Français
— Voilà, monsieur du Vallon, un manger que je convoiterais, dit-il. Quoi! le mouton entier?
— Entier, oui, Sire.
— Passez donc ces faisans à M. du Vallon; je vois que c’est un amateur.
L’ordre fut exécuté.
Puis, revenant au mouton:
— Et cela n’est pas trop gras?
— Non, Sire; les graisses tombent en même temps que le jus et surnagent; alors mon écuyer tranchant les enlève avec une cuiller d’argent, que j’ai fait faire exprès.
— Et vous demeurez? demanda le roi.
— À Pierrefonds, Sire.
— À Pierrefonds; où est cela, monsieur du Vallon? du côté de Belle-Île?
— Oh! non pas, Sire, Pierrefonds est dans le Soissonnais.
— Je croyais que vous me parliez de ces moutons à cause des prés salés.
— Non, Sire, j’ai des prés qui ne sont pas salés, c’est vrai, mais qui n’en valent pas moins.
Le roi passa aux entremets, mais sans perdre de vue Porthos, qui continuait d’officier de son mieux.
— Vous avez un bel appétit, monsieur du Vallon, dit-il, et vous faites un bon convive.
— Ah! ma foi! Sire, si Votre Majesté venait jamais à Pierrefonds, nous mangerions bien notre mouton à nous deux, car vous ne manquez pas d’appétit non plus, vous.
D’Artagnan poussa un bon coup de pied à Porthos sous la table. Porthos rougit.
— À l’âge heureux de Votre Majesté, dit Porthos pour se rattraper, j’étais aux mousquetaires, et nul ne pouvait me rassasier. Votre Majesté a bel appétit, comme j’avais l’honneur de le lui dire, mais elle choisit avec trop de délicatesse pour être appelée un grand mangeur.
Le roi parut charmé de la politesse de son antagoniste.
— Tâterez-vous de ces crèmes? dit-il à Porthos?
— Sire, Votre Majesté me traite trop bien pour que je ne lui dise pas la vérité tout entière.
— Dites, monsieur du Vallon, dites.
— Eh bien! Sire, en fait de sucreries, je ne connais que les pâtes, et encore il faut qu’elles soient bien compactes; toutes ces mousses m’enflent l’estomac, et tiennent une place qui me paraît trop précieuse pour la si mal occuper.
— Ah! messieurs, dit le roi en montrant Porthos voilà un véritable modèle de gastronomie. Ainsi mangeaient nos pères, qui savaient si bien manger, ajouta Sa Majesté, tandis que nous, nous picorons.
Et, en disant ces mots, il prit une assiette de blanc de volaille mêlée de jambon.
Porthos, de son côté, entama une terrine de perdreaux et de râles.
L’échanson remplit joyeusement le verre de Sa Majesté.
— Donnez de mon vin à M. du Vallon, dit le roi.
C’était un des grands honneurs de la table royale, D’Artagnan pressa le genou de son ami.
— Si vous pouvez avaler seulement la moitié de cette hure de sanglier que je vois là, dit-il à Porthos, je vous juge duc et pair dans un an.
— Tout à l’heure, dit flegmatiquement Porthos, je m’y mettrai.
Le tour de la hure ne tarda pas à venir en effet, car le roi prenait plaisir à pousser ce beau convive, il ne fit point passer de mets à Porthos, qu’il ne les eût dégustés lui-même: il goûta donc la hure. Porthos se montra beau joueur, au lieu d’en manger la moitié, comme avait dit d’Artagnan, il en mangea les trois quarts.
— Il est impossible, dit le roi à demi-voix, qu’un gentilhomme qui soupe si bien tous les jours, et avec de si belles dents, ne soit pas le plus honnête homme de mon royaume.
— Entendez-vous? dit d’Artagnan à l’oreille de son ami.
— Oui, je crois que j’ai un peu de faveur, dit Porthos en se balançant sur sa chaise.
— Oh! vous avez le vent en poupe. Oui! oui! oui!
Le roi et Porthos continuèrent de manger ainsi à la grande satisfaction des conviés, dont quelques-uns, par émulation, avaient essayé de les suivre, mais avaient dû renoncer en chemin.
Le roi rougissait, et la réaction du sang à son visage annonçait le commencement de la plénitude.
C’est alors que Louis XIV, au lieu de prendre de la gaieté, comme tous les buveurs, s’assombrissait et devenait taciturne.
Porthos, au contraire, devenait guilleret et expansif.
Le pied de d’Artagnan dut lui rappeler plus d’une fois cette particularité.
Le dessert parut.
Le roi ne songeait plus à Porthos; il tournait ses yeux vers la porte d’entrée, et on l’entendit demander parfois pourquoi M. de Saint-Aignan tardait tant à venir.
Enfin, au moment où Sa Majesté terminait un pot de confitures de prunes avec un grand soupir, M. de Saint-Aignan parut.
Les yeux du roi, qui s’étaient éteints peu à peu, brillèrent aussitôt.
Le comte se dirigea vers la table du roi, et, à son approche, Louis XIV se leva.
Tout le monde se leva, Porthos même, qui achevait un nougat capable de coller l’une à l’autre les deux mâchoires d’un crocodile. Le souper était fini.
Chapitre CLIV — Après souper
Le roi prit le bras de Saint-Aignan et passa dans la chambre voisine.
— Que vous avez tardé, comte! dit le roi.
— J’apportais la réponse, Sire, répondit le comte.
— C’est donc bien long pour elle de répondre à ce que je lui écrivais?
— Sire, Votre Majesté avait daigné faire des vers; Mlle de La Vallière a voulu payer le roi de la même monnaie, c’est-à-dire en or.
— Des vers, de Saint-Aignan!... s’écria le roi ravi. Donne, donne.
Et Louis rompit le cachet d’une petite lettre qui renfermait effectivement des vers que l’histoire nous a conservés, et qui sont meilleurs d’intention que de facture.
Tels qu’ils étaient, cependant, ils enchantèrent le roi, qui témoigna sa joie par des transports non équivoques; mais le silence général avertit Louis, si chatouilleux sur les bienséances, que sa joie pouvait donner matière à des interprétations.
Il se retourna et mit le billet dans sa poche; puis, faisant un pas qui le ramena sur le seuil de la porte auprès de ses hôtes:
— Monsieur du Vallon, dit-il, je vous ai vu avec le plus vif plaisir, et je vous reverrai avec un plaisir nouveau.
Porthos s’inclina, comme eût fait le colosse de Rhodes, et sortit à reculons.
— Monsieur d’Artagnan, continua le roi, vous attendrez mes ordres dans la galerie; je vous suis obligé de m’avoir fait connaître M. du Vallon. Messieurs, je retourne demain à Paris, pour le départ des ambassadeurs d’Espagne et de Hollande. À demain donc.
La salle se vida aussitôt.
Le roi prit le bras de Saint-Aignan, et lui fit relire encore les vers de La Vallière.
— Comment les trouves-tu? dit-il.
— Sire... charmants!
— Ils me charment, en effet, et s’ils étaient connus...
— Oh! les poètes en seraient jaloux; mais ils ne les connaîtront pas.
— Lui avez-vous donné les miens?
— Oh! Sire, elle les a dévorés.
— Ils étaient faibles, j’en ai peur.
— Ce n’est pas ce que Mlle de La Vallière en a dit.
— Vous croyez qu’elle les a trouvés de son goût?
— J’en suis sûr, Sire...
— Il me faudrait répondre, alors.
— Oh! Sire... tout de suite... après souper... Votre Majesté se fatiguera.
— Je crois que vous avez raison: l’étude après le repas est nuisible.
— Le travail du poète surtout; et puis, en ce moment, il y aurait préoccupation chez Mlle de La Vallière.
— Quelle préoccupation?
— Ah! Sire, comme chez toutes ces dames.
— Pourquoi?
— À cause de l’accident de ce pauvre de Guiche.
— Ah! mon Dieu! est-il arrivé un malheur à de Guiche?
— Oui, Sire, il a toute une main emportée, il a un trou à la poitrine, il se meurt.
— Bon Dieu! et qui vous a dit cela?
— Manicamp l’a rapporté tout à l’heure chez un médecin de Fontainebleau, et le bruit s’en est répandu ici.
— Rapporté? Pauvre de Guiche! et comment cela lui est-il arrivé?
— Ah! voilà, Sire! comment cela lui est-il arrivé?
— Vous me dites cela d’un air tout à fait singulier, de Saint-Aignan. Donnez-moi des détails... Que dit-il?
— Lui, ne dit rien, Sire, mais les autres.
— Quels autres?
— Ceux qui l’ont rapporté, Sire.
— Qui sont-ils, ceux-là?
— Je ne sais, Sire; mais M. de Manicamp le sait, M. de Manicamp est de ses amis.
— Comme tout le monde, dit le roi.
— Oh! non, reprit de Saint-Aignan, vous vous trompez, Sire; tout le monde n’est pas précisément des amis de M. de Guiche.
— Comment le savez-vous?
— Est-ce que le roi veut que je m’explique?
— Sans doute, je le veux.
— Eh bien! Sire, je crois avoir ouï parler d’une querelle entre deux gentilshommes.
— Quand?
— Ce soir même, avant le souper de Votre Majesté.
— Cela ne prouve guère. J’ai fait des ordonnances si sévères à l’égard des duels, que nul, je suppose, n’osera y contrevenir.
— Aussi Dieu me préserve d’accuser personne! s’écria de Saint-Aignan. Votre Majesté m’a ordonné de parler, je parle.
— Dites donc alors comment le comte de Guiche a été blessé.
— Sire, on dit à l’affût.
— Ce soir?
— Ce soir.
— Une main emportée! un trou à la poitrine! Qui était à l’affût avec M. de Guiche?
— Je ne sais, Sire... Mais M. de Manicamp sait ou doit savoir.
— Vous me cachez quelque chose, de Saint-Aignan.
— Rien, Sire, rien.
— Alors expliquez-moi l’accident; est-ce un mousquet qui a crevé?
— Peut-être bien. Mais, en y réfléchissant, non, Sire, car on a trouvé près de de Guiche son pistolet encore chargé.
— Son pistolet? Mais, on ne va pas à l’affût avec un pistolet, ce me semble.
— Sire, on ajoute que le cheval de de Guiche a été tué, et que le cadavre du cheval est encore dans la clairière.
— Son cheval? De Guiche va à l’affût à cheval? De Saint-Aignan, je ne comprends rien à ce que vous me dites. Où la chose s’est-elle passée?
— Sire, au bois Rochin, dans le rond-point.
— Bien. Appelez M. d’Artagnan.
De Saint-Aignan obéit. Le mousquetaire entra.
— Monsieur d’Artagnan, dit le roi, vous allez sortir par la petite porte du degré particulier.
— Oui, Sire.
— Vous monterez à cheval.
— Oui, Sire.
— Et vous irez au rond-point du bois Rochin. Connaissez-vous l’endroit?
— Sire, je m’y suis battu deux fois.
— Comment! s’écria le roi, étourdi de la réponse.
— Sire, sous les édits de M. le cardinal de Richelieu, repartit d’Artagnan avec son flegme ordinaire.
— C’est différent, monsieur. Vous irez donc là, et vous examinerez soigneusement les localités. Un homme y a été blessé, et vous y trouverez un cheval mort. Vous me direz ce que vous pensez sur cet événement.
— Bien, Sire.
— Il va sans dire que c’est votre opinion à vous, et non celle d’un autre que je veux avoir.
— Vous l’aurez dans une heure, Sire.
— Je vous défends de communiquer avec qui que ce soit.
— Excepté avec celui qui me donnera une lanterne, dit d’Artagnan.
— Oui, bien entendu, dit le roi en riant de cette liberté, qu’il ne tolérait que chez son capitaine des mousquetaires.
D’Artagnan sortit par le petit degré.
— Maintenant, qu’on appelle mon médecin, ajouta Louis.
Dix minutes après, le médecin du roi arrivait essoufflé.
— Monsieur, vous allez, lui dit le roi, vous transporter avec M. de Saint-Aignan où il vous conduira, et me rendrez compte de l’état du malade que vous verrez dans la maison où je vous prie d’aller.
Le médecin obéit sans observation, comme on commençait dès cette époque à obéir à Louis XIV, et sortit précédant de Saint-Aignan.
— Vous, de Saint-Aignan, envoyez-moi Manicamp, avant que le médecin ait pu lui parler.
De Saint-Aignan sortit à son tour.
Chapitre CLV — Comment d’Artagnan accomplit la mission dont le roi l’avait chargé
Pendant que le roi prenait ces dernières dispositions pour arriver à la vérité, d’Artagnan, sans perdre une seconde, courait à l’écurie, décrochait la lanterne, sellait son cheval lui-même, et se dirigeait vers l’endroit désigné par Sa Majesté.
Il n’avait, suivant sa promesse, vu ni rencontré personne, et, comme nous l’avons dit, il avait poussé le scrupule jusqu’à faire, sans l’intervention des valets d’écurie et des palefreniers, ce qu’il avait à faire.
D’Artagnan était de ceux qui se piquent, dans les moments difficiles, de doubler leur propre valeur.
En cinq minutes de galop, il fut au bois, attacha son cheval au premier arbre qu’il rencontra, et pénétra à pied jusqu’à la clairière.
Alors il commença de parcourir à pied, et sa lanterne à la main, toute la surface du rond-point, vint, revint, mesura, examina, et, après une demi-heure d’exploration il reprit silencieusement son cheval, et s’en revint réfléchissant et au pas à Fontainebleau.
Louis attendait dans son cabinet: il était seul et crayonnait sur un papier des lignes qu’au premier coup d’œil d’Artagnan reconnut inégales et fort raturées.
Il en conclut que ce devaient être des vers.
Il leva la tête et aperçut d’Artagnan.
— Eh bien! monsieur, dit-il, m’apportez-vous des nouvelles?
— Oui, Sire.
— Qu’avez-vous vu?
— Voici la probabilité, Sire, dit d’Artagnan.
— C’était une certitude que je vous avais demandée.
— Je m’en rapprocherai autant que je pourrai; le temps était commode pour les investigations dans le genre de celles que je viens de faire: il a plu ce soir et les chemins étaient détrempés...
— Au fait, monsieur d’Artagnan.
— Sire, Votre Majesté m’avait dit qu’il y avait un cheval mort au carrefour du bois Rochin; j’ai donc commencé par étudier les chemins.
«Je dis les chemins, attendu qu’on arrive au centre du carrefour par quatre chemins.
«Celui que j’avais suivi moi-même présentait seul des traces fraîches. Deux chevaux l’avaient suivi côte à côte: leurs huit pieds étaient marqués bien distinctement dans la glaise.
«L’un des cavaliers était plus pressé que l’autre. Les pas de l’un sont toujours en avant de l’autre d’une demi-longueur de cheval.
— Alors vous êtes sûr qu’ils sont venus à deux? dit le roi.
— Oui, Sire. Les chevaux sont deux grandes bêtes d’un pas égal, des chevaux habitués à la manœuvre, car ils ont tourné en parfaite oblique la barrière du rond-point.
— Après, monsieur?
— Là, les cavaliers sont restés un instant à régler sans doute les conditions du combat; les chevaux s’impatientaient. L’un des cavaliers parlait, l’autre écoutait et se contentait de répondre. Son cheval grattait la terre du pied, ce qui prouve que, dans sa préoccupation à écouter, il lui lâchait la bride.
— Alors il y a eu combat?
— Sans conteste.
— Continuez; vous êtes un habile observateur.
— L’un des deux cavaliers est resté en place, celui qui écoutait; l’autre a traversé la clairière, et a d’abord été se mettre en face de son adversaire. Alors celui qui était resté en place a franchi le rond-point au galop jusqu’aux deux tiers de sa longueur, croyant marcher sur son ennemi; mais celui-ci avait suivi la circonférence du bois.
— Vous ignorez les noms, n’est-ce pas?
— Tout à fait, Sire. Seulement, celui-ci qui avait suivi la circonférence du bois montait un cheval noir.
— Comment savez-vous cela?
— Quelques crins de sa queue sont restés aux ronces qui garnissent le bord du fossé.
— Continuez.
— Quant à l’autre cheval, je n’ai pas eu de peine à en faire le signalement, puisqu’il est resté mort sur-le-champ de bataille.
— Et de quoi ce cheval est-il mort?
— D’une balle qui lui a troué la tempe.
— Cette balle était celle d’un pistolet ou d’un fusil?
— D’un pistolet, Sire. Au reste, la blessure du cheval m’a indiqué la tactique de celui qui l’avait tué. Il avait suivi la circonférence du bois pour avoir son adversaire en flanc. J’ai d’ailleurs, suivi ses pas sur l’herbe.
— Les pas du cheval noir?
— Oui, Sire.
— Allez, monsieur d’Artagnan.
— Maintenant que Votre Majesté voit la position des deux adversaires, il faut que je quitte le cavalier stationnaire pour le cavalier qui passe au galop.
— Faites.
— Le cheval du cavalier qui chargeait fut tué sur le coup.
— Comment savez-vous cela?
— Le cavalier n’a pas eu le temps de mettre pied à terre et est tombé avec lui. J’ai vu la trace de sa jambe, qu’il avait tirée avec effort de dessous le cheval. L’éperon, pressé par le poids de l’animal, avait labouré la terre.
— Bien. Et qu’a-t-il dit en se relevant?
— Il a marché droit sur son adversaire.
— Toujours placé sur la lisière du bois?
— Oui, Sire. Puis, arrivé à une belle portée, il s’est arrêté solidement, ses deux talons sont marqués l’un près de l’autre, il a tiré et a manqué son adversaire.
— Comment savez-vous cela, qu’il l’a manqué?
— J’ai trouvé le chapeau troué d’une balle.
— Ah! une preuve, s’écria le roi.
— Insuffisante, Sire, répondit froidement d’Artagnan: c’est un chapeau sans lettres, sans armes; une plume rouge comme à tous les chapeaux; le galon même n’a rien de particulier.
— Et l’homme au chapeau troué a-t-il tiré son second coup?
— Oh! Sire, ses deux coups étaient déjà tirés.
— Comment avez-vous su cela?
— J’ai retrouvé les bourres du pistolet.
— Et la balle qui n’a pas tué le cheval, qu’est-elle devenue?
— Elle a coupé la plume du chapeau de celui sur qui elle était dirigée, et a été briser un petit bouleau de l’autre côté de la clairière.
— Alors, l’homme au cheval noir était désarmé, tandis que son adversaire avait encore un coup à tirer.
— Sire, pendant que le cavalier démonté se relevait, l’autre rechargeait son arme. Seulement, il était fort troublé en la rechargeant, la main lui tremblait.
— Comment savez-vous cela?
— La moitié de la charge est tombée à terre, et il a jeté la baguette, ne prenant pas le temps de la remettre au pistolet.
— Monsieur d’Artagnan, ce que vous dites là est merveilleux!
— Ce n’est que de l’observation, Sire, et le moindre batteur d’estrade en ferait autant.
— On voit la scène rien qu’à vous entendre.
— Je l’ai, en effet, reconstruite dans mon esprit, à peu de changements près.
— Maintenant, revenons au cavalier démonté. Vous disiez qu’il avait marché sur son adversaire tandis que celui-ci rechargeait son pistolet?
— Oui; mais au moment où il visait lui-même, l’autre tira.
— Oh! fit le roi, et le coup?
— Le coup fut terrible, Sire; le cavalier démonté tomba sur la face après avoir fait trois pas mal assurés.
— Où avait-il été frappé?
— À deux endroits: à la main droite d’abord, puis, du même coup, à la poitrine.
— Mais comment pouvez-vous deviner cela? demanda le roi plein d’admiration.
— Oh! c’est bien simple: la crosse du pistolet était tout ensanglantée, et l’on y voyait la trace de la balle avec les fragments d’une bague brisée. Le blessé a donc eu, selon toute probabilité, l’annulaire et le petit doigt emportés.
— Voilà pour la main, j’en conviens; mais la poitrine?
— Sire, il y avait deux flaques de sang à la distance de deux pieds et demi l’une de l’autre. À l’une de ces flaques, l’herbe était arrachée par la main crispée; à l’autre, l’herbe était affaissée seulement par le poids du corps.
— Pauvre de Guiche! s’écria le roi.
— Ah! c’était M. de Guiche? dit tranquillement le mousquetaire. Je m’en étais douté; mais je n’osais en parler à Votre Majesté.
— Et comment vous en doutiez-vous?
— J’avais reconnu les armes des Grammont sur les fontes du cheval mort.
— Et vous le croyez blessé grièvement?
— Très grièvement, puisqu’il est tombé sur le coup et qu’il est resté longtemps à la même place; cependant il a pu marcher, en s’en allant, soutenu par deux amis.
— Vous l’avez donc rencontré, revenant?
— Non; mais j’ai relevé les pas des trois hommes: l’homme de droite et l’homme de gauche marchaient librement, facilement; mais celui du milieu avait le pas lourd. D’ailleurs, des traces de sang accompagnaient ce pas.
— Maintenant, monsieur, que vous avez si bien vu le combat qu’aucun détail ne vous en a échappé, dites-moi deux mots de l’adversaire de de Guiche.
— Oh! Sire, je ne le connais pas.
— Vous qui voyez tout si bien, cependant.
— Oui, Sire, dit d’Artagnan, je vois tout; mais je ne dis pas tout ce que je vois, et, puisque le pauvre diable a échappé, que Votre Majesté me permette de lui dire que ce n’est pas moi qui le dénoncerai.
— C’est cependant un coupable, monsieur, que celui qui se bat en duel.
— Pas pour moi, Sire, dit froidement d’Artagnan.
— Monsieur, s’écria le roi, savez-vous bien ce que vous dites?
— Parfaitement, Sire; mais, à mes yeux, voyez-vous, un homme qui se bat bien est un brave homme. Voilà mon opinion. Vous pouvez en avoir une autre; c’est naturel, vous êtes le maître.
— Monsieur d’Artagnan, j’ai ordonné cependant...
D’Artagnan interrompit le roi avec un geste respectueux.
— Vous m’avez ordonné d’aller chercher des renseignements sur un combat, Sire; vous les avez. M’ordonnez-vous d’arrêter l’adversaire de M. de Guiche, j’obéirai; mais ne m’ordonnez point de vous le dénoncer, car, cette fois, je n’obéirai pas.
— Eh bien! arrêtez-le.
— Nommez-le moi, Sire.
Louis frappa du pied.
Puis, après un instant de réflexion:
— Vous avez dix fois, vingt fois, cent fois raison, dit-il.
— C’est mon avis, Sire; je suis heureux que ce soit en même temps celui de Votre Majesté.
— Encore un mot... Qui a porté secours à de Guiche?
— Je l’ignore.
— Mais vous parlez de deux hommes... Il y avait donc un témoin?
— Il n’y avait pas de témoin. Il y a plus... M. de Guiche une fois tombé, son adversaire s’est enfui sans même lui porter secours.
— Le misérable!
— Dame! Sire, c’est l’effet de vos ordonnances. On s’est bien battu, on a échappé à une première mort, on veut échapper à une seconde. On se souvient de M. de Boutteville... Peste!
— Et, alors on devient lâche.
— Non, l’on devient prudent.
— Donc, il s’est enfui?
— Oui, et aussi vite que son cheval a pu l’emporter même.
— Et dans quelle direction?
— Dans celle du château.
— Après?
— Après, j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, deux hommes, à pied, sont venus qui ont emmené M. de Guiche.
— Quelle preuve avez-vous que ces hommes soient venus après le combat?
— Ah! une preuve manifeste; au moment du combat, la pluie venait de cesser, le terrain n’avait pas eu le temps de l’absorber et était devenu humide: les pas enfoncent; mais après le combat, mais pendant le temps que M. de Guiche est resté évanoui, la terre s’est consolidée et les pas s’imprégnaient moins profondément.
— Monsieur d’Artagnan, dit-il, vous êtes, en vérité, le plus habile homme de mon royaume.
— C’est ce que pensait M. de Richelieu, c’est ce que disait M. de Mazarin, Sire.
— Maintenant, il nous reste à voir si votre sagacité est en défaut.
— Oh! Sire, l’homme se trompe: _Errare humanum est_, dit philosophiquement le mousquetaire.
— Alors vous n’appartenez pas à l’humanité, monsieur d’Artagnan, car je crois que vous ne vous trompez jamais.
— Votre Majesté disait que nous allions voir.
— Oui.
— Comment cela, s’il lui plaît?
— J’ai envoyé chercher M. de Manicamp, et M. de Manicamp va venir.
— Et M. de Manicamp sait le secret?
— De Guiche n’a pas de secrets pour M. de Manicamp.
— Nul n’assistait au combat, je le répète, et, à moins que M. de Manicamp ne soit un de ces deux hommes qui l’ont ramené...
— Chut! dit le roi, voici qu’il vient: demeurez là et prêtez l’oreille.
— Très bien, Sire, dit le mousquetaire.
À la même minute, Manicamp et de Saint-Aignan paraissaient au seuil de la porte.
Chapitre CLVI — L’affût