Français
Elles traversèrent le parterre de gazon, au milieu duquel s’élevait une belle fontaine aux sirènes de bronze, et s’en allèrent en causant sur la terrasse, le long de laquelle, de la clôture de briques, sortaient dans le parc plusieurs cabinets variés de forme; mais, comme ces cabinets étaient pour la plupart occupés, ces jeunes femmes passèrent: l’une rougissait, l’autre rêvait.
Enfin, elles vinrent au bout de cette terrasse qui dominait toute la Tamise, et, trouvant un frais abri, s’assirent côte à côte.
— Où allons-nous, Stewart? dit la plus jeune des deux femmes à sa compagne.
— Ma chère Graffton, nous allons, tu le vois bien, où tu nous mènes.
— Moi?
— Sans doute, toi! à l’extrémité du palais, vers ce banc où le jeune Français attend et soupire.
Miss Mary Graffton s’arrêta court.
— Non, non, dit-elle, je ne vais pas là.
— Pourquoi?
— Retournons, Stewart.
— Avançons, au contraire, et expliquons-nous.
— Sur quoi?
— Sur ce que le vicomte de Bragelonne est de toutes les promenades que tu fais, comme tu es de toutes les promenades qu’il fait.
— Et tu en conclus qu’il m’aime ou que je l’aime?
— Pourquoi pas? C’est un charmant gentilhomme. Personne ne m’entend, je l’espère, dit miss Lucy Stewart en se retournant avec un sourire qui indiquait, au reste, que son inquiétude n’était pas grande.
— Non, non, dit Mary, le roi est dans son cabinet ovale avec M. de Buckingham.
— À propos de M. de Buckingham, Mary...
— Quoi?
— Il me semble qu’il s’est déclaré ton chevalier depuis le retour de France; comment va ton cœur de ce côté?
Mary Graffton haussa les épaules.
— Bon! bon! je demanderai cela au beau Bragelonne, dit Stewart en riant; allons le retrouver bien vite.
— Pour quoi faire?
— J’ai à lui parler, moi.
— Pas encore; un mot auparavant. Voyons, toi, Stewart, qui sais les petits secrets du roi.
— Tu crois cela?
— Dame! tu dois les savoir, ou personne ne les saura; dis, pourquoi M. de Bragelonne est-il en Angleterre, et qu’y fait-il?
— Ce que fait tout gentilhomme envoyé par son roi vers un autre roi.
— Soit; mais, sérieusement, quoique la politique ne soit pas notre fort, nous en savons assez pour comprendre que M. de Bragelonne n’a point ici de mission sérieuse.
— Écoute dit Stewart avec une gravité affectée, je veux bien pour toi trahir un secret d’État. Veux-tu que je te récite la lettre de crédit donnée par le roi Louis XIV à M. de Bragelonne, et adressée à Sa Majesté le roi Charles II?
— Oui, sans doute.
— La voici: «Mon frère, je vous envoie un gentilhomme de ma Cour, fils de quelqu’un que vous aimez. Traitez-le bien, je vous en prie, et faites-lui aimer l’Angleterre.»
— Il y avait cela?
— Tout net... ou l’équivalent. Je ne réponds pas de la forme, mais je réponds du fond.
— Eh bien! qu’en as-tu déduit, ou plutôt qu’en a déduit le roi?
— Que Sa Majesté française avait ses raisons pour éloigner M. de Bragelonne, et le marier... autre part qu’en France.
— De sorte qu’en vertu de cette lettre?...
— Le roi Charles II a reçu de Bragelonne comme tu sais, splendidement et amicalement; il lui a donné la plus belle chambre de White-Hall, et, comme tu es la plus précieuse personne de sa Cour, attendu que tu as refusé son cœur... allons, ne rougis pas... il a voulu te donner du goût pour le Français et lui faire ce beau présent. Voilà pourquoi, toi, héritière de trois cent mille livres, toi, future duchesse, toi, belle et bonne, il t’a mise de toutes les promenades dont M. de Bragelonne faisait partie. Enfin, c’était un complot, une espèce de conspiration. Vois si tu veux y mettre le feu, je t’en livre la mèche.
Miss Mary sourit avec une expression charmante qui lui était familière, et serrant le bras de sa compagne:
— Remercie le roi, dit-elle.
— Oui, oui, mais M. de Buckingham est jaloux. Prends garde! répliqua Stewart.
Ces mots étaient à peine prononcés, que M. de Buckingham sortait de l’un des pavillons de la terrasse et, s’approchant des deux femmes avec un sourire:
— Vous vous trompez, miss Lucy, dit-il, non, je ne suis pas jaloux, et la preuve, miss Mary, c’est que voici là-bas celui qui devrait être la cause de ma jalousie, le vicomte de Bragelonne, qui rêve tout seul. Pauvre garçon! Permettez donc que je lui abandonne votre gracieuse compagnie pendant quelques minutes, attendu que j’ai besoin de causer pendant ces quelques minutes avec miss Lucy Stewart.
Alors, s’inclinant du côté de Lucy:
— Me ferez-vous, dit-il, l’honneur de prendre ma main pour aller saluer le roi, qui nous attend?
Et, à ces mots, Buckingham, toujours riant, prit la main de miss Lucy Stewart et l’emmena.
Restée seule, Mary Graffton, la tête inclinée sur l’épaule avec cette mollesse gracieuse particulière aux jeunes Anglaises, demeura un instant immobile, les yeux fixés sur Raoul, mais comme indécise de ce qu’elle devait faire. Enfin, après que ses joues, en pâlissant et en rougissant tour à tour, eurent révélé le combat qui se passait dans son cœur, elle parut prendre une résolution et s’avança d’un pas assez ferme vers le banc où Raoul était assis, et rêvait comme on l’avait bien dit.
Le bruit des pas de miss Mary, si léger qu’il fût sur la pelouse verte, réveilla Raoul; il détourna la tête, aperçut la jeune fille et marcha au-devant de la compagne que son heureux destin lui amenait.
— On m’envoie à vous, monsieur, dit Mary Graffton; m’acceptez-vous?
— Et à qui dois-je être reconnaissant d’un pareil bonheur, mademoiselle? demanda Raoul.
— À M. de Buckingham, répliqua Mary en affectant la gaieté.
— À M. de Buckingham, qui recherche si passionnément votre précieuse compagnie! Mademoiselle, dois-je vous croire?
— En effet, monsieur, vous le voyez, tout conspire à ce que nous passions la meilleure ou plutôt la plus longue part de nos journées ensemble. Hier, c’était le roi qui m’ordonnait de vous faire asseoir près de moi, à table; aujourd’hui, c’est M. de Buckingham qui me prie de venir m’asseoir près de vous, sur ce banc.
— Et il s’est éloigné pour me laisser la place libre? demanda Raoul, avec embarras.
— Regardez là-bas, au détour de l’allée, il va disparaître avec miss Stewart. A-t-on de ces complaisances-là en France, monsieur le vicomte?
— Mademoiselle, je ne pourrais trop dire ce qui se fait en France, car à peine si je suis Français. J’ai vécu dans plusieurs pays et presque toujours en soldat; puis j’ai passé beaucoup de temps à la campagne; je suis un sauvage.
— Vous ne vous plaisez point en Angleterre, n’est-ce pas?
— Je ne sais, dit Raoul distraitement et en poussant un soupir.
— Comment, vous ne savez?...
— Pardon, fit Raoul en secouant la tête et en rappelant à lui ses pensées. Pardon, je n’entendais pas.
— Oh! dit la jeune femme en soupirant à son tour, comme le duc de Buckingham a eu tort de m’envoyer ici!
— Tort? dit vivement Raoul. Vous avez raison: ma compagnie est maussade, et vous vous ennuyez avec moi. M. de Buckingham a eu tort de vous envoyer ici.
— C’est justement, répliqua la jeune femme avec sa voix sérieuse et vibrante, c’est justement parce que je ne m’ennuie pas avec vous que M. de Buckingham a eu tort de m’envoyer près de vous.
Raoul rougit à son tour.
— Mais, reprit-il, comment M. de Buckingham vous envoie-t-il près de moi, et comment y venez-vous vous-même? M. de Buckingham vous aime, et vous l’aimez...
— Non, répondit gravement Mary, non! M. de Buckingham ne m’aime point, puisqu’il aime Mme la duchesse d’Orléans; et, quant à moi, je n’ai aucun amour pour le duc.
Raoul regarda la jeune femme avec étonnement.
— Êtes-vous l’ami de M. de Buckingham, vicomte? demanda-t-elle.
— M. le duc me fait l’honneur de m’appeler son ami, depuis que nous nous sommes vus en France.
— Vous êtes de simples connaissances, alors?
— Non, car M. le duc de Buckingham est l’ami très intime d’un gentilhomme que j’aime comme un frère.
— De M. le comte de Guiche.
— Oui, mademoiselle.
— Lequel aime Mme la duchesse d’Orléans?
— Oh! que dites-vous là?
— Et qui en est aimé, continua tranquillement la jeune femme.
Raoul baissa la tête; miss Mary Graffton continua en soupirant:
— Ils sont bien heureux!... Tenez, quittez-moi, monsieur de Bragelonne, car M. de Buckingham vous a donné une fâcheuse commission en m’offrant à vous comme compagne de promenade. Votre cœur est ailleurs, et à peine si vous me faites l’aumône de votre esprit. Avouez, avouez... Ce serait mal à vous, vicomte, de ne pas avouer.
— Madame, je l’avoue.
Elle le regarda.
Il était si simple et si beau, son œil avait tant de limpidité, de douce franchise et de résolution, qu’il ne pouvait venir à l’idée d’une femme, aussi distinguée que l’était miss Mary, que le jeune homme fût un discourtois ou un niais.
Elle vit seulement qu’il aimait une autre femme qu’elle dans toute la sincérité de son cœur.
— Oui, je comprends, dit-elle; vous êtes amoureux en France.
Raoul s’inclina.
— Le duc connaît-il cet amour?
— Nul ne le sait, répondit Raoul.
— Et pourquoi me le dites-vous, à moi?
— Mademoiselle...
— Allons, parlez.
— Je ne puis.
— C’est donc à moi d’aller au-devant de l’explication; vous ne voulez rien me dire, à moi, parce que vous êtes convaincu maintenant que je n’aime point le duc, parce que vous voyez que je vous eusse aimé peut-être, parce que vous êtes un gentilhomme plein de cœur et de délicatesse, et qu’au lieu de prendre, ne fût-ce que pour vous distraire un moment, une main que l’on approchait de la vôtre, qu’au lieu de sourire à ma bouche qui vous souriait, vous avez préféré, vous qui êtes jeune, me dire, à moi qui suis belle: «J’aime en France!» Eh bien! merci monsieur de Bragelonne, vous êtes un noble gentilhomme, et je vous en aime davantage... d’amitié. À présent, ne parlons plus de moi, parlons de vous. Oubliez que miss Graffton vous a parlé d’elle; dites-moi pourquoi vous êtes triste, pourquoi vous l’êtes davantage encore depuis quelques jours?
Raoul fut ému jusqu’au fond du cœur à l’accent doux et triste de cette voix; il ne put trouver un mot de réponse; la jeune fille vint encore à son secours.
— Plaignez-moi, dit-elle. Ma mère était Française. Je puis donc dire que je suis Française par le sang et l’âme. Mais sur cette ardeur planent sans cesse le brouillard et la tristesse de l’Angleterre. Parfois je rêve d’or et de magnifiques félicités; mais soudain la brume arrive et s’étend sur mon rêve qu’elle éteint. Cette fois encore, il en a été ainsi. Pardon, assez là-dessus; donnez-moi votre main et contez vos chagrins à une amie.
— Vous êtes Française, avez-vous dit, Française d’âme et de sang!
— Oui, non seulement, je le répète, ma mère était Française; mais encore, comme mon père, ami du roi Charles Ier, s’était exilé en France, et pendant le procès du prince, et pendant la vie du Protecteur, j’ai été élevée à Paris; à la restauration du roi Charles II, mon père est revenu en Angleterre pour y mourir presque aussitôt, pauvre père! Alors, le roi Charles m’a faite duchesse et a complété mon douaire.
— Avez-vous encore quelque parent en France? demanda Raoul avec un profond intérêt.
— J’ai une sœur, mon aînée de sept ou huit ans, mariée en France et déjà veuve; elle s’appelle Mme de Bellière.
Raoul fit un mouvement.
— Vous la connaissez?
— J’ai entendu prononcer son nom.
— Elle aime aussi, et ses dernières lettres m’annoncent qu’elle est heureuse, donc elle est aimée. Moi, je vous le disais, monsieur de Bragelonne, j’ai la moitié de son âme, mais je n’ai point la moitié de son bonheur. Mais parlons de vous. Qui aimez-vous en France?
— Une jeune fille douce et blanche comme un lis.
— Mais, si elle vous aime, pourquoi êtes-vous triste?
— On m’a dit qu’elle ne m’aimait plus.
— Vous ne le croyez pas, j’espère?
— Celui qui m’écrit n’a point signé sa lettre.
— Une dénonciation anonyme! Oh! c’est quelque trahison, dit miss Graffton.
— Tenez, dit Raoul en montrant à la jeune fille un billet qu’il avait lu cent fois.
Mary Graffton prit le billet et lut:
«Vicomte, disait cette lettre, vous avez bien raison de vous divertir là-bas avec les belles dames du roi Charles II; car, à la Cour du roi Louis XIV, on vous assiège dans le château de vos amours. Restez donc à jamais à Londres, pauvre vicomte, ou revenez vite à Paris.»
— Pas de signature? dit Miss Mary.
— Non.
— Donc, n’y croyez pas.
— Oui; mais voici une seconde lettre.
— De qui?
— De M. de Guiche.
— Oh! c’est autre chose! Et cette lettre vous dit?...
— Lisez.
«Mon ami, je suis blessé, malade. Revenez, Raoul; revenez!
De Guiche.»
— Et qu’allez-vous faire? demanda la jeune fille avec un serrement de cœur.
— Mon intention, en recevant cette lettre, a été de prendre à l’instant même congé du roi.
— Et vous la reçûtes?...
— Avant-hier.
— Elle est datée de Fontainebleau.
— C’est étrange, n’est-ce pas? la Cour est à Paris. Enfin, je fusse parti. Mais, quand je parlai au roi de mon départ, il se mit à rire et me dit: «Monsieur l’ambassadeur, d’où vient que vous partez? Est-ce que votre maître vous rappelle?» Je rougis, je fus décontenancé car, en effet, le roi m’a envoyé ici, et je n’ai point reçu d’ordre de retour.
Mary fronça un sourcil pensif.
— Et vous restez? demanda-t-elle.
— Il le faut, mademoiselle.
— Et celle que vous aimez?...
— Eh bien?...
— Vous écrit-elle?
— Jamais.
— Jamais! Oh! elle ne vous aime donc pas?
— Au moins, elle ne m’a point écrit depuis mon départ.
— Vous écrivait-elle, auparavant?
— Quelquefois... Oh! j’espère qu’elle aura eu un empêchement.
— Voici le duc: silence.
En effet, Buckingham reparaissait au bout de l’allée seul et souriant; il vint lentement et tendit la main aux deux causeurs.
— Vous êtes-vous entendus? dit-il.
— Sur quoi? demanda Mary Graffton.
— Sur ce qui peut vous rendre heureuse, chère Mary, et rendre Raoul moins malheureux?
— Je ne vous comprends point, milord, dit Raoul.
— Voilà mon sentiment, miss Mary. Voulez-vous que je vous le dise devant Monsieur?
Et il souriait.
— Si vous voulez dire, répondit la jeune fille avec fierté, que j’étais disposée à aimer M. de Bragelonne, c’est inutile, car je le lui ai dit.
Buckingham réfléchit, et sans se décontenancer, comme elle s’y attendait:
— C’est, dit-il, parce que je vous connais un délicat esprit et surtout une âme loyale, que je vous laissais avec M. de Bragelonne, dont le cœur malade peut se guérir entre les mains d’un médecin comme vous.
— Mais, milord, avant de me parler du cœur de M. de Bragelonne, vous me parliez du vôtre. Voulez-vous donc que je guérisse deux cœurs à la fois?
— Il est vrai, miss Mary; mais vous me rendrez cette justice, que j’ai bientôt cessé une poursuite inutile, reconnaissant que ma blessure, à moi, était incurable.
Mary se recueillit un instant.
— Milord, dit-elle, M. de Bragelonne est heureux. Il aime, on l’aime. Il n’a donc pas besoin d’un médecin tel que moi.
— M. de Bragelonne, dit Buckingham, est à la veille de faire une grave maladie, et il a besoin, plus que jamais, que l’on soigne son cœur.
— Expliquez-vous, milord? demanda vivement Raoul.
— Non, peu à peu je m’expliquerais; mais, si vous le désirez, je puis dire à miss Mary ce que vous ne pouvez entendre.
— Milord, vous me mettez à la torture: milord, vous savez quelque chose.
— Je sais que miss Mary Graffton est le plus charmant objet qu’un cœur malade puisse rencontrer sur son chemin.
— Milord, je vous ai déjà dit que le vicomte de Bragelonne aimait ailleurs, fit la jeune fille.
— Il a tort.
— Vous le savez donc, monsieur le duc? vous savez donc que j’ai tort?
— Oui.
— Mais qui aime-t-il donc? s’écria la jeune fille.
— Il aime une femme indigne de lui, dit tranquillement Buckingham, avec ce flegme qu’un Anglais seul puise dans sa tête et dans son cœur.
Miss Mary Graffton fit un cri qui, non moins que les paroles prononcées par Buckingham, appela sur les joues de Bragelonne la pâleur du saisissement et le frissonnement de la terreur.
— Duc, s’écria-t-il, vous venez de prononcer de telles paroles que, sans tarder d’une seconde, j’en vais chercher l’explication à Paris.
— Vous resterez ici, dit Buckingham.
— Moi?
— Oui, vous.
— Et comment cela?
— Parce que vous n’avez pas le droit de partir, et qu’on ne quitte pas le service d’un roi pour celui d’une femme, fût-elle digne d’être aimée comme l’est Mary Graffton.
— Alors instruisez-moi.
— Je le veux bien. Mais resterez-vous?
— Oui, si vous me parlez franchement.
Ils en étaient là, et sans doute Buckingham allait dire, non pas tout ce qui était, mais tout ce qu’il savait, lorsqu’un valet de pied du roi parut à l’extrémité de la terrasse et s’avança vers le cabinet où était le roi avec miss Lucy Stewart.
Cet homme précédait un courrier poudreux qui paraissait avoir mis pied à terre il y avait quelques instants à peine.
— Le courrier de France! le courrier de Madame! s’écria Raoul reconnaissant la livrée de la duchesse.
L’homme et le courrier firent prévenir le roi tandis que le duc et miss Graffton échangeaient un regard d’intelligence.
— Voulez-vous donc que je pleure?
— Non, mais je voudrais vous voir un peu plus mélancolique.
— Merci Dieu! ma belle, je l’ai été assez longtemps: quatorze ans d’exil, de pauvreté, de misère; il me semblait que c’était une dette payée; et puis la mélancolie enlaidit.
— Non pas, voyez plutôt le jeune Français.
— Oh! le vicomte de Bragelonne, vous aussi! Dieu me damne! elles en deviendront toutes folles les unes après les autres; d’ailleurs, lui, il a raison d’être mélancolique.
— Et pourquoi cela?
— Ah bien! il faut que je vous livre les secrets d’État.
— Il le faut si je le veux, puisque vous avez dit que vous étiez prêt à faire tout ce que je voudrais.
— Eh bien! il s’ennuie dans ce pays, là! Êtes-vous contente?
— Il s’ennuie?
— Oui, preuve qu’il est un niais.
— Comment, un niais?
— Sans doute. Comprenez-vous cela? Je lui permets d’aimer miss Mary Graffton, et il s’ennuie!
— Bon! il paraît que, si vous n’étiez pas aimé de miss Lucy Stewart, vous vous consoleriez, vous, en aimant miss Mary Graffton?
— Je ne dis pas cela: d’abord, vous savez bien que Mary Graffton ne m’aime pas; or, on ne se console d’un amour perdu que par un amour trouvé. Mais, encore une fois, ce n’est pas de moi qu’il est question, c’est de ce jeune homme. Ne dirait-on pas que celle qu’il laisse derrière lui est une Hélène, une Hélène avant Péris, bien entendu.
— Mais il laisse donc quelqu’un, ce gentilhomme?
— C’est-à-dire qu’on le laisse.
Chapitre CLXXVII — Le courrier de Madame
Charles II était en train de prouver ou d’essayer de prouver à miss Stewart qu’il ne s’occupait que d’elle; en conséquence, il lui promettait un amour pareil à celui que son aïeul Henri IV avait eu pour Gabrielle.
Malheureusement pour Charles II, il était tombé sur un mauvais jour, sur un jour où miss Stewart s’était mis en tête de le rendre jaloux.
Aussi, à cette promesse, au lieu de s’attendrir comme l’espérait Charles II, se mit-elle à éclater de rire.
— Oh! Sire, Sire, s’écria-t-elle tout en riant, si j’avais le malheur de vous demander une preuve de cet amour, combien serait-il facile de voir que vous mentez.
— Écoutez, lui dit Charles, vous connaissez mes cartons de Raphaël; vous savez si j’y tiens; le monde me les envie, vous savez encore cela: mon père les fit acheter par Van Dyck. Voulez-vous que je les fasse porter aujourd’hui même chez vous?
— Oh! non, répondit la jeune fille; gardez-vous-en bien, Sire, je suis trop à l’étroit pour loger de pareils hôtes.
— Alors je vous donnerai Hampton-Court pour mettre les cartons.
— Soyez moins généreux, Sire, et aimez plus longtemps, voilà tout ce que je vous demande.
— Je vous aimerai toujours; n’est-ce pas assez?
— Vous riez, Sire.
— Pauvre garçon! Au fait, tant pis!
— Comment, tant pis!
— Oui, pourquoi s’en va-t-il?
— Croyez-vous que ce soit de son gré qu’il s’en aille?
— Il est donc forcé?
— Par ordre, ma chère Stewart, il a quitté Paris par ordre.
— Et par quel ordre?
— Devinez.
— Du roi?
— Juste.
— Ah! vous m’ouvrez les yeux.
— N’en dites rien, au moins.
— Vous savez bien que, pour la discrétion, je vaux un homme. Ainsi le roi le renvoie?
— Oui.
— Et, pendant son absence, il lui prend sa maîtresse.
— Oui, et, comprenez-vous, le pauvre enfant, au lieu de remercier le roi, il se lamente!
— Remercier le roi de ce qu’il lui enlève sa maîtresse? Ah çà! mais ce n’est pas galant le moins du monde, pour les femmes en général et pour les maîtresses en particulier, ce que vous dites là, Sire.
— Mais comprenez donc, parbleu! Si celle que le roi lui enlève était une miss Graffton ou une miss Stewart, je serais de son avis, et je ne le trouverais même pas assez désespéré; mais c’est une petite fille maigre et boiteuse... Au diable soit de la fidélité! comme on dit en France. Refuser celle qui est riche pour celle qui est pauvre, celle qui l’aime pour celle qui le trompe, a-t-on jamais vu cela?
— Croyez-vous que Mary ait sérieusement envie de plaire au vicomte, Sire?
— Oui, je le crois.
— Eh bien! le vicomte s’habituera à l’Angleterre. Mary a bonne tête, et, quand elle veut, elle veut bien.
— Ma chère miss Stewart, prenez garde, si le vicomte s’acclimate à notre pays: il n’y a pas longtemps, avant-hier encore, il m’est venu demander la permission de le quitter.
— Et vous la lui avez refusée?
— Je le crois bien! le roi mon frère a trop à cœur qu’il soit absent, et, quant à moi, j’y mets de l’amour-propre: il ne sera pas dit que j’aurai tendu à ce _youngman_ le plus noble et le plus doux appât de l’Angleterre...
— Vous êtes galant, Sire, dit miss Stewart avec une charmante moue.
— Je ne compte pas miss Stewart, dit le roi, celle-là est un appât royal, et, puisque je m’y suis pris, un autre, j’espère, ne s’y prendra point; je dis donc, enfin, que je n’aurai pas fait inutilement les doux yeux à ce jeune homme; il restera chez nous, il se mariera chez nous, ou, Dieu me damne!...
— Et j’espère bien qu’une fois marié, au lieu d’en vouloir à Votre Majesté, il lui en sera reconnaissant; car tout le monde s’empresse à lui plaire, jusqu’à M. de Buckingham qui, chose incroyable, s’efface devant lui.
— Et jusqu’à miss Stewart, qui l’appelle un charmant cavalier.
— Écoutez, Sire, vous m’avez assez vanté miss Graffton, passez-moi à mon tour un peu de Bragelonne. Mais, à propos, Sire, vous êtes depuis quelque temps d’une bonté qui me surprend; vous songez aux absents, vous pardonnez les offenses, vous êtes presque parfait. D’où vient?...
Charles II se mit à rire.
— C’est parce que vous vous laissez aimer, dit-il.
— Oh! il doit y avoir une autre raison.
— Dame! j’oblige mon frère Louis XIV.
— Donnez-m’en une autre encore.