Français
Par l’effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary changea d’allures. Ses regards devinrent plus hardis, ses discours plus libres; elle eut même l’inconvenance de se promener avec M. Rodolphe, une cigarette à la bouche, comme pour narguer le monde; enfin, ceux qui doutaient encore ne doutèrent plus quand on la vit, un jour, descendre de l’Hirondelle, la taille serrée dans un gilet, à la façon d’un homme; et madame Bovary mère, qui, après une épouvantable scène avec son mari, était venue se réfugier chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisée. Bien d’autres choses lui déplurent: d’abord Charles n’avait point écouté ses conseils pour l’interdiction des romans; puis, le genre de la maison lui déplaisait; elle se permit des observations, et l’on se fâcha, une fois surtout, à propos de Félicité.
Madame Bovary mère, la veille au soir, en traversant le corridor, l’avait surprise dans la compagnie d’un homme, un homme à collier brun, d’environ quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, s’était vite échappé de la cuisine. Alors Emma se prit à rire; mais la bonne dame s’emporta, déclarant qu’à moins de se moquer des mœurs, on devait surveiller celles des domestiques.
— De quel monde êtes-vous? dit la bru, avec un regard tellement impertinent que madame Bovary lui demanda si elle ne défendait point sa propre cause.
— Sortez! fit la jeune femme se levant d’un bond.
— Emma!... maman!... s’écriait Charles pour les rapatrier.
Mais elles s’étaient enfuies toutes les deux dans leur exaspération. Emma trépignait en répétant:
— Ah! quel savoir-vivre! quelle paysanne!
Il courut à sa mère; elle était hors des gonds, elle balbutiait:
— C’est une insolente! une évaporée! pire, peut-être!
Et elle voulait partir immédiatement, si l’autre ne venait lui faire des excuses. Charles retourna donc vers sa femme et la conjura de céder; il se mit à genoux; elle finit par répondre:
— Soit! j’y vais.
En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une dignité de marquise, en lui disant:
— Excusez-moi, madame.
Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat ventre sur son lit, et elle y pleura comme un enfant, la tête enfoncée dans l’oreiller.
Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu’en cas d’événement extraordinaire, elle attacherait à la persienne un petit chiffon de papier blanc, afin que, si par hasard il se trouvait à Yonville, il accourût dans la ruelle, derrière la maison. Emma fit le signal; elle attendait depuis trois quarts d’heure, quand tout à coup elle aperçut Rodolphe au coin des halles. Elle fut tentée d’ouvrir la fenêtre, de l’appeler; mais déjà il avait disparu. Elle retomba désespérée.
Bientôt pourtant il lui sembla que l’on marchait sur le trottoir. C’était lui, sans doute; elle descendit l’escalier, traversa la cour. Il était là, dehors. Elle se jeta dans ses bras.
— Prends donc garde, dit-il.
— Ah! si tu savais! reprit-elle.
Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite, exagérant les faits, en inventant plusieurs, et prodiguant les parenthèses si abondamment qu’il n’y comprenait rien.
— Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patience!
— Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souffre!... Un amour comme le nôtre devrait s’avouer à la face du ciel! Ils sont à me torturer. Je n’y tiens plus! Sauve-moi!
Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larmes, étincelaient comme des flammes sous l’onde; sa gorge haletait à coups rapides; jamais il ne l’avait tant aimée; si bien qu’il en perdit la tête et qu’il lui dit:
— Que faut-il faire? que veux-tu?
— Emmène-moi! s’écria-t-elle. Enlève-moi!... Oh! je t’en supplie!
Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir le consentement inattendu qui s’en exhalait dans un baiser.
— Mais... reprit Rodolphe.
— Quoi donc?
— Et ta fille?
Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit:
— Nous la prendrons, tant pis!
— Quelle femme! se dit-il en la regardant s’éloigner.
Car elle venait de s’échapper dans le jardin. On l’appelait.
La mère Bovary, les jours suivants, fut très étonnée de la métamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, et même poussa la déférence jusqu’à lui demander une recette pour faire mariner des cornichons.
Était-ce afin de les mieux duper l’un et l’autre? ou bien voulait-elle, par une sorte de stoïcisme voluptueux, sentir plus profondément l’amertume des choses qu’elle allait abandonner? Mais elle n’y prenait garde, au contraire; elle vivait comme perdue dans la dégustation anticipée de son bonheur prochain. C’était avec Rodolphe un éternel sujet de causeries. Elle s’appuyait sur son épaule, elle murmurait:
— Hein! quand nous serons dans la malle-poste!... Y songes-tu? Est-ce possible? Il me semble qu’au moment où je sentirai la voiture s’élancer, ce sera comme si nous montions en ballon, comme si nous partions vers les nuages. Sais-tu que je compte les jours?... Et toi?
Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu’à cette époque; elle avait cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie, de l’enthousiasme, du succès, et qui n’est que l’harmonie du tempérament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l’expérience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil, l’avaient par gradations développée, et elle s’épanouissait enfin dans la plénitude de sa nature. Ses paupières semblaient taillées tout exprès pour ses longs regards amoureux où la prunelle se perdait, tandis qu’un souffle fort écartait ses narines minces et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu’ombrageait à la lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu’un artiste habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade de ses cheveux: ils s’enroulaient en une masse lourde, négligemment, et selon les hasards de l’adultère, qui les dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque chose de subtil qui vous pénétrait se dégageait même des draperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme aux premiers temps de son mariage, la trouvait délicieuse et tout irrésistible.
Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n’osait pas la réveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l’ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l’haleine légère de son enfant. Elle allait grandir maintenant; chaque saison, vite, amènerait un progrès. Il la voyait déjà revenant de l’école à la tombée du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d’encre, et portant au bras son panier; puis il faudrait la mettre en pension, cela coûterait beaucoup; comment faire? Alors il réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux environs, et qu’il surveillerait lui-même, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu, il le placerait à la caisse d’épargne; ensuite il achèterait des actions, quelque part, n’importe où; d’ailleurs, la clientèle augmenterait; il y comptait, car il voulait que Berthe fût bien élevée, qu’elle eût des talents, qu’elle apprît le piano. Ah! qu’elle serait jolie, plus tard, à quinze ans, quand, ressemblant à sa mère, elle porterait comme elle, dans l’été, de grands chapeaux de paille! On les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait travaillant le soir auprès d’eux, sous la lumière de la lampe; elle lui broderait des pantoufles; elle s’occuperait du ménage; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établissement: on lui trouverait quelque brave garçon ayant un état solide; il la rendrait heureuse; cela durerait toujours.
Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d’être endormie; et, tandis qu’il s’assoupissait à ses côtés, elle se réveillait en d’autres rêves.
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis huit jours vers un pays nouveau, d’où ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler. Souvent, du haut d’une montagne, ils apercevaient tout à coup quelque cité splendide avec des dômes, des ponts, des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigogne. On marchait au pas, à cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillées en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s’envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés en pyramide au pied des statues pâles, qui souriaient sous les jets d’eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêteraient pour vivre; ils habiteraient une maison basse, à toit plat, ombragée d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac; et leur existence serait facile et large comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée comme les nuits douces qu’ils contempleraient. Cependant, sur l’immensité de cet avenir qu’elle se faisait apparaître, rien de particulier ne surgissait; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots; et cela se balançait à l’horizon, infini, harmonieux, bleuâtre et couvert de soleil. Mais l’enfant se mettait à tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s’endormait que le matin, quand l’aube blanchissait les carreaux et que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.
Elle avait fait venir M. Lheureux et lui avait dit:
— J’aurais besoin d’un manteau, un grand manteau, à long collet, doublé.
— Vous partez en voyage? demanda-t-il.
— Non! mais..., n’importe, je compte sur vous, n’est-ce pas? et vivement!
Il s’inclina.
— Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse..., pas trop lourde..., commode.
— Oui, oui, j’entends, de quatre-vingt-douze centimètres environ sur cinquante, comme on les fait à présent.
— Avec un sac de nuit.
— Décidément, pensa Lheureux, il y a du grabuge là-dessous.
— Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de sa ceinture, prenez cela; vous vous payerez dessus.
Mais le marchand s’écria qu’elle avait tort; ils se connaissaient; est-ce qu’il doutait d’elle? Quel enfantillage! Elle insista cependant pour qu’il prît au moins la chaîne, et déjà Lheureux l’avait mise dans sa poche et s’en allait, quand elle le rappela.
— Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau, — elle eut l’air de réfléchir, — ne l’apportez pas non plus; seulement, vous me donnerez l’adresse de l’ouvrier et avertirez qu’on le tienne à ma disposition.
C’était le mois prochain qu’ils devaient s’enfuir. Elle partirait d’Yonville comme pour aller faire des commissions à Rouen. Rodolphe aurait retenu les places, pris des passeports, et même écrit à Paris, afin d’avoir la malle entière jusqu’à Marseille, où ils achèteraient une calèche et, de là, continueraient sans s’arrêter, par la route de Gênes. Elle aurait eu soin d’envoyer chez Lheureux son bagage, qui serait directement porté à l’Hirondelle, de manière que personne ainsi n’aurait de soupçons; et, dans tout cela, jamais il n’était question de son enfant. Rodolphe évitait d’en parler; peut-être qu’elle n’y pensait pas.
Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminer quelques dispositions; puis, au bout de huit jours, il en demanda quinze autres; puis il se dit malade; ensuite il fit un voyage; le mois d’août se passa, et, après tous ces retards, ils arrêtèrent que ce serait irrévocablement pour le 4 septembre, un lundi.
Enfin le samedi, l’avant-veille, arriva.
Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume.
— Tout est-il prêt? lui demanda-t-elle.
— Oui.
Alors ils firent le tour d’une plate-bande, et allèrent s’asseoir près de la terrasse, sur la margelle du mur.
— Tu es triste, dit Emma.
— Non, pourquoi?
Et cependant il la regardait singulièrement, d’une façon tendre.
— Est-ce de t’en aller? reprit-elle, de quitter tes affections, ta vie? Ah! je comprends... Mais, moi, je n’ai rien au monde! tu es tout pour moi. Aussi je serai tout pour toi, je te serai une famille, une patrie; je te soignerai, je t’aimerai.
— Que tu es charmante! dit-il en la saisissant dans ses bras.
— Vrai? fit-elle avec un rire de volupté. M’aimes-tu? Jure-le donc!
— Si je t’aime! si je t’aime! mais je t’adore, mon amour!
La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir, troué. Puis elle parut, éclatante de blancheur, dans le ciel vide qu’elle éclairait; et alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande tache, qui faisait une infinité d’étoiles; et cette lueur d’argent semblait s’y tordre jusqu’au fond, à la manière d’un serpent sans tête couvert d’écailles lumineuses. Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux candélabre, d’où ruisselaient, tout du long, des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce s’étalait autour d’eux; des nappes d’ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux à demi clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu’ils étaient dans l’envahissement de leur rêverie. La tendresse des anciens jours leur revenait au cœur, abondante et silencieuse comme la rivière qui coulait, avec autant de mollesse qu’en apportait le parfum des seringas, et projetait dans leur souvenir des ombres plus démesurées et plus mélancoliques que celles des saules immobiles qui s’allongeaient sur l’herbe. Souvent quelque bête nocturne, hérisson ou belette, se mettant en chasse, dérangeait les feuilles, ou bien on entendait par moments une pêche mûre qui tombait toute seule de l’espalier.
— Ah! la belle nuit! dit Rodolphe.
— Nous en aurons d’autres! reprit Emma.
Et, comme se parlant à elle-même:
— Oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le cœur triste, cependant? Est-ce l’appréhension de l’inconnu..., l’effet des habitudes quittées..., ou plutôt...? Non, c’est l’excès du bonheur! Que je suis faible, n’est-ce pas? Pardonne-moi!
— Il est encore temps! s’écria-t-il. Réfléchis, tu t’en repentiras peut-être.
— Jamais! fit-elle impétueusement.
Et, en se rapprochant de lui:
— Quel malheur donc peut-il me survenir? Il n’y a pas de désert, pas de précipice ni d’océan que je ne traverserais avec toi. À mesure que nous vivrons ensemble, ce sera comme une étreinte chaque jour plus serrée, plus complète! Nous n’aurons rien qui nous trouble, pas de soucis, nul obstacle! Nous serons seuls, tout à nous, éternellement... Parle donc, réponds-moi.
Il répondait à intervalles réguliers: «Oui... oui!...» Elle lui avait passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait d’une voix enfantine, malgré de grosses larmes qui coulaient:
— Rodolphe! Rodolphe!... Ah! Rodolphe, cher petit Rodolphe!
Minuit sonna.
— Minuit! dit-elle. Allons, c’est demain! encore un jour!
Il se leva pour partir; et, comme si ce geste qu’il faisait eût été le signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant un air gai:
— Tu as les passeports?
— Oui.
— Tu n’oublies rien?
— Non.
— Tu en es sûr?
— Certainement.
— C’est à l’hôtel de Provence, n’est-ce pas, que tu m’attendras?... à midi?
Il fit un signe de tête.
— À demain, donc! dit Emma dans une dernière caresse.
Et elle le regarda s’éloigner.
Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et, se penchant au bord de l’eau entre des broussailles:
— À demain! s’écria-t-elle.
Il était déjà de l’autre côté de la rivière et marchait vite dans la prairie.
Au bout de quelques minutes, Rodolphe s’arrêta; et, quand il la vit avec son vêtement blanc peu à peu s’évanouir dans l’ombre comme un fantôme, il fut pris d’un tel battement de cœur, qu’il s’appuya contre un arbre pour ne pas tomber.
— Quel imbécile je suis! fit-il en jurant épouvantablement. N’importe, c’était une jolie maîtresse!
Et, aussitôt, la beauté d’Emma, avec tous les plaisirs de cet amour, lui réapparurent. D’abord il s’attendrit, puis il se révolta contre elle.
— Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas m’expatrier, avoir la charge d’une enfant.
Il se disait ces choses pour s’affermir davantage.
— Et, d’ailleurs, les embarras, la dépense... Ah! non, non, mille fois non! cela eût été trop bête!
XIII
À peine arrivé chez lui, Rodolphe s’assit brusquement à son bureau, sous la tête de cerf faisant trophée contre la muraille. Mais, quand il eut la plume entre les doigts, il ne sut rien trouver, si bien que, s’appuyant sur les deux coudes, il se mit à réfléchir. Emma lui semblait être reculée dans un passé lointain, comme si la résolution qu’il avait prise venait de placer entre eux, tout à coup, un immense intervalle.
Afin de ressaisir quelque chose d’elle, il alla chercher dans l’armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte à biscuits de Reims où il enfermait d’habitude ses lettres de femmes, et il s’en échappa une odeur de poussière humide et de roses flétries. D’abord il aperçut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes pâles. C’était un mouchoir à elle, une fois qu’elle avait saigné du nez, en promenade; il ne s’en souvenait plus. Il y avait auprès, se cognant à tous les angles, la miniature donnée par Emma; sa toilette lui parut prétentieuse et son regard en coulisse du plus pitoyable effet; puis, à force de considérer cette image et d’évoquer le souvenir du modèle, les traits d’Emma peu à peu se confondirent en sa mémoire, comme si la figure vivante et la figure peinte, se frottant l’une contre l’autre, se fussent réciproquement effacées. Enfin il lut de ses lettres; elles étaient pleines d’explications relatives à leur voyage, courtes, techniques et pressantes comme des billets d’affaires. Il voulut revoir les longues, celles d’autrefois; pour les trouver au fond de la boîte, Rodolphe dérangea toutes les autres; et machinalement il se mit à fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jarretière, un masque noir, des épingles et des cheveux — des cheveux! de bruns, de blonds; quelques-uns même, s’accrochant à la ferrure de la boîte, se cassaient quand on l’ouvrait.
Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écritures et le style des lettres, aussi variés que leurs orthographes. Elles étaient tendres ou joviales, facétieuses, mélancoliques; il y en avait qui demandaient de l’amour et d’autres qui demandaient de l’argent. À propos d’un mot, il se rappelait des visages, de certains gestes, un son de voix; quelquefois pourtant il ne se rappelait rien.
En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pensée, s’y gênaient les unes les autres et s’y rapetissaient, comme sous un même niveau d’amour qui les égalisait. Prenant donc à poignée les lettres confondues, il s’amusa pendant quelques minutes à les faire tomber en cascades, de sa main droite dans sa main gauche. Enfin, ennuyé, assoupi, Rodolphe alla reporter la boîte dans l’armoire en se disant:
— Quel tas de blagues!...
Ce qui résumait son opinion; car les plaisirs, comme des écoliers dans la cour d’un collège, avaient tellement piétiné sur son cœur, que rien de vert n’y poussait, et ce qui passait par là, plus étourdi que les enfants, n’y laissait pas même, comme eux, son nom gravé sur la muraille.
— Allons, se dit-il, commençons!
Il écrivit:
«Du courage, Emma! du courage! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence...»
— Après tout, c’est vrai, pensa Rodolphe; j’agis dans son intérêt; je suis honnête.
«Avez-vous mûrement pesé votre détermination? Savez-vous l’abîme où je vous entraînais, pauvre ange? Non, n’est-ce pas? Vous alliez confiante et folle, croyant au bonheur, à l’avenir... Ah! malheureux que nous sommes! insensés!»
Rodolphe s’arrêta pour trouver ici quelque bonne excuse.
— Si je lui disais que toute ma fortune est perdue?... Ah! non, et d’ailleurs, cela n’empêcherait rien. Ce serait à recommencer plus tard. Est-ce qu’on peut faire entendre raison à des femmes pareilles!
Il réfléchit, puis ajouta:
«Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j’aurai continuellement pour vous un dévouement profond; mais, un jour, tôt ou tard, cette ardeur (c’est là le sort des choses humaines) se fût diminuée, sans doute! Il nous serait venu des lassitudes, et qui sait même si je n’aurais pas eu l’atroce douleur d’assister à vos remords et d’y participer moi-même, puisque je les aurais causés. L’idée seule des chagrins qui vous arrivent me torture, Emma! Oubliez-moi! Pourquoi faut-il que je vous aie connue? Pourquoi étiez-vous si belle? Est-ce ma faute? O mon Dieu! non, non, n’en accusez que la fatalité!»
— Voilà un mot qui fait toujours de l’effet, se dit-il.
«Ah! si vous eussiez été une de ces femmes au cœur frivole comme on en voit, certes, j’aurais pu, par égoïsme, tenter une expérience alors sans danger pour vous. Mais cette exaltation délicieuse, qui fait à la fois votre charme et votre tourment, vous a empêchée de comprendre, adorable femme que vous êtes, la fausseté de notre position future. Moi non plus, je n’y avais pas réfléchi d’abord, et je me reposais à l’ombre de ce bonheur idéal, comme à celle du mancenillier, sans prévoir les conséquences.»
— Elle va peut-être croire que c’est par avarice que j’y renonce... Ah! n’importe! tant pis, il faut en finir!
«Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions été, il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions indiscrètes, la calomnie, le dédain, l’outrage peut-être. L’outrage à vous! Oh!... Et moi qui voudrais vous faire asseoir sur un trône! moi qui emporte votre pensée comme un talisman! Car je me punis par l’exil de tout le mal que je vous ai fait. Je pars. Où? Je n’en sais rien, je suis fou! Adieu! Soyez toujours bonne! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon nom à votre enfant, qu’il le redise dans ses prières.»
La mèche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pour aller fermer la fenêtre, et, quand il se fut rassis:
— Il me semble que c’est tout. Ah! encore ceci, de peur qu’elle ne vienne à me relancer:
«Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes; car j’ai voulu m’enfuir au plus vite afin d’éviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse! Je reviendrai; et peut-être que, plus tard, nous causerons ensemble très froidement de nos anciennes amours. Adieu!»
Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots: À Dieu! ce qu’il jugeait d’un excellent goût.
— Comment vais-je signer, maintenant? se dit-il. Votre tout dévoué?... Non. Votre ami?... Oui, c’est cela.
«Votre ami.»
Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne.
— Pauvre petite femme! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me croire plus insensible qu’un roc; il eût fallu quelques larmes là-dessus; mais, moi, je ne peux pas pleurer; ce n’est pas ma faute. Alors, s’étant versé de l’eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pâle sur l’encre; puis, cherchant à cacheter la lettre, le cachet _Amor nel cor_ se rencontra.
— Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah! n’importe!
Après quoi, il fuma trois pipes et s’alla coucher.
Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures environ, il avait dormi tard), Rodolphe se fit cueillir une corbeille d’abricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous des feuilles de vigne, et ordonna tout de suite à Girard, son valet de charrue, de porter cela délicatement chez madame Bovary. Il se servait de ce moyen pour correspondre avec elle, lui envoyant, selon la saison, des fruits ou du gibier.
— Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu répondras que je suis parti en voyage. Il faut remettre le panier à elle-même, en mains propres... Va, et prends garde!