Français
Chapitre 34 : Partie 34
Alors, se penchant sur la coupe qu'elle tenait fermement, elle dit, regardant le cœur : « Hélas ! très doux refuge de tous mes plaisirs, maudite soit la cruauté de celui qui me fait maintenant te voir avec les yeux du corps ! Il me suffisait en tout temps de te contempler avec ceux de l’esprit. Tu as achevé ta course et tu t’es acquitté de ton devoir autant que la fortune te l’a permis ; tu es arrivé à la fin vers laquelle chacun court ; tu as quitté les peines et les misères du monde, et de ton ennemi même tu as ce sépulcre que ton mérite t’a valu. Il ne manquait rien à tes funérailles pour être complètes, sinon les larmes de celle que tu as tant aimée en ta vie ; et afin que tu les eusses, Dieu a mis dans le cœur de mon père dénaturé de t’envoyer à moi, et je te les donnerai, bien que j’eusse résolu de mourir les yeux secs et le visage intrépide devant toute chose ; et après te les avoir données, je ferai en sorte, sans tarder, que mon âme, par ton moyen, rejoigne cette âme que tu as jadis si tendrement gardée. Et en quelle compagnie pourrais-je m’en aller plus contente ou plus assurée vers les régions inconnues qu’avec elle ? Je suis certaine qu’elle demeure encore ici et qu’elle contemple les séjours de ses délices et des miens, et que, comme celle qui, j’en suis sûre, m’aime encore, elle attend mon âme, qu’elle aime par-dessus tout. »
En parlant ainsi, tout comme si elle eût eu une fontaine d’eau dans la tête, se penchant sur le bassin, sans pousser aucun cri de femme, elle commença, en gémissant, à verser tant et de telles larmes que c’était merveille à voir, baisant le cœur mort une infinité de fois. Ses femmes, qui se tenaient autour d’elle, ne comprenaient pas ce qu’était ce cœur ni ce que signifiaient ses paroles, mais, vaincues par la compassion, elles pleuraient toutes et en vain l’interrogeaient affectueusement sur la cause de sa plainte, et s’étudiaient encore, du mieux qu’elles savaient et pouvaient, à la consoler. La dame, ayant pleuré autant qu’il lui sembla convenable, releva la tête et, séchant ses yeux, dit : « Ô cœur tendrement aimé, j’ai accompli tous mes devoirs envers toi, et il ne me reste plus rien à faire, sinon d’aller avec mon âme pour te tenir compagnie. » Ayant ainsi parlé, elle appela la fiole où était l’eau qu’elle avait préparée la veille, la versa dans le bassin où se trouvait le cœur baigné de tant de ses larmes ; puis, y portant la bouche sans aucune crainte, elle but tout, et, après avoir bu, monta sur le lit avec la coupe à la main, où, disposant son corps aussi décemment qu’elle put, elle pressa le cœur de son amant mort sur le sien et, sans dire un mot, attendit la mort.
Ses femmes, voyant et entendant tout cela, bien qu’elles ne sussent quelle était cette eau qu’elle avait bue, envoyèrent dire à Tancrède tout ce qui se passait ; et lui, craignant ce qui arriva, descendit rapidement dans la chambre de sa fille, où il arriva au moment où elle se couchait sur son lit, et il s’adressa trop tard à elle pour la consoler par de douces paroles ; mais, voyant l’extrémité où elle était, il se mit à pleurer amèrement ; sur quoi la dame lui dit : « Tancrède, garde ces larmes pour un sort moins désiré que le mien et ne me les donne pas, à moi qui ne les désire point. Qui vit jamais, sinon toi, se lamenter de ce qu’il a lui-même voulu ? Cependant, s’il vit encore en toi quelque chose de l’amour que tu m’as jadis porté, accorde-moi, comme dernière faveur, que, puisqu’il ne t’a pas plu que je vécusse en secret et en cachette avec Guiscardo, mon corps puisse ouvertement reposer avec le sien, où tu auras fait jeter le sien mort. » L’angoisse de sa douleur ne permit pas au prince de répondre ; alors la jeune fille, se sentant à sa fin, serra le cœur mort contre sa poitrine et dit : « Demeurez avec Dieu, car je m’en vais. » Puis, fermant les yeux et perdant tout sentiment, elle quitta cette vie de douleur. Telle donc, comme vous l’avez entendu, fut la fin lamentable des amours de Guiscardo et de Gismonde, dont les corps, après beaucoup de lamentations, Tancrède, se repentant trop tard de sa cruauté, fit honorablement enterrer dans un même tombeau, au milieu du deuil général de tout le peuple de Salerne. »
DEUXIÈME NOUVELLE
[Jour quatrième]
FRÈRE ALBERT FAIT CROIRE À UNE DAME QUE L’ANGE GABRIEL EST AMOUREUX D’ELLE ET, SOUS SA FORME, COUCHE AVEC ELLE PLUSIEURS FOIS ; APRÈS QUOI, PAR PEUR DE SES PARENTS, IL SE JETTE DE SA FENÊTRE DANS LE CANAL ET SE RÉFUGIE DANS LA MAISON D’UN PAUVRE HOMME, QUI LE LENDEMAIN LE MÈNE, SOUS L’APPARENCE D’UN HOMME SAUVAGE, SUR LA PLACE, OÙ, ÉTANT RECONNU, IL EST PRIS PAR SES FRÈRES ET MIS EN PRISON
L’histoire racontée par Fiammetta avait plus d’une fois arraché des larmes aux yeux des dames ses compagnes ; mais, celle-ci étant maintenant finie, le roi, d’un air sévère, dit : « Ma vie me semblerait un petit prix à donner pour la moitié du plaisir que Guiscardo eut avec Gismonde, et aucune de vous, mesdames, ne doit s’en étonner, vu que chaque heure de ma vie je souffre mille morts, et pourtant il ne m’est pas accordé une seule parcelle de plaisir. Mais, laissant pour le moment mes affaires, il me plaît que Pampinea poursuive l’ordre du discours avec quelque histoire de malheurs et de fortunes en partie semblables aux miennes ; si elle suit de la même manière que Fiammetta a commencé, je commencerai sans doute à sentir quelque rosée tomber sur mon feu. » Pampinea, entendant l’ordre qui lui était imposé, comprit plus par son affection l’esprit des dames ses compagnes que celui de Filostrato par ses paroles ; c’est pourquoi, étant plus disposée à leur donner quelque divertissement qu’à contenter le roi, au-delà même de la lettre de son commandement, elle pensa à raconter une histoire qui, sans s’écarter du thème proposé, donnât occasion de rire, et elle commença ainsi :
« Le vulgaire a un proverbe qui dit que celui qui n’est rien et qu’on croit bon peut faire le mal et on ne le croit pas ; ce qui me fournit ample matière à discourir sur ce qui m’a été proposé et à montrer en même temps quelle et combien grande est l’hypocrisie du clergé, qui, avec des vêtements longs et larges et des visages pâlis par l’art et des voix humbles et douces pour solliciter les gens, mais très hautes et féroces pour reprocher aux autres leurs propres vices, prétendent qu’eux-mêmes en prenant et les autres en leur donnant viennent au salut, et de plus, non comme des hommes qui, comme nous, ont à acheter le paradis, mais comme s’ils en étaient en quelque sorte les possesseurs et les seigneurs, assignent à chacun qui meurt, selon la somme d’argent qu’il leur a laissée, une place plus ou moins excellente là-haut, s’étudiant ainsi à tromper d’abord eux-mêmes, s’ils croient ce qu’ils disent, et ensuite ceux qui mettent leur foi en leurs paroles. À leur sujet, s’il m’était permis de découvrir autant qu’il conviendrait, je ferais vite comprendre à beaucoup de simples gens ce qu’ils cachent sous ces grandes et larges robes. Mais plût à Dieu qu’il arrivât à tous de leurs tours de tromperie comme il arriva à un certain frère mineur, et non un jeune homme, mais tenu pour l’un des premiers casuistes de Venise ; dont il me plaît particulièrement de vous parler, pour peut-être réjouir un peu vos cœurs, pleins de compassion pour la mort de Gismonde, par le rire et le plaisir.
Il y avait donc, nobles dames, à Imola, un homme de vie méchante et corrompue, qu’on appelait Berto della Massa, et dont les mœurs dissolues, étant bien connues des Imolais, l’avaient mis en si mauvaise odeur auprès d’eux qu’il n’y avait personne dans la ville qui lui crût, même quand il disait la vérité ; c’est pourquoi, voyant que ses expédients ne pouvaient plus lui servir là, il se retira par désespoir à Venise, réceptacle de toutes sortes de rebuts, pensant trouver là de nouveaux moyens de poursuivre ses mauvaises pratiques. Là, comme s’il avait des remords pour les mauvaises actions commises par lui dans le passé, feignant d’être saisi de la plus grande humilité et devenant plus dévot qu’aucun homme vivant, il alla se faire frère mineur et se fit appeler frère Albert d’Imola ; sous cet habit, il se mit à mener, en apparence, une vie très austère, louant grandement l’abstinence et la mortification et ne mangeant jamais de chair ni ne buvant de vin, quand il n’avait pas de quoi se satisfaire. Bref, à peine sut-on de lui que, de voleur, d’entremetteur, de faussaire, de meurtrier, il devint soudain un grand prédicateur, sans avoir pourtant renoncé aux vices susdits, quand il pouvait les pratiquer en secret. De plus, devenu prêtre, il pleurait encore, quand il célébrait la messe à l’autel, s’il était vu de beaucoup, la passion de Notre-Seigneur, comme un homme à qui les larmes coûtent peu, quand il le veut. Bref, avec ses prédications et ses larmes, il sut si bien envelopper les Vénitiens qu’il était le dépositaire et le gardien de presque tous les testaments faits dans la ville et le tuteur de l’argent des gens, outre qu’il était le confesseur et le conseiller de la plupart des hommes et des femmes de l’endroit ; et faisant ainsi, de loup il était devenu pasteur, et la renommée de sa sainteté était bien plus grande dans ces contrées que ne le fut jamais celle de saint François à Assise.
Il arriva un jour qu’une dame vaine et simple, nommée madame Lisette de Ca’ Quirino, femme d’un grand marchand qui était allé avec les galères en Flandre, vint avec d’autres dames se confesser à ce même saint frère ; et, s’agenouillant à ses pieds, elle lui dit, comme une vraie fille de Venise qu’elle était (où les femmes sont toutes écervelées), une partie de ses affaires ; puis il lui demanda si elle avait un amant. À quoi elle répondit, d’un air offensé : « Bon, mon père, n’avez-vous pas d’yeux dans la tête ? Mes charmes vous semblent-ils tels que ceux de ces autres ? Je pourrais avoir des amants à foison, si je voulais ; mais mes beautés ne sont pas pour l’un ni pour l’autre. Combien de femmes voyez-vous dont les charmes soient comme les miens, qui seraient belles au Paradis ? » Bref, elle dit tant de choses de cette beauté sienne que c’était une lassitude à entendre. Frère Albert s’aperçut aussitôt qu’elle sentait la folie, et, lui semblant qu’elle était un terrain propre à ses outils, il s’éprit d’elle soudainement et outre mesure ; mais, réservant les caresses pour une occasion plus commode, il se mit, pour l’heure, pour montrer qu’il était un saint homme, à la reprendre et à lui dire que c’était de la vanité, etc. La dame lui dit qu’il était un âne et qu’il ne savait pas ce qu’était une beauté plutôt qu’une autre ; sur quoi, ne voulant pas la fâcher outre mesure, il reçut sa confession et la laissa s’en aller avec les autres.
Il laissa passer quelques jours, puis, prenant avec lui un compagnon sûr, il se rendit à la maison de madame Lisette et, se retirant avec elle dans une chambre à part, où personne ne pût le voir, il tomba à genoux devant elle et dit : « Madame, je vous prie, pour l’amour de Dieu, de me pardonner ce que je vous dis dimanche dernier, quand vous me parlâtes de votre beauté, car la nuit suivante j’en fus si cruellement châtié que je n’ai pu me lever de mon lit jusqu’à aujourd’hui. » — « Et qui vous a ainsi châtié ? » dit dame Cerveau-léger. — « Je vous le dirai, » répondit le moine. « Étant cette nuit à mes oraisons, comme j’ai coutume de faire, je vis soudain une grande lumière dans ma cellule, et, avant que j’aie pu me retourner pour voir ce que c’était, j’aperçus devant moi un très beau jeune homme avec un gros bâton à la main, qui me prit par la robe et, me traînant sur mes pieds, me donna une telle volée qu’il me brisa tous les os du corps. Je lui demandai pourquoi il me traitait ainsi, et il répondit : “Parce que tu as présumé aujourd’hui de déprécier les charmes célestes de madame Lisette, que j’aime par-dessus toutes choses, après Dieu seulement.” — “Qui donc êtes-vous ?” demandai-je ; et il répondit qu’il était l’ange Gabriel. “Ô monseigneur, dis-je, je vous prie de me pardonner” ; et lui : “Soit ; je te pardonne à condition que tu ailles vers elle, dès que tu le pourras, et que tu en obtiennes le pardon ; mais si elle ne te pardonne pas, je reviendrai à toi et je te donnerai une telle raclée que je te rendrai un homme malheureux pour tout le temps que tu vivras ici-bas.” Ce qu’il me dit après, je n’ose vous le dire, si vous ne me pardonnez d’abord. »
Dame Sotte, qui était un peu courte d’esprit, fut ravie d’entendre cela, le prenant tout pour évangile, et dit, après un moment : « Je vous l’avais bien dit, frère Albert, que mes charmes étaient célestes ; mais, que Dieu me soit en aide, je suis fâchée pour vous et je vous pardonne tout de suite, afin que vous ne tombiez pas dans un plus grand malheur, pourvu que vous me disiez véritablement ce que l’ange vous dit après. » — « Madame, répondit frère Albert, puisque vous me pardonnez, je vous le dirai volontiers ; mais je dois vous avertir d’une chose : c’est que, quoi que je vous dise, vous devez prendre garde de ne le répéter à personne au monde, si vous ne voulez pas gâter vos affaires, car vous êtes la plus heureuse dame du monde. L’ange Gabriel m’a chargé de vous dire que vous lui plaisiez tant qu’il était venu mainte fois pour passer la nuit avec vous, mais qu’il craignait de vous effrayer. Maintenant, il vous mande par moi qu’il a envie de venir une nuit chez vous et de demeurer quelque temps avec vous ; et (parce qu’il est un ange et que, s’il venait sous forme d’ange, vous ne pourriez le toucher), il a l’intention, pour votre plaisir, de venir sous l’apparence d’un homme ; c’est pourquoi il vous prie de lui faire savoir quand vous voudriez qu’il vienne et sous quelle forme, et il viendra ici ; de quoi vous pouvez vous tenir pour bénie plus qu’aucune autre dame vivante. »
Madame Vaniteuse répondit qu’il lui plaisait bien que l’ange Gabriel l’aimât, vu qu’elle l’aimait bien et qu’elle ne manquait jamais d’allumer un cierge d’un gros sou devant lui, là où elle le voyait peint, et que, toutes les fois qu’il lui plairait de venir à elle, il serait le bienvenu et la trouverait toute seule dans sa chambre, mais à cette condition qu’il ne la quittât pas pour la Vierge Marie, dont on disait qu’il était grand ami, comme il paraît d’ailleurs, puisque partout où elle le voyait, il était à genoux devant elle. De plus, elle dit qu’il devait lui appartenir de venir sous quelque forme qu’il lui plût, pourvu qu’elle n’eût pas peur.
Alors frère Albert dit : « Madame, vous parlez sagement, et je ferai sans faute ce que vous me dites. Mais vous pouvez me faire une grande faveur, qui ne vous coûtera rien : c’est que vous vouliez qu’il vienne avec ce mien corps. Et je vous dirai en quoi vous me ferez une faveur : vous devez savoir qu’il ôtera mon âme de mon corps et la mettra en Paradis, tandis que lui-même entrera en moi ; et tant qu’il demeurera avec vous, mon âme demeurera en Paradis. » — « De tout mon cœur, répondit dame Petite-Merle. Je veux bien que vous ayez cette consolation, en récompense des coups qu’il vous a donnés à cause de moi. » Alors frère Albert dit : « Ayez soin qu’il trouve la porte de votre maison ouverte ce soir, afin qu’il puisse entrer, car, venant sous forme humaine, comme il le fera, il ne pourrait entrer que par la porte. » La dame répondit qu’il serait fait ainsi ; là-dessus, le moine prit congé, et elle demeura dans un tel transport d’allégresse que sa culotte ne touchait pas sa chemise, et il lui semblait mille ans que l’ange Gabriel vînt à elle.
Cependant, frère Albert, pensant qu’il lui fallait jouer le cavalier, non l’ange, cette nuit-là, se fortifia de confitures et d’autres bonnes choses, afin de n’être pas facilement désarçonné ; puis, ayant obtenu la permission, dès qu’il fit nuit, il se rendit avec un de ses compagnons chez une femme, son amie, d’où il avait coutume parfois de partir quand il allait courir les pouliches ; et de là, quand il lui parut temps, s’étant déguisé, il se rendit à la maison de la dame. Là, il s’affubla en ange avec les oripeaux qu’il avait apportés, monta et entra dans la chambre de la dame, qui, voyant cette créature tout en blanc, tomba à genoux devant lui. L’ange la bénit et, la relevant, lui fit signe d’aller se coucher, ce qu’elle, désireuse d’obéir, fit promptement, et l’ange après se coucha avec sa dévote. Or, frère Albert était un homme de belle prestance et vigoureux et excellentement bien planté sur ses jambes ; c’est pourquoi, se trouvant au lit avec madame Lisette, qui était jeune et délicate, il se montra un tout autre compagnon de lit que son mari, et mainte fois cette nuit-là il prit son vol sans ailes, dont elle s’avoua extrêmement contente ; et il lui dit aussi beaucoup de choses des gloires du ciel. Puis, le jour approchant, après avoir pris ses dispositions pour revenir, il s’en alla avec ses oripeaux et retourna vers son compagnon, que la bonne femme de la maison avait entretenu amicalement pendant ce temps, de peur qu’il n’eût peur, couché seul.
Quant à la dame, sitôt après dîner, prenant sa suivante avec elle, elle se rendit chez frère Albert et lui donna des nouvelles de l’ange Gabriel, lui racontant ce qu’elle avait entendu de lui des gloires de la vie éternelle et comment il était fait, ajoutant encore de merveilleuses histoires de son invention. « Madame, dit-il, je ne sais comment vous avez passé avec lui ; je sais seulement que la nuit dernière, quand il vint à moi et que je lui fis votre message, il transporta soudain mon âme parmi une telle multitude de roses et d’autres fleurs qu’on n’en vit jamais de pareilles ici-bas, et je demeurai dans un des lieux les plus délicieux qui fût jusqu’au matin ; mais ce que devint mon corps pendant ce temps, je l’ignore. » — « Ne vous le dis-je pas ? répondit la dame. Votre corps a passé toute la nuit dans mes bras avec l’ange Gabriel. Si vous ne me croyez pas, regardez sous votre sein gauche, où j’ai donné à l’ange un tel baiser que les marques vous en resteront pour quelques jours. » — « Dites-vous vrai ? dit le frère. Alors je ferai aujourd’hui une chose que je n’ai pas faite depuis longtemps ; je me dépouillerai pour voir si vous dites vrai. » Puis, après beaucoup de bavardage, la dame retourna chez elle, et frère Albert lui rendit maintes visites sous forme d’ange, sans rencontrer aucun obstacle.
Cependant, il arriva un jour que madame Lisette, disputant avec une commère au sujet des charmes féminins, pour mettre les siens au-dessus de tous les autres, dit, comme une femme qui avait peu de cervelle : « Si vous saviez qui ma beauté plaît, en vérité vous vous tairiez des autres femmes. » L’autre, désireuse d’entendre, dit, comme celle qui la connaissait bien : « Madame, vous dites peut-être vrai ; mais ne sachant qui cela peut être, on ne peut se retourner si légèrement. » Là-dessus, Lisette, qui était assez facile à délier, dit : « Commère, il ne faut pas que cela aille plus loin ; mais celui dont je parle est l’ange Gabriel, qui m’aime plus que lui-même, comme la plus belle dame (à ce qu’il me dit) qui soit au monde ou en Maremmes. » L’autre eut envie de rire, mais se contint, afin de faire parler Lisette davantage, et dit : « Par ma foi, madame, si l’ange Gabriel est votre amant et vous dit cela, il faut bien que cela soit ; mais je ne croyais pas que les anges fissent ces choses. » — « Commère, répondit la dame, vous vous trompez ; par Dieu, il fait ce que vous savez mieux que mon mari et me dit qu’on le fait aussi là-haut ; mais, parce que je lui semble plus belle qu’aucune femme du ciel, il est tombé amoureux de moi et vient très souvent coucher avec moi ; voyez-vous maintenant ? »