Français
Quelquefois une balle égarée porte dans une bataille. Ce mot, que le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l’ébranla un moment: elle pouvait, un jour ou l’autre, craindre des représailles.
— Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.
— Je vous demande, madame, ce qu’a fait contre vous Mlle de La Vallière?
— Elle est le plus artificieux entremetteur d’intrigues que je connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d’elle en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul bruit de son nom.
— Elle? elle? dit le roi.
— Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame, elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.
— Elle?
— Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais: elle est capable d’exciter à la guerre les meilleurs parents et les plus intimes amis. Voyez déjà ce qu’elle sème de discorde entre nous.
— Je vous proteste... dit le roi.
— Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence, et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indisposé Votre Majesté contre moi.
— Je jure, dit le roi, que jamais une parole amère n’est sortie de ses lèvres; je jure que, même dans mes emportements, elle ne m’a laissé menacer personne; je jure que vous n’avez pas d’amie plus dévouée, plus respectueuse.
— D’amie? dit Madame avec une expression de dédain suprême.
— Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m’avez compris, et que, dès ce moment, tout s’égalise. Mlle de La Vallière sera ce que je voudrai qu’elle soit, et demain, si je l’entends ainsi, elle sera prête à s’asseoir sur un trône.
— Elle n’y sera pas née, du moins, et vous ne pourrez faire que pour l’avenir, mais rien pour le passé.
— Madame, j’ai été pour vous plein de complaisance et de civilité: ne me faites pas souvenir que je suis le maître.
— Sire, vous me l’avez déjà répété deux fois. J’ai eu l’honneur de vous dire que je m’inclinais.
— Alors, voulez-vous m’accorder que Mlle de La Vallière rentre chez vous?
— À quoi bon, Sire, puisque vous avez un trône à lui donner? Je suis trop peu pour protéger une telle puissance.
— Trêve de cet esprit méchant et dédaigneux. Accordez-moi sa grâce.
— Jamais!
— Vous me poussez à la guerre dans ma famille?
— J’ai ma famille aussi, où je me réfugierai.
— Est-ce une menace, et vous oublierez-vous à ce point? Croyez-vous que, si vous poussiez jusque-là l’offense, vos parents vous soutiendraient?
— J’espère, Sire, que vous ne me forcerez à rien qui soit indigne de mon rang.
— J’espérais que vous vous souviendriez de notre amitié, que vous me traiteriez en frère.
— Ce n’est pas vous méconnaître pour mon frère, dit-elle, que de refuser une injustice à Votre Majesté.
— Une injustice?
— Oh! Sire, si j’apprenais à tout le monde la conduite de La Vallière, si les reines savaient...
— Allons, allons, Henriette, laissez parler votre cœur, souvenez-vous que vous m’avez aimé, souvenez-vous que le cœur des humains doit être aussi miséricordieux que le cœur du souverain Maître. N’ayez point d’inflexibilité pour les autres; pardonnez à La Vallière.
— Je ne puis; elle m’a offensée.
— Mais, moi, moi?
— Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepté cela.
— Alors, vous me conseillez le désespoir... Vous me rejetez dans cette dernière ressource des gens faibles; alors vous me conseillez la colère et l’éclat?
— Sire, je vous conseille la raison.
— La raison?... Ma sœur, je n’ai plus de raison.
— Sire, par grâce!
— Ma sœur! par pitié, c’est la première fois que je supplie; ma sœur, je n’ai plus d’espoir qu’en vous.
— Oh! Sire, vous pleurez?
— De rage, oui, d’humiliation. Avoir été obligé de m’abaisser aux prières, moi! le roi! Toute ma vie, je détesterai ce moment. Ma sœur, vous m’avez fait endurer en une seconde plus de maux que je n’en avais prévu dans les plus dures extrémités de cette vie.
Et le roi, se levant, donna un libre essor à ses larmes, qui, effectivement, étaient des pleurs de colère et de honte.
Madame fut, non pas touchée, car les femmes les meilleures n’ont pas de pitié dans l’orgueil, mais elle eut peur que ces larmes n’entraînassent avec elles tout ce qu’il y avait d’humain dans le cœur du roi.
— Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous préférez mon humiliation à la vôtre, bien que la mienne soit publique et que la vôtre n’ait que moi pour témoin, parlez, j’obéirai au roi.
— Non, non, Henriette! s’écria Louis transporté de reconnaissance, vous aurez cédé au frère!
— Je n’ai plus de frère, puisque j’obéis.
— Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?
— Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!
Il ne répondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait de baisers.
— Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui pardonnerez, vous reconnaîtrez la douceur, la droiture de son cœur?
— Je la maintiendrai dans ma maison.
— Non, vous lui rendrez votre amitié, ma chère sœur.
— Je ne l’ai jamais aimée.
— Eh bien! pour l’amour de moi, vous la traiterez bien, n’est-ce pas, Henriette?
— Soit! je la traiterai comme une fille à vous!
Le roi se releva. Par ce mot échappé si funestement, Madame avait détruit tout le mérite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus rien.
Ulcéré, mortellement atteint, il répliqua:
— Merci, madame, je me souviendrai éternellement du service que vous m’avez rendu.
Et saluant avec une affectation de cérémonie, il prit congé.
En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du pied avec colère.
Mais il était trop tard: Malicorne et d’Artagnan, placés à la porte, avaient vu ses yeux.
«Le roi a pleuré», pensa Malicorne.
D’Artagnan s’approcha respectueusement du roi.
— Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degré pour rentrer chez vous.
— Pourquoi?
— Parce que la poussière du chemin a laissé des traces sur votre visage, dit d’Artagnan. Allez, Sire, allez!
«Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cédé comme un enfant, gare à ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.»
Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière
Madame n’était pas méchante: elle n’était qu’emportée. Le roi n’était pas imprudent: il n’était qu’amoureux.
À peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui aboutissait au rappel de La Vallière, que l’un et l’autre cherchèrent à gagner sur le marché.
Le roi voulut voir La Vallière à chaque instant du jour.
Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des supplications, ne voulait pas abandonner La Vallière sans combattre.
Elle semait donc les difficultés sous les pas du roi.
En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait être forcé de faire la cour à sa belle-sœur.
De ce plan dérivait toute la politique de Madame.
Comme elle avait choisi quelqu’un pour la seconder, et que ce quelqu’un était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois qu’il venait chez Madame. On l’entourait, et on ne le quittait pas. Madame déployait dans ses entretiens une grâce et un esprit qui éclipsaient tout.
Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable au roi.
C’est ce qu’elle attendait.
Alors elle lança Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au roi qu’il y avait une jeune personne bien malheureuse à la Cour.
Le roi demanda qui était cette personne.
Malicorne répondit que c’était Mlle de Montalais.
Alors le roi déclara que c’était bien fait qu’une personne fût malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
Malicorne s’expliqua, Mlle de Montalais avait donné ses ordres.
Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt que Sa Majesté paraissait, paraissait aussi; qu’elle était dans les corridors jusqu’après le départ du roi; qu’elle le reconduisait de peur qu’il ne parlât dans les antichambres à quelqu’une des filles.
Un soir, elle alla plus loin.
Le roi était assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main, sous sa manchette, un billet qu’il voulait glisser dans les mains de La Vallière.
Madame devina cette intention et ce billet. Il était bien difficile d’empêcher le roi d’aller où bon lui semblait.
Cependant il fallait l’empêcher d’aller à La Vallière, de lui dire bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrière son éventail ou dans son mouchoir.
Le roi, qui observait aussi, se douta qu’on lui tendait un piège.
Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation près de Mlle de Châtillon, avec laquelle il badina.
On faisait des bouts rimés; de Mlle de Châtillon, il alla vers Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.
Alors, par cette manœuvre habile, il se trouva assis devant La Vallière, qu’il masquait entièrement.
Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin de fleurs sur un canevas de tapisserie.
Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: «Mettez le billet dedans.»
Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il fut assez adroit pour le jeter par terre.
De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.
Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça le mouchoir sur le fauteuil.
Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le mouchoir avec son précieux dépôt.
Mais Madame avait tout vu.
Elle dit à Châtillon:
— Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le tapis.
Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.
— Ah! pardon! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.
Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui valait peut-être à lui seul un long poème.
D’où la colère du roi et le désespoir de La Vallière.
Ce serait chose impossible à décrire.
Mais alors il se passa un événement incroyable.
Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prévenu on ne sait comment, se trouvait dans l’antichambre.
Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et, le soir, on y mettait peu de cérémonie chez Madame; elles étaient mal éclairées.
Le roi aimait ce petit jour. Règle générale, l’amour, dont l’esprit et le cœur flamboient constamment, n’aime pas la lumière autre part que dans l’esprit et dans le cœur.
Donc, l’antichambre était obscure; un seul page portait le flambeau devant Sa Majesté.
Le roi marchait d’un pas lent et dévorait sa colère.
Malicorne passa très près du roi, le heurta presque, et lui demanda pardon avec une humilité parfaite; mais le roi, de fort mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s’esquiva sans bruit.
Louis se coucha, ayant eu, ce soir-là, quelque petite querelle avec la reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son cabinet, le désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière.
Il appela son valet de chambre.
— Apportez-moi, dit-il, l’habit que je portais hier; mais ayez bien soin de ne toucher à rien de ce qu’il pourrait contenir.
L’ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-même dans la poche de son habit.
Il n’y trouva qu’un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière avait disparu.
Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.
«Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant! Comment ne seriez-vous pas aimé?»
— Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché...
Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir, c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta:
— J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans les plis.
— Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un mouchoir, et le voici.
— C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô pauvreté, que je t’envie! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa poche les mouchoirs et les billets.
Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-scriptum à cette lettre:
«Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de l’envoi.»
— À la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui est là, dit-il, et qui m’apporte ce billet?
— M. Malicorne, répliqua timidement le valet de chambre.
— Qu’il entre.
Malicorne entra.
— Vous venez de chez Mlle de La Vallière? dit le roi avec un soupir.
— Oui, Sire.
— Et vous avez porté à Mlle de La Vallière quelque chose de ma part?
— Moi, Sire?
— Oui, vous.
— Non pas, Sire, non pas.
— Mlle de La Vallière le dit formellement.
— Oh! Sire, Mlle de La Vallière se trompe.
Le roi fronça le sourcil.
— Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La Vallière vous appelle-t-elle mon messager?... Qu’avez-vous porté à cette dame? Parlez vite monsieur.
— Sire, j’ai porté à Mlle de La Vallière un mouchoir, et voilà tout.
— Un mouchoir... Quel mouchoir?
— Sire, au moment où j’eus la douleur, hier, de me heurter contre la personne de Votre Majesté, malheur que je déplorerai toute ma vie, surtout après le mécontentement que vous me témoignâtes; à ce moment, Sire, je demeurai immobile de désespoir, Votre Majesté était trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre quelque chose de blanc.
— Ah! fit le roi.
— Je me baissai, c’était un mouchoir. J’eus un instant l’idée qu’en heurtant Votre Majesté, j’avais aidé à ce que ce mouchoir sortît de sa poche; mais, en le palpant respectueusement, je sentis un chiffre que je regardai, c’était le chiffre de Mlle de La Vallière; je présumai qu’en arrivant cette demoiselle avait laissé tomber son mouchoir, je me hâtai de le lui rendre à la sortie, et voilà tout ce que j’ai remis à Mlle de La Vallière; je supplie Votre Majesté de le croire.
Malicorne était si naïf, si désolé, si humble, que le roi prit un excessif plaisir à l’entendre.
Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand service rendu.
— Voilà déjà deux heureuses rencontres que j’ai avec vous, monsieur, dit-il: vous pouvez compter sur mon amitié.
Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait volé le mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l’eût pu faire un des tire-laine de la bonne ville de Paris.
Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit soupçonner à La Vallière, et la Vallière la conta plus tard au roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand politique.
Louis XIV avait raison, et l’on sait qu’il se connaissait en hommes.
Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des filles d’honneur
Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.
Au bout de huit jours, le roi en était venu à ne plus pouvoir regarder La Vallière sans qu’un regard de soupçon croisât le sien.
Lorsqu’une partie de promenade était proposée, pour éviter que la scène de la pluie ou du chêne royal ne se renouvelât, Madame avait des indispositions toutes prêtes: grâce à ces indispositions, elle ne sortait pas, et ses filles d’honneur restaient à la maison.
De visite nocturne, pas la moindre; il n’y avait pas moyen.
C’est que, sous ce rapport, dès les premiers jours, le roi avait éprouvé un douloureux échec.
Comme à Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et avait voulu se rendre chez La Vallière. Mais il n’avait trouvé que Mlle de Tonnay-Charente, qui s’était mise à crier au feu et au voleur; de telle sorte qu’une légion de femmes de chambres, de surveillantes et de pages étaient accourus, et que de Saint-Aignan, resté seul pour sauver l’honneur de son maître enfui, avait encouru, de la part de la reine mère et de Madame, une mercuriale sévère.
En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la famille de Mortemart.
Il avait fallu que le roi intervînt.
Cette méprise était venue de ce que Madame avait subitement ordonné un changement de logis à ses filles, et que La Vallière et Montalais avaient été appelées à coucher dans le cabinet même de leur maîtresse.
Rien n’était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous les yeux d’un argus aussi féroce, d’une douceur aussi inégale que celle de Madame, c’était s’exposer aux plus grands dangers.
On peut juger dans quel état d’irritation continue et de colère croissante toutes ces piqûres d’aiguille mettaient le lion.
Le roi se décomposait le sang à chercher des moyens, et, comme il ne s’ouvrait ni à Malicorne ni à d’Artagnan, les moyens ne se trouvaient pas.
Malicorne eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour encourager le roi à une entière confidence.
Mais, soit honte, soit défiance, le roi commençait d’abord à mordre, puis bientôt abandonnait l’hameçon.
Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et regardait tristement les fenêtres de Madame, Malicorne heurta une échelle sous une bordure de buis, et dit à Manicamp, qui marchait avec lui derrière le roi, et qui n’avait rien heurté ni rien vu:
— Est-ce que vous n’avez pas vu que je viens de heurter une échelle et que j’ai manqué de tomber?
— Non, dit Manicamp, distrait comme d’habitude; mais vous n’êtes pas tombé, à ce qu’il paraît?
— N’importe! il n’en est pas moins dangereux de laisser ainsi traîner les échelles.
— Oui, l’on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.
— Ce n’est pas cela: je veux dire qu’il est dangereux de laisser traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d’honneur.
Louis tressaillit imperceptiblement.
— Comment cela? demanda Manicamp.
— Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le bras.
— Comment cela? dit plus haut Manicamp.
Le roi prêta l’oreille.
— Voilà, par exemple, dit Malicorne, une échelle qui a dix-neuf pieds, juste la hauteur de la corniche des fenêtres.
Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait.
— Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui souffla Malicorne.
— Mais de quelles fenêtres entendez-vous donc parler? lui demanda tout haut Manicamp.
— De celles de Madame.
— Eh!
— Oh! je ne dis pas que l’on ose jamais monter chez Madame; mais dans le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent Mlles de La Vallière et de Montalais, qui sont deux jolies personnes.
— Par une simple cloison? dit Manicamp.
— Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartements de Madame: voyez-vous ces deux fenêtres?
— Oui.
— Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d’une façon moins vive, la voyez-vous?
— À merveille.
— C’est celle des filles d’honneur. Tenez, il fait chaud, voilà justement Mlle de La Vallière qui ouvre sa fenêtre; ah! qu’un amoureux hardi pourrait lui dire de choses, s’il soupçonnait là cette échelle de dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche!
— Mais elle n’est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de Montalais?
— Mlle de Montalais ne compte pas; c’est une amie d’enfance, entièrement dévouée, un véritable puits où l’on peut jeter tous les secrets qu’on veut perdre.
Pas un mot de l’entretien n’avait échappé au roi.
Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour lui donner le temps de finir.
Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de Malicorne.
Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait de faire des vers au clair de la lune.
Bien qu’il n’y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins pouvait avoir des vers à faire.
Tout le monde partit.
Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement que le roi lui adressât la parole.
— Que parliez-vous tout à l’heure d’échelle, monsieur Malicorne? demanda-t-il.
— Moi, Sire, je parlais d’échelle?
Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles envolées.
— Oui, d’une échelle de dix-neuf pieds.
— Ah! oui, Sire, c’est vrai, mais je parlais à M. de Manicamp, et je me fusse tu si j’eusse su que Votre Majesté pût nous entendre.
— Et pourquoi vous fussiez-vous tu?
— Parce que je n’eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l’a oubliée... pauvre diable!
— Ne craignez rien... Voyons, qu’est-ce que cette échelle?
— Votre Majesté veut-elle la voir?
— Oui.
— Rien de plus facile, elle est là, Sire.
— Dans le buis?
— Justement.
— Montrez-la-moi.
Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à l’échelle.
— La voilà, Sire, dit-il.
— Tirez-la donc un peu.
Malicorne mit l’échelle dans l’allée.
Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l’échelle.
— Hum! fit-il... Vous dites qu’elle a dix-neuf pieds?
— Oui, Sire.
— Dix-neuf pieds, c’est beaucoup: je ne la crois pas si longue, moi.
— On voit mal comme cela, Sire. Si l’échelle était debout contre un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu que la comparaison aiderait beaucoup.
— Oh! n’importe, monsieur Malicorne, j’ai peine à croire que l’échelle ait dix-neuf pieds.
— Je sais combien Votre Majesté a le coup d’œil sûr, et cependant je gagerais.
Le roi secoua la tête.
— Il y a un moyen infaillible de vérification, dit Malicorne.
— Lequel?
— Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussée du palais a dix-huit pieds.
— C’est vrai, on peut le savoir.
— Eh bien! en appliquant l’échelle le long du mur, on jugerait.
— C’est vrai.
Malicorne enleva l’échelle comme une plume et la dressa contre la muraille.
Il choisit, ou plutôt le hasard choisit la fenêtre même du cabinet de La Vallière pour faire son expérience.
L’échelle arriva juste à l’arête de la corniche, c’est-à-dire presque à l’appui de la fenêtre, de sorte qu’un homme placé sur l’avant-dernier échelon, un homme de taille moyenne, comme était le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les habitants ou plutôt les habitantes de la chambre.
À peine l’échelle fut-elle posée, que le roi, laissant là l’espèce de comédie qu’il jouait, commença à gravir les échelons, tandis que Malicorne tenait l’échelle. Mais à peine était-il à moitié de sa route aérienne, qu’une patrouille de Suisses parut dans le jardin et s’avança droit à l’échelle.
Le roi descendit précipitamment et se cacha dans un massif.
Malicorne comprit qu’il fallait se sacrifier. S’il se cachait de son côté, on chercherait jusqu’à ce que l’on trouvât ou lui ou le roi, et peut-être tous deux.
Mieux valait qu’il fût trouvé tout seul.
En conséquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu’il fut arrêté tout seul. Une fois arrêté, Malicorne fut conduit au poste; une fois au poste, il se nomma; une fois nommé, il fut reconnu.
Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite porte de son appartement, fort humilié et surtout fort désappointé.
D’autant plus que le bruit de l’arrestation avait attiré La Vallière et Montalais à leur fenêtre, et que Madame elle-même avait paru à la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il s’agissait.
Pendant ce temps, Malicorne se réclamait de d’Artagnan. D’Artagnan accourut à l’appel de Malicorne.