Français
Le roi fit un signe au mousquetaire, l’autre à de Saint-Aignan.
Le signe était impérieux et signifiait: «Sur votre vie, taisez-vous!»
D’Artagnan se retira, comme un soldat, dans l’angle du cabinet.
De Saint-Aignan, comme un favori, s’appuya sur le dossier du fauteuil du roi.
Manicamp, la jambe droite en avant, le sourire aux lèvres, les mains blanches et gracieuses, s’avança pour faire sa révérence au roi.
Le roi rendit le salut avec la tête.
— Bonsoir, monsieur de Manicamp, dit-il.
— Votre Majesté m’a fait l’honneur de me mander auprès d’elle, dit Manicamp.
— Oui, pour apprendre de vous tous les détails du malheureux accident arrivé au comte de Guiche.
— Oh! Sire, c’est douloureux.
— Vous étiez là?
— Pas précisément, Sire.
— Mais vous arrivâtes sur le théâtre de l’accident quelques instants après cet accident accompli?
— C’est cela, oui, Sire, une demi-heure à peu près.
— Et où cet accident a-t-il eu lieu?
— Je crois, Sire, que l’endroit s’appelle le rond-point du bois Rochin.
— Oui, rendez-vous de chasse.
— C’est cela même, Sire.
— Eh bien! contez-moi ce que vous savez de détails sur ce malheur, monsieur de Manicamp. Contez.
— C’est que Votre Majesté est peut-être instruite, et je craindrais de la fatiguer par des répétitions.
— Non, ne craignez pas.
Manicamp regarda tout autour de lui; il ne vit que d’Artagnan adossé aux boiseries, d’Artagnan calme, bienveillant, bonhomme, et de Saint-Aignan avec lequel il était venu, et qui se tenait toujours adossé au fauteuil du roi avec une figure également gracieuse.
Il se décida donc à parler.
— Votre Majesté n’ignore pas, dit-il, que les accidents sont communs à la chasse?
— À la chasse?
— Oui, Sire, je veux dire à l’affût.
— Ah! ah! dit le roi, c’est à l’affût que l’accident est arrivé?
— Mais oui, Sire, hasarda Manicamp; est-ce que Votre Majesté l’ignorait?
— Mais à peu près, dit le roi fort vite, car toujours Louis XIV répugna à mentir; c’est donc à l’affût, dites-vous, que l’accident est arrivé?
— Hélas! oui, malheureusement, Sire.
Le roi fit une pause.
— À l’affût de quel animal? demanda-t-il.
— Du sanglier, Sire.
— Et quelle idée a donc eue de Guiche de s’en aller comme cela, tout seul, à l’affût du sanglier? C’est un exercice de campagnard, cela, et bon, tout au plus, pour celui qui n’a pas, comme le maréchal de Grammont, chiens et piqueurs pour chasser en gentilhomme.
Manicamp plia les épaules.
— La jeunesse est téméraire, dit-il sentencieusement.
— Enfin!... continuez, dit le roi.
— Tant il y a, continua Manicamp, n’osant s’aventurer et posant un mot après l’autre, comme fait de ses pieds un paludier dans un marais, tant il y a, Sire, que le pauvre de Guiche s’en alla tout seul à l’affût.
— Tout seul, voire! le beau chasseur! Eh! M. de Guiche ne sait-il pas que le sanglier revient sur le coup?
— Voilà justement ce qui est arrivé, Sire.
— Il avait donc eu connaissance de la bête?
— Oui, Sire. Des paysans l’avaient vue dans leurs pommes de terre.
— Et quel animal était-ce?
— Un ragot.
— Il fallait donc me prévenir, monsieur, que de Guiche avait des idées de suicide; car, enfin, je l’ai vu chasser, c’est un veneur très expert. Quand il tire sur l’animal acculé et tenant aux chiens, il prend toutes ses précautions, et cependant il tire avec une carabine, et, cette fois, il s’en va affronter le sanglier avec de simples pistolets!
Manicamp tressaillit.
— Des pistolets de luxe, excellents pour se battre en duel avec un homme et non avec un sanglier, que diable!
— Sire, il y a des choses qui ne s’expliquent pas bien.
— Vous avez raison, et l’événement qui nous occupe est une de ces choses là. Continuez.
Pendant ce récit, de Saint-Aignan, qui eût peut-être fait signe à Manicamp de ne pas s’enferrer, était couché en joue par le regard obstiné du roi.
Il y avait donc, entre lui et Manicamp, impossibilité de communiquer. Quant à d’Artagnan, la statue du Silence, à Athènes, était plus bruyante et plus expressive que lui.
Manicamp continua donc, lancé dans la voie qu’il avait prise, à s’enfoncer dans le panneau.
— Sire, dit-il, voici probablement comment la chose s’est passée. De Guiche attendait le sanglier.
— À cheval ou à pied? demanda le roi.
— À cheval. Il tira sur la bête, la manqua.
— Le maladroit!
— La bête fonça sur lui.
— Et le cheval fut tué?
— Ah! Votre Majesté sait cela?
— On m’a dit qu’un cheval avait été trouvé mort au carrefour du bois Rochin. J’ai présumé que c’était le cheval de de Guiche.
— C’était lui, effectivement, Sire.
— Voilà pour le cheval, c’est bien; mais pour de Guiche?
— De Guiche une fois à terre, fut fouillé par le sanglier et blessé à la main et à la poitrine.
— C’est un horrible accident; mais, il faut le dire, c’est la faute de de Guiche. Comment va-t-on à l’affût d’un pareil animal avec des pistolets! Il avait donc oublié la fable d’Adonis?
Manicamp se gratta l’oreille.
— C’est vrai, dit-il, grande imprudence.
— Vous expliquez-vous cela, monsieur de Manicamp?
— Sire, ce qui est écrit est écrit.
— Ah! vous êtes fataliste!
Manicamp s’agitait, fort mal à son aise.
— Je vous en veux, monsieur de Manicamp, continua le roi.
— À moi, Sire.
— Oui! Comment! vous êtes l’ami de Guiche, vous savez qu’il est sujet à de pareilles folies, et vous ne l’arrêtez pas?
Manicamp ne savait à quoi s’en tenir; le ton du roi n’était plus précisément celui d’un homme crédule.
D’un autre côté, ce ton n’avait ni la sévérité du drame, ni l’insistance de l’interrogatoire.
Il y avait plus de raillerie que de menace.
— Et vous dites donc, continua le roi, que c’est bien le cheval de Guiche que l’on a retrouvé mort?
— Oh! mon Dieu, oui, lui-même.
— Cela vous a-t-il étonné?
— Non, Sire. À la dernière chasse, M. de Saint-Maure, Votre Majesté se le rappelle, a eu un cheval tué sous lui, et de la même façon.
— Oui, mais éventré.
— Sans doute, Sire.
— Le cheval de Guiche eût été éventré comme celui de M. de Saint-Maure que cela ne m’étonnerait point, pardieu!
Manicamp ouvrit de grands yeux.
— Mais ce qui m’étonne, continua le roi, c’est que le cheval de Guiche, au lieu d’avoir le ventre ouvert, ait la tête cassée.
Manicamp se troubla.
— Est-ce que je me trompe? reprit le roi, est-ce que ce n’est point à la tempe que le cheval de Guiche a été frappé? Avouez, monsieur de Manicamp, que voilà un coup singulier.
— Sire, vous savez que le cheval est un animal très intelligent, il aura essayé de se défendre.
— Mais un cheval se défend avec les pieds de derrière, et non avec la tête.
— Alors, le cheval, effrayé, se sera abattu, dit Manicamp, et le sanglier, vous comprenez, Sire, le sanglier...
— Oui, je comprends pour le cheval; mais pour le cavalier?
— Eh bien! c’est tout simple: le sanglier est revenu du cheval au cavalier, et, comme j’ai déjà eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, a écrasé la main de de Guiche au moment où il allait tirer sur lui son second coup de pistolet; puis, d’un coup de boutoir, il lui a troué la poitrine.
— Cela est on ne peut plus vraisemblable, en vérité, monsieur de Manicamp; vous avez tort de vous défier de votre éloquence, et vous contez à merveille.
— Le roi est bien bon, dit Manicamp en faisant un salut des plus embarrassés.
— À partir d’aujourd’hui seulement, je défendrai à mes gentilshommes d’aller à l’affût. Peste! autant vaudrait leur permettre le duel.
Manicamp tressaillit et fit un mouvement pour se retirer.
— Le roi est satisfait? demanda-t-il.
— Enchanté; mais ne vous retirez point encore, monsieur de Manicamp, dit Louis, j’ai affaire de vous.
«Allons, allons, pensa d’Artagnan, encore un qui n’est pas de notre force.»
Et il poussa un soupir qui pouvait signifier: «Oh! les hommes de notre force, où sont-ils maintenant?»
En ce moment, un huissier souleva la portière et annonça le médecin du roi.
— Ah! s’écria Louis, voilà justement M. Valot qui vient de visiter M. de Guiche. Nous allons avoir des nouvelles du blessé.
Manicamp se sentit plus mal à l’aise que jamais.
— De cette façon, au moins, ajouta le roi, nous aurons la conscience nette.
Et il regarda d’Artagnan, qui ne sourcilla point.
Chapitre CLVII — Le médecin
M. Valot entra.
La mise en scène était la même: le roi assis, de Saint-Aignan toujours accoudé à son fauteuil, d’Artagnan toujours adossé à la muraille, Manicamp toujours debout.
— Eh bien! monsieur Valot, fit le roi, m’avez-vous obéi?
— Avec empressement, Sire.
— Vous vous êtes rendu chez votre confrère de Fontainebleau?
— Oui, Sire.
— Et vous y avez trouvé M. de Guiche?
— J’y ai trouvé M. de Guiche.
— En quel état? Dites franchement.
— En très piteux état, Sire.
— Cependant, voyons, le sanglier ne l’a pas dévoré?
— Dévoré qui?
— Guiche.
— Quel sanglier?
— Le sanglier qui l’a blessé.
— M. de Guiche a été blessé par un sanglier?
— On le dit, du moins.
— Quelque braconnier plutôt...
— Comment, quelque braconnier?...
— Quelque mari jaloux, quelque amant maltraité, lequel, pour se venger, aura tiré sur lui.
— Mais que dites-vous donc là, monsieur Valot? Les blessures de M. de Guiche ne sont-elles pas produites par la défense d’un sanglier?
— Les blessures de M. de Guiche sont produites par une balle de pistolet qui lui a écrasé l’annulaire et le petit doigt de la main droite, après quoi, elle a été se loger dans les muscles intercostaux de la poitrine.
— Une balle! Vous êtes sûr que M. de Guiche a été blessé par une balle?... s’écria le roi jouant l’homme surpris.
— Ma foi, dit Valot, si sûr que la voilà, Sire.
Et il présenta au roi une balle à moitié aplatie.
Le roi la regarda sans y toucher.
— Il avait cela dans la poitrine, le pauvre garçon? demanda-t-il.
— Pas précisément. La balle n’avait pas pénétré, elle s’était aplatie, comme vous voyez, ou sous la sous-garde du pistolet ou sur le côté droit du sternum.
— Bon Dieu! fit le roi sérieusement, vous ne me disiez rien de tout cela, monsieur de Manicamp?
— Sire...
— Qu’est-ce donc, voyons, que cette invention de sanglier, d’affût, de chasse de nuit? Voyons, parlez.
— Ah! Sire...
— Il me paraît que vous avez raison, dit le roi en se tournant vers son capitaine des mousquetaires, et qu’il y a eu combat.
Le roi avait, plus que tout autre, cette faculté donnée aux grands de compromettre et de diviser les inférieurs.
Manicamp lança au mousquetaire un regard plein de reproches.
D’Artagnan comprit ce regard, et ne voulut pas rester sous le poids de l’accusation.
Il fit un pas.
— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a commandé d’aller explorer le carrefour du bois Rochin, et de lui dire, d’après mon estime, ce qui s’y était passé. Je lui ai fait part de mes observations, mais sans dénoncer personne. C’est Sa Majesté elle-même qui, la première, a nommé M. le comte de Guiche.
— Bien! bien! monsieur, dit le roi avec hauteur; vous avez fait votre devoir, et je suis content de vous, cela doit vous suffire. Mais vous, monsieur de Manicamp, vous n’avez pas fait le vôtre, car vous m’avez menti.
— Menti, Sire! Le mot est dur.
— Trouvez-en un autre.
— Sire, je n’en chercherai pas. J’ai déjà eu le malheur de déplaire à Sa Majesté, et, ce que je trouve de mieux c’est d’accepter humblement les reproches qu’elle jugera à propos de m’adresser.
— Vous avez raison, monsieur, on me déplaît toujours en me cachant la vérité.
— Quelquefois, Sire, on ignore.
— Ne mentez plus, ou je double la peine.
Manicamp s’inclina en pâlissant.
D’Artagnan fit encore un pas en avant, décidé à intervenir, si la colère toujours grandissante du roi atteignait certaines limites.
— Monsieur, continua le roi, vous voyez qu’il est inutile de nier la chose plus longtemps. M. de Guiche s’est battu.
— Je ne dis pas non, Sire, et Votre Majesté eût été généreuse en ne forçant pas un gentilhomme au mensonge.
— Forcé! Qui vous forçait?
— Sire, M. de Guiche est mon ami. Votre Majesté a défendu les duels sous peine de mort. Un mensonge sauve mon ami. Je mens.
— Bien, murmura d’Artagnan, voilà un joli garçon, mordioux!
— Monsieur, reprit le roi, au lieu de mentir, il fallait l’empêcher de se battre.
— Oh! Sire, Votre Majesté, qui est le gentilhomme le plus accompli de France, sait bien que, nous autres, gens d’épée, nous n’avons jamais regardé M. de Boutteville comme déshonoré pour être mort en Grève. Ce qui déshonore, c’est d’éviter son ennemi, et non de rencontrer le bourreau.
— Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen de tout réparer.
— S’il est de ceux qui conviennent à un gentilhomme, je le saisirai avec empressement, Sire.
— Le nom de l’adversaire de M. de Guiche?
— Oh! oh! murmura d’Artagnan, est-ce que nous allons continuer Louis XIII?...
— Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.
— Vous ne voulez pas le nommer, à ce qu’il paraît? dit le roi.
— Sire, je ne le connais pas.
— Bravo! dit d’Artagnan.
— Monsieur de Manicamp, remettez votre épée au capitaine.
Manicamp s’inclina gracieusement, détacha son épée en souriant et la tendit au mousquetaire.
Mais de Saint-Aignan s’avança vivement entre d’Artagnan et lui.
— Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté.
— Faites, dit le roi, enchanté peut-être au fond du cœur que quelqu’un se plaçât entre lui et la colère à laquelle il s’était laissé emporter.
— Manicamp, vous êtes un brave, et le roi appréciera votre conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c’est leur nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majesté vous demande?
— C’est vrai, je le sais.
— Alors, vous le direz.
— Si j’eusse dû le dire, ce serait déjà fait.
— Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intéressé à cette prud’homie.
— Vous, vous êtes libre; mais il me semble cependant...
— Oh! trêve de magnanimité; je ne vous laisserai point aller à la Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.
Manicamp était homme d’esprit, et comprit qu’il avait fait assez pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne s’agissait plus que d’y persévérer en reconquérant les bonnes grâces du roi.
— Parlez, monsieur, dit-il à de Saint-Aignan. J’ai fait pour mon compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait que ma conscience ordonnât bien haut, ajouta-t-il en se retournant vers le roi, puisqu’elle l’a emporté sur les commandements de Sa Majesté; mais Sa Majesté me pardonnera, je l’espère, quand elle saura que j’avais à garder l’honneur d’une dame.
— D’une dame? demanda le roi inquiet.
— Oui, Sire.
— Une dame fut la cause de ce combat?
Manicamp s’inclina.
Le roi se leva et s’approcha de Manicamp.
— Si la personne est considérable, dit-il, je ne me plaindrai pas que vous ayez pris des ménagements, au contraire.
— Sire, tout ce qui touche à la maison du roi, ou à la maison de son frère, est considérable à mes yeux.
— À la maison de mon frère? répéta Louis XIV avec une sorte d’hésitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de mon frère?
— Ou de Madame.
— Ah! de Madame?
— Oui, Sire.
— Ainsi, cette dame?...
— Est une des filles d’honneur de la maison de Son Altesse Royale Mme la duchesse d’Orléans.
— Pour qui M. de Guiche s’est battu, dites-vous?
— Oui, et, cette fois, je ne mens plus.
Louis fit un mouvement plein de trouble.
— Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de cette scène, veuillez vous éloigner un instant, j’ai besoin de demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu’il a des choses précieuses à me dire pour sa justification, et qu’il n’ose le faire devant témoins... Remettez votre épée, monsieur de Manicamp.
Manicamp remit son épée au ceinturon.
— Le drôle est, décidément, plein de présence d’esprit, murmura le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se retirant avec lui.
— Il s’en tirera, fit ce dernier à l’oreille de d’Artagnan.
— Et avec honneur, comte.
Manicamp adressa à de Saint-Aignan et au capitaine un regard de remerciement qui passa inaperçu du roi.
— Allons, allons, dit d’Artagnan en franchissant le seuil de la porte, j’avais mauvaise opinion de la génération nouvelle. Eh bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.
Valot précédait le favori et le capitaine.
Le roi et Manicamp restèrent seuls dans le cabinet.
Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, et que c’était Manicamp qui avait raison
Le roi s’assura par lui-même, en allant jusqu’à la porte, que personne n’écoutait, et revint se placer précipitamment en face de son interlocuteur.
— Çà! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de Manicamp, expliquez-vous.
— Avec la plus grande franchise, Sire, répondit le jeune homme.
— Et tout d’abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au cœur que l’honneur des dames.
— Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatesse, Sire.
— Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu’il s’agissait d’une fille de ma belle-sœur, et que la personne en question, l’adversaire de Guiche, l’homme enfin que vous ne voulez pas nommer...
— Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.
— Oui. Vous dites donc que cet homme a offensé quelqu’un de chez Madame.
— Mlle de La Vallière, oui, Sire.
— Ah! fit le roi, comme s’il s’y fût attendu, et comme si cependant ce coup lui avait percé le cœur; ah! c’est Mlle de La Vallière que l’on outrageait?
— Je ne dis point précisément qu’on l’outrageât, Sire.
— Mais enfin...
— Je dis qu’on parlait d’elle en termes peu convenables.
— En termes peu convenables de Mlle de La Vallière! Et vous refusez de me dire quel était l’insolent?...
— Sire, je croyais que c’était chose convenue, et que Votre Majesté avait renoncé à faire de moi un dénonciateur.
— C’est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant; d’ailleurs, je saurai toujours assez tôt le nom de celui qu’il me faudra punir.
Manicamp vit bien que la question était retournée.
Quant au roi, il s’aperçut qu’il venait de se laisser entraîner un peu loin.
Aussi se reprit-il:
— Et je punirai, non point parce qu’il s’agit de Mlle de La Vallière, bien que je l’estime particulièrement; mais parce que l’objet de la querelle est une femme. Or je prétends qu’à ma cour on respecte les femmes, et qu’on ne se querelle pas.
Manicamp s’inclina.
— Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait on de Mlle de La Vallière?
— Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas?
— Moi?
— Votre Majesté sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se permettre les jeunes gens.
— On disait sans doute qu’elle aimait quelqu’un, hasarda le roi.
— C’est probable.
— Mais Mlle de La Vallière a le droit d’aimer qui bon lui semble, dit le roi.
— C’est justement ce que soutenait de Guiche.
— Et c’est pour cela qu’il s’est battu?
— Oui, Sire, pour cette seule cause.
Le roi rougit.
— Et, dit-il, vous n’en savez pas davantage?
— Sur quel chapitre, Sire?
— Mais sur le chapitre fort intéressant que vous racontez à cette heure.
— Et quelle chose le roi veut-il que je sache?
— Eh bien! par exemple, le nom de l’homme que La Vallière aime et que l’adversaire de de Guiche lui contestait le droit d’aimer?
— Sire, je ne sais rien, je n’ai rien entendu, rien surpris; mais je tiens de Guiche pour un grand cœur, et, s’il s’est momentanément substitué au protecteur de La Vallière, c’est que ce protecteur était trop haut placé pour prendre lui-même sa défense.
Ces mots étaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le roi, mais, cette fois, de plaisir.
Il frappa doucement sur l’épaule de Manicamp.
— Allons, allons, vous êtes non seulement un spirituel garçon, monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami de Guiche un paladin tout à fait de mon goût; vous le lui témoignerez, n’est-ce pas?
— Ainsi donc, Sire, Votre Majesté me pardonne?
— Tout à fait.
— Et je suis libre?
Le roi sourit et tendit la main à Manicamp.
Manicamp saisit cette main et la baisa.
— Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille.
— Moi, Sire?
— Vous m’avez fait un récit excellent de cet accident arrivé à de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval s’abattant, je vois l’animal allant du cheval au cavalier. Vous ne racontez pas, monsieur, vous peignez.
— Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit Manicamp.
— Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu, monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le monde cette aventure.
— L’aventure de l’affût?
— Oui, telle que vous me l’avez contée, à moi, sans en changer un seul mot, vous comprenez?
— Parfaitement, Sire.
— Et vous la raconterez?
— Sans perdre une minute.
— Eh bien! maintenant, rappelez vous-même M. d’Artagnan; j’espère que vous n’en avez plus peur.
— Oh! Sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour moi, je ne crains plus rien.
— Appelez donc, dit le roi.
Manicamp ouvrit la porte.
— Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
D’Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent.
— Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que l’explication de M. de Manicamp m’a entièrement satisfait.
D’Artagnan jeta à Valot d’un côté, et à Saint-Aignan de l’autre, un regard qui signifiait: «Eh bien! que vous disais-je?»
Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas:
— Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu’il se guérisse vite; je veux me hâter de le remercier au nom de toutes les dames, mais surtout qu’il ne recommence jamais.
— Dût-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s’il s’agit de l’honneur de Votre Majesté.
C’était direct. Mais, nous l’avons dit, le roi Louis XIV aimait l’encens, et, pourvu qu’on lui en donnât, il n’était pas très exigeant sur la qualité.
— C’est bien, c’est bien, dit-il en congédiant Manicamp, je verrai de Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison.
Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette scène:
— Monsieur d’Artagnan? dit-il.
— Sire.
— Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble, vous qui d’ordinaire avez de si bons yeux?
— J’ai la vue trouble, moi, Sire?
— Sans doute.
— Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais en quoi trouble, s’il vous plaît?
— Mais à propos de cet événement du bois Rochin.
— Ah! ah!
— Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de deux hommes, vous avez relevé les détails d’un combat. Rien de tout cela n’a existé; illusion pure!
— Ah! ah! fit encore d’Artagnan.
— C’est comme ces piétinements du cheval, c’est comme ces indices de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose; seulement, la lutte a été longue et terrible, à ce qu’il paraît.
— Ah! ah! continua d’Artagnan.