Français
Chapitre 23 : Partie 23
Agilulf, roi des Lombards, comme l'avaient fait ses prédécesseurs, fixa le siège de sa royauté à Pavie, une ville de Lombardie, et prit pour épouse Théodelinde, la veuve d'Authari, également roi des Lombards, une dame très belle et extrêmement discrète et vertueuse, mais malheureuse en amour. Les affaires des Lombards ayant, grâce à la valeur et au jugement du roi Agilulf, été prospères et tranquilles pendant quelque temps, il advint qu'un des palefreniers de ladite reine, homme de très basse condition quant à la naissance, mais par ailleurs d'une valeur bien supérieure à un si modeste état, et de belle personne et aussi grand que le roi, devint éperdument amoureux de sa maîtresse. Sa basse condition ne l'empêcha pas de sentir que cet amour était tout à fait déraisonnable, c'est pourquoi, comme un homme discret qu'il était, il ne le découvrit à personne, et n'osa même pas le lui faire connaître par ses regards. Mais, bien qu'il vécût sans aucun espoir d'obtenir jamais sa faveur, il se glorifiait intérieurement d'avoir placé ses pensées si haut, et, tout enflammé d'un feu amoureux, il s'étudiait, plus que tous ses compagnons, à faire tout ce qui lui semblait pouvoir plaire à la reine ; ce qui fit que, lorsqu'elle avait occasion de monter à cheval, elle montait plus volontiers le palefroi dont il avait la garde qu'aucun autre ; et quand cela arrivait, il le considérait comme une faveur insigne et ne quittait jamais son étrier, s'estimant heureux quand il pouvait seulement toucher ses vêtements. Mais, comme il arrive souvent que, plus l'espoir diminue, plus l'amour augmente, il en advint ainsi pour ce pauvre palefrenier, au point qu'il lui était très difficile de supporter son grand désir, le tenant caché et n'étant soutenu par aucun espoir ; et maintes fois, ne pouvant se défaire de cet amour, il résolut en lui-même de mourir. Et considérant intérieurement la manière, il décida de chercher la mort de telle sorte qu'il fût manifeste qu'il mourait pour l'amour qu'il portait à la reine, et dans ce but il songea à tenter sa fortune dans une entreprise de telle nature qu'elle lui offrît une chance d'obtenir tout ou partie de son désir. Il ne se mit pas en peine de dire quoi que ce soit à la reine ni de lui faire connaître son amour par des lettres, sachant qu'il parlerait et écrirait en vain, mais choisit plutôt de tenter s'il pouvait, par la pratique, parvenir à coucher avec elle ; et il n'y avait pas d'autre moyen que de trouver une façon de se faire passer pour le roi, qui, il le savait, ne couchait pas continuellement avec elle, pour parvenir jusqu'à elle et entrer dans sa chambre. En conséquence, afin de voir de quelle manière et sous quel habit le roi se rendait auprès d'elle, il se cacha plusieurs fois la nuit dans une grande salle du palais, qui se trouvait entre la chambre du roi et celle de la reine, et une nuit, entre autres, il vit le roi sortir de sa chambre, enveloppé dans un grand manteau, avec un cierge allumé dans une main et une petite baguette dans l'autre, et se diriger vers la chambre de la reine, frapper une ou deux fois à la porte avec la baguette, sans dire mot, sur quoi la porte lui fut aussitôt ouverte et le cierge lui fut pris des mains. Ayant noté cela et ayant vu le roi revenir de la même manière, il songea à faire de même. Ayant donc trouvé moyen de se procurer un manteau semblable à celui qu'il avait vu porter au roi, ainsi qu'un cierge et une baguette, et s'étant d'abord bien lavé dans un bain, de peur que l'odeur du fumier n'offensât la reine ou ne lui fît découvrir la supercherie, il se cacha dans la grande salle, comme à son ordinaire. Lorsqu'il sut que tout le monde dormait et qu'il lui sembla le moment soit de donner effet à son désir, soit de se frayer par une haute entreprise un chemin vers la mort souhaitée, il battit le briquet avec un silex et de l'acier qu'il avait apportés, alluma le cierge, s'enveloppa étroitement dans le manteau, puis, s'approchant de la porte de la chambre, il frappa deux coups avec la baguette. La porte fut ouverte par une femme de chambre, tout ensommeillée, qui prit la lumière et la couvrit ; sur quoi, sans dire mot, il passa le rideau, ôta son manteau et entra dans le lit où dormait la reine. Puis, la prenant désireusement dans ses bras et feignant d'être troublé (car il savait que la coutume du roi était que, lorsqu'il était troublé, il ne voulait rien entendre), sans parler ni être parlé, il connut charnellement la reine à plusieurs reprises ; après quoi, bien qu'il lui semblât pénible de partir, craignant néanmoins que son trop long séjour ne fût l'occasion de tourner le plaisir obtenu en douleur, il se leva et, reprenant le manteau et la lumière, se retira sans mot dire et retourna, aussi vite qu'il put, à son propre lit. Il pouvait à peine y être rentré que le roi se leva et se rendit à la chambre de la reine, ce dont elle s'étonna extrêmement ; et comme il entrait dans le lit et la saluait gaiement, elle prit courage de sa gaieté et dit : « Ô mon seigneur, quelle est cette nouvelle mode cette nuit ? Vous venez à peine de me quitter, après avoir pris de moi un plaisir au-delà de votre habitude, et revenez-vous si tôt ? Prenez garde à ce que vous faites. » Le roi, entendant ces paroles, conclut aussitôt que la reine avait été trompée par la ressemblance des manières et de la personne, mais, comme un homme sage, il pensa sur-le-champ, voyant que ni elle ni personne d'autre n'avait découvert la supercherie, à ne pas l'en informer ; ce que beaucoup de sots n'auraient pas fait, mais auraient dit : « Je ne suis pas venu ici, moi. Qui est-ce qui est venu ? Comment cela est-il arrivé ? Qui est venu ici ? » D'où beaucoup de choses auraient pu surgir, par lesquelles il aurait inutilement affligé la dame et lui aurait donné l'occasion de désirer une autre fois ce qu'elle avait déjà goûté ; d'autant plus que, s'il gardait le silence sur la chose, aucune honte ne pouvait lui revenir, tandis qu'en parlant, il se serait déshonoré. Le roi, donc, plus troublé dans son cœur que dans son visage ou ses paroles, répondit en disant : « Femme, ne vous semble-je pas homme assez pour être venu une première fois et pour revenir encore après cela ? — Oui, mon seigneur, répondit-elle. Néanmoins, je vous supplie de prendre soin de votre santé. — Et il me plaît de suivre votre conseil, dit Agilulf, c'est pourquoi pour l'heure je m'en retournerai, sans vous donner plus d'ennui. » Cela dit, prenant son manteau, il quitta la chambre, le cœur plein de colère et de dépit pour l'affront qu'il voyait lui avoir été fait, et songea tranquillement à découvrir le coupable, concluant qu'il devait être de la maison et qu'il ne pouvait, quel qu'il fût, être sorti du palais. En conséquence, prenant une très petite lumière dans une petite lanterne, il se rendit dans une très longue galerie qui se trouvait au-dessus des écuries de son palais et où tous ses gens dormaient dans des lits différents, et jugeant que, quel qu'il fût celui qui avait fait ce que la reine disait, son pouls et les battements de son cœur, pour la peine endurée, n'avaient pas encore eu le temps de s'apaiser, il se mit silencieusement, commençant par un bout de la galerie, à tâter la poitrine de chacun, pour savoir si son cœur battait fort. Bien que tous les autres dormissent profondément, celui qui avait été avec la reine n'était pas encore endormi, mais voyant le roi venir et devinant ce qu'il cherchait, il entra dans une telle frayeur qu'aux battements du cœur causés par la fatigue récente, la peur en ajouta encore de plus grands, et il ne douta pas que le roi, s'il s'en apercevait, ne le mît à mort sans délai, et mille pensées lui passèrent par la tête sur ce qu'il devait faire. Cependant, le voyant sans armes, il résolut de faire semblant de dormir et d'attendre ce qu'il ferait. Agilulf, donc, après en avoir examiné beaucoup et n'en avoir trouvé aucun qu'il jugeât être celui qu'il cherchait, arriva bientôt au palefrenier, et sentant son cœur battre fort, dit en lui-même : « C'est cet homme. » Néanmoins, pour ne rien laisser savoir de ce qu'il avait l'intention de faire, il ne lui fit rien d'autre que de lui couper, avec une paire de ciseaux qu'il avait apportée, un peu de cheveux d'un côté, qu'ils portaient alors très longs, afin de pouvoir le reconnaître le lendemain à cette marque ; cela fait, il se retira et retourna dans sa chambre. Le coupable, qui avait senti tout cela, comme un homme avisé qu'il était, comprit assez clairement pourquoi il avait été ainsi marqué ; c'est pourquoi il se leva sans tarder et, trouvant une paire de cisailles, dont il se trouvait par hasard plusieurs dans les écuries pour le service des chevaux, il alla doucement à tous ceux qui couchaient dans la galerie et coupa à chacun les cheveux de la même manière au-dessus de l'oreille ; ce fait, sans être observé, il retourna dormir. Lorsque le roi se leva le matin, il commanda que tous ses gens se présentassent devant lui, avant que les portes du palais ne soient ouvertes ; et il fut fait comme il dit. Alors, comme ils se tenaient tous devant lui tête nue, il se mit à regarder pour reconnaître celui qu'il avait tondu ; mais voyant la plupart d'entre eux avec les cheveux coupés de la même manière, il s'étonna et dit en lui-même : « Celui que je cherche, bien qu'il puisse être de basse condition, montre bien qu'il n'est pas d'un faible esprit. » Puis, voyant qu'il ne pouvait, sans faire de bruit, parvenir à avoir celui qu'il cherchait, et n'ayant pas envie de s'attirer une grande honte pour une petite vengeance, il lui plut d'avertir le coupable d'un seul mot et de lui montrer qu'il était au courant de la chose ; c'est pourquoi, se tournant vers tous les présents, il dit : « Que celui qui l'a fait ne le fasse plus, et allez-vous-en en paix. » Un autre aurait été pour leur donner la question, pour torturer, examiner et interroger, et en faisant cela, aurait publié ce que chacun devrait s'efforcer de cacher ; et s'étant ainsi découvert, bien qu'il eût pris une entière vengeance de l'affront subi, sa honte n'en eût pas été diminuée, mais plutôt beaucoup augmentée, et l'honneur de sa dame en eût été souillé. Ceux qui entendirent les paroles du roi s'étonnèrent et débattirent longtemps entre eux de ce qu'il voulait dire par ce discours ; mais nul ne le comprit, sauf celui à qui cela s'adressait, et lui, comme un homme sage, jamais, durant la vie d'Agilulf, ne découvrit la chose ni ne remit jamais sa vie au hasard d'une telle aventure.
LA TROISIÈME NOUVELLE
Sous couleur de confession et d'une extrême délicatesse de conscience, une dame, étant éprise d'un jeune homme, amène un grave frère, sans qu'il s'en doute, à fournir un moyen de donner entier effet à son plaisir.
Pampinea s'étant tue et la hardiesse et la subtilité du palefrenier ayant été louées par plusieurs de la compagnie, ainsi que le bon sens du roi, la reine, se tournant vers Filomène, lui ordonna de poursuivre ; sur quoi elle commença gaiement à parler ainsi : « Je me propose de vous raconter une tromperie qui fut en vérité faite par une belle dame à un grave frère, et qui devrait être d'autant plus agréable à tous les laïcs que ceux-ci, — les frères, veux-je dire, — bien que pour la plupart de très lourds imbéciles et des hommes d'étranges manières et usages, se tiennent pour en tout meilleurs et plus sages que les autres, tandis qu'ils sont de bien moindre compte que le reste des hommes, étant des hommes qui, faute, par la bassesse de leur esprit, de pouvoir se pourvoir eux-mêmes, se réfugient, comme des pourceaux, là où ils peuvent trouver à manger. Et cette histoire, charmantes dames, je vous la dirai, non seulement pour suivre l'ordre imposé, mais aussi pour vous faire savoir que même le clergé, à qui nous autres femmes, étant d'une crédulité excessive, accordons trop de foi, peut être et est parfois adroitement dupé, et non seulement par les hommes, mais même par certaines de notre sexe. »