Français
Mais madame Lerat voulut que Nana embrassât tout de suite Louiset, parce que, disait-elle, c'était son bonheur, à cet enfant, que la sagesse de sa mère. Louiset dormait encore, maladif, le sang pauvre. Et, lorsque Nana se pencha sur sa face blanche et scrofuleuse, tous ses embêtements des derniers mois la reprirent à la gorge et l'étranglèrent.
-- Oh! mon pauvre petit, mon pauvre petit! bégaya-t-elle dans une dernière crise de sanglots.
IX
On répétait aux Variétés la _Petite Duchesse_. Le premier acte venait d'être débrouillé, et l'on allait commencer le second. A l'avant-scène, dans de vieux fauteuils, Fauchery et Bordenave discutaient, tandis que le souffleur, le père Cossard, un petit bossu, assis sur une chaise de paille, feuilletait le manuscrit, un crayon aux lèvres.
-- Eh bien! qu'est-ce qu'on attend? cria tout à coup Bordenave, en tapant furieusement les planches du bout de sa grosse canne. Barillot, pourquoi ne commence-t-on pas?
-- C'est monsieur Bosc, il a disparu, répondit Barillot, qui faisait fonction de deuxième régisseur.
Alors, ce fut une tempête. Tout le monde appelait Bosc. Bordenave jurait.
-- Nom de Dieu! c'est toujours la même chose. On a beau sonner, ils sont toujours où il ne faut pas... Et puis, ils grognent, quand on les retient après quatre heures.
Mais Bosc arrivait avec une belle tranquillité.
-- Hein? quoi? que me veut-on? Ah! c'est à moi! Il fallait le dire... Bon! Simonne donne la réplique: «Voilà les invités qui arrivent», et j'entre... Par où dois-je entrer?
-- Par la porte, bien sûr, déclara Fauchery agacé.
-- Oui, mais où est-elle, la porte?
Cette fois, Bordenave tomba sur Barillot, se remettant à jurer et à enfoncer les planches à coups de canne.
-- Nom de Dieu! j'avais dit de poser là une chaise pour figurer la porte. Tous les jours, il faut recommencer la plantation... Barillot? où est Barillot? Encore un! ils filent tous!
Pourtant, Barillot vint lui-même placer la chaise, muet, le dos rond sous l'orage. Et la répétition commença. Simonne, en chapeau, couverte de sa fourrure, prenait des airs de servante qui range des meubles. Elle s'interrompit pour dire:
-- Vous savez, je n'ai pas chaud, je laisse mes mains dans mon manchon.
Puis, la voix changée, elle accueillit Bosc d'un léger cri:
-- «Tiens! c'est monsieur le comte. Vous êtes le premier, monsieur le comte, et madame va être bien contente.»
Bosc avait un pantalon boueux, un grand pardessus jaune, avec un immense cache-nez roulé autour du collet. Les mains dans les poches, un vieux chapeau sur la tête, il dit d'une voix sourde, ne jouant pas, se traînant:
-- «Ne dérangez pas votre maîtresse, Isabelle; je veux la surprendre.» La répétition continua. Bordenave, renfrogné, glissé au fond de son fauteuil, écoutait d'un air de lassitude. Fauchery, nerveux, changeait de position, avait à chaque minute des démangeaisons d'interrompre, qu'il réprimait. Mais, derrière lui, dans la salle noire et vide, il entendit un chuchotement.
-- Est-ce qu'elle est là? demanda-t-il en se penchant vers Bordenave.
Celui-ci répondit affirmativement, d'un signe de tête. Avant d'accepter le rôle de Géraldine qu'il lui offrait, Nana avait voulu voir la pièce, car elle hésitait à jouer encore un rôle de cocotte. C'était un rôle d'honnête femme qu'elle rêvait. Elle se cachait dans l'ombre d'une baignoire avec Labordette, qui s'employait pour elle auprès de Bordenave. Fauchery la chercha d'un coup d'oeil, et se remit à suivre la répétition.
Seule, l'avant-scène était éclairée. Une servante, une flamme de gaz prise à l'embranchement de la rampe, et dont un réflecteur jetait toute la clarté sur les premiers plans, semblait un grand oeil jaune ouvert dans la demi-obscurité, où il flambait avec une tristesse louche. Contre la mince tige de la servante, Cossard levait le manuscrit, pour voir clair, en plein sous le coup de lumière qui accusait le relief de sa bosse. Puis, Bordenave et Fauchery déjà se noyaient. C'était, au milieu de l'énorme vaisseau, et sur quelques mètres seulement, une lueur de falot, cloué au poteau d'une gare, dans laquelle les acteurs prenaient des airs de visions baroques, avec leurs ombres dansant derrière eux. Le reste de la scène s'emplissait d'une fumée, pareil à un chantier de démolitions, à une nef éventrée, encombrée d'échelles, de châssis, de décors, dont les peintures déteintes faisaient comme des entassements de décombres; et, en l'air, les toiles de fond qui pendaient avaient une apparence de guenilles accrochées aux poutres de quelque vaste magasin de chiffons. Tout en haut, un rayon de clair soleil, tombé d'une fenêtre, coupait d'une barre d'or la nuit du cintre.
Cependant, au fond de la scène, des acteurs causaient en attendant leurs répliques. Peu à peu, ils avaient élevé la voix.
-- Ah ça! voulez-vous vous taire! hurla Bordenave, qui sauta rageusement dans son fauteuil. Je n'entends pas un mot... Allez dehors, si vous avez à causer; nous autres, nous travaillons... Barillot, si l'on parle encore, je flanque tout le monde à l'amende!
Ils se turent un instant. Ils formaient un petit groupe, assis sur un banc et des chaises rustiques, dans un coin de jardin, le premier décor du soir qui était là, prêt à être planté. Fontan et Prullière écoutaient Rose Mignon, à laquelle le directeur des Folies-Dramatiques venait de faire des offres superbes. Mais une voix cria:
-- La duchesse!... Saint-Firmin!... Allons, la duchesse et Saint-Firmin!
Au second appel seulement, Prullière se rappela qu'il était Saint-Firmin. Rose, qui jouait la duchesse Hélène, l'attendait déjà pour leur entrée. Lentement, traînant les pieds sur les planches vides et sonores, le vieux Bosc retournait s'asseoir. Alors, Clarisse lui offrit la moitié du banc.
-- Qu'a-t-il donc à gueuler comme ça? dit-elle en parlant de Bordenave. Ça va être gentil tout à l'heure... On ne peut plus monter une pièce, sans qu'il ait ses nerfs, maintenant.
Bosc haussa les épaules. Il était au-dessus de tous les orages. Fontan murmurait:
-- Il flaire un four. Ça m'a l'air idiot, cette pièce.
Puis, s'adressant à Clarisse, revenant à l'histoire de Rose:
-- Hein? tu crois aux offres des Folies, toi?... Trois cents francs par soir, et pendant cent représentations. Pourquoi pas une maison de campagne avec!... Si l'on donnait trois cents francs à sa femme, Mignon lâcherait mon Bordenave, et raide!
Clarisse croyait aux trois cents francs. Ce Fontan cassait toujours du sucre sur la tête des camarades! Mais Simonne les interrompit. Elle grelottait. Tous, boutonnés et des foulards au cou, regardèrent en l'air le rayon de soleil qui luisait, sans descendre dans le froid morne de la scène. Dehors, il gelait, par un ciel clair de novembre.
-- Et il n'y a pas de feu au foyer! dit Simonne. C'est dégoûtant, il devient d'un rat!... Moi, j'ai envie de partir, je ne veux pas attraper du mal.
-- Silence donc! cria de nouveau Bordenave d'une voix de tonnerre.
Alors, pendant quelques minutes, on n'entendit plus que la récitation confuse des acteurs. Ils indiquaient à peine les gestes. Ils gardaient une voix blanche pour ne pas se fatiguer. Cependant, lorsqu'ils marquaient une intention, ils adressaient des coups d'oeil à la salle. C'était, devant eux, un trou béant où flottait une ombre vague, comme une fine poussière enfermée dans un haut grenier sans fenêtre. La salle éteinte, éclairée seulement par le demi-jour de la scène, avait un sommeil, un effacement mélancolique et troublant. Au plafond, une nuit opaque noyait les peintures. Du haut en bas des avant-scènes, à droite et à gauche, tombaient d'immenses lés de toile grise, pour protéger les tentures; et les housses continuaient, des bandes de toile étaient jetées sur le velours des rampes, ceignant les galeries d'un double linceul, salissant les ténèbres de leur ton blafard. On ne distinguait, dans la décoloration générale, que les enfoncements plus sombres des loges, qui dessinaient la carcasse des étages, avec les taches des fauteuils, dont le velours rouge tournait au noir. Le lustre, complètement descendu, emplissait l'orchestre de ses pendeloques, faisait songer à un déménagement, à un départ du public pour un voyage dont il ne reviendrait pas.
Et justement Rose, dans son rôle de petite duchesse égarée chez une fille, s'avançait vers la rampe, à ce moment. Elle leva les mains, fit une moue adorable à cette salle vide et obscure, d'une tristesse de maison en deuil.
-- «Mon Dieu! quel drôle de monde!» dit-elle, soulignant la phrase, certaine d'un effet.
Au fond de la baignoire où elle se cachait, Nana, enveloppée dans un grand châle, écoutait la pièce, en mangeant Rose des yeux. Elle se tourna vers Labordette et lui demanda tout bas:
-- Tu es sûr qu'il va venir?
-- Tout à fait sûr. Sans doute il arrivera avec Mignon, pour avoir un prétexte... Dès qu'il paraîtra, tu monteras dans la loge de Mathilde, où je te le conduirai.
Ils parlaient du comte Muffat. C'était une entrevue ménagée par Labordette sur un terrain neutre. Il avait eu une conversation sérieuse avec Bordenave, que deux échecs successifs venaient de mettre très mal dans ses affaires. Aussi, Bordenave s'était-il hâté de prêter son théâtre et d'offrir un rôle à Nana, désirant se rendre le comte favorable, rêvant un emprunt.
-- Et ce rôle de Géraldine, qu'en dis-tu? reprit Labordette.
Mais Nana, immobile, ne répondit pas. Après un premier acte, où l'auteur posait comme quoi le duc de Beaurivage trompait sa femme avec la blonde Géraldine, une étoile d'opérettes, on voyait, au second acte, la duchesse Hélène venir chez l'actrice, un soir de bal masqué, pour apprendre par quel magique pouvoir ces dames conquéraient et retenaient leurs maris. C'était un cousin, le bel Oscar de Saint-Firmin, qui l'introduisait, espérant la débaucher. Et, comme première leçon, à sa grande surprise, elle entendait Géraldine faire une querelle de charretier au duc, très souple, l'air enchanté; ce qui lui arrachait ce cri: «Ah bien! si c'est ainsi qu'il faut parler aux hommes!» Géraldine n'avait guère que cette scène dans l'acte. Quant à la duchesse, elle ne tardait pas à être punie de sa curiosité: un vieux beau, le baron de Tardiveau, la prenait pour une cocotte et se montrait très vif; tandis que, de l'autre côté, sur une chaise longue, Beaurivage faisait la paix avec Géraldine en l'embrassant. Comme le rôle de cette dernière n'était pas distribué, le père Cossard s'était levé pour le lire, et il y mettait des intentions malgré lui, il figurait, dans les bras de Bosc. On en était à cette scène, la répétition traînait sur un ton maussade, lorsque Fauchery tout d'un coup sauta de son fauteuil. Il s'était contenu jusque-là, mais ses nerfs l'emportaient.
-- Ce n'est pas ça! cria-t-il.
Les acteurs s'arrêtèrent, les mains ballantes. Fontan demanda, le nez pincé, avec son air de se ficher du monde:
-- Quoi? qu'est-ce qui n'est pas ça?
-- Personne n'y est! mais pas du tout, pas du tout! reprit Fauchery, qui, lui-même, gesticulant, arpentant les planches, se mit à mimer la scène. Voyons, vous, Fontan, comprenez bien l'emballement de Tardiveau; il faut vous pencher, avec ce geste, pour saisir la duchesse... Et toi, Rose, c'est alors que tu fais ta passade, vivement, comme ça; mais pas trop tôt, seulement quand tu entends le baiser...
Il s'interrompit, il cria à Cossard, dans le feu de ses explications:
-- Géraldine, donnez le baiser... Fort! pour qu'on entende bien! Le père Cossard, se tournant vers Bosc, fit claquer vigoureusement les lèvres.
-- Bon! voilà le baiser, dit Fauchery triomphant. Encore une fois, le baiser... Vois-tu, Rose, j'ai eu le temps de passer, et je jette alors un léger cri: «Ah! elle l'a embrassé.» Mais, pour cela, il faut que Tardiveau remonte... Entendez-vous, Fontan, vous remontez... Allons, essayez ça, et de l'ensemble.
Les acteurs reprirent la scène; mais Fontan y mettait une telle mauvaise volonté, que ça ne marcha pas du tout. A deux reprises, Fauchery dut revenir sur ses indications, mimant chaque fois avec plus de chaleur. Tous l'écoutaient d'un air morne, se regardaient un instant comme s'il leur eût demandé de marcher la tête en bas, puis gauchement essayaient, pour s'arrêter aussitôt, avec des rigidités de pantins dont on vient de casser les fils.
-- Non, c'est trop fort pour moi, je ne comprends pas, finit par dire Fontan, de sa voix insolente.
Bordenave n'avait pas desserré les lèvres. Glissé complètement au fond de son fauteuil, il ne montrait plus, dans la lueur louche de la servante, que le haut de son chapeau, rabattu sur ses yeux, tandis que sa canne, abandonnée, lui barrait le ventre; et l'on aurait pu croire qu'il dormait. Brusquement, il se redressa.
-- Mon petit, c'est idiot, déclara-t-il à Fauchery, d'un air tranquille.
-- Comment! idiot! s'écria l'auteur devenu très pâle. Idiot vous-même, mon cher!
Du coup, Bordenave commença à se fâcher. Il répéta le mot idiot, chercha quelque chose de plus fort, trouva imbécile et crétin. On sifflerait, l'acte ne finirait pas. Et comme Fauchery, exaspéré, sans d'ailleurs se blesser autrement de ces gros mots qui revenaient entre eux à chaque pièce nouvelle, le traitait carrément de brute, Bordenave perdit toute mesure. Il faisait le moulinet avec sa canne, il soufflait comme un boeuf, criant:
-- Nom de Dieu! foutez-moi la paix... Voilà un quart d'heure perdu à des stupidités... Oui, des stupidités... Ça n'a pas le sens commun... Et c'est si simple pourtant! Toi, Fontan, tu ne bouges pas. Toi, Rose, tu as ce petit mouvement, vois-tu, pas davantage, et tu descends... Allons, marchez, cette fois. Donnez le baiser, Cossard.
Alors, ce fut une confusion. La scène n'allait pas mieux. A son tour, Bordenave mimait, avec des grâces d'éléphant; pendant que Fauchery ricanait, en haussant les épaules de pitié. Puis, Fontan voulut s'en mêler, Bosc lui-même se permit des conseils. Éreintée, Rose avait fini par s'asseoir sur la chaise qui marquait la porte. On ne savait plus où l'on en était. Pour comble, Simonne, ayant cru entendre sa réplique, fit trop tôt son entrée, au milieu du désordre; ce qui enragea Bordenave à un tel point, que, la canne lancée dans un moulinet terrible, il lui en allongea un grand coup sur le derrière. Souvent, il battait les femmes aux répétitions, quand il avait couché avec elles. Elle se sauva, poursuivie par ce cri furieux:
-- Mets ça dans ta poche, et, nom de Dieu! je ferme la baraque, si l'on m'embête encore!
Fauchery venait d'enfoncer son chapeau sur sa tête, en faisant mine de quitter le théâtre; mais il demeura au fond de la scène, et redescendit, lorsqu'il vit Bordenave se rasseoir, en nage. Lui-même reprit sa place dans l'autre fauteuil. Ils restèrent un moment côte à côte, sans bouger, tandis qu'un lourd silence tombait dans l'ombre de la salle. Les acteurs attendirent près de deux minutes. Tous avaient un accablement, comme s'ils sortaient d'une besogne écrasante.
-- Eh bien! continuons, dit enfin Bordenave de sa voix ordinaire, parfaitement calme.
-- Oui, continuons, répéta Fauchery, nous réglerons la scène demain.
Et ils s'allongèrent, la répétition reprenait son train d'ennui et de belle indifférence. Durant l'attrapage entre le directeur et l'auteur, Fontan et les autres s'étaient fait du bon sang, au fond, sur le banc et les chaises rustiques. Ils avaient de petits rires, des grognements, des mots féroces. Mais, quand Simonne revint, avec son coup de canne sur le derrière, la voix coupée de larmes, ils tournèrent au drame, ils dirent qu'à sa place ils auraient étranglé ce cochon-là. Elle s'essuyait les yeux, en approuvant de la tête; c'était fini, elle le lâchait, d'autant plus que Steiner, la veille, lui avait offert de la lancer. Clarisse resta surprise, le banquier n'avait plus un sou; mais Prullière se mit à rire et rappela le tour de ce sacré juif, lorsqu'il s'était affiché avec Rose, pour poser à la Bourse son affaire des Salines des Landes. Justement il promenait un nouveau projet, un tunnel sous le Bosphore. Simonne écoutait, très intéressée. Quant à Clarisse, elle ne dérageait pas depuis une semaine. Est-ce que cet animal de la Faloise, qu'elle avait balancé en le collant dans les bras vénérables de Gaga, n'allait pas hériter d'un oncle très riche! C'était fait pour elle, toujours elle avait essuyé les plâtres. Puis, cette saleté de Bordenave lui donnait encore une panne, un rôle de cinquante lignes, comme si elle n'aurait pas pu jouer Géraldine! Elle rêvait de ce rôle, elle espérait bien que Nana refuserait.
-- Eh bien! et moi? dit Prullière très pincé, je n'ai pas deux cents lignes. Je voulais rendre le rôle... C'est indigne de me faire jouer ce Saint-Firmin, une vraie veste. Et quel style, mes enfants! Vous savez que ça va tomber à plat.
Mais Simonne, qui causait avec le père Barillot, revint dire, essoufflée:
-- A propos de Nana, elle est dans la salle.
-- Où donc? demanda vivement Clarisse, en se levant pour voir. Le bruit courut tout de suite. Chacun se penchait. La répétition fut un instant comme interrompue. Mais Bordenave sortit de son immobilité, criant:
-- Quoi? qu'arrive-t-il? Finissez donc l'acte... Et silence là-bas, c'est insupportable!
Dans la baignoire, Nana suivait toujours la pièce. Deux fois, Labordette avait voulu causer; mais elle s'était impatientée, en le poussant du coude pour le faire taire. On achevait le second acte, lorsque deux ombres parurent, au fond du théâtre. Comme elles descendaient sur la pointe des pieds, évitant le bruit, Nana reconnut Mignon et le comte Muffat, qui vinrent saluer silencieusement Bordenave.
-- Ah! les voilà, murmura-t-elle, avec un soupir de soulagement.
Rose Mignon donna la dernière réplique. Alors, Bordenave dit qu'il fallait recommencer ce deuxième acte, avant de passer au troisième; et, lâchant la répétition, il accueillit le comte d'un air de politesse exagérée, pendant que Fauchery affectait d'être tout à ses acteurs, groupés autour de lui. Mignon sifflotait, les mains derrière le dos, couvrant des yeux sa femme, qui paraissait nerveuse.
-- Eh bien! montons-nous? demanda Labordette à Nana. Je t'installe dans la loge, et je redescends le prendre.
Nana quitta tout de suite la baignoire. Elle dut suivre à tâtons le couloir des fauteuils d'orchestre. Mais Bordenave la devina, comme elle filait dans l'ombre, et il la rattrapa au bout du corridor qui passait derrière la scène, un étroit boyau où le gaz brûlait nuit et jour. Là, pour brusquer l'affaire, il s'emballa sur le rôle de la cocotte.
-- Hein? quel rôle! quel chien! C'est fait pour toi... Viens répéter demain.
Nana restait froide. Elle voulait connaître le troisième acte.
-- Oh! superbe, le troisième!... La duchesse fait la cocotte chez elle, ce qui dégoûte Beaurivage et le corrige. Avec ça, un quiproquo très drôle, Tardiveau arrivant et se croyant chez une danseuse...
-- Et Géraldine là-dedans? interrompit Nana.
-- Géraldine? répéta Bordenave un peu gêné. Elle a une scène, pas longue, mais très réussie... C'est fait pour toi, je te dis! Signes-tu?
Elle le regardait fixement. Enfin, elle répondit:
-- Tout à l'heure, nous verrons ça.
Et elle rejoignit Labordette qui l'attendait dans l'escalier. Tout le théâtre l'avait reconnue. On chuchotait, Prullière scandalisé de cette rentrée, Clarisse très inquiète pour le rôle. Quant à Fontan, il jouait l'indifférence, l'air froid, car ce n'était pas à lui de taper sur une femme qu'il avait aimée; au fond, dans son ancienne toquade tournée à la haine, il lui gardait une rancune féroce de ses dévouements, de sa beauté, de cette vie à deux dont il n'avait plus voulu, par une perversion de ses goûts de monstre.
Cependant, lorsque Labordette reparut et qu'il s'approcha du comte, Rose Mignon, mise en éveil par la présence de Nana, comprit tout d'un coup. Muffat l'assommait, mais la pensée d'être lâchée ainsi la jeta hors d'elle. Elle sortit du silence qu'elle gardait d'ordinaire sur ces choses avec son mari, elle lui dit crûment:
-- Tu vois ce qui se passe?... Ma parole, si elle recommence le tour de Steiner, je lui arrache les yeux!
Mignon, tranquille et superbe, haussa les épaules en homme qui voit tout.
-- Tais-toi donc! murmura-t-il. Hein? fais-moi le plaisir de te taire!
Lui, savait à quoi s'en tenir. Il avait vidé son Muffat, il le sentait, sur un signe de Nana, prêt à s'allonger pour lui servir de tapis. On ne lutte pas contre des passions pareilles. Aussi, connaissant les hommes, ne songeait-il plus qu'à tirer le meilleur parti possible de la situation. Il fallait voir. Et il attendait.
-- Rose, en scène! cria Bordenave, on recommence le deux.
-- Allons, va! reprit Mignon. Laisse-moi faire.
Puis, goguenard quand même, il trouva drôle de complimenter Fauchery sur sa pièce. Très forte, cette pièce-là; seulement, pourquoi sa grande dame était-elle si honnête? Ce n'était pas nature. Et il ricanait, en demandant qui avait posé pour le duc de Beaurivage, le ramolli de Géraldine. Fauchery, loin de se fâcher, eut un sourire. Mais Bordenave, jetant un regard du côté de Muffat, parut contrarié, ce qui frappa Mignon, redevenu grave.
-- Commençons-nous, nom de Dieu! gueulait le directeur. Allons donc, Barillot!... Hein? Bosc n'est pas là? Est-ce qu'il se fout de moi, à la fin!
Pourtant, Bosc arrivait paisiblement. La répétition recommença, au moment où Labordette emmenait le comte. Celui-ci était tremblant, à l'idée de revoir Nana. Après leur rupture, il avait éprouvé un grand vide, il s'était laissé conduire chez Rose, désoeuvré, croyant souffrir du dérangement de ses habitudes. D'ailleurs, dans l'étourdissement où il vivait, il voulut tout ignorer, se défendant de chercher Nana, fuyant une explication avec la comtesse. Il lui semblait devoir cet oubli à sa dignité. Mais un sourd travail s'opérait, et Nana le reconquérait lentement, par les souvenirs, par les lâchetés de sa chair, par des sentiments nouveaux, exclusifs, attendris, presque paternels. La scène abominable s'effaçait; il ne voyait plus Fontan, il n'entendait plus Nana le jeter dehors, en le souffletant de l'adultère de sa femme. Tout cela, c'étaient des mots qui s'envolaient; tandis qu'il lui restait au coeur une étreinte poignante, dont la douceur le serrait toujours plus fort, jusqu'à l'étouffer. Des naïvetés lui venaient, il s'accusait, s'imaginant qu'elle ne l'aurait pas trahi, s'il l'avait aimée réellement. Son angoisse devint intolérable, il fut très malheureux. C'était comme la cuisson d'une blessure ancienne, non plus ce désir aveugle et immédiat, s'accommodant de tout, mais une passion jalouse de cette femme, un besoin d'elle seule, de ses cheveux, de sa bouche, de son corps qui le hantait. Lorsqu'il se rappelait le son de sa voix, un frisson courait ses membres. Il la désirait avec des exigences d'avare et d'infinies délicatesses. Et cet amour l'avait envahi si douloureusement, que, dès les premiers mots de Labordette maquignonnant un rendez-vous, il s'était jeté dans ses bras, d'un mouvement irrésistible, honteux ensuite d'un abandon si ridicule chez un homme de son rang. Mais Labordette savait tout voir. Il donna encore une preuve de son tact, en quittant le comte devant l'escalier, avec ces simples paroles, coulées légèrement:
-- Au deuxième, le corridor à droite, la porte n'est que poussée.