Français
— Cette lettre a donc été écrite, quelque chose me le dit, pour toi.
— Pour moi? répéta la malheureuse jeune fille avec la docilité d’un automate.
— Et moi qui la vis, cette lettre, sur le bureau de Madame avant qu’elle fût cachetée, j’ai cru y lire...
— Tu as cru y lire?...
— Peut-être me suis-je trompée.
— Quoi?... Voyons.
— Le nom de Bragelonne.
La Vallière se leva, en proie à la plus douloureuse agitation.
— Montalais, dit-elle avec une voix pleine de sanglots, déjà se sont enfuis tous les rêves riants de la jeunesse et de l’innocence. Je n’ai plus rien à te cacher, à toi ni à personne. Ma vie est à découvert, et s’ouvre comme un livre où tout le monde peut lire, depuis le roi jusqu’au premier passant. Aure, ma chère Aure, que faire? Que devenir?
Montalais se rapprocha.
— Dame, consulte-toi, dit-elle.
— Eh bien! je n’aime pas M. de Bragelonne; quand je dis que je ne l’aime pas, comprends-moi: je l’aime comme la plus tendre sœur peut aimer un bon frère; mais ce n’est point cela qu’il me demande, ce n’est point cela que je lui ai promis.
— Enfin, tu aimes le roi, dit Montalais, et c’est une assez bonne excuse.
— Oui, j’aime le roi, murmura sourdement la jeune fille, et j’ai payé assez cher le droit de prononcer ces mots. Eh bien! parle, Montalais; que peux-tu pour moi ou contre moi dans la position où je me trouve?
— Parle-moi plus clairement.
— Que te dirai-je?
— Ainsi, rien de plus particulier?
— Non, fit Louise avec étonnement.
— Bien! Alors, c’est un simple conseil que tu me demandes?
— Oui.
— Relativement à M. Raoul?
— Pas autre chose.
— C’est délicat, répliqua Montalais.
— Non, rien n’est délicat là-dedans. Faut-il que je l’épouse pour lui tenir la promesse faite? faut-il que je continue d’écouter le roi?
— Sais-tu bien que tu me mets dans une position difficile? dit Montalais en souriant. Tu me demandes si tu dois épouser Raoul, dont je suis l’amie, et à qui je fais un mortel déplaisir en me prononçant contre lui. Tu me parles ensuite de ne plus écouter le roi, le roi, dont je suis la sujette, et que j’offenserais en te conseillant d’une certaine façon. Ah! Louise, Louise, tu fais bon marché d’une bien difficile position.
— Vous ne m’avez pas comprise, Aure, dit La Vallière blessée du ton légèrement railleur qu’avait pris Montalais: si je parle d’épouser M. de Bragelonne, c’est que je puis l’épouser sans lui faire aucun déplaisir; mais, par la même raison, si j’écoute le roi, faut-il le faire usurpateur d’un bien fort médiocre, c’est vrai, mais auquel l’amour prête une certaine apparence de valeur? Ce que je te demande donc, c’est de m’enseigner un moyen de me dégager honorablement, soit d’un côté, soit de l’autre, ou plutôt je te demande de quel côté je puis me dégager le plus honorablement.
— Ma chère Louise, répondit Montalais après un silence, je ne suis pas un des sept sages de la Grèce et je n’ai point de règles de conduite parfaitement invariables; mais, en échange, j’ai quelque expérience, et je puis te dire que jamais une femme ne demande un conseil du genre de celui que tu me demandes sans être fortement embarrassée. Or, tu as fait une promesse solennelle, tu as de l’honneur; si donc tu es embarrassée, ayant pris un tel engagement, ce n’est pas le conseil d’une étrangère, tout est étranger pour un cœur plein d’amour, ce n’est pas, dis-je, mon conseil qui te tirera d’embarras. Je ne te le donnerai donc point, d’autant plus qu’à ta place je serais encore plus embarrassée après le conseil qu’auparavant. Tout ce que je puis faire, c’est de te répéter ce que je t’ai déjà dit: veux-tu que je t’aide?
— Oh! oui.
— Eh bien! c’est tout... Dis-moi en quoi tu veux que je t’aide; dis-moi pour qui et contre qui. De cette façon nous ne ferons point d’école.
— Mais, d’abord, toi, dit La Vallière en pressant la main de sa compagne, pour qui ou contre qui te déclares-tu?
— Pour toi, si tu es véritablement mon amie...
— N’es-tu pas la confidente de Madame?
— Raison de plus pour t’être utile; si je ne savais rien de ce côté-là, je ne pourrais pas t’aider, et tu ne tirerais, par conséquent, aucun profit de ma connaissance. Les amitiés vivent de ces sortes de bénéfices mutuels.
— Il en résulte que tu resteras en même temps l’amie de Madame?
— Évidemment. T’en plains-tu?
— Non, dit La Vallière rêveuse, car cette franchise cynique lui paraissait une offense faite à la femme et un tort fait à l’amie.
— À la bonne heure, dit Montalais; car, en ce cas, tu serais bien sotte.
— Donc, tu me serviras?
— Avec dévouement, surtout si tu me sers de même.
— On dirait que tu ne connais pas mon cœur, dit La Vallière en regardant Montalais avec de grands yeux étonnés.
— Dame! c’est que, depuis que nous sommes à la Cour, ma chère Louise, nous sommes bien changées.
— Comment, cela!
— C’est bien simple: étais-tu la seconde reine de France, là-bas, à Blois?
La Vallière baissa la tête et se mit à pleurer.
Montalais la regarda d’une façon indéfinissable et on l’entendit murmurer ces mots:
— Pauvre fille!
Puis, se reprenant.
— Pauvre roi! dit-elle.
Elle baisa Louise au front et regagna son appartement, où l’attendait Malicorne.
Chapitre CLXXV — Le portrait
Dans cette maladie qu’on appelle _l’amour_, les accès se suivent à des intervalles toujours plus rapprochés dès que le mal débute.
Plus tard, les accès s’éloignent les uns des autres, au fur et à mesure que la guérison arrive.
Cela posé, comme axiome en général et comme tête de chapitre en particulier, continuons notre récit.
Le lendemain, jour fixé par le roi pour le premier entretien chez de Saint-Aignan, La Vallière, en ouvrant son paravent, trouva sur le parquet un billet écrit de la main du roi.
Ce billet avait passé de l’étage inférieur au supérieur par la fente du parquet. Nulle main indiscrète, nul regard curieux ne pouvait monter où montait ce simple papier.
C’était une des idées de Malicorne. Voyant combien de Saint-Aignan allait devenir utile au roi par son logement, il n’avait pas voulu que le courtisan devînt encore indispensable comme messager, et il s’était, de son autorité privée, réservé ce dernier poste.
La Vallière lut avidement ce billet qui lui fixait deux heures de l’après-midi pour le moment du rendez-vous, et qui lui indiquait le moyen de lever la plaque parquetée.
— Faites-vous belle, ajoutait le post-scriptum de la lettre.
Ces derniers mots étonnèrent la jeune fille, mais en même temps ils la rassurèrent.
L’heure marchait lentement. Elle finit cependant par arriver.
Aussi ponctuelle que la prêtresse Héro, Louise leva la trappe au dernier coup de deux heures, et trouva sur les premiers degrés le roi, qui l’attendait respectueusement pour lui donner la main.
Cette délicate déférence la toucha sensiblement.
Au bas de l’escalier, les deux amants trouvèrent le comte qui, avec un sourire et une révérence du meilleur goût, fit à La Vallière ses remerciements sur l’honneur qu’il recevait d’elle.
Puis, se tournant vers le roi:
— Sire, dit-il, notre homme est arrivé.
La Vallière, inquiète, regarda Louis.
— Mademoiselle, dit le roi, si je vous ai priée de me faire l’honneur de descendre ici, c’est par intérêt. J’ai fait demander un excellent peintre qui saisit parfaitement les ressemblances, et je désire que vous l’autorisiez à vous peindre. D’ailleurs, si vous l’exigiez absolument, le portrait resterait chez vous.
La Vallière rougit.
— Vous le voyez, lui dit le roi, nous ne serons plus trois seulement: nous voilà quatre. Eh! mon Dieu! du moment que nous ne serons pas seuls, nous serons tant que vous voudrez.
La Vallière serra doucement le bout des doigts de son royal amant.
— Passons dans la chambre voisine, s’il plaît à Votre Majesté, dit de Saint Aignan.
Il ouvrit la porte et fit passer ses hôtes.
Le roi marchait derrière La Vallière et dévorait des yeux son cou blanc comme de la nacre, sur lequel s’enroulaient les anneaux serrés et crépus des cheveux argentés de la jeune fille.
La Vallière était vêtue d’une étoffe de soie épaisse de couleur gris perle glacée de rose; une parure de jais faisait valoir la blancheur de sa peau; ses mains fines et diaphanes froissaient un bouquet de pensées, de roses du Bengale et de clématites au feuillage finement découpé, au-dessus desquelles s’élevait, comme une coupe à verser des parfums, une tulipe de Harlem aux tons gris et violets, pure et merveilleuse espèce, qui avait coûté cinq ans de combinaisons au jardinier et cinq mille livres au roi.
Ce bouquet, Louis l’avait mis dans la main de La Vallière en la saluant.
Dans cette chambre, dont de Saint-Aignan venait d’ouvrir la porte, se tenait un jeune homme vêtu d’un habit de velours léger avec de beaux yeux noirs et de grands cheveux bruns.
C’était le peintre.
Sa toile était toute prête, sa palette faite.
Il s’inclina devant Mlle de La Vallière avec cette grave curiosité de l’artiste qui étudie son modèle, salua le roi discrètement, comme s’il ne le connaissait pas, et comme il eût, par conséquent, salué un autre gentilhomme.
Puis, conduisant Mlle de La Vallière jusqu’au siège préparé pour elle, il l’invita à s’asseoir.
La jeune fille se posa gracieusement et avec abandon, les mains occupées, les jambes étendues sur des coussins, et, pour que ses regards n’eussent rien de vague ou rien d’affecté, le peintre la pria de se choisir une occupation.
Alors Louis XIV, en souriant, vint s’asseoir sur les coussins aux pieds de sa maîtresse.
De sorte qu’elle, penchée en arrière, adossée au fauteuil, ses fleurs à la main, de sorte que lui, les yeux levés vers elle et la dévorant du regard, ils formaient un groupe charmant que l’artiste contempla plusieurs minutes avec satisfaction, tandis que, de son côté, de Saint-Aignan le contemplait avec envie.
Le peintre esquissa rapidement; puis, sous les premiers coups du pinceau, on vit sortir du fond gris cette molle et poétique figure aux yeux doux, aux joues roses encadrées dans des cheveux d’un pur argent.
Cependant les deux amants parlaient peu et se regardaient beaucoup; parfois leurs yeux devenaient si languissants, que le peintre était forcé d’interrompre son ouvrage pour ne pas représenter une Érycine au lieu d’une La Vallière.
C’est alors que de Saint-Aignan revenait à la rescousse; il récitait des vers ou disait quelques-unes de ces historiettes comme Patru les racontait, comme Tallemant des Réaux les racontait si bien.
Ou bien La Vallière était fatiguée, et l’on se reposait.
Aussitôt un plateau de porcelaine de Chine, chargé des plus beaux fruits que l’on avait pu trouver, aussitôt le vin de Xérès, distillant ses topazes dans l’argent ciselé, servaient d’accessoires à ce tableau, dont le peintre ne devait retracer que la plus éphémère figure.
Louis s’enivrait d’amour; La Vallière, de bonheur; de Saint-Aignan, d’ambition.
Le peintre se composait des souvenirs pour sa vieillesse.
Deux heures s’écoulèrent ainsi; puis, quatre heures ayant sonné, La Vallière se leva, et fit un signe au roi.
Louis se leva, s’approcha du tableau, et adressa quelques compliments flatteurs à l’artiste.
De Saint-Aignan vantait la ressemblance, déjà assurée, à ce qu’il prétendait.
La Vallière, à son tour, remercia le peintre en rougissant, et passa dans la chambre voisine, où le roi la suivit, après avoir appelé de Saint-Aignan.
— À demain, n’est-ce pas? dit-il à La Vallière.
— Mais, Sire, songez-vous que l’on viendra certainement chez moi, qu’on ne m’y trouvera pas?
— Eh bien?
— Alors, que deviendrai-je?
— Vous êtes bien craintive, Louise!
— Mais, enfin, si Madame me faisait demander?
— Oh! répliqua le roi, est-ce qu’un jour n’arrivera pas où vous me direz vous-même de tout braver pour ne plus vous quitter?
— Ce jour-là, Sire, je serais une insensée et vous ne devriez pas me croire.
— À demain, Louise.
La Vallière poussa un soupir; puis, sans force contre la demande royale:
— Puisque vous le voulez, Sire, à demain, répéta-t-elle.
Et, à ces mots, elle monta légèrement les degrés et disparut aux yeux de son amant.
— Eh bien! Sire?... demanda de Saint-Aignan lorsqu’elle fut partie.
— Eh bien! de Saint-Aignan, hier, je me croyais le plus heureux des hommes.
— Et Votre Majesté, aujourd’hui, dit en souriant le comte, s’en croirait-elle par hasard le plus malheureux?
— Non, mais cet amour est une soif inextinguible; en vain je bois, en vain je dévore les gouttes d’eau que ton industrie me procure: plus je bois, plus j’ai soif.
— Sire, c’est un peu votre faute, et Votre Majesté s’est fait la position telle qu’elle est.
— Tu as raison.
— Donc, en pareil cas, Sire, le moyen d’être heureux, c’est de se croire satisfait et d’attendre.
— Attendre! Tu connais donc ce mot-là, toi, attendre?
— Là, Sire, là! ne vous désolez point. J’ai déjà cherché, je chercherai encore.
Le roi secoua la tête d’un air désespéré.
— Et quoi! Sire, vous n’êtes plus content déjà?
— Eh! si fait, mon cher de Saint-Aignan; mais trouve, mon Dieu! trouve.
— Sire, je m’engage à chercher, voilà tout ce que je puis dire.
Le roi voulut revoir encore le portrait, ne pouvant revoir l’original. Il indiqua quelques changements au peintre, et sortit.
Derrière lui, de Saint-Aignan congédia l’artiste.
Chevalets, couleurs et peintre n’étaient pas disparus, que Malicorne montra sa tête entre les deux portières.
De Saint-Aignan le reçut à bras ouverts, et cependant avec une certaine tristesse. Le nuage qui avait passé sur le soleil royal voilait, à son tour, le satellite fidèle.
Malicorne vit, du premier coup d’œil, ce crêpe étendu sur le visage de de Saint-Aignan.
— Oh! monsieur le comte, dit-il, comme vous voilà noir!
— J’en ai bien le sujet, ma foi! mon cher monsieur Malicorne; croiriez vous que le roi n’est pas content?
— Pas content de son escalier?
— Oh! non, au contraire, l’escalier a plu beaucoup.
— C’est donc la décoration des chambres qui n’est pas selon son goût?
— Oh! pour cela, il n’y a pas seulement songé. Non, ce qui a déplu au roi...
— Je vais vous le dire, monsieur le comte: c’est d’être venu, lui quatrième, à un rendez-vous d’amour. Comment, monsieur le comte, vous n’avez pas deviné cela, vous?
— Mais comment l’eussé-je deviné, cher monsieur Malicorne, quand je n’ai fait que suivre à la lettre les instructions du roi?
— En vérité, Sa Majesté a voulu, à toute force, vous voir près d’elle?
— Positivement.
— Et Sa Majesté a voulu avoir, en outre, M. le peintre que j’ai rencontré en bas?
— Exigé, monsieur Malicorne, exigé!
— Alors, je le comprends, pardieu! bien, que Sa Majesté ait été mécontente.
— Mécontente de ce que l’on a ponctuellement obéi à ses ordres? Je ne vous comprends plus.
Malicorne se gratta l’oreille.
— À quelle heure, demanda-t-il, le roi avait-il dit qu’il se rendrait chez vous?
— À deux heures.
— Et vous étiez chez vous à attendre le roi?
— Dès une heure et demie.
— Ah! vraiment!
— Peste! il eût fait beau me voir inexact devant le roi.
Malicorne, malgré le respect qu’il portait à de Saint-Aignan, ne put s’empêcher de hausser les épaules.
— Et ce peintre, fit-il, le roi l’avait-il demandé aussi pour deux heures?
— Non, mais moi, je le tenais ici dès midi. Mieux vaut, vous comprenez, qu’un peintre attende deux heures, que le roi une minute.
Malicorne se mit à rire silencieusement.
— Voyons, cher monsieur Malicorne, dit Saint-Aignan, riez moins de moi et parlez davantage.
— Vous l’exigez?
— Je vous en supplie.
— Eh bien! monsieur le comte, si vous voulez que le roi soit un peu plus content la première fois qu’il viendra...
— Il vient demain.
— Eh bien! si vous voulez que le roi soit un peu plus content demain...
— Ventre-saint-gris! comme disait son aïeul, si je le veux! je le crois bien!
— Eh bien! demain, au moment où arrivera le roi, ayez affaire dehors, mais pour une chose qui ne peut se remettre, pour une chose indispensable.
— Oh! oh!
— Pendant vingt minutes.
— Laisser le roi seul pendant vingt minutes? s’écria de Saint-Aignan effrayé.
— Allons, mettons que je n’ai rien dit, fit Malicorne, tirant vers la porte.
— Si fait, si fait, cher monsieur Malicorne; au contraire, achevez, je commence à comprendre. Et le peintre, le peintre?
— Oh! le peintre, lui, il faut qu’il soit en retard d’une demi-heure.
— Une demi-heure, vous croyez?
— Oui, je crois.
— Mon cher monsieur, je ferai comme vous dites.
— Et je crois que vous vous en trouverez bien; me permettez-vous de venir m’informer un peu demain?
— Certes.
— J’ai bien l’honneur d’être votre serviteur respectueux, monsieur de Saint Aignan.
Et Malicorne sortit à reculons.
«Décidément ce garçon-là a plus d’esprit que moi», se dit de Saint-Aignan entraîné par sa conviction.
Chapitre CLXXVI — Hampton-Court
Cette révélation que nous venons de voir Montalais faire à La Vallière, à la fin de notre avant-dernier chapitre, nous ramène tout naturellement au principal héros de cette histoire, pauvre chevalier errant au souffle du caprice d’un roi.
Si notre lecteur veut bien nous suivre, nous passerons donc avec lui ce détroit plus orageux que l’Europe qui sépare Calais de Douvres; nous traverserons cette verte et plantureuse campagne aux mille ruisseaux qui ceint Charing, Maidstone et dix autres villes plus pittoresques les unes que les autres, et nous arriverons enfin à Londres.
De là, comme des limiers qui suivent une piste, lorsque nous aurons reconnu que Raoul a fait un premier séjour à White-Hall, un second à Saint-James; quand nous saurons qu’il a été reçu par Monck et introduit dans les meilleures sociétés de la Cour de Charles II, nous courrons après lui jusqu’à l’une des maisons d’été de Charles II, près de la ville de Kingston, à Hampton-Court, que baigne la Tamise.
Le fleuve n’est pas encore, à cet endroit, l’orgueilleuse voie qui charrie chaque jour un demi-million de voyageurs, et tourmente ses eaux noires comme celles du Cocyte, en disant: «Moi aussi, je suis la mer.»
Non, ce n’est encore qu’une douce et verte rivière aux margelles moussues, aux larges miroirs reflétant les saules et les hêtres, avec quelque barque de bois desséché qui dort çà et là au milieu des roseaux, dans une anse d’aulnes et de myosotis.
Les paysages s’étendent alentour calmes et riches; la maison de briques perce de ses cheminées, aux fumées bleues, une épaisse cuirasse de houx flaves et verts; l’enfant vêtu d’un sarrau rouge paraît et disparaît dans les grandes herbes comme un coquelicot qui se courbe sous le souffle du vent.
Les gros moutons blancs ruminent en fermant les yeux sous l’ombre des petits trembles trapus, et, de loin en loin, le martin-pêcheur, aux flancs d’émeraude et d’or, court comme une balle magique à la surface de l’eau et frise étourdiment la ligne de son confrère, l’homme pêcheur, qui guette, assis sur son batelet, la tanche et l’alose.
Au-dessus de ce paradis, fait d’ombre noire et de douce lumière, se lève le manoir d’Hampton-Court, bâti par Wolsey, séjour que l’orgueilleux cardinal avait créé désirable même pour un roi, et qu’il fut forcé, en courtisan timide, de donner à son maître Henri VIII, lequel avait froncé le sourcil d’envie et de cupidité au seul aspect du château neuf.
Hampton-Court, aux murailles de briques, aux grandes fenêtres, aux belles grilles de fer; Hampton-Court, avec ses mille tourillons, ses clochetons bizarres, ses discrets promenoirs et ses fontaines intérieures pareilles à celles de l’Alhambra; Hampton-Court, c’est le berceau des roses, du jasmin et des clématites. C’est la joie des yeux et de l’odorat, c’est la bordure la plus charmante de ce tableau d’amour que déroula Charles II, parmi les voluptueuses peintures du Titien, du Pordenone, de Van Dyck, lui qui avait dans sa galerie le portrait de Charles Ier, roi martyr, et sur ses boiseries les trous des balles puritaines lancées par les soldats de Cromwell, le 24 août 1648, alors qu’ils avaient amené Charles Ier prisonnier à Hampton-Court.
C’est là que tenait sa cour ce roi toujours ivre de plaisir; ce roi poète par le désir; ce malheureux d’autrefois qui se payait, par un jour de volupté, chaque minute écoulée naguère dans l’angoisse et la misère.
Ce n’était pas le doux gazon d’Hampton-Court, si doux que l’on croit fouler le velours; ce n’était pas le carré de fleurs touffues qui ceint le pied de chaque arbre et fait un lit aux rosiers de vingt pieds qui s’épanouissent en plein ciel comme des gerbes d’artifice; ce n’étaient pas les grands tilleuls dont les rameaux tombent jusqu’à terre comme des saules, et voilent tout amour ou toute rêverie sous leur ombre ou plutôt sous leur chevelure; ce n’était pas tout cela que Charles II aimait dans son beau palais d’Hampton-Court.
Peut-être était-ce alors cette belle eau rousse pareille aux eaux de la mer Caspienne, cette eau immense, ridée par un vent frais, comme les ondulations de la chevelure de Cléopâtre, ces eaux tapissées de cressons, de nénuphars blancs aux bulbes vigoureuses qui s’entrouvrent pour laisser voir comme l’œuf le germe d’or rutilant au fond de l’enveloppe laiteuse, ces eaux mystérieuses et pleines de murmures, sur lesquelles naviguent les cygnes noirs et les petits canards avides, frêle couvée au duvet de soie, qui poursuivent la mouche verte sur les glaïeuls et la grenouille dans ses repaires de mousse.
C’étaient peut-être les houx énormes au feuillage bicolore, les ponts riants jetés sur les canaux, les biches qui brament dans les allées sans fin, et les bergeronnettes qui piétinent en voletant dans les bordures de buis et de trèfle.
Car il y a de tout cela dans Hampton-Court; il y a, en outre, les espaliers de roses blanches qui grimpent le long des hauts treillages pour laisser retomber sur le sol leur neige odorante; il y a dans le parc les vieux sycomores aux troncs verdissants qui baignent leurs pieds dans une poétique et luxuriante moisissure.
Non, ce que Charles II aimait dans Hampton-Court, c’étaient les ombres charmantes qui couraient après midi sur ses terrasses, lorsque, comme Louis XIV, il avait fait peindre leurs beautés dans son grand cabinet par un des pinceaux intelligents de son époque, pinceaux qui savaient attacher sur la toile un rayon échappé de tant de beaux yeux qui lançaient l’amour.
Le jour où nous arrivons à Hampton-Court, le ciel est presque doux et clair comme en un jour de France, l’air est d’une tiédeur humide, les géraniums, les pois de senteur énormes, les seringats et les héliotropes, jetés par millions dans le parterre, exhalent leurs arômes enivrants.
Il est une heure. Le roi, revenu de la chasse, a dîné, rendu visite à la duchesse de Castelmaine, la maîtresse en titre, et, après cette preuve de fidélité, il peut à l’aise se permettre des infidélités jusqu’au soir.
Toute la Cour folâtre et aime. C’est le temps où les dames demandent sérieusement aux gentilshommes leur sentiment sur tel ou tel pied plus ou moins charmant, selon qu’il est chaussé d’un bas de soie rose ou d’un bas de soie verte.
C’est le temps où Charles II déclare qu’il n’y a pas de salut pour une femme sans le bas de soie verte, parce que Mlle Lucy Stewart les porte de cette couleur.
Tandis que le roi cherche à communiquer ses préférences, nous verrons, dans l’allée des hêtres qui faisait face à la terrasse, une jeune dame en habit de couleur sévère marchant auprès d’un autre habit de couleur lilas et bleu sombre.