Français
— Eh bien! le vrai motif, c’est que Buckingham m’a recommandé ce jeune homme, et m’a dit: «Sire, je commence par renoncer, en faveur du vicomte de Bragelonne, à miss Graffton; faites comme moi.»
— Oh! c’est un digne gentilhomme, en vérité, que le duc.
— Allons, bien; échauffez-vous maintenant la tête pour Buckingham. Il paraît que vous voulez me faire damner aujourd’hui.
En ce moment, on gratta à la porte.
— Qui se permet de nous déranger? s’écria Charles avec impatience.
— En vérité, Sire, dit Stewart, voilà un _qui se permet_ de la plus suprême fatuité, et, pour vous en punir...
Elle alla elle-même ouvrir la porte.
— Ah! c’est un messager de France, dit miss Stewart.
— Un messager de France! s’écria Charles; de ma sœur peut-être?
— Oui, Sire, dit l’huissier, et messager extraordinaire.
— Entrez, entrez, dit Charles.
Le courrier entra.
— Vous avez une lettre de Mme la duchesse d’Orléans? demanda le roi.
— Oui, Sire, répondit le courrier, et tellement pressée, que j’ai mis vingt-six heures seulement pour l’apporter à Votre Majesté, et encore ai-je perdu trois quarts d’heure à Calais.
— On reconnaîtra ce zèle, dit le roi.
Et il ouvrit la lettre.
Puis, se prenant à rire aux éclats:
— En vérité, s’écria-t-il, je n’y comprends plus rien.
Et il relut la lettre une seconde fois.
Miss Stewart affectait un maintien plein de réserve, et contenait son ardente curiosité.
— Francis, dit le roi à son valet, que l’on fasse rafraîchir et coucher ce brave garçon, et que, demain, en se réveillant, il trouve à son chevet un petit sac de cinquante louis.
— Sire!
— Va, mon ami, va! Ma sœur avait bien raison de te recommander la diligence; c’est pressé.
Et il se remit à rire plus fort que jamais.
Le messager, le valet de chambre et miss Stewart elle-même ne savaient quelle contenance garder.
— Ah! fit le roi en se renversant sur son fauteuil, et quand je pense que tu as crevé... combien de chevaux?
— Deux.
— Deux chevaux pour apporter cette nouvelle! C’est bien; va, mon ami, va.
Le courrier sortit avec le valet de chambre.
Charles II alla à la fenêtre qu’il ouvrit, et, se penchant au-dehors:
— Duc! cria-t-il, duc de Buckingham, mon cher Buckingham, venez!
Le duc se hâta d’accourir; mais, arrivé au seuil de la porte, et apercevant miss Stewart, il hésita à entrer.
— Viens donc, et ferme la porte, duc.
Le duc obéit, et, voyant le roi de si joyeuse humeur, s’approcha en souriant.
— Eh bien! mon cher duc, où en es-tu avec ton Français?
— Mais j’en suis, de son côté, au plus pur désespoir, Sire.
— Et pourquoi?
— Parce que cette adorable miss Graffton veut l’épouser, et qu’il ne veut pas.
— Mais ce Français n’est donc qu’un béotien! s’écria miss Stewart; qu’il dise _oui_, ou qu’il dise _non_, et que cela finisse.
— Mais, dit gravement Buckingham, vous savez, ou vous devez savoir, madame, que M. de Bragelonne aime ailleurs.
— Alors, dit le roi venant au secours de miss Stewart, rien de plus simple; qu’il dise non.
— Oh! c’est que je lui ai prouvé qu’il avait tort de ne pas dire oui!
— Tu lui as donc avoué que sa La Vallière le trompait?
— Ma foi! oui, tout net.
— Et qu’a-t-il fait?
— Il a fait un bond comme pour franchir le détroit.
— Enfin, dit miss Stewart, il a fait quelque chose: c’est ma foi! bien heureux.
— Mais, continua Buckingham, je l’ai arrêté: je l’ai mis aux prises avec miss Mary, et j’espère bien que, maintenant, il ne partira point, comme il en avait manifesté l’intention.
— Il manifestait l’intention de partir? s’écria le roi.
— Un instant, j’ai douté qu’aucune puissance humaine fût capable de l’arrêter; mais les yeux de miss Mary sont braqués sur lui: il restera.
— Eh bien! voilà ce qui te trompe, Buckingham, dit le roi en éclatant de rire; ce malheureux est prédestiné.
— Prédestiné à quoi?
— À être trompé, ce qui n’est rien; mais à le voir, ce qui est beaucoup.
— À distance, et avec l’aide de miss Graffton, le coup sera paré.
— Eh bien! pas du tout; il n’y aura ni distance, ni aide de miss Graffton. Bragelonne partira pour Paris dans une heure.
Buckingham tressaillit, miss Stewart ouvrit de grands yeux.
— Mais, Sire, Votre Majesté sait bien que c’est impossible, dit le duc.
— C’est-à-dire, mon cher Buckingham, qu’il est impossible, maintenant, que le contraire arrive.
— Sire, figurez-vous que ce jeune homme est un lion.
— Je le veux bien, Villiers.
— Et que sa colère est terrible.
— Je ne dis pas non, cher ami.
— S’il voit son malheur de près, tant pis pour l’auteur de son malheur.
— Soit; mais que veux-tu que j’y fasse?
— Fût-ce le roi, s’écria Buckingham, je ne répondrais pas de lui!
— Oh! le roi a des mousquetaires pour le garder, dit Charles tranquillement; je sais cela, moi, qui ai fait antichambre chez lui à Blois. Il a M. d’Artagnan. Peste! voilà un gardien! Je m’accommoderais, vois-tu de vingt colères comme celles de ton Bragelonne, si j’avais quatre gardiens comme M. d’Artagnan.
— Oh! mais que Votre Majesté, qui est si bonne, réfléchisse, dit Buckingham.
— Tiens, dit Charles II en présentant la lettre au duc, lis, et réponds toi même. À ma place, que ferais-tu?
Buckingham prit lentement la lettre de Madame, et lut ces mots en tremblant d’émotion:
«Pour vous, pour moi, pour l’honneur et le salut de tous, renvoyez immédiatement en France M. de Bragelonne.
«Votre sœur dévouée,
«Henriette.»
— Qu’en dis-tu, Villiers?
— Ma foi! Sire, je n’en dis rien, répondit le duc stupéfait.
— Est-ce toi, voyons, dit le roi avec affectation, qui me conseillerais de ne pas obéir à ma sœur quand elle me parle avec cette insistance?
— Oh! non, non, Sire, et cependant...
— Tu n’as pas lu le _post-scriptum, _Villiers; il est sous le pli, et m’avait échappé d’abord à moi-même: lis.
Le duc leva, en effet, un pli qui cachait cette ligne.
«Mille souvenirs à ceux qui m’aiment.»
Le front pâlissant du duc s’abaissa vers la terre; la feuille trembla dans ses doigts, comme si le papier se fût changé en un plomb épais.
Le roi attendit un instant, et, voyant que Buckingham restait muet:
— Qu’il suive donc sa destinée, comme nous la nôtre, continua le roi; chacun souffre sa passion en ce monde: j’ai eu la mienne, j’ai eu celle des miens, j’ai porté double croix. Au diable les soucis, maintenant! Va, Villiers, va me quérir ce gentilhomme.
Le duc ouvrit la porte treillissée du cabinet, et, montrant au roi Raoul et Mary qui marchaient à côté l’un de l’autre:
— Oh! Sire, dit-il, quelle cruauté pour cette pauvre miss Graffton!
— Allons, allons, appelle, dit Charles II en fronçant ses sourcils noirs; tout le monde est donc sentimental ici? Bon: voilà miss Stewart qui s’essuie les yeux, à présent. Maudit Français, va!
Le duc appela Raoul, et, allant prendre la main de miss Graffton, il l’amena devant le cabinet du roi.
— Monsieur de Bragelonne, dit Charles II, ne me demandiez-vous pas, avant-hier, la permission de retourner à Paris?
— Oui, Sire, répondit Raoul, que ce début étourdit tout d’abord.
— Eh bien! mon cher vicomte, j’avais refusé, je crois?
— Oui, Sire.
— Et vous m’en avez voulu?
— Non, Sire; car Votre Majesté refusait, certainement, pour d’excellents motifs; Votre Majesté est trop sage et trop bonne pour ne pas bien faire tout ce qu’elle fait.
— Je vous alléguai, je crois, cette raison, que le roi de France ne vous avait pas rappelé?
— Oui, Sire, vous m’avez, en effet, répondu cela.
— Eh bien! j’ai réfléchi, monsieur de Bragelonne; si le roi, en effet, ne vous a pas fixé le retour, il m’a recommandé de vous rendre agréable le séjour de l’Angleterre; or, puisque vous me demandiez à partir, c’est que le séjour de l’Angleterre ne vous était pas agréable?
— Je n’ai pas dit cela, Sire.
— Non; mais votre demande signifiait au moins, dit le roi, qu’un autre séjour vous serait plus agréable que celui-ci.
En ce moment, Raoul se tourna vers la porte contre le chambranle de laquelle miss Graffton était appuyée pâle et défaite.
Son autre bras était posé sur le bras de Buckingham.
— Vous ne répondez pas, poursuivit Charles; le proverbe français est positif: «Qui ne dit mot consent.» Eh bien! monsieur de Bragelonne, je me vois en mesure de vous satisfaire; vous pouvez, quand vous voudrez, partir pour la France, je vous y autorise.
— Sire!... s’écria Raoul.
— Oh! murmura Mary en étreignant le bras de Buckingham.
— Vous pouvez être ce soir à Douvres, continua le roi; la marée monte à deux heures du matin.
Raoul, stupéfait, balbutia quelques mots qui tenaient le milieu entre le remerciement et l’excuse.
— Je vous dis donc adieu, monsieur de Bragelonne, et vous souhaite toutes sortes de prospérités, dit le roi en se levant; vous me ferez le plaisir de garder, en souvenir de moi, ce diamant, que je destinais à une corbeille de noces.
Miss Graffton semblait près de défaillir.
Raoul reçut le diamant; en le recevant, il sentait ses genoux trembler.
Il adressa quelques compliments au roi, quelques compliments à miss Stewart, et chercha Buckingham pour lui dire adieu.
Le roi profita de ce moment pour disparaître.
Raoul trouva le duc occupé à relever le courage de miss Graffton.
— Dites-lui de rester, mademoiselle, je vous en supplie, murmurait Buckingham.
— Je lui dis de partir, répondit miss Graffton en se ranimant; je ne suis pas de ces femmes qui ont plus d’orgueil que de cœur; si on l’aime en France, qu’il retourne en France, et qu’il me bénisse, moi qui lui aurai conseillé d’aller trouver son bonheur. Si, au contraire, on ne l’aime plus, qu’il revienne, je l’aimerai encore, et son infortune ne l’aura point amoindri à mes yeux. Il y a dans les armes de ma maison ce que Dieu a gravé dans mon cœur: _Habenti parum, egenti cuncta. _«Aux riches peu, aux pauvres tout.»
— Je doute, ami, dit Buckingham, que vous trouviez là-bas l’équivalent de ce que vous laissez ici.
— Je crois ou du moins j’espère, dit Raoul d’un air sombre, que ce que j’aime est digne de moi; mais, s’il est vrai que j’ai un indigne amour, comme vous avez essayé de me le faire entendre, monsieur le duc, je l’arracherai de mon cœur, dussé-je arracher mon cœur avec l’amour.
Mary Graffton leva les yeux sur lui avec une expression d’indéfinissable pitié.
Raoul sourit tristement.
— Mademoiselle, dit-il, le diamant que le roi me donne était destiné à vous, laissez-moi vous l’offrir; si je me marie en France, vous me le renverrez; si je ne me marie pas, gardez-le.
Et, saluant, il s’éloigna.
«Que veut-il dire?» pensa Buckingham, tandis que Raoul serrait respectueusement la main glacée de miss Mary.
Miss Mary comprit le regard que Buckingham fixait sur elle.
— Si c’était une bague de fiançailles, dit-elle, je ne l’accepterais point.
— Vous lui offrez cependant de revenir à vous.
— Oh! duc, s’écria la jeune fille avec des sanglots, une femme comme moi n’est jamais prise pour consolation par un homme comme lui.
— Alors, vous pensez qu’il ne reviendra pas.
— Jamais, dit miss Graffton d’une voix étranglée.
— Eh bien! je vous dis, moi, qu’il trouvera là-bas son bonheur détruit, sa fiancée perdue... son honneur même entamé... Que lui restera-t-il donc qui vaille votre amour? oh! dites, Mary, vous qui vous connaissez vous-même!
Miss Graffton posa sa blanche main sur le bras de Buckingham, et, tandis que Raoul fuyait dans l’allée des tilleuls avec une rapidité vertigineuse, elle chanta d’une voix mourante ces vers de _Roméo et Juliette_:
_Il faut partir et vivre, _ _Ou rester et mourir._
Lorsqu’elle acheva le dernier mot, Raoul avait disparu. Miss Graffton rentra chez elle, plus pâle et plus silencieuse qu’une ombre.
Buckingham profita du courrier qui était venu apporter la lettre au roi pour écrire à Madame et au comte de Guiche.
Le roi avait parlé juste. À deux heures du matin, la marée était haute, et Raoul s’embarquait pour la France.
Chapitre CLXXVIII — Saint-Aignan suit le conseil de Malicorne
Le roi surveillait ce portrait de La Vallière avec un soin qui venait autant du désir de la voir ressemblante que du dessein de faire durer ce portrait longtemps.
Il fallait le voir suivant le pinceau, attendre l’achèvement d’un plan ou le résultat d’une teinte, et conseiller au peintre diverses modifications auxquelles celui-ci consentait avec une félicité respectueuse.
Puis, quand le peintre, suivant le conseil de Malicorne, avait un peu tardé, quand Saint-Aignan avait une petite absence, il fallait voir, et personne ne les voyait, ces silences pleins d’expression, qui unissaient dans un soupir deux âmes fort disposées à se comprendre et fort désireuses du calme et de la méditation.
Alors les minutes s’écoulaient comme par magie. Le roi se rapprochait de sa maîtresse et venait la brûler du feu de son regard, du contact de son haleine.
Un bruit se faisait-il entendre dans l’antichambre, le peintre arrivait-il, Saint-Aignan revenait-il en s’excusant, le roi se mettait à parler, La Vallière à lui répondre précipitamment, et leurs yeux disaient à Saint-Aignan que, pendant son absence, ils avaient vécu un siècle.
En un mot, Malicorne, ce philosophe sans le vouloir, avait su donner au roi l’appétit dans l’abondance et le désir dans la certitude de la possession.
Ce que La Vallière redoutait n’arriva pas.
Nul ne devina que, dans la journée, elle sortait deux ou trois heures de chez elle. Elle feignait une santé irrégulière. Ceux qui se présentaient chez elle frappaient avant d’entrer. Malicorne, l’homme des inventions ingénieuses, avait imaginé un mécanisme acoustique par lequel La Vallière, dans l’appartement de Saint-Aignan, était prévenue des visites que l’on venait faire dans la chambre qu’elle habitait ordinairement.
Ainsi donc, sans sortir, sans avoir de confidentes elle rentrait chez elle, déroutant par une apparition tardive peut-être, mais qui combattait victorieusement néanmoins tous les soupçons des sceptiques les plus acharnés.
Malicorne avait demandé à Saint-Aignan des nouvelles du lendemain. Saint-Aignan avait été forcé d’avouer que ce quart d’heure de liberté donnait au roi une humeur des plus joyeuses.
— Il faudra doubler la dose, répliqua Malicorne, mais insensiblement; attendez qu’on le désire.
On le désira si bien, qu’un soir, le quatrième jour, au moment où le peintre pliait bagage sans que Saint-Aignan fût rentré, Saint-Aignan entra et vit sur le visage de La Vallière une ombre de contrariété qu’elle n’avait pu dissimuler. Le roi fut moins secret, il témoigna son dépit par un mouvement d’épaules très significatif. La Vallière rougit, alors.
«Bon! s’écria Saint-Aignan dans sa pensée, M. Malicorne sera enchanté ce soir.»
En effet, Malicorne fut enchanté le soir.
— Il est bien évident, dit-il au comte, que Mlle de La Vallière espérait que vous tarderiez au moins de dix minutes.
— Et le roi une demi-heure, cher monsieur Malicorne.
— Vous seriez un mauvais serviteur du roi, répliqua celui-ci, si vous refusiez cette demi-heure de satisfaction à Sa Majesté.
— Mais le peintre? objecta Saint-Aignan.
— Je m’en charge, dit Malicorne; seulement, laissez-moi prendre conseil des visages et des circonstances; ce sont mes opérations de magie, à moi, et, quand les sorciers prennent avec l’astrolabe la hauteur du soleil, de la lune et de leurs constellations, moi, je me contente de regarder si les yeux sont cerclés de noir, ou si la bouche décrit l’arc convexe ou l’arc concave.
— Observez donc!
— N’ayez pas peur.
Et le rusé Malicorne eut tout le loisir d’observer.
Car, le soir même, le roi alla chez Madame avec les reines, et fit une si grosse mine, poussa de si rudes soupirs, regarda La Vallière avec des yeux si fort mourants, que Malicorne dit à Montalais, le soir:
— À demain!
Et il alla trouver le peintre dans sa maison de la rue des Jardins-Saint-Paul, pour le prier de remettre la séance à deux jours.
Saint-Aignan n’était pas chez lui, quand La Vallière, déjà familiarisée avec l’étage inférieur, leva le parquet et descendit.
Le roi, comme d’habitude, l’attendait sur l’escalier, et tenait un bouquet à la main; en la voyant, il la prit dans ses bras.
La Vallière, tout émue, regarda autour d’elle, et, ne voyant que le roi, ne se plaignit pas. Ils s’assirent.
Louis, couché près des coussins sur lesquels elle reposait, et la tête inclinée sur les genoux de sa maîtresse, placé là comme dans un asile d’où l’on ne pouvait le bannir, la regardait, et, comme si le moment fût venu où rien ne pouvait plus s’interposer entre ces deux âmes, elle, de son côté, se mit à le dévorer du regard.
Alors, de ses yeux si doux, si purs, se dégageait une flamme toujours jaillissante dont les rayons allaient chercher le cœur de son royal amant pour le réchauffer d’abord et le dévorer ensuite.
Embrasé par le contact des genoux tremblants, frémissant de bonheur lorsque la main de Louise descendait sur ses cheveux, le roi s’engourdissait dans cette félicité, et s’attendait toujours à voir entrer le peintre ou de Saint Aignan.
Dans cette prévision douloureuse, il s’efforçait parfois de fuir la séduction qui s’infiltrait dans ses veines, il appelait le sommeil du cœur et des sens, il repoussait la réalité toute prête, pour courir après l’ombre.
Mais la porte ne s’ouvrit ni pour de Saint-Aignan, ni pour le peintre; mais les tapisseries ne frissonnèrent même point. Un silence de mystère et de volupté engourdit jusqu’aux oiseaux dans leur cage dorée.
Le roi, vaincu, retourna sa tête et colla sa bouche brûlante dans les deux mains réunies de La Vallière; elle perdit la raison, et serra sur les lèvres de son amant ses deux mains convulsives.
Louis se roula chancelant à genoux, et, comme La Vallière n’avait pas dérangé sa tête, le front du roi se trouva au niveau des lèvres de la jeune femme, qui, dans son extase, effleura d’un furtif et mourant baiser les cheveux parfumés qui lui caressaient les joues.
Le roi la saisit dans ses bras, et, sans qu’elle résistât, ils échangèrent ce premier baiser, ce baiser ardent qui change l’amour en un délire.
Ni le peintre ni de Saint-Aignan ne rentrèrent ce jour-là.
Une sorte d’ivresse pesante et douce, qui rafraîchit les sens et laisse circuler comme un lent poison le sommeil dans les veines, ce sommeil impalpable, languissant comme la vie heureuse, tomba, pareille à un nuage, entre la vie passée et la vie à venir des deux amants.
Au sein de ce sommeil plein de rêves, un bruit continu à l’étage supérieur inquiéta d’abord La Vallière, mais sans la réveiller tout à fait.
Cependant, comme ce bruit continuait, comme il se faisait comprendre, comme il rappelait la réalité à la jeune femme ivre de l’illusion, elle se releva tout effarée, belle de son désordre, en disant:
— Quelqu’un m’attend là-haut. Louis! Louis, n’entendez-vous pas?
— Eh! n’êtes-vous pas celle que j’attends? dit le roi avec tendresse. Que les autres désormais vous attendent.
Mais elle, secouant doucement la tête:
— Bonheur caché!... dit-elle avec deux grosses larmes, pouvoir caché... Mon orgueil doit se taire comme mon cœur.
Le bruit recommença.
— J’entends la voix de Montalais, dit-elle.
Et elle monta précipitamment l’escalier.
Le roi montait avec elle, ne pouvant se décider à la quitter et couvrant de baisers sa main et le bas de sa robe.
— Oui, oui, répéta La Vallière, la moitié du corps déjà passé à travers la trappe, oui, la voix de Montalais qui appelle; il faut qu’il soit arrivé quelque chose d’important.
— Allez donc, cher amour, dit le roi, et revenez vite.
— Oh! pas aujourd’hui. Adieu! adieu!
Et elle s’abaissa encore une fois pour embrasser son amant, puis elle s’échappa.
Montalais attendait en effet, tout agitée, toute pâle.
— Vite, vite, dit-elle, il monte.
— Qui cela? qui est-ce qui monte?
— Lui! Je l’avais bien prévu.
— Mais qui donc, lui? tu me fais mourir!
— Raoul, murmura Montalais.
— Moi, oui, moi, dit une voix joyeuse dans les derniers degrés du grand escalier.
La Vallière poussa un cri terrible et se renversa en arrière.
— Me voici, me voici, chère Louise, dit Raoul en accourant. Oh! je savais bien, moi, que vous m’aimiez toujours.
La Vallière fit un geste d’effroi, un autre geste de malédiction; elle s’efforça de parler et ne put articuler qu’une seule parole:
— Non, non! dit-elle.
Et elle tomba dans les bras de Montalais en murmurant:
— Ne m’approchez pas!
Montalais fit signe à Raoul, qui, pétrifié sur le seuil, ne chercha pas même à faire un pas de plus dans la chambre.
Puis jetant les yeux du côté du paravent:
— Oh! dit-elle, l’imprudente! la trappe n’est pas même fermée!
Et elle s’avança vers l’angle de la chambre pour refermer d’abord le paravent, et puis, derrière le paravent, la trappe.
Mais de cette trappe s’élança le roi, qui avait entendu le cri de La Vallière et qui venait à son secours.
Il s’agenouilla devant elle en accablant de questions Montalais qui commençait à perdre la tête.
Mais, au moment où le roi tombait à genoux, on entendit un cri de douleur sur le carré et le bruit d’un pas dans le corridor. Le roi voulut courir pour voir qui avait poussé ce cri, pour reconnaître qui faisait ce bruit de pas.
Montalais chercha à le retenir, mais ce fut vainement.
Le roi, quittant La Vallière, alla vers la porte; mais Raoul était déjà loin, de sorte que le roi ne vit qu’une espèce d’ombre tournant l’angle du corridor.
Chapitre CLXXIX — Deux vieux amis
Tandis que chacun pensait à ses affaires à la Cour, un homme se rendait mystérieusement derrière la place de Grève, dans une maison qui nous est déjà connue pour l’avoir vue assiégée, un jour d’émeute, par d’Artagnan.
Cette maison avait sa principale entrée par la place Baudoyer.
Assez grande, entourée de jardins, ceinte dans la rue Saint-Jean par des boutiques de taillandiers qui la garantissaient des regards curieux, elle était renfermée dans ce triple rempart de pierres, de bruit et de verdure, comme une momie parfumée dans sa triple boîte.
L’homme dont nous parlons marchait d’un pas assuré, bien qu’il ne fût pas de la première jeunesse. À voir son manteau couleur de muraille et sa longue épée, qui relevait ce manteau, nul n’eût pu reconnaître le chercheur d’aventurer; et si l’on eût bien consulté ce croc de moustaches relevé, cette peau fine et lisse qui apparaissait sous le sombrero, comment ne pas croire que les aventures dussent être galantes?
En effet, à peine le cavalier fut-il entré dans la maison que huit heures sonnèrent à Saint-Gervais.
Et, dix minutes après, une dame, suivie d’un laquais armé, vint frapper à la même porte, qu’une vieille suivante lui ouvrit aussitôt.
Cette dame leva son voile en entrant. Ce n’était plus une beauté, mais c’était encore une femme; elle n’était plus jeune; mais elle était encore alerte et d’une belle prestance. Elle dissimulait, sous une toilette riche et de bon goût, un âge que Ninon de Lenclos seule affronta en souriant.
À peine fut-elle dans le vestibule, que le cavalier, dont nous n’avons fait qu’esquisser les traits, vint à elle en lui tendant la main.
— Chère duchesse, dit-il. Bonjour.
— Bonjour, mon cher Aramis, répliqua la duchesse.
Il la conduisit à un salon élégamment meublé, dont les fenêtres hautes s’empourpraient des derniers feux du jour tamisés par les cimes noires de quelques sapins.
Tous deux s’assirent côte à côte.
Ils n’eurent ni l’un ni l’autre la pensée de demander de la lumière, et s’ensevelirent ainsi dans l’ombre comme ils eussent voulu s’ensevelir mutuellement dans l’oubli.