Français
Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi n’était pas fort uni. Le chevalier Riscara détestait le fiscal Rassi qu’il accusait de lui avoir fait perdre un procès important dans lequel, à la vérité, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince reçut un avis anonyme qui l’avertissait qu’une expédition de la sentence de Fabrice avait été adressée officiellement au gouverneur de la citadelle. La marquise Raversi, cet habile chef de parti, fut excessivement contrariée de cette fausse démarche, et en fit aussitôt donner avis à son ami, le fiscal général; elle trouvait fort simple qu’il voulût tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca était au pouvoir. Rassi se présenta intrépidement au palais, pensant bien qu’il en serait quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait se passer d’un jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler comme libéraux un juge et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussent pu prendre sa place.
Le prince hors de lui le chargea d’injures et avançait sur lui pour le battre.
--Eh bien, c’est une distraction de commis, répondit Rassi du plus grand sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait dû être faite le lendemain de l’écrou du sieur del Dongo à la citadelle. Le commis plein de zèle a cru avoir fait un oubli, et m’aura fait signer la lettre d’envoi comme une chose de forme.
--Et tu prétends me faire croire des mensonges aussi mal bâtis? s’écria le prince furieux; dis plutôt que tu t’es vendu à ce fripon de Mosca, et c’est pour cela qu’il t’a donné la croix. Mais parbleu, tu n’en seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te révoquerai honteusement.
--Je vous défie de me faire mettre en jugement! répondit Rassi avec assurance, il savait que c’était un sûr moyen de calmer le prince: la loi est pour moi, et vous n’avez pas un second Rassi pour savoir l’éluder. Vous ne me révoquerez pas, parce qu’il est des moments où votre caractère est sévère, vous avez soif de sang alors, mais en même temps vous tenez à conserver l’estime des Italiens raisonnables; cette estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me rappellerez au premier acte de sévérité dont votre caractère vous fera un besoin, et, comme à l’ordinaire, je vous procurerai une sentence bien régulière rendue par des juges timides et assez honnêtes gens, et qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi utile que moi!
Cela dit, Rassi s’enfuit; il en avait été quitte pour un coup de règle bien appliqué et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d’un coup de poignard dans le premier mouvement de colère, mais il ne doutait pas non plus qu’avant quinze jours un courrier ne le rappelât dans la capitale. Il employa le temps qu’il passa à la campagne à organiser un moyen de correspondance sûr avec le comte Mosca; il était amoureux fou du titre de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de cette chose jadis sublime, la noblesse, pour la lui conférer jamais; tandis que le comte, très fier de sa naissance, n’estimait que la noblesse prouvée par des titres avant l’an 1400.
Le fiscal général ne s’était point trompé dans ses prévisions: il y avait à peine huit jours qu’il était à sa terre, lorsqu’un ami du prince, qui y vint par hasard, lui conseilla de retourner à Parme sans délai; le prince le reçut en riant, prit ensuite un air fort sérieux, et lui fit jurer sur l’Evangile qu’il garderait le secret sur ce qu’il allait lui confier; Rassi jura d’un grand sérieux, et le prince, l’œil enflammé de haine, s’écria qu’il ne serait pas le maître chez lui tant que Fabrice del Dongo serait en vie.
--Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa présence; ses regards me bravent et m’empêchent de vivre.
Après avoir laissé le prince s’expliquer bien au long, lui, Rassi, jouant l’extrême embarras, s’écria enfin:
--Votre Altesse sera obéie, sans doute, mais la chose est d’une horrible difficulté: il n’y a pas d’apparence de condamner un del Dongo à mort pour le meurtre d’un Giletti; c’est déjà un tour de force étonnant que d’avoir tiré de cela douze années de citadelle. De plus, je soupçonne la duchesse d’avoir découvert trois des paysans qui travaillaient à la fouille de Sanguigna et qui se trouvaient hors du fossé au moment où ce brigand de Giletti attaqua del Dongo.
--Et où sont ces témoins? dit le prince irrité.
--Cachés en Piémont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la vie de Votre Altesse...
--Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer à la chose.
--Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voilà tout mon arsenal officiel.
--Reste le poison...
--Mais qui le donnera? Sera-ce cet imbécile de Conti?
--Mais, à ce qu’on dit, ce ne serait pas son coup d’essai...
--Il faudrait le mettre en colère, reprit Rassi; et d’ailleurs, lorsqu’il expédia le capitaine, il n’avait pas trente ans, et il était amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute, tout doit céder à la raison d’Etat; mais, ainsi pris au dépourvu et à la première vue, je ne vois, pour exécuter les ordres du souverain, qu’un nommé Barbone, commis-greffier de la prison, et que le sieur del Dongo renversa d’un soufflet le jour qu’il y entra.
Une fois le prince mis à son aise, la conversation fut infinie; il la termina en accordant à son fiscal général un délai d’un mois; le Rassi en voulait deux. Le lendemain, il reçut une gratification secrète de mille sequins. Pendant trois jours il réfléchit; le quatrième il revint à son raisonnement, qui lui semblait évident: «Le seul comte Mosca aura le cœur de me tenir parole parce que, en me faisant baron, il ne me donne pas ce qu’il estime; secundo, en l’avertissant, je me sauve probablement un crime pour lequel je suis à peu près payé d’avance; tertio, je venge les premiers coups humiliants qu’ait reçus le chevalier Rassi.» La nuit suivante, il communiqua au comte Mosca toute sa conversation avec le prince.
Le comte faisait en secret la cour à la duchesse; il est bien vrai qu’il ne la voyait toujours chez elle qu’une ou deux fois par mois, mais presque toutes les semaines et quand il savait faire naître les occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagnée de Chékina, venait, dans la soirée avancée, passer quelques instants dans le jardin du comte. Elle savait tromper même son cocher, qui lui était dévoué et qui la croyait en visite dans une maison voisine.
On peut penser si le comte, ayant reçu la terrible confidence du fiscal, fit aussitôt à la duchesse le signal convenu. Quoique l’on fût au milieu de la nuit, elle le fit prier par la Chékina de passer à l’instant chez elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d’intimité, hésitait cependant à tout dire à la duchesse; il craignait de la voir devenir folle de douleur.
Après avoir cherché des demi-mots pour mitiger l’annonce fatale, il finit cependant par lui tout dire; il n’était pas en son pouvoir de garder un secret qu’elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur extrême avait eu une grande influence sur cette âme ardente, elle l’avait fortifiée, et la duchesse ne s’emporta point en sanglots ou en plaintes.
Le lendemain soir elle fit faire à Fabrice le signal du grand péril.
--Le feu a pris au château.
Il répondit fort bien.
--Mes livres sont-ils brûlés?
La même nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans une balle de plomb. Ce fut huit jours après qu’eut lieu le mariage de la sœur du marquis Crescenzi, où la duchesse commit une énorme imprudence dont nous rendrons compte en son lieu.
CHAPITRE XXI
A l’époque de ses malheurs il y avait déjà près d’une année que la duchesse avait fait une rencontre singulière: un jour qu’elle avait la luna, comme on dit dans le pays, elle était allée à l’improviste, sur le soir, à son château de Sacca, situé au-delà de Colorno, sur la colline qui domine le Pô. Elle se plaisait à embellir cette terre; elle aimait la vaste forêt qui couronne la colline et touche au château; elle s’occupait à y faire tracer des sentiers dans des directions pittoresques.
--Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait un jour le prince; il est impossible qu’une forêt où l’on sait que vous vous promenez, reste déserte.
Le prince jetait un regard sur le comte dont il prétendait émoustiller la jalousie.
--Je n’ai pas de craintes, Altesse Sérénissime, répondit la duchesse d’un air ingénu, quand je me promène dans mes bois; je me rassure par cette pensée: je n’ai fait de mal à personne, qui pourrait me haïr?
Ce propos fut trouvé hardi, il rappelait les injures proférées par les libéraux du pays, gens fort insolents.
Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint à l’esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal vêtu qui la suivait de loin à travers le bois. A un détour imprévu que fit la duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement près d’elle qu’elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son garde-chasse qu’elle avait laissé à mille pas de là, dans le parterre de fleurs tout près du château. L’inconnu eut le temps de s’approcher d’elle et se jeta à ses pieds. Il était jeune, fort bel homme, mais horriblement mal mis; ses habits avaient des déchirures d’un pied de long, mais ses yeux respiraient le feu d’une âme ardente.
--Je suis condamné à mort, je suis le médecin Ferrante Palla, je meurs de faim ainsi que mes cinq enfants.
La duchesse avait remarqué qu’il était horriblement maigre; mais ses yeux étaient tellement beaux et remplis d’une exaltation si tendre, qu’ils lui ôtèrent l’idée du crime. «Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien dû donner de tels yeux au saint Jean dans le désert qu’il vient de placer à la cathédrale.» L’idée de saint Jean lui était suggérée par l’incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins qu’elle avait dans sa bourse, s’excusant de lui offrir si peu sur ce qu’elle venait de payer un compte à son jardinier. Ferrante la remercia avec effusion.
--Hélas, lui dit-il, autrefois j’habitais les villes, je voyais des femmes élégantes; depuis qu’en remplissant mes devoirs de citoyen je me suis fait condamner à mort, je vis dans les bois, et je vous suivais, non pour vous demander l’aumône ou vous voler, mais comme un sauvage fasciné par une angélique beauté. Il y a si longtemps que je n’ai vu deux belles mains blanches!
--Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il était resté à genoux.
--Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me prouve que je ne suis pas occupé actuellement à voler, et elle me tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l’on m’empêche d’exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis qu’un simple mortel qui adore la sublime beauté.
La duchesse comprit qu’il était un peu fou, mais elle n’eut point peur; elle voyait dans les yeux de cet homme qu’il avait une âme ardente et bonne, et d’ailleurs elle ne haïssait pas les physionomies extraordinaires.
--Je suis donc médecin, et je faisais la cour à la femme de l’apothicaire Sarasine de Parme: il nous a surpris et l’a chassée, ainsi que trois enfants qu’il soupçonnait avec raison être de moi et non de lui. J’en ai eu deux depuis. La mère et les cinq enfants vivent dans la dernière misère, au fond d’une sorte de cabane construite de mes mains à une lieue d’ici, dans le bois. Car je dois me préserver des gendarmes, et la pauvre femme ne veut pas se séparer de moi. Je fus condamné à mort, et fort justement: je conspirais. J’exècre le prince, qui est un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d’argent. Mes malheurs sont bien plus grands, et j’aurais dû mille fois me tuer; je n’aime plus la malheureuse femme qui m’a donné ces cinq enfants et s’est perdue pour moi; j’en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mère mourront littéralement de faim.
Cet homme avait l’accent de la sincérité.
--Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.
--La mère des enfants file; la fille aînée est nourrie dans une ferme de libéraux, où elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de Plaisance à Gênes.
--Comment accordez-vous le vol avec vos principes libéraux?
--Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j’ai quelque chose, je leur rendrai les sommes volées. J’estime qu’un tribun du peuple tel que moi exécute un travail qui, à raison de son danger, vaut bien cent francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents francs par an.
«Je me trompe, je vole quelque petite somme au-delà, car je fais face par ce moyen aux frais d’impression de mes ouvrages.
--Quels ouvrages?
--La... aura-t-elle jamais une chambre et un budget?
--Quoi! dit la duchesse étonnée, c’est vous, monsieur, qui êtes l’un des plus grands poètes du siècle, le fameux Ferrante Palla!
--Fameux peut-être, mais fort malheureux, c’est sûr.
--Et un homme de votre talent, monsieur, est obligé de voler pour vivre!
--C’est peut-être pour cela que j’ai quelque talent. Jusqu’ici tous nos auteurs qui se sont fait connaître étaient des gens payés par le gouvernement ou par le culte qu’ils voulaient saper. Moi, primo, j’expose ma vie; secundo, songez, Madame, aux réflexions qui m’agitent lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai, me dis-je? La place de tribun rend-elle des services valant réellement cent francs par mois? J’ai deux chemises, l’habit que vous voyez, quelques mauvaises armes, et je suis sûr de finir par la corde: j’ose croire que je suis désintéressé. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse plus trouver que malheur auprès de la mère de mes enfants. La pauvreté me pèse comme laide: j’aime les beaux habits, les mains blanches...
Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit.
--Adieu, monsieur, lui dit-elle: puis-je vous être bonne à quelque chose à Parme?
--Pensez quelquefois à cette question: son emploi est de réveiller les cœurs et de les empêcher de s’endormir dans ce faux bonheur tout matériel que donnent les monarchies. Le service qu’il rend à ses concitoyens vaut-il cent francs par mois?... Mon malheur est d’aimer, dit-il d’un air fort doux, et depuis près de deux ans mon âme n’est occupée que de vous, mais jusqu’ici je vous avais vue sans vous faire peur.
Et il prit la fuite avec une rapidité prodigieuse qui étonna la duchesse et la rassura. «Les gendarmes auraient de la peine à l’atteindre, pensa-t-elle; en effet, il est fou.»
--Il est fou, lui dirent ses gens; nous savons tous depuis longtemps que le pauvre homme est amoureux de Madame; quand Madame est ici nous le voyons errer dans les parties les plus élevées du bois, et dès que Madame est partie, il ne manque pas de venir s’asseoir aux mêmes endroits où elle s’est arrêtée; il ramasse curieusement les fleurs qui ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attachées à son mauvais chapeau.
--Et vous ne m’avez jamais parlé de ces folies, dit la duchesse presque du ton du reproche.
--Nous craignions que Madame ne le dît au ministre Mosca. Le pauvre Ferrante est si bon enfant! ça n’a jamais fait de mal à personne, et parce qu’il aime notre Napoléon, on l’a condamné à mort.
Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre ans c’était le premier secret qu’elle lui faisait, dix fois elle fut obligée de s’arrêter court au milieu d’une phrase. Elle revint à Sacca avec de l’or. Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours plus tard: Ferrante, après l’avoir suivie quelque temps en gambadant dans le bois à cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidité de l’épervier, et se précipita à ses genoux comme la première fois.
--Où étiez-vous il y a quinze jours?
--Dans la montagne au-delà de Novi, pour voler des muletiers qui revenaient de Milan où ils avaient vendu de l’huile.
--Acceptez cette bourse.
Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu’il baisa et qu’il mit dans son sein, puis la rendit.
--Vous me rendez cette bourse et vous volez!
--Sans doute; mon institution est telle, jamais je ne dois avoir plus de cent francs; or, maintenant, la mère de mes enfants a quatre-vingts francs et moi j’en ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si l’on me pendait en ce moment j’aurais des remords. J’ai pris ce sequin parce qu’il vient de vous et que je vous aime.
L’intonation de ce mot fort simple fut parfaite. «Il aime réellement», se dit la duchesse.
Ce jour-là, il avait l’air tout à fait égaré. Il dit qu’il y avait à Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu’avec cette somme il réparerait sa cabane où maintenant ses pauvres petits enfants s’enrhumaient.
--Mais je vous ferai l’avance de ces six cents francs, dit la duchesse tout émue.
--Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas me calomnier, et dire que je me vends?
La duchesse attendrie lui offrit une cachette à Parme s’il voulait lui jurer que pour le moment il n’exercerait point sa magistrature dans cette ville, que surtout il n’exécuterait aucun des arrêts de mort que, disait-il, il avait in petto.
--Et si l’on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues années, et à qui la faute? Que me dira mon père en me recevant là-haut?
La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants à qui l’humidité pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l’offre de la cachette à Parme.
Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journée qu’il eût passée à Parme depuis son mariage, avait montré à la duchesse une cachette fort singulière qui existe à l’angle méridional du palais de ce nom. Le mur de façade, qui date du Moyen Age, a huit pieds d’épaisseur; on l’a creusé en dedans, et là se trouve une cachette de vingt pieds de haut, mais de deux seulement de largeur. C’est tout à côté que l’on admire ce réservoir d’eau cité dans tous les voyages, fameux ouvrage du douzième siècle, pratiqué lors du siège de Parme par l’empereur Sigismond, et qui plus tard fut compris dans l’enceinte du palais Sanseverina.
On entre dans la cachette en faisant mouvoir une énorme pierre sur un axe de fer placé vers le centre du bloc. La duchesse était si profondément touchée de la folie du Ferrante et du sort de ses enfants, pour lesquels il refusait obstinément tout cadeau ayant une valeur, qu’elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez longtemps. Elle le revit un mois après, toujours dans les bois de Sacca, et comme ce jour-là il était un peu plus calme, il lui récita un de ses sonnets qui lui sembla égal ou supérieur à tout ce qu’on a fait de plus beau en Italie depuis deux siècles. Ferrante obtint plusieurs entrevues; mais son amour s’exalta, devint importun, et la duchesse s’aperçut que cette passion suivait les lois de tous les amours que l’on met dans la possibilité de concevoir une lueur d’espérance. Elle le renvoya dans ses bois, lui défendit de lui adresser la parole: il obéit à l’instant et avec une douceur parfaite. Les choses en étaient à ce point quand Fabrice fut arrêté. Trois jours après, à la tombée de la nuit, un capucin se présenta à la porte du palais Sanseverina; il avait, disait-il, un secret important à communiquer à la maîtresse du logis. Elle était si malheureuse qu’elle fit entrer: c’était Ferrante.
--Il se passe ici une nouvelle iniquité dont le tribun du peuple doit prendre connaissance, lui dit cet homme fou d’amour. D’autre part, agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner à Madame la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte.
Ce dévouement si sincère de la part d’un voleur et d’un fou toucha vivement la duchesse. Elle parla longtemps à cet homme qui passait pour le plus grand poète du nord de l’Italie, et pleura beaucoup. «Voilà un homme qui comprend mon cœur», se disait-elle. Le lendemain il reparut toujours à l’Ave Maria, déguisé en domestique et portant livrée.
--Je n’ai point quitté Parme; j’ai entendu dire une horreur que ma bouche ne répétera point; mais me voici. Songez, Madame, à ce que vous refusez! L’être que vous voyez n’est pas une poupée de cour, c’est un homme!
Il était à genoux en prononçant ces paroles d’un air à leur donner de la valeur.
--Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: «Elle a pleuré en ma présence; donc elle est un peu moins malheureuse!»
--Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, on vous arrêtera dans cette ville!
--Le tribun vous dira: Madame, qu’est-ce que la vie quand le devoir parle? L’homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de passion pour la vertu depuis qu’il est brûlé par l’amour, ajoutera: Madame la duchesse, Fabrice, un homme de cœur, va périr peut-être; ne repoussez pas un autre homme de cœur qui s’offre à vous! Voici un corps de fer et une âme qui ne craint au monde que de vous déplaire.
--Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte à jamais.
La duchesse eut bien l’idée, ce soir-là, d’annoncer à Ferrante qu’elle ferait une petite pension à ses enfants, mais elle eut peur qu’il ne partît de là pour se tuer.
A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se dit: «Moi aussi je puis mourir, et plût à Dieu qu’il en fût ainsi, et bientôt! si je trouvais un homme digne de ce nom à qui recommander mon pauvre Fabrice.»
Une idée saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et reconnut, par un écrit auquel elle mêla le peu de mots de droit qu’elle savait, qu’elle avait reçu du sieur Ferrante Palla la somme de 25 000 francs, sous l’expresse condition de payer chaque année une rente viagère de 1 500 francs à la dame Sarasine et à ses cinq enfants. La duchesse ajouta: «De plus je lègue une rente viagère de 300 francs à chacun de ses cinq enfants, sous la condition que Ferrante Palla donnera des soins comme médecin à mon neveu Fabrice del Dongo, et sera pour lui un frère. Je l’en prie.» Elle signa, antidata d’un an et serra ce papier.
Deux jours après Ferrante reparut. C’était au moment où toute la ville était agitée par le bruit de la prochaine exécution de Fabrice. Cette triste cérémonie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allèrent se promener ce soir-là devant la porte de la citadelle, pour tâcher de voir si l’on dressait l’échafaud: ce spectacle avait ému Ferrante. Il trouva la duchesse noyée dans les larmes, et hors d’état de parler; elle le salua de la main et lui montra un siège.
Ferrante, déguisé ce jour-là en capucin, était superbe; au lieu de s’asseoir il se mit à genoux et pria Dieu dévotement à demi-voix. Dans un moment où la duchesse semblait un peu plus calme, sans se déranger de sa position, il interrompit un instant sa prière pour dire ces mots: