Français
Alors, avec son vilebrequin, il desserra les vis des équerres, de façon à ce qu'une dernière poussée pût les arracher toutes. C'était une besogne de témérité folle, pendant laquelle il manqua vingt fois de culbuter, de faire le saut des cent quatre-vingts mètres qui le séparaient du fond. Il avait dû empoigner les guides de chêne, les madriers où glissaient les cages; et, suspendu au-dessus du vide, il voyageait le long des traverses dont ils étaient reliés de distance en distance, il se coulait, s'asseyait, se renversait, simplement arc-bouté sur un coude ou sur un genou, dans un tranquille mépris de la mort. Un souffle l'aurait précipité, à trois reprises il se rattrapa, sans un frisson. D'abord, il tâtait de la main, puis il travaillait, n'enflammant une allumette que lorsqu'il s'égarait, au milieu de ces poutres gluantes. Après avoir desserré les vis, il s'attaqua aux pièces mêmes; et le péril grandit encore. Il avait cherché la clef, la pièce qui tenait les autres; il s'acharnait contre elle, la trouait, la sciait, l'amincissait, pour qu'elle perdît de sa résistance; tandis que, par les trous et les fentes, l'eau qui s'échappait en jets minces l'aveuglait et le trempait d'une pluie glacée. Deux allumettes s'éteignirent. Toutes se mouillaient, c'était la nuit, une profondeur sans fond de ténèbres.
Dès ce moment, une rage l'emporta. Les haleines de l'invisible le grisaient, l'horreur noire de ce trou battu d'une averse le jetait à une fureur de destruction. Il s'acharna au hasard contre le cuvelage, tapant où il pouvait, à coups de vilebrequin, à coups de scie, pris du besoin de l'éventrer tout de suite sur sa tête. Et il y mettait une férocité, comme s'il eût joué du couteau dans la peau d'un être vivant, qu'il exécrait. Il la tuerait à la fin, cette bête mauvaise du Voreux, à la gueule toujours ouverte, qui avait englouti tant de chair humaine! On entendait la morsure de ses outils, son échine s'allongeait, il rampait, descendait, remontait, se tenant encore par miracle, dans un branle continu, un vol d'oiseau nocturne au travers des charpentes d'un clocher.
Mais il se calma, mécontent de lui. Est-ce qu'on ne pouvait faire les choses froidement? Sans hâte, il souffla, il rentra dans le goyot des échelles, dont il boucha le trou, en replaçant le panneau qu'il avait scié. C'était assez, il ne voulait pas donner l'éveil par un dégât trop grand, qu'on aurait tenté de réparer tout de suite. La bête avait sa blessure au ventre, on verrait si elle vivait encore le soir; et il avait signé, le monde épouvanté saurait qu'elle n'était pas morte de sa belle mort. Il prit le temps de rouler méthodiquement les outils dans sa veste, il remonta les échelles avec lenteur. Puis, quand il fut sorti de la fosse sans être vu, l'idée d'aller changer de vêtements ne lui vint même pas. Trois heures sonnaient. Il resta planté sur la route, il attendit.
A la même heure, Étienne, qui ne dormait pas, s'inquiéta d'un bruit léger, dans l'épaisse nuit de la chambre. Il distinguait le petit souffle des enfants, les ronflements de Bonnemort et de la Maheude; tandis que, près de lui, Jeanlin sifflait une note prolongée de flûte. Sans doute, il avait rêvé, et il se renfonçait, lorsque le bruit recommença. C'était un craquement de paillasse, l'effort étouffé d'une personne qui se lève. Alors, il s'imagina que Catherine se trouvait indisposée.
--Dis, c'est toi? qu'est-ce que tu as? demanda-t-il à voix basse.
Personne ne répondit, seuls les ronflements des autres continuaient. Pendant cinq minutes, rien ne bougea. Puis, il y eut un nouveau craquement. Et, certain cette fois de ne pas s'être trompé, il traversa la chambre, il envoya les mains dans les ténèbres, pour tâter le lit d'en face. Sa surprise fut grande, en y rencontrant la jeune fille assise, l'haleine suspendue, éveillée et aux aguets.
--Eh bien! pourquoi ne réponds-tu pas? qu'est-ce que tu fais donc?
Elle finit par dire:
--Je me lève.
--A cette heure, tu te lèves?
--Oui, je retourne travailler à la fosse.
Très ému, Étienne dut s'asseoir au bord de la paillasse, pendant que Catherine lui expliquait ses raisons. Elle souffrait trop de vivre ainsi, oisive, en sentant peser sur elle de continuels regards de reproche; elle aimait mieux courir le risque d'être bousculée là-bas par Chaval; et, si sa mère refusait son argent, quand elle le lui apporterait, eh bien! elle était assez grande pour se mettre à part et faire elle-même sa soupe.
--Va-t'en, je vais m'habiller. Et ne dis rien, n'est-ce pas? si tu veux être gentil.
Mais il demeurait près d'elle, il l'avait prise à la taille, dans une caresse de chagrin et de pitié. En chemise, serrés l'un contre l'autre, ils sentaient la chaleur de leur peau nue, au bord de cette couche, tiède du sommeil de la nuit. Elle, d'un premier mouvement, avait essayé de se dégager; puis, elle s'était mise à pleurer tout bas, en le prenant à son tour par le cou, pour le garder contre elle, dans une étreinte désespérée. Et ils restaient sans autre désir, avec le passé de leurs amours malheureuses, qu'ils n'avaient pu satisfaire. Était-ce donc à jamais fini? n'oseraient-ils s'aimer un jour, maintenant qu'ils étaient libres? Il n'aurait fallu qu'un peu de bonheur, pour dissiper leur honte, ce malaise qui les empêchait d'aller ensemble, à cause de toutes sortes d'idées, où ils ne lisaient pas clairement eux-mêmes.
--Recouche-toi, murmura-t-elle. Je ne veux pas allumer, ça réveillerait maman... Il est l'heure, laisse-moi.
Il n'écoutait point, il la pressait éperdument, le coeur noyé d'une tristesse immense. Un besoin de paix, un invincible besoin d'être heureux l'envahissait; et il se voyait marié, dans une petite maison propre, sans autre ambition que de vivre et de mourir là, tous les deux. Du pain le contenterait; même s'il n'y en avait que pour un, le morceau serait pour elle. A quoi bon autre chose? est-ce que la vie valait davantage?
Elle, cependant, dénouait ses bras nus.
--Je t'en prie, laisse.
Alors, dans un élan de son coeur, il lui dit à l'oreille:
--Attends, je vais avec toi.
Et lui-même s'étonna d'avoir dit cette chose. Il avait juré de ne pas redescendre, d'où venait donc cette décision brusque, sortie de ses lèvres, sans qu'il y eût songé, sans qu'il l'eût discutée un instant? Maintenant, c'était en lui un tel calme, une guérison si complète de ses doutes, qu'il s'entêtait, en homme sauvé par le hasard, et qui avait trouvé enfin l'unique porte à son tourment. Aussi refusa-t-il de l'entendre, lorsqu'elle s'alarma, comprenant qu'il se dévouait pour elle, redoutant les mauvaises paroles dont on l'accueillerait à la fosse. Il se moquait de tout, les affiches promettaient le pardon, et cela suffisait.
--Je veux travailler, c'est mon idée... Habillons-nous et ne faisons pas de bruit.
Ils s'habillèrent dans les ténèbres, avec mille précautions. Elle, secrètement, avait préparé la veille ses vêtements de mineur; lui, dans l'armoire, prit une veste et une culotte; et ils ne se lavèrent pas, par crainte de remuer la terrine. Tous dormaient, mais il fallait traverser le couloir étroit, où couchait la mère. Quand ils partirent, le malheur voulut qu'ils butèrent contre une chaise. Elle s'éveilla, elle demanda, dans l'engourdissement du sommeil:
--Hein? qui est-ce?
Catherine, tremblante, s'était arrêtée, en serrant violemment la main d'Étienne.
--C'est moi, ne vous inquiétez pas, dit celui-ci. J'étouffe, je sors respirer un peu.
--Bon, bon.
Et la Maheude se rendormit. Catherine n'osait plus bouger. Enfin, elle descendit dans la salle, elle partagea une tartine qu'elle avait réservée sur un pain, donné par une dame de Montsou. Puis, doucement, ils refermèrent la porte, ils s'en allèrent.
Souvarine était demeuré debout, près de l'Avantage, à l'angle de la route. Depuis une demi-heure, il regardait les charbonniers qui retournaient au travail, confus dans l'ombre, passant avec leur sourd piétinement de troupeau. Il les comptait, comme les bouchers comptent les bêtes, à l'entrée de l'abattoir; et il était surpris de leur nombre, il ne prévoyait pas, même dans son pessimisme, que ce nombre de lâches pût être si grand. La queue s'allongeait toujours, il se raidissait, très froid, les dents serrées, les yeux clairs.
Mais il tressaillit. Parmi ces hommes qui défilaient, et dont il ne distinguait pas les visages, il venait pourtant d'en reconnaître un, à sa démarche. Il s'avança, il l'arrêta.
--Où vas-tu?
Étienne, saisi, au lieu de répondre, balbutiait.
--Tiens! tu n'es pas encore parti!
Puis, il avoua, il retournait à la fosse. Sans doute, il avait juré; seulement, ce n'était pas une existence, d'attendre les bras croisés des choses qui arriveraient dans cent ans peut-être; et, d'ailleurs, des raisons à lui le décidaient.
Souvarine l'avait écouté, frémissant. Il l'empoigna par une épaule, il le rejeta vers le coron.
--Rentre chez toi, je le veux, entends-tu!
Mais, Catherine s'étant approchée, il la reconnut, elle aussi. Étienne protestait, déclarait qu'il ne laissait à personne le soin de juger sa conduite. Et les yeux du machineur allèrent de la jeune fille au camarade; tandis qu'il reculait d'un pas, avec un geste de brusque abandon. Quand il y avait une femme dans le coeur d'un homme, l'homme était fini, il pouvait mourir. Peut-être revit-il, en une vision rapide, là-bas, à Moscou, sa maîtresse pendue, ce dernier lien de sa chair coupé, qui l'avait rendu libre de la vie des autres et de la sienne. Il dit simplement:
--Va.
Gêné, Étienne s'attardait, cherchait une parole de bonne amitié, pour ne pas se séparer ainsi.
--Alors, tu pars toujours?
--Oui.
--Eh bien! donne-moi la main, mon vieux. Bon voyage et sans rancune.
L'autre lui tendit une main glacée. Ni ami, ni femme.
--Adieu pour tout de bon, cette fois.
--Oui, adieu.
Et Souvarine, immobile dans les ténèbres, suivit du regard Étienne et Catherine, qui entraient au Voreux.
III
A quatre heures, la descente commença. Dansaert, installé en personne au bureau du marqueur, dans la lampisterie, inscrivait chaque ouvrier qui se présentait, et lui faisait donner une lampe. Il les prenait tous, sans une observation, tenant la promesse des affiches. Cependant, lorsqu'il aperçut au guichet Étienne et Catherine, il eut un sursaut, très rouge, la bouche ouverte pour refuser l'inscription; puis, il se contenta de triompher, d'un air goguenard: ah! ah! le fort des forts était donc par terre? la Compagnie avait donc du bon, que le terrible tombeur de Montsou revenait lui demander du pain? Silencieux, Étienne emporta sa lampe et monta au puits, avec la herscheuse.
Mais c'était là, dans la salle de recette, que Catherine craignait les mauvaises paroles des camarades. Justement, dès l'entrée, elle reconnut Chaval au milieu d'une vingtaine de mineurs, attendant qu'une cage fût libre. Il s'avançait furieusement vers elle, lorsque la vue d'Étienne l'arrêta. Alors, il affecta de ricaner, avec des haussements d'épaules outrageux. Très bien! il s'en foutait, du moment que l'autre avait occupé la place toute chaude; bon débarras! ça regardait le monsieur, s'il aimait les restes; et, sous l'étalage de ce dédain, il était repris d'un tremblement de jalousie, ses yeux flambaient. D'ailleurs, les camarades ne bougeaient pas, muets, les yeux baissés. Ils se contentaient de jeter un regard oblique aux nouveaux venus; puis, abattus et sans colère, ils se remettaient à regarder fixement la bouche du puits, leur lampe à la main, grelottant sous la mince toile de leur veste, dans les courants d'air continus de la grande salle.
Enfin, la cage se cala sur les verrous, on leur cria d'embarquer. Catherine et Étienne se tassèrent dans une berline, où Pierron et deux haveurs se trouvaient déjà. A côté, dans l'autre berline, Chaval disait au père Mouque, très haut, que la Direction avait bien tort de ne pas profiter de l'occasion pour débarrasser les fosses des chenapans qui les pourrissaient; mais le vieux palefrenier, déjà retombé à la résignation de sa chienne d'existence, ne se fâchait plus de la mort de ses enfants, répondait simplement d'un geste de conciliation.
La cage se décrocha, on fila dans le noir. Personne ne parlait. Tout d'un coup, comme on était aux deux tiers de la descente, il y eut un frottement terrible. Les fers craquaient, les hommes furent jetés les uns contre les autres.
--Nom de Dieu! gronda Étienne, est-ce qu'ils vont nous aplatir? Nous finirons par tous y rester, avec leur sacré cuvelage. Et ils disent encore qu'ils l'ont réparé!
Pourtant, la cage avait franchi l'obstacle. Elle descendait maintenant sous une pluie d'orage, si violente, que les ouvriers écoutaient avec inquiétude ce ruissellement. Il s'était donc déclaré bien des fuites, dans le brandissage des joints?
Pierron, interrogé, lui qui travaillait depuis plusieurs jours, ne voulut pas montrer sa peur, qui pouvait être considérée comme une attaque à la Direction; et il répondit:
--Oh! pas de danger! C'est toujours comme ça. Sans doute qu'on n'a pas eu le temps de brandir les pichoux.
Le torrent ronflait sur leurs têtes, ils arrivèrent au fond, au dernier accrochage, sous une véritable trombe d'eau. Pas un porion n'avait eu l'idée de monter par les échelles, pour se rendre compte. La pompe suffirait, les brandisseurs visiteraient les joints, la nuit suivante. Dans les galeries, la réorganisation du travail donnait assez de mal. Avant de laisser les haveurs retourner à leur chantier d'abattage, l'ingénieur avait décidé que, pendant les cinq premiers jours, tous les hommes exécuteraient certains travaux de consolidation, d'une urgence absolue. Des éboulements menaçaient partout, les voies avaient tellement souffert, qu'il fallait raccommoder les boisages sur des longueurs de plusieurs centaines de mètres. En bas, on formait donc des équipes de dix hommes, chacune sous la conduite d'un porion; puis, on les mettait à la besogne, aux endroits les plus endommagés. Quand la descente fut finie, on compta que trois cent vingt-deux mineurs étaient descendus, environ la moitié du nombre qui travaillait, lorsque la fosse se trouvait en pleine exploitation.
Justement, Chaval compléta l'équipe dont Catherine et Étienne faisaient partie; et il n'y eut pas là un hasard, il s'était caché d'abord derrière les camarades, puis il avait forcé la main au porion. Cette équipe-là s'en alla déblayer, dans le bout de la galerie nord, à près de trois kilomètres, un éboulement qui bouchait une voie de la veine Dix-Huit-Pouces. On attaqua les roches éboulées à la pioche et à la pelle. Étienne, Chaval et cinq autres déblayaient, tandis que Catherine, avec deux galibots, roulaient les terres au plan incliné. Les paroles étaient rares, le porion ne les quittait pas. Cependant, les deux galants de la herscheuse furent sur le point de s'allonger des gifles. Tout en grognant qu'il n'en voulait plus, de cette traînée, l'ancien s'occupait d'elle, la bousculait sournoisement, si bien que le nouveau l'avait menacé d'une danse, s'il ne la laissait pas tranquille. Leurs yeux se mangeaient, on dut les séparer.
Vers huit heures, Dansaert passa donner un coup d'oeil au travail. Il paraissait d'une humeur exécrable, il s'emporta contre le porion: rien ne marchait, les bois demandaient à être remplacés au fur et à mesure, est-ce que c'était fichu, de la besogne pareille! Et il partit, en annonçant qu'il reviendrait avec l'ingénieur. Il attendait Négrel depuis le matin, sans comprendre la cause de ce retard.
Une heure encore s'écoula. Le porion avait arrêté le déblaiement, pour employer tout son monde à étayer le toit. Même la herscheuse et les deux galibots ne roulaient plus, préparaient et apportaient les pièces du boisage. Dans ce fond de galerie, l'équipe se trouvait comme aux avant-postes, perdue à une extrémité de la mine, sans communication désormais avec les autres chantiers. Trois ou quatre fois, des bruits étranges, de lointains galops firent bien tourner la tête aux travailleurs: qu'était-ce donc? on aurait dit que les voies se vidaient, que les camarades remontaient déjà, et au pas de course. Mais la rumeur se perdait dans le profond silence, ils se remettaient à caler les bois, étourdis par les grands coups de marteau. Enfin, on reprit le déblaiement, le roulage recommença.
Dès le premier voyage, Catherine, effrayée, revint en disant qu'il n'y avait plus personne au plan incliné.
--J'ai appelé, on n'a pas répondu. Tous ont fichu le camp.
Le saisissement fut tel, que les dix hommes jetèrent leurs outils pour galoper. Cette idée, d'être abandonnés, seuls au fond de la fosse, si loin de l'accrochage, les affolait. Ils n'avaient gardé que leur lampe, ils couraient à la file, les hommes, les enfants, la herscheuse; et le porion lui-même perdait la tête, jetait des appels, de plus en plus effrayé du silence, de ce désert des galeries qui s'étendait sans fin. Qu'arrivait-il, pour qu'on ne rencontrât pas une âme? Quel accident avait pu emporter ainsi les camarades? Leur terreur s'accroissait de l'incertitude du danger, de cette menace qu'ils sentaient là, sans la connaître.
Enfin, comme ils approchaient de l'accrochage, un torrent leur barra la route. Ils eurent tout de suite de l'eau jusqu'aux genoux; et ils ne pouvaient plus courir, ils fendaient péniblement le flot, avec la pensée qu'une minute de retard allait être la mort.
--Nom de Dieu! c'est le cuvelage qui a crevé, cria Étienne. Je le disais bien que nous y resterions!
Depuis la descente, Pierron, très inquiet, voyait augmenter le déluge qui tombait du puits. Tout en embarquant les berlines avec deux autres, il levait la tête, la face trempée des grosses gouttes, les oreilles bourdonnantes du ronflement de la tempête, là-haut. Mais il trembla surtout, quand il s'aperçut que, sous lui, le puisard, le bougnou profond de dix mètres, s'emplissait: déjà, l'eau jaillissait du plancher, débordait sur les dalles de fonte; et c'était une preuve que la pompe ne suffisait plus à épuiser les fuites. Il l'entendait s'essouffler, avec un hoquet de fatigue. Alors, il avertit Dansaert, qui jura de colère, en répondant qu'il fallait attendre l'ingénieur. Deux fois, il revint à la charge, sans tirer de lui autre chose que des haussements d'épaules exaspérés. Eh bien! l'eau montait, que pouvait-il y faire?
Mouque parut avec Bataille, qu'il conduisait à la corvée; et il dut le tenir des deux mains, le vieux cheval somnolent s'était brusquement cabré, la tête allongée vers le puits, hennissant à la mort.
--Quoi donc, philosophe? qu'est-ce qui t'inquiète?... Ah! c'est parce qu'il pleut. Viens donc, ça ne te regarde pas.
Mais la bête frissonnait de tout son poil, il la traîna de force au roulage.
Presque au même instant, comme Mouque et Bataille disparaissaient au fond d'une galerie, un craquement eut lieu en l'air, suivi d'un vacarme prolongé de chute. C'était une pièce du cuvelage qui se détachait, qui tombait de cent quatre-vingts mètres, en rebondissant contre les parois. Pierron et les autres chargeurs purent se garer, la planche de chêne broya seulement une berline vide. En même temps, un paquet d'eau, le flot jaillissant d'une digue crevée, ruisselait. Dansaert voulut monter voir; mais il parlait encore, qu'une seconde pièce déboula. Et, devant la catastrophe menaçante, effaré, il n'hésita plus, il donna l'ordre de la remonte, lança des porions pour avertir les hommes, dans les chantiers.
Alors, commença une effroyable bousculade. De chaque galerie, des files d'ouvriers arrivaient au galop, se ruaient à l'assaut des cages. On s'écrasait, on se tuait pour être remonté tout de suite. Quelques-uns, qui avaient eu l'idée de prendre le goyot des échelles, redescendirent en criant que le passage y était bouché déjà. C'était l'épouvante de tous, après chaque départ d'une cage: celle-là venait de passer, mais qui savait si la suivante passerait encore, au milieu des obstacles dont le puits s'obstruait? En haut, la débâcle devait continuer, on entendait une série de sourdes détonations, les bois qui se fendaient, qui éclataient dans le grondement continu et croissant de l'averse. Une cage bientôt fut hors d'usage, défoncée, ne glissant plus entre les guides, rompues sans doute. L'autre frottait tellement, que le câble allait casser bien sûr. Et il restait une centaine d'hommes à sortir, tous râlaient, se cramponnaient, ensanglantés, noyés. Deux furent tués par des chutes de planches. Un troisième, qui avait empoigné la cage, retomba de cinquante mètres et disparut dans le bougnou.
Dansaert, cependant, tâchait de mettre de l'ordre. Armé d'une rivelaine, il menaçait d'ouvrir le crâne au premier qui n'obéirait pas; et il voulait les ranger à la file, il criait que les chargeurs sortiraient les derniers, après avoir emballé les camarades. On ne l'écoutait pas, il avait empêché Pierron, lâche et blême, de filer un des premiers. A chaque départ, il devait l'écarter d'une gifle. Mais lui-même claquait des dents, une minute de plus, et il était englouti: tout crevait là-haut, c'était un fleuve débordé, une pluie meurtrière de charpentes. Quelques ouvriers accouraient encore, lorsque, fou de peur, il sauta dans une berline, en laissant Pierron y sauter derrière lui. La cage monta.
A ce moment, l'équipe d'Étienne et de Chaval débouchait dans l'accrochage. Ils virent la cage disparaître, ils se précipitèrent; mais il leur fallut reculer, sous l'écroulement final du cuvelage: le puits se bouchait, la cage ne redescendrait pas. Catherine sanglotait, Chaval s'étranglait à crier des jurons. On était une vingtaine, est-ce que ces cochons de chefs les abandonneraient ainsi? Le père Mouque, qui avait ramené Bataille, sans hâte, le tenait encore par la bride, tous les deux stupéfiés, le vieux et la bête, devant la hausse rapide de l'inondation. L'eau déjà montait aux cuisses. Étienne muet, les dents serrées, souleva Catherine entre ses bras. Et les vingt hurlaient, la face en l'air, les vingt s'entêtaient, imbéciles, à regarder le puits, ce trou éboulé qui crachait un fleuve, et d'où ne pouvait plus leur venir aucun secours.
Au jour, Dansaert, en débarquant, aperçut Négrel qui accourait. Madame Hennebeau, par une fatalité, l'avait, ce matin-là, au saut du lit, retenu à feuilleter des catalogues, pour l'achat de la corbeille. Il était dix heures.
--Eh bien! qu'arrive-t-il donc? cria-t-il de loin.
--La fosse est perdue, répondit le maître-porion.
Et il conta la catastrophe, en bégayant, tandis que l'ingénieur, incrédule, haussait les épaules: allons donc! est-ce qu'un cuvelage se démolissait comme ça? On exagérait, il fallait voir.
--Personne n'est resté au fond, n'est-ce pas?
Dansaert se troublait. Non, personne. Il l'espérait du moins. Pourtant, des ouvriers avaient pu s'attarder.
--Mais, nom d'un chien! dit Négrel, pourquoi êtes-vous sorti, alors? Est-ce qu'on lâche ses hommes!
Tout de suite, il donna l'ordre de compter les lampes. Le matin, on en avait distribué trois cent vingt-deux; et l'on n'en retrouvait que deux cent cinquante-cinq; seulement, plusieurs ouvriers avouaient que la leur était restée là-bas, tombée de leur main, dans les bousculades de la panique. On tâcha de procéder à un appel, il fut impossible d'établir un nombre exact: des mineurs s'étaient sauvés, d'autres n'entendaient plus leur nom. Personne ne tombait d'accord sur les camarades manquants. Ils étaient peut-être vingt, peut-être quarante. Et, seule, une certitude se faisait pour l'ingénieur: il y avait des hommes au fond, on distinguait leur hurlement, dans le bruit des eaux, à travers les charpentes écroulées, lorsqu'on se penchait à la bouche du puits.
Le premier soin de Négrel fut d'envoyer chercher M. Hennebeau et de vouloir fermer la fosse. Mais il était déjà trop tard, les charbonniers qui avaient galopé au coron des Deux-Cent-Quarante, comme poursuivis par les craquements du cuvelage, venaient d'épouvanter les familles; et des bandes de femmes, des vieux, des petits, dévalaient en courant, secoués de cris et de sanglots. Il fallut les repousser, un cordon de surveillants fut chargé de les maintenir, car ils auraient gêné les manoeuvres. Beaucoup des ouvriers remontés du puits demeuraient là, stupides, sans penser à changer de vêtements, retenus par une fascination de la peur, en face de ce trou effrayant où ils avaient failli rester. Les femmes, éperdues autour d'eux, les suppliaient, les interrogeaient, demandaient les noms. Est-ce que celui-ci en était? et celui-là? et cet autre? Ils ne savaient pas, ils balbutiaient, ils avaient de grands frissons et des gestes de fous, des gestes qui écartaient une vision abominable, toujours présente. La foule augmentait rapidement, une lamentation montait des routes. Et, là-haut, sur le terri, dans la cabane de Bonnemort, il y avait, assis par terre, un homme, Souvarine, qui ne s'était pas éloigné, et qui regardait.