Français
Cependant, les artistes en paletot, le visage las, partaient un à un. Des groupes d'hommes et de femmes descendaient le petit escalier tournant, mettaient dans l'ombre des profils de chapeaux défoncés, de châles fripés, une laideur blême de cabotins qui ont enlevé leur rouge. Sur la scène, où l'on éteignait les portants et les herses, le prince écoutait une anecdote de Bordenave. Il voulait attendre Nana. Quand celle-ci parut enfin, la scène était noire, le pompier de service, achevant sa ronde, promenait une lanterne. Bordenave, pour éviter à Son Altesse le détour du passage des Panoramas, venait de faire ouvrir le couloir qui va de la loge de la concierge au vestibule du théâtre. Et c'était, le long de cette allée, un sauve-qui-peut de petites femmes, heureuses d'échapper aux hommes en train de poser dans le passage. Elles se bousculaient, serrant les coudes, jetant des regards en arrière, respirant seulement dehors; tandis que Fontan, Bosc et Prullière se retiraient lentement, en blaguant la tête des hommes sérieux, qui arpentaient la galerie des Variétés, à l'heure où les petites filaient par le boulevard, avec des amants de coeur. Mais Clarisse surtout fut maligne. Elle se méfiait de la Faloise. En effet, il était encore là, dans la loge, en compagnie des messieurs qui s'entêtaient sur les chaises de madame Bron. Tous tendaient le nez. Alors, elle passa raide, derrière une amie. Ces messieurs clignaient les paupières, ahuris par cette dégringolade de jupes tourbillonnant au pied de l'étroit escalier, désespérés d'attendre depuis si longtemps, pour les voir ainsi s'envoler toutes, sans en reconnaître une seule. La portée des chats noirs dormait sur la toile cirée, contre le ventre de la mère, béate et les pattes élargies; pendant que le gros chat rouge, assis à l'autre bout de la table, la queue allongée, regardait de ses yeux jaunes les femmes se sauver.
-- Si Son Altesse veut bien passer par ici, dit Bordenave, au bas de l'escalier, en indiquant le couloir.
Quelques figurantes s'y poussaient encore. Le prince suivait Nana. Muffat et le marquis venaient derrière. C'était un long boyau, pris entre le théâtre et la maison voisine, une sorte de ruelle étranglée qu'on avait couverte d'une toiture en pente, où s'ouvraient des châssis vitrés. Une humidité suintait des murailles. Les pas sonnaient sur le sol dallé, comme dans un souterrain. Il y avait là un encombrement de grenier, un établi sur lequel le concierge donnait un coup de rabot aux décors, un empilement de barrières de bois, qu'on posait le soir à la porte, pour maintenir la queue. Nana dut relever sa robe en passant devant une borne-fontaine, dont le robinet mal fermé inondait les dalles. Dans le vestibule, on se salua. Et, quand Bordenave fut seul, il résuma son jugement sur le prince par un haussement d'épaules, plein d'une dédaigneuse philosophie.
-- Il est un peu mufe tout de même, dit-il sans s'expliquer davantage à Fauchery, que Rose Mignon emmenait avec son mari, pour les réconcilier chez elle.
Muffat se trouva seul sur le trottoir. Son Altesse venait tranquillement de faire monter Nana dans sa voiture. Le marquis avait filé derrière Satin et son figurant, excité, se contentant à suivre ces deux vices, avec le vague espoir de quelque complaisance. Alors, Muffat, la tête en feu, voulut rentrer à pied. Tout combat avait cessé en lui. Un flot de vie nouvelle noyait ses idées et ses croyances de quarante années. Pendant qu'il longeait les boulevards, le roulement des dernières voitures l'assourdissait du nom de Nana, les becs de gaz faisaient danser devant ses yeux des nudités, les bras souples, les épaules blanches de Nana; et il sentait qu'elle le possédait, il aurait tout renié, tout vendu, pour l'avoir une heure, le soir même.
C'était sa jeunesse qui s'éveillait enfin, une puberté goulue d'adolescent, brûlant tout à coup dans sa froideur de catholique et dans sa dignité d'homme mûr.
VI
Le comte Muffat, accompagné de sa femme et de sa fille, était arrivé de la veille aux Fondettes, où madame Hugon, qui s'y trouvait seule avec son fils Georges, les avait invités à venir passer huit jours. La maison, bâtie vers la fin du dix-septième siècle, s'élevait au milieu d'un immense enclos carré, sans un ornement; mais le jardin avait des ombrages magnifiques, une suite de bassins aux eaux courantes, alimentés par des sources. C'était, le long de la route d'Orléans à Paris, comme un flot de verdure, un bouquet d'arbres, rompant la monotonie de ce pays plat, où des cultures se déroulaient à l'infini.
A onze heures, lorsque le second coup de cloche pour le déjeuner eut réuni tout le monde, madame Hugon, avec son bon sourire maternel, posa deux gros baisers sur les joues de Sabine, en disant:
-- Tu sais, à la campagne, c'est mon habitude... Ça me rajeunit de vingt ans, de te voir ici... As-tu bien dormi dans ton ancienne chambre?
Puis, sans attendre la réponse, se tournant vers Estelle:
-- Et cette petite n'a fait qu'un somme, elle aussi?... Embrasse-moi, mon enfant.
On s'était assis dans la vaste salle à manger, dont les fenêtres donnaient sur le parc. Mais on occupait un bout seulement de la grande table, où l'on se serrait pour être plus ensemble. Sabine, très gaie, rappelait ses souvenirs de jeunesse, qui venaient d'être éveillés: des mois passés aux Fondettes, de longues promenades, une chute dans un bassin par un soir d'été, un vieux roman de chevalerie découvert sur une armoire et lu en hiver, devant un feu de sarments. Et Georges, qui n'avait pas revu la comtesse depuis quelques mois, la trouvait drôle, avec quelque chose de changé dans la figure; tandis que cette perche d'Estelle, au contraire, semblait plus effacée encore, muette et gauche.
Comme on mangeait des oeufs à la coque et des côtelettes, très simplement, madame Hugon se lamenta en femme de ménage, racontant que les bouchers devenaient impossibles; elle prenait tout à Orléans, on ne lui apportait jamais les morceaux qu'elle demandait. D'ailleurs, si ses hôtes mangeaient mal, c'était leur faute: ils venaient trop tard dans la saison.
-- Ça n'a pas de bon sens, dit-elle. Je vous attends depuis le mois de juin, et nous sommes à la mi-septembre... Aussi, vous voyez, ce n'est pas joli.
D'un geste, elle montrait les arbres de la pelouse qui commençaient à jaunir. Le temps était couvert, une vapeur bleuâtre noyait les lointains, dans une douceur et une paix mélancoliques.
-- Oh! j'attends du monde, continua-t-elle, ce sera plus gai... D'abord, deux messieurs que Georges a invités, monsieur Fauchery et monsieur Daguenet; vous les connaissez, n'est-ce pas?... Puis, monsieur de Vandeuvres qui me promet depuis cinq ans; cette année, il se décidera peut-être.
-- Ah bien! dit la comtesse en riant, si nous n'avons que monsieur de Vandeuvres! Il est trop occupé.
-- Et Philippe? demanda Muffat.
-- Philippe a demandé un congé, répondit la vieille dame, mais vous ne serez sans doute plus aux Fondettes, quand il arrivera.
On servait le café. La conversation était tombée sur Paris, et le nom de Steiner fut prononcé. Ce nom arracha un léger cri à madame Hugon.
-- A propos, dit-elle, monsieur Steiner, c'est bien ce gros monsieur que j'ai rencontré un soir chez vous, un banquier, n'est-ce pas?... En voilà un vilain homme! Est-ce qu'il n'a pas acheté une propriété pour une actrice, à une lieue d'ici, là-bas, derrière la Choue, du côté de Gumières! Tout le pays est scandalisé... Saviez-vous cela, mon ami?
-- Pas du tout, répondit Muffat. Ah! Steiner a acheté une campagne dans les environs!
Georges, en entendant sa mère aborder ce sujet, avait baissé le nez dans sa tasse; mais il le releva et regarda le comte, étonné de sa réponse. Pourquoi mentait-il si carrément? De son côté, le comte, ayant remarqué le mouvement du jeune homme, lui jeta un coup d'oeil de défiance. Madame Hugon continuait à donner des détails: la campagne s'appelait la Mignotte; il fallait remonter la Choue jusqu'à Gumières pour traverser sur un pont, ce qui allongeait le chemin de deux bons kilomètres; autrement, on se mouillait les pieds et on risquait un plongeon.
-- Et comment se nomme l'actrice? demanda la comtesse.
-- Ah! on me l'a dit pourtant, murmura la vieille dame. Georges, tu étais là, ce matin, quand le jardinier nous a parlé...
Georges eut l'air de fouiller sa mémoire. Muffat attendait, en faisant tourner une petite cuiller entre ses doigts. Alors, la comtesse s'adressant à ce dernier:
-- Est-ce que monsieur Steiner n'est pas avec cette chanteuse des Variétés, cette Nana?
-- Nana, c'est bien ça, une horreur! cria madame Hugon qui se fâchait. Et on l'attend à la Mignotte. Moi, je sais tout par le jardinier... N'est-ce pas? Georges, le jardinier disait qu'on l'attendait ce soir.
Le comte eut un léger tressaillement de surprise. Mais Georges répondait avec vivacité:
-- Oh! maman, le jardinier parlait sans savoir... Tout à l'heure, le cocher disait le contraire: on n'attend personne à la Mignotte avant après-demain.
Il tâchait de prendre un air naturel, en étudiant du coin de l'oeil l'effet de ses paroles sur le comte. Celui-ci tournait de nouveau sa petite cuiller, comme rassuré. La comtesse, les yeux perdus sur les lointains bleuâtres du parc, semblait n'être plus à la conversation, suivant avec l'ombre d'un sourire une pensée secrète, éveillée subitement en elle; tandis que, raide sur sa chaise, Estelle avait écouté ce qu'on disait de Nana, sans qu'un trait de son blanc visage de vierge eût bougé.
-- Mon Dieu! murmura après un silence madame Hugon, retrouvant sa bonhomie, j'ai tort de me fâcher. Il faut bien que tout le monde vive... Si nous rencontrons cette dame sur la route, nous en serons quittes pour ne pas la saluer.
Et, comme on quittait la table, elle gronda encore la comtesse Sabine de s'être tant fait désirer, cette année-là. Mais la comtesse se défendait, rejetait leurs retards sur son mari; deux fois, à la veille de partir, les malles fermées, il avait donné contre-ordre, en parlant d'affaires urgentes; puis, il s'était décidé tout d'un coup, au moment où le voyage semblait enterré. Alors, la vieille dame raconta que Georges lui avait de même annoncé son arrivée à deux reprises, sans paraître, et qu'il était tombé l'avant-veille aux Fondettes, lorsqu'elle ne comptait plus sur lui. On venait de descendre au jardin. Les deux hommes, à droite et à gauche de ces dames, les écoutaient, silencieux, faisant le gros dos.
-- N'importe, dit madame Hugon, en mettant des baisers sur les cheveux blonds de son fils, Zizi est bien gentil d'être venu s'enfermer à la campagne avec sa mère... Ce bon Zizi, il ne m'oublie pas!
L'après-midi, elle éprouva une inquiétude. Georges, qui tout de suite, au sortir de table, s'était plaint d'une lourdeur de tête, parut peu à peu envahi par une migraine atroce. Vers quatre heures, il voulut monter se coucher, c'était le seul remède; quand il aurait dormi jusqu'au lendemain, il se porterait parfaitement. Sa mère tint à le mettre au lit elle-même. Mais, comme elle sortait, il sauta donner un tour à la serrure, il prétexta qu'il s'enfermait pour qu'on ne vînt pas le déranger; et il criait bonsoir! à demain, petite mère! d'une voix de caresse, tout en promettant de ne faire qu'un somme. Il ne se recoucha pas, le teint clair, les yeux vifs, se rhabillant sans bruit, puis attendant, immobile sur une chaise. Quand on sonna le dîner, il guetta le comte Muffat qui se dirigeait vers le salon. Dix minutes plus tard, certain de n'être pas vu, il fila lestement par la fenêtre, en s'aidant d'un tuyau de descente; sa chambre, située au premier étage, donnait sur le derrière de la maison. Il s'était jeté dans un massif, il sortit du parc et galopa à travers champs, du côté de la Choue, le ventre vide, le coeur sautant d'émotion. La nuit venait, une petite pluie fine commençait à tomber.
C'était bien le soir que Nana devait arriver à la Mignotte. Depuis que Steiner lui avait, au mois de mai, acheté cette maison de campagne, elle était prise de temps à autre d'une telle envie de s'y installer, qu'elle en pleurait; mais, chaque fois, Bordenave refusait le moindre congé, la renvoyait à septembre, sous prétexte qu'il n'entendait pas la remplacer par une doublure, même pour un soir, en temps d'Exposition. Vers la fin d'août, il parla d'octobre. Nana, furieuse, déclara qu'elle serait à la Mignotte le 15 septembre. Même, pour braver Bordenave, elle invitait en sa présence un tas de gens. Une après-midi, comme Muffat, à qui elle résistait savamment, la suppliait chez elle, secoué de frissons, elle promit enfin d'être gentille, mais là-bas; et, à lui aussi, elle indiqua le 15. Puis, le 12, un besoin la prit de filer tout de suite, seule avec Zoé. Peut-être Bordenave, prévenu, allait-il trouver un moyen de la retenir. Cela l'égayait de le planter là, en lui envoyant un bulletin de son docteur. Quand l'idée d'arriver la première à la Mignotte, d'y vivre deux jours, sans que personne le sût, fut entrée dans sa cervelle, elle bouscula Zoé pour les malles, la poussa dans un fiacre, où, très attendrie, elle lui demanda pardon en l'embrassant. Ce fut seulement au buffet de la gare qu'elle songea à prévenir Steiner par une lettre. Elle le priait d'attendre le surlendemain pour la rejoindre, s'il voulait la retrouver bien fraîche. Et, sautant à un autre projet, elle fit une seconde lettre, où elle suppliait sa tante d'amener immédiatement le petit Louis. Ça ferait tant de bien à bébé! et comme on s'amuserait ensemble sous les arbres! De Paris à Orléans, en wagon, elle ne parla que de ça, les yeux humides, mêlant les fleurs, les oiseaux et son enfant, dans une soudaine crise de maternité.
La Mignotte se trouvait à plus de trois lieues. Nana perdit une heure pour louer une voiture, une immense calèche délabrée qui roulait lentement avec un bruit de ferraille. Elle s'était tout de suite emparée du cocher, un petit vieux taciturne qu'elle accablait de questions. Est-ce qu'il avait souvent passé devant la Mignotte? Alors, c'était derrière ce coteau? Ça devait être plein d'arbres, n'est-ce pas? Et la maison, se voyait-elle de loin? Le petit vieux répondait par des grognements. Dans la calèche, Nana dansait d'impatience; tandis que Zoé, fâchée d'avoir quitté Paris si vite, se tenait raide et maussade. Le cheval s'étant arrêté court, la jeune femme crut qu'on arrivait. Elle passa la tête par la portière, elle demanda:
-- Hein! nous y sommes?
Pour toute réponse, le cocher avait fouetté le cheval, qui monta péniblement une côte. Nana contemplait avec ravissement la plaine immense sous le ciel gris, où de gros nuages s'amoncelaient.
-- Oh! regarde donc, Zoé, en voilà de l'herbe! Est-ce que c'est du blé, tout ça?... Mon Dieu! que c'est joli!
-- On voit bien que madame n'est pas de la campagne, finit par dire la bonne d'un air pincé. Moi, je l'ai trop connue, la campagne, quand j'étais chez mon dentiste, qui avait une maison à Bougival... Avec ça, il fait froid, ce soir. C'est humide, par ici.
On passait sous des arbres. Nana flairait l'odeur des feuilles comme un jeune chien. Brusquement, à un détour de la route, elle aperçut le coin d'une habitation, dans les branches. C'était peut-être là; et elle entama une conversation avec le cocher, qui disait toujours non, d'un branlement de tête. Puis, comme on descendait l'autre pente du coteau, il se contenta d'allonger son fouet, en murmurant:
-- Tenez, là-bas.
Elle se leva, passa le corps entier par la portière.
-- Où donc? où donc? criait-elle, pâle, ne voyant rien encore.
Enfin, elle distingua un bout de mur. Alors, ce furent de petits cris, de petits sauts, tout un emportement de femme débordée par une émotion vive.
-- Zoé, je vois, je vois!... Mets-toi de l'autre côté... Oh! il y a, sur le toit, une terrasse avec des briques. C'est une serre, là-bas! Mais c'est très vaste... Oh! que je suis contente! Regarde donc, Zoé, regarde donc!
La voiture s'était arrêtée devant la grille. Une petite porte s'ouvrit, et le jardinier, un grand sec, parut sa casquette à la main. Nana voulut retrouver sa dignité, car le cocher déjà semblait rire en dedans, avec ses lèvres cousues. Elle se retint pour ne pas courir, écouta le jardinier, très bavard celui-là, qui priait madame d'excuser le désordre, attendu qu'il avait seulement reçu la lettre de madame le matin; mais, malgré ses efforts, elle était enlevée de terre, elle marchait si vite que Zoé ne pouvait la suivre. Au bout de l'allée, elle s'arrêta un instant, pour embrasser la maison d'un coup d'oeil. C'était un grand pavillon de style italien, flanqué d'une autre construction plus petite, qu'un riche Anglais avait fait bâtir, après deux ans de séjour à Naples, et dont il s'était dégoûté tout de suite.
-- Je vais faire visiter à madame, dit le jardinier.
Mais elle l'avait devancé, elle lui criait de ne pas se déranger, qu'elle visiterait elle-même, qu'elle aimait mieux ça. Et, sans ôter son chapeau, elle se lança dans les pièces, appelant Zoé, lui jetant des réflexions d'un bout à l'autre des couloirs, emplissant de ses cris et de ses rires le vide de cette maison inhabitée depuis de longs mois. D'abord, le vestibule: un peu humide, mais ça ne faisait rien, on n'y couchait pas. Très chic, le salon, avec ses fenêtres ouvertes sur une pelouse; seulement, le meuble rouge était affreux, elle changerait ça. Quant à la salle à manger, hein! la belle salle à manger! et quelles noces on donnerait à Paris, si l'on avait une salle à manger de cette taille! Comme elle montait au premier étage, elle se souvint qu'elle n'avait pas vu la cuisine; elle redescendit en s'exclamant, Zoé dut s'émerveiller sur la beauté de l'évier et sur la grandeur de l'âtre, où l'on aurait fait rôtir un mouton. Lorsqu'elle fut remontée, sa chambre surtout l'enthousiasma, une chambre qu'un tapissier d'Orléans avait tendue de cretonne Louis XVI, rose tendre. Ah bien! on devait joliment dormir là-dedans! un vrai nid de pensionnaire! Ensuite quatre ou cinq chambres d'amis, puis des greniers magnifiques; c'était très commode pour les malles. Zoé, rechignant, jetant un coup d'oeil froid dans chaque pièce, s'attardait derrière madame. Elle la regarda disparaître en haut de l'échelle raide des greniers. Merci! elle n'avait pas envie de se casser les jambes. Mais une voix lui arriva, lointaine, comme soufflée dans un tuyau de cheminée.
-- Zoé! Zoé! où es-tu? monte donc!... Oh! tu n'as pas idée... C'est féerique!
Zoé monta en grognant. Elle trouva madame sur le toit, s'appuyant à la rampe de briques, regardant le vallon qui s'élargissait au loin. L'horizon était immense; mais des vapeurs grises le noyaient, un vent terrible chassait de fines gouttes de pluie. Nana devait tenir son chapeau à deux mains pour qu'il ne fût pas enlevé, tandis que ses jupes flottaient avec des claquements de drapeau.
-- Ah! non, par exemple! dit Zoé en retirant tout de suite son nez. Madame va être emportée... Quel chien de temps!
Madame n'entendait pas. La tête penchée, elle regardait la propriété, au-dessous d'elle. Il y avait sept ou huit arpents, enclos de murs. Alors, la vue du potager la prit tout entière. Elle se précipita, bouscula la femme de chambre dans l'escalier, en bégayant:
-- C'est plein de choux!... Oh! des choux gros comme ça!... Et des salades, de l'oseille, des oignons, et de tout! Viens vite.
La pluie tombait plus fort. Elle ouvrit son ombrelle de soie blanche, courut dans les allées.
-- Madame va prendre du mal! criait Zoé, restée tranquillement sous la marquise du perron.
Mais Madame voulait voir. A chaque nouvelle découverte, c'étaient des exclamations.
-- Zoé, des épinards! Viens donc!... Oh! des artichauts! Ils sont drôles. Ça fleurit donc, les artichauts?... Tiens! qu'est-ce que c'est que ça? Je ne connais pas ça... Viens donc, Zoé, tu sais peut-être.
La femme de chambre ne bougeait pas. Il fallait vraiment que madame fût enragée. Maintenant l'eau tombait à torrents, la petite ombrelle de soie blanche était déjà toute noire; et elle ne couvrait pas madame, dont la jupe ruisselait. Cela ne la dérangeait guère. Elle visitait sous l'averse le potager et le fruitier, s'arrêtant à chaque arbre, se penchant sur chaque planche de légumes. Puis, elle courut jeter un coup d'oeil au fond du puits, souleva un châssis pour regarder ce qu'il y avait dessous, s'absorba dans la contemplation d'une énorme citrouille. Son besoin était de suivre toutes les allées, de prendre une possession immédiate de ces choses, dont elle avait rêvé autrefois, quand elle traînait ses savates d'ouvrière sur le pavé de Paris. La pluie redoublait, elle ne la sentait pas, désolée seulement de ce que le jour tombait. Elle ne voyait plus clair, elle touchait avec les doigts, pour se rendre compte. Tout à coup, dans le crépuscule, elle distingua des fraises. Alors, son enfance éclata.
-- Des fraises! des fraises! Il y en a, je les sens!... Zoé, une assiette! Viens cueillir des fraises.
Et Nana, qui s'était accroupie dans la boue, lâcha son ombrelle, recevant l'ondée. Elle cueillait des fraises, les mains trempées, parmi les feuilles. Cependant, Zoé n'apportait pas d'assiette. Comme la jeune femme se relevait, elle fut prise de peur. Il lui avait semblé voir glisser une ombre.
-- Une bête! cria-t-elle.
Mais la stupeur la planta au milieu de l'allée. C'était un homme, et elle l'avait reconnu.
-- Comment! c'est Bébé!... Qu'est-ce que tu fais là, Bébé?
-- Tiens! pardi! répondit Georges, je suis venu.
Elle restait étourdie.
-- Tu savais donc mon arrivée par le jardinier?... Oh! cet enfant! Et il est trempé!
-- Ah! je vais te dire. La pluie m'a pris en chemin. Et puis, je n'ai pas voulu remonter jusqu'à Gumières, et en traversant la Choue, je suis tombé dans un sacré trou d'eau.
Du coup, Nana oublia les fraises. Elle était toute tremblante et apitoyée. Ce pauvre Zizi dans un trou d'eau! Elle l'entraînait vers la maison, elle parlait de faire un grand feu.
-- Tu sais, murmura-t-il en l'arrêtant dans l'ombre, je me cachais, parce que j'avais peur d'être grondé comme à Paris, quand je vais te voir sans être attendu.
Elle se mit à rire, sans répondre, et lui posa un baiser sur le front. Jusqu'à ce jour, elle l'avait traité en gamin, ne prenant pas ses déclarations au sérieux, s'amusant de lui comme d'un petit homme sans conséquence. Ce fut une affaire pour l'installer. Elle voulut absolument qu'on allumât le feu dans sa chambre; on serait mieux là. La vue de Georges n'avait pas surpris Zoé, habituée à toutes les rencontres. Mais le jardinier, qui montait le bois, resta interloqué en apercevant ce monsieur ruisselant d'eau, auquel il était certain de ne pas avoir ouvert la porte. On le renvoya, on n'avait plus besoin de lui. Une lampe éclairait la pièce, le feu jetait une grande flamme claire.
-- Jamais il ne séchera, il va s'enrhumer, dit Nana, en voyant Georges pris d'un frisson.
Et pas un pantalon d'homme! Elle était sur le point de rappeler le jardinier, lorsqu'elle eut une idée. Zoé, qui défaisait les malles dans le cabinet de toilette, apportait à madame du linge pour se changer, une chemise, des jupons, un peignoir.
-- Mais c'est parfait! cria la jeune femme, Zizi peut mettre tout ça. Hein? tu n'es pas dégoûté de moi... Quand tes vêtements seront secs, tu les reprendras et tu t'en iras vite, pour ne pas être grondé par ta maman... Dépêche-toi, je vais me changer aussi dans le cabinet.
Lorsque, dix minutes plus tard, elle reparut en robe de chambre, elle joignit les mains de ravissement.
-- Oh! le mignon, qu'il est gentil en petite femme!