voisins de mangeoire, ils vivaient la tête basse, se soufflant aux naseaux, échangeant leur continuel rêve du jour, des visions d'herbes vertes, de routes blanches, de clartés jaunes, à l'infini. Puis, quand Trompette, trempé de sueur, avait agonisé sur sa litière, Bataille s'était mis à le flairer désespérément, avec des reniflements courts, pareils à des sanglots. Il le sentait devenir froid, la mine lui prenait sa joie dernière, cet ami tombé d'en haut, frais de bonnes odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air. Et il avait cassé sa longe, hennissant de peur, lorsqu'il s'était aperçu que l'autre ne remuait plus.
Mouque, du reste, avertissait depuis huit jours le maître-porion. Mais on s'inquiétait bien d'un cheval malade, en ce moment-là! Ces messieurs n'aimaient guère déplacer les chevaux. Maintenant, il fallait pourtant se décider à le sortir. La veille, le palefrenier avait passé une heure avec deux hommes, ficelant Trompette. On attela Bataille, pour l'amener jusqu'au puits. Lentement, le vieux cheval tirait, traînait le camarade mort, par une galerie si étroite, qu'il devait donner des secousses, au risque de l'écorcher; et, harassé, il branlait la tête, en écoutant le long frôlement de cette masse attendue chez l'équarrisseur. A l'accrochage, quand on l'eut dételé, il suivit de son oeil morne les préparatifs de la remonte, le corps poussé sur des traverses, au-dessus du puisard, le filet attaché sous une cage. Enfin, les chargeurs sonnèrent à la viande, il leva le cou pour le regarder partir, d'abord doucement, puis tout de suite noyé de ténèbres, envolé à jamais en haut de ce trou noir. Et il demeurait le cou allongé, sa mémoire vacillante de bête se souvenait peut-être des choses de la terre. Mais c'était fini, le camarade ne verrait plus rien, lui-même serait ainsi ficelé en un paquet pitoyable, le jour où il remonterait par là. Ses pattes se mirent à trembler, le grand air qui venait des campagnes lointaines l'étouffait; et il était comme ivre, quand il rentra pesamment à l'écurie.
Sur le carreau, les charbonniers restaient sombres, devant le cadavre de Trompette. Une femme dit à demi-voix:
--Encore un homme, ça descend si ça veut!
Mais un nouveau flot arrivait du coron, et Levaque qui marchait en tête, suivi de la Levaque et de Bouteloup, criait:
--A mort, les Borains! pas d'étrangers chez nous! à mort! à mort!
Tous se ruaient, il fallut qu'Étienne les arrêtât. Il s'était approché du capitaine, un grand jeune homme mince, de vingt-huit ans à peine, à la face désespérée et résolue; et il lui expliquait les choses, il tâchait de le gagner, guettant l'effet de ses paroles. A quoi bon risquer un massacre inutile? est-ce que la justice ne se trouvait pas du côté des mineurs? On était tous frères, on devait s'entendre. Au mot de république, le capitaine avait eu un geste nerveux. Il gardait une raideur militaire, il dit brusquement:
--Au large! ne me forcez pas à faire mon devoir.
Trois fois, Étienne recommença. Derrière lui, les camarades grondaient. Le bruit courait que M. Hennebeau était à la fosse, et on parlait de le descendre par le cou, pour voir s'il abattrait son charbon lui-même. Mais c'était un faux bruit, il n'y avait là que Négrel et Dansaert, qui tous deux se montrèrent un instant à une fenêtre de la recette: le maître-porion se tenait en arrière, décontenancé depuis son aventure avec la Pierronne; tandis que l'ingénieur, bravement, promenait sur la foule ses petits yeux vifs, souriant du mépris goguenard dont il enveloppait les hommes et les choses. Des huées s'élevèrent, ils disparurent. Et, à leur place, on ne vit plus que la face blonde de Souvarine. Il était justement de service, il n'avait pas quitté sa machine un seul jour, depuis le commencement de la grève, ne parlant plus, absorbé peu à peu dans une idée fixe, dont le clou d'acier semblait luire au fond de ses yeux pâles.
--Au large! répéta très haut le capitaine. Je n'ai rien à entendre, j'ai l'ordre de garder le puits, je le garderai... Et ne vous poussez pas sur mes hommes, ou je saurai vous faire reculer.
Malgré sa voix ferme, une inquiétude croissante le pâlissait, à la vue du flot toujours montant des mineurs. On devait le relever à midi; mais, craignant de ne pouvoir tenir jusque-là, il venait d'envoyer à Montsou un galibot de la fosse, pour demander du renfort.
Des vociférations lui avaient répondu.
--A mort les étrangers! à mort les Borains!... Nous voulons être les maîtres chez nous!
Étienne recula, désolé. C'était la fin, il n'y avait plus qu'à se battre et à mourir. Et il cessa de retenir les camarades, la bande roula jusqu'à la petite troupe. Ils étaient près de quatre cents, les corons du voisinage se vidaient, arrivaient au pas de course. Tous jetaient le même cri, Maheu et Levaque disaient furieusement aux soldats:
--Allez-vous-en! nous n'avons rien contre vous, allez-vous-en!
--Ça ne vous regarde pas, reprenait la Maheude. Laissez-nous faire nos affaires.
Et, derrière elle, la Levaque ajoutait, plus violente:
--Est-ce qu'il faudra vous manger pour passer? On vous prie de foutre le camp!
Même on entendit la voix grêle de Lydie, qui s'était fourrée au plus épais avec Bébert, dire sur un ton aigu:
--En voilà des andouilles de lignards!
Catherine, à quelques pas, regardait, écoutait, l'air hébété par ces nouvelles violences, au milieu desquelles le mauvais sort la faisait tomber. Est-ce qu'elle ne souffrait pas trop déjà? quelle faute avait-elle donc commise, pour que le malheur ne lui laissât pas de repos? La veille encore, elle ne comprenait rien aux colères de la grève, elle pensait que, lorsqu'on a sa part de gifles, il est inutile d'en chercher davantage; et, à cette heure, son coeur se gonflait d'un besoin de haine, elle se souvenait de ce qu'Étienne racontait autrefois à la veillée, elle tâchait d'entendre ce qu'il disait maintenant aux soldats. Il les traitait de camarades, il leur rappelait qu'ils étaient du peuple eux aussi, qu'ils devaient être avec le peuple, contre les exploiteurs de la misère.
Mais il y eut dans la foule une longue secousse, et une vieille femme déboula. C'était la Brûlé, effrayante de maigreur, le cou et les bras à l'air, accourue d'un tel galop, que des mèches de cheveux gris l'aveuglaient.
--Ah! nom de Dieu, j'en suis! balbutiait-elle, l'haleine coupée. Ce vendu de Pierron qui m'avait enfermée dans la cave!
Et, sans attendre, elle tomba sur l'armée, la bouche noire, vomissant l'injure.
--Tas de canailles! tas de crapules! ça lèche les bottes de ses supérieurs, ça n'a de courage que contre le pauvre monde!
Alors, les autres se joignirent à elle, ce furent des bordées d'insultes. Quelques-uns criaient encore: «Vivent les soldats! au puits l'officier!» Mais bientôt il n'y eut plus qu'une clameur: «A bas les pantalons rouges!» Ces hommes qui avaient écouté, impassibles, d'un visage immobile et muet, les appels à la fraternité, les tentatives amicales d'embauchage, gardaient la même raideur passive, sous cette grêle de gros mots. Derrière eux, le capitaine avait tiré son épée; et, comme la foule les serrait de plus en plus, menaçant de les écraser contre le mur, il leur commanda de croiser la baïonnette. Ils obéirent, une double rangée de pointes d'acier s'abattit devant les poitrines des grévistes.
--Ah! les jean-foutre! hurla la Brûlé, en reculant.
Déjà, tous revenaient, dans un mépris exalté de la mort. Des femmes se précipitaient, la Maheude et la Levaque clamaient:
--Tuez-nous, tuez-nous donc! Nous voulons nos droits.
Levaque, au risque de se couper, avait saisi à pleines mains un paquet de baïonnettes, trois baïonnettes, qu'il secouait, qu'il tirait à lui, pour les arracher; et il les tordait, dans les forces décuplées de sa colère, tandis que Bouteloup, à l'écart, ennuyé d'avoir suivi le camarade, le regardait faire tranquillement.
--Allez-y, pour voir, répétait Maheu, allez-y un peu, si vous êtes de bons bougres!
Et il ouvrait sa veste, et il écartait sa chemise, étalant sa poitrine nue, sa chair velue et tatouée de charbon. Il se poussait sur les pointes, il les obligeait à reculer, terrible d'insolence et de bravoure. Une d'elles l'avait piqué au sein, il en était comme fou et s'efforçait qu'elle entrât davantage, pour entendre craquer ses côtes.
--Lâches, vous n'osez pas... Il y en a dix mille derrière nous. Oui, vous pouvez nous tuer, il y en aura dix mille à tuer encore.
La position des soldats devenait critique, car ils avaient reçu l'ordre sévère de ne se servir de leurs armes qu'à la dernière extrémité. Et comment empêcher ces enragés-là de s'embrocher eux-mêmes? D'autre part, l'espace diminuait, ils se trouvaient maintenant acculés contre le mur, dans l'impossibilité de reculer davantage. Leur petite troupe, une poignée d'hommes, en face de la marée montante des mineurs, tenait bon cependant, exécutait avec sang-froid les ordres brefs donnés par le capitaine. Celui-ci, les yeux clairs, les lèvres nerveusement amincies, n'avait qu'une peur, celle de les voir s'emporter sous les injures. Déjà, un jeune sergent, un grand maigre dont les quatre poils de moustaches se hérissaient, battait des paupières d'une façon inquiétante. Près de lui, un vieux chevronné, au cuir tanné par vingt campagnes, avait blêmi, quand il avait vu sa baïonnette tordue comme une paille. Un autre, une recrue sans doute, sentant encore le labour, devenait très rouge, chaque fois qu'il s'entendait traiter de crapule et de canaille. Et les violences ne cessaient pas, les poings tendus, les mots abominables, des pelletées d'accusations et de menaces qui les souffletaient au visage. Il fallait toute la force de la consigne pour les tenir ainsi, la face muette, dans le hautain et triste silence de la discipline militaire.
Une collision semblait fatale, lorsqu'on vit sortir, derrière la troupe, le porion Richomme, avec sa tête blanche de bon gendarme, bouleversée d'émotion. Il parlait tout haut.
--Nom de Dieu, c'est bête à la fin! On ne peut pas permettre des bêtises pareilles.
Et il se jeta entre les baïonnettes et les mineurs.
--Camarades, écoutez-moi... Vous savez que je suis un vieil ouvrier et que je n'ai jamais cessé d'être un des vôtres. Eh bien! nom de Dieu! je vous promets que, si l'on n'est pas juste avec vous, ce sera moi qui dirai aux chefs leurs quatre vérités... Mais en voilà de trop, ça n'avance à rien de gueuler des mauvaises paroles à ces braves gens et de vouloir se faire trouer le ventre.
On écoutait, on hésitait. En haut, malheureusement, reparut le profil aigu du petit Négrel. Il craignait sans doute qu'on ne l'accusât d'envoyer un porion, au lieu de se risquer lui-même; et il tâcha de parler. Mais sa voix se perdit au milieu d'un tumulte si épouvantable, qu'il dut quitter de nouveau la fenêtre, après avoir simplement haussé les épaules. Richomme, dès lors, eut beau les supplier en son nom, répéter que cela devait se passer entre camarades: on le repoussait, on le suspectait. Mais il s'entêta, il resta au milieu d'eux.
--Nom de Dieu! qu'on me casse la tête avec vous, mais je ne vous lâche pas, tant que vous serez si bêtes!
Étienne, qu'il suppliait de l'aider à leur faire entendre raison, eut un geste d'impuissance. Il était trop tard, leur nombre maintenant montait à plus de cinq cents. Et il n'y avait pas que des enragés, accourus pour chasser les Borains: des curieux stationnaient, des farceurs qui s'amusaient de la bataille. Au milieu d'un groupe, à quelque distance, Zacharie et Philomène regardaient comme au spectacle, si paisibles, qu'ils avaient amené les deux enfants, Achille et Désirée. Un nouveau flot arrivait de Réquillart, dans lequel se trouvaient Mouquet et la Mouquette: lui, tout de suite, alla en ricanant taper sur les épaules de son ami Zacharie; tandis qu'elle, très allumée, galopait au premier rang des mauvaises têtes.
Cependant, à chaque minute, le capitaine se tournait vers la route de Montsou. Les renforts demandés n'arrivaient pas, ses soixante hommes ne pouvaient tenir davantage. Enfin, il eut l'idée de frapper l'imagination de la foule, il commanda de charger les fusils devant elle. Les soldats exécutèrent le commandement, mais l'agitation grandissait, des fanfaronnades et des moqueries.
--Tiens! ces feignants, ils partent pour la cible! ricanaient les femmes, la Brûlé, la Levaque et les autres.
La Maheude, la gorge couverte du petit corps d'Estelle, qui s'était réveillée et qui pleurait, s'approchait tellement, que le sergent lui demanda ce qu'elle venait faire, avec ce pauvre mioche.
--Qu'est-ce que ça te fout? répondit-elle. Tire dessus, si tu l'oses.
Les hommes hochaient la tête de mépris. Aucun ne croyait qu'on pût tirer sur eux.
--Il n'y a pas de balles dans leurs cartouches, dit Levaque.
--Est-ce que nous sommes des Cosaques? cria Maheu. On ne tire pas contre des Français, nom de Dieu!
D'autres répétaient que, lorsqu'on avait fait la campagne de Crimée, on ne craignait pas le plomb. Et tous continuaient à se jeter sur les fusils. Si une décharge avait eu lieu à ce moment, elle aurait fauché la foule.
Au premier rang, la Mouquette s'étranglait de fureur, en pensant que des soldats voulaient trouer la peau à des femmes. Elle leur avait craché tous ses gros mots, elle ne trouvait pas d'injure assez basse, lorsque, brusquement, n'ayant plus que cette mortelle offense à bombarder au nez de la troupe, elle montra son cul. Des deux mains, elle relevait ses jupes, tendait les reins, élargissait la rondeur énorme.
--Tenez, v'là pour vous! et il est encore trop propre, tas de salauds!
Elle plongeait, culbutait, se tournait pour que chacun en eût sa part, s'y reprenait à chaque poussée qu'elle envoyait.
--V'là pour l'officier! v'là pour le sergent! v'là pour les militaires!
Un rire de tempête s'éleva, Bébert et Lydie se tordaient, Étienne lui-même, malgré son attente sombre, applaudit à cette nudité insultante. Tous, les farceurs aussi bien que les forcenés, huaient les soldats maintenant, comme s'ils les voyaient salis d'un éclaboussement d'ordure; et il n'y avait que Catherine, à l'écart, debout sur d'anciens bois, qui restât muette, le sang à la gorge, envahie de cette haine dont elle sentait la chaleur monter.
Mais une bousculade se produisit. Le capitaine, pour calmer l'énervement de ses hommes, se décidait à faire des prisonniers. D'un saut, la Mouquette s'échappa, en se jetant entre les jambes des camarades. Trois mineurs, Levaque et deux autres, furent empoignés dans le tas des plus violents, et gardés à vue, au fond de la chambre des porions.