Français
— Non; si l’on s’est caché de moi chez mon père, on s’en cachera partout. Allons chez... Oh! mon Dieu! mais je suis fou aujourd’hui, mon bon Grimaud.
— Quoi donc?
— J’ai oublié M. du Vallon.
— M. Porthos?
— Qui m’attend toujours! Hélas! je te le disais, je suis fou.
— Qui vous attend, où cela?
— Aux Minimes de Vincennes!
— Ah! mon Dieu! Heureusement, c’est du côté de la Bastille!
— Allons, vite!
— Monsieur, je vais faire seller les chevaux.
— Oui, mon ami, va.
Chapitre CCV — Où Porthos est convaincu sans avoir compris
Ce digne Porthos, fidèle à toutes les lois de la chevalerie antique, s’était décidé à attendre M. de Saint-Aignan jusqu’au coucher du soleil. Et, comme de Saint-Aignan ne devait pas venir, comme Raoul avait oublié d’en prévenir son second, comme la faction commençait à être des plus longues et des plus pénibles, Porthos s’était fait apporter par le garde d’une porte quelques bouteilles de bon vin et un quartier de viande, afin d’avoir au moins la distraction de tirer de temps en temps un bouchon et une bouchée. Il en était aux dernières extrémités, c’est-à-dire aux dernières miettes, lorsque Raoul arriva escorté de Grimaud, et tous deux poussant à toute bride.
Quand Porthos vit sur le chemin ces deux cavaliers si pressés, il ne douta plus que ce ne fussent ses hommes, et, se levant aussitôt de l’herbe sur laquelle il s’était mollement assis, il commença par déraidir ses genoux et ses poignets, en disant:
— Ce que c’est que d’avoir de belles habitudes! Ce drôle a fini par venir. Si je me fusse retiré, il ne trouvait personne et prenait avantage.
Puis il se campa sur une hanche avec une martiale attitude, et fit ressortir par un puissant tour de reins la cambrure de sa taille gigantesque. Mais, au lieu de Saint-Aignan, il ne vit que Raoul, lequel, avec des gestes désespérés, l’aborda en criant:
— Ah! cher ami; ah! pardon; ah! que je suis malheureux!
— Raoul! fit Porthos tout surpris.
— Vous m’en vouliez? s’écria Raoul en venant embrasser Porthos.
— Moi? et de quoi?
— De vous avoir ainsi oublié. Mais, voyez-vous, j’ai la tête perdue.
— Ah bah!
— Si vous saviez, mon ami?
— Vous l’avez tué?
— Qui?
— De Saint-Aignan.
— Hélas! il s’agit bien de Saint-Aignan.
— Qu’y a-t-il encore?
— Il y a que M. le comte de La Fère doit être arrêté à l’heure qu’il est.
Porthos fit un mouvement qui eût renversé une muraille.
— Arrêté!... Par qui?
— Par d’Artagnan!
— C’est impossible, dit Porthos.
— C’est cependant la vérité, répliqua Raoul.
Porthos se tourna du côté de Grimaud en homme qui a besoin d’une seconde affirmation. Grimaud fit un signe de tête.
— Et où l’a-t-on mené? demanda Porthos.
— Probablement à la Bastille.
— Qui vous le fait croire?
— En chemin, nous avons questionné des gens qui ont vu passer le carrosse, et d’autres encore qui l’ont vu entrer à la Bastille.
— Oh! oh! murmura Porthos, et il fit deux pas.
— Que décidez-vous? demanda Raoul.
— Moi? Rien. Seulement, je ne veux pas qu’Athos reste à la Bastille.
Raoul s’approcha du digne Porthos.
— Savez-vous que c’est par ordre du roi que l’arrestation s’est faite?
Porthos regarda le jeune homme comme pour lui dire: «Qu’est-ce que cela me fait, à moi?» Ce muet langage parut si éloquent à Raoul, qu’il n’en demanda pas davantage. Il remonta à cheval. Déjà Porthos, aidé de Grimaud, en avait fait autant.
— Dressons notre plan, dit Raoul.
— Oui, répliqua Porthos, notre plan, c’est cela, dressons-le.
Raoul poussa un grand soupir et s’arrêta soudain.
— Qu’avez-vous? demanda Porthos; une faiblesse?
— Non, l’impuissance! Avons-nous la prétention, à trois, d’aller prendre la Bastille?
— Ah! si d’Artagnan était là, répondit Porthos, je ne dis pas.
Raoul fut saisi d’admiration à la vue de cette confiance héroïque à force d’être naïve. C’étaient donc bien là ces hommes célèbres qui, à trois ou quatre, abordaient des armées ou attaquaient des châteaux! Ces hommes qui avaient épouvanté la mort, et qui survivant à tout un siècle en débris, étaient plus forts encore que les plus robustes d’entre les jeunes.
— Monsieur, dit-il à Porthos, vous venez de me faire naître une idée: il faut absolument voir M. d’Artagnan.
— Sans doute.
— Il doit être rentré chez lui, après avoir conduit mon père à la Bastille.
— Informons-nous d’abord à la Bastille, dit Grimaud, qui parlait peu, mais bien.
En effet, ils se hâtèrent d’arriver devant la forteresse. Un de ces hasards, comme Dieu les donne aux gens de grande volonté, fit que Grimaud aperçut tout à coup le carrosse qui tournait la grande porte du pont-levis. C’était au moment où d’Artagnan, comme on l’a vu, revenait de chez le roi.
En vain Raoul poussa-t-il son cheval pour joindre le carrosse et voir quelles personnes étaient dedans. Les chevaux étaient déjà arrêtés de l’autre côté de cette grande porte, qui se referma, tandis qu’un garde française en faction heurta du mousquet le nez du cheval de Raoul.
Celui-ci fit volte-face, trop heureux de savoir à quoi s’en tenir sur la présence de ce carrosse qui avait renfermé son père.
— Nous le tenons, dit Grimaud.
— En attendant un peu, nous sommes sûrs qu’il sortira, n’est-ce pas, mon ami?
— À moins que d’Artagnan aussi ne soit prisonnier répliqua Porthos; auquel cas tout est perdu.
Raoul ne répondit rien. Tout était admissible. Il donna le conseil à Grimaud de conduire les chevaux dans la petite rue Jean-Beausire, afin d’éveiller moins de soupçons, et lui-même, avec sa vue perçante, il guetta la sortie de d’Artagnan ou celle du carrosse.
C’était le bon parti. En effet, vingt minutes ne s’étaient pas écoulées, que la porte se rouvrit et que le carrosse reparut. Un éblouissement empêcha Raoul de distinguer quelles figures occupaient cette voiture. Grimaud jura qu’il avait vu deux personnes, et que son maître était une des deux. Porthos regardait tour à tour Raoul et Grimaud, espérant comprendre leur idée.
— Il est évident, dit Grimaud, que, si M. le comte est dans ce carrosse, c’est qu’on le met en liberté, ou qu’on le mène à une autre prison.
— Nous l’allons bien voir par le chemin qu’il prendra, dit Porthos.
— Si on le met en liberté, dit Grimaud, on le conduira chez lui.
— C’est vrai, dit Porthos.
— Le carrosse n’en prend pas le chemin, dit Raoul.
Et, en effet, les chevaux venaient de disparaître dans le faubourg Saint-Antoine.
— Courons, dit Porthos; nous attaquerons le carrosse sur la route, et nous dirons à Athos de fuir.
— Rébellion! murmura Raoul.
Porthos lança à Raoul un second regard, digne pendant du premier. Raoul n’y répondit qu’en serrant les flancs de son cheval.
Peu d’instants après, les trois cavaliers avaient rattrapé le carrosse et le suivaient de si près, que l’haleine des chevaux humectait la caisse de la voiture.
D’Artagnan, dont les sens veillaient toujours, entendit le trot des chevaux. C’était au moment où Raoul disait à Porthos de dépasser le carrosse, pour voir quelle était la personne qui accompagnait Athos. Porthos obéit, mais il ne put rien voir; les mantelets étaient baissés.
La colère et l’impatience gagnaient Raoul. Il venait de remarquer ce mystère de la part des compagnons d’Athos, et il se décidait aux extrémités.
D’un autre côté, d’Artagnan avait parfaitement reconnu Porthos; il avait, sous le cuir des mantelets, reconnu également Raoul, et communiqué au comte le résultat de son observation. Ils voulaient voir si Raoul et Porthos pousseraient les choses au dernier degré.
Cela ne manqua pas. Raoul, le pistolet au poing, fondit sur le premier cheval du carrosse en commandant au cocher d’arrêter.
Porthos saisit le cocher et l’enleva de dessus son siège.
Grimaud tenait déjà la portière du carrosse arrêté.
Raoul ouvrit ses bras en criant:
— Monsieur le comte! monsieur le comte!
— Eh bien! c’est vous, Raoul? dit Athos ivre de joie.
— Pas mal! ajouta d’Artagnan avec un éclat de rire.
Et tous deux embrassèrent le jeune homme et Porthos, qui s’étaient emparés d’eux.
— Mon brave Porthos, excellent ami! s’écria Athos; toujours vous!
— Il a encore vingt ans! dit d’Artagnan. Bravo, Porthos!
— Dame! répondit Porthos un peu confus, nous avons cru que l’on vous arrêtait.
— Tandis que, reprit Athos, il ne s’agissait que d’une promenade dans le carrosse de M. d’Artagnan.
— Nous vous suivons depuis la Bastille, répliqua Raoul avec un ton de soupçon et de reproche.
— Où nous étions allés souper avec ce bon M. de Baisemeaux. Vous rappelez-vous Baisemeaux, Porthos?
— Pardieu! très bien.
— Et nous y avons vu Aramis.
— À la Bastille?
— À souper.
— Ah! s’écria Porthos en respirant.
— Il nous a dit mille choses pour vous.
— Merci!
— Où va Monsieur le comte? demanda Grimaud que son maître avait déjà récompensé par un sourire.
— Nous allons à Blois, chez nous.
— Comme cela?... tout droit?
— Tout droit.
— Sans bagages?
— Oh! mon Dieu! Raoul eût été chargé de m’expédier les miens ou de me les apporter en revenant chez moi s’il y revient.
— Si rien ne l’arrête plus à Paris, dit d’Artagnan avec un regard ferme et tranchant comme l’acier douloureux comme lui, car il rouvrit les blessures du pauvre jeune homme, il fera bien de vous suivre Athos.
— Rien ne m’arrête plus à Paris, dit Raoul.
— Nous partons, alors, répliqua sur-le-champ Athos.
— Et M. d’Artagnan?
— Oh! moi, j’accompagnais Athos jusqu’à la barrière seulement, et je reviens avec Porthos.
— Très bien, dit celui-ci.
— Venez, mon fils, ajouta le comte en passant doucement le bras autour du cou de Raoul pour l’attirer dans le carrosse, et en l’embrassant encore. Grimaud, poursuivit le comte, tu vas retourner doucement à Paris avec ton cheval et celui de M. du Vallon; car, Raoul et moi, nous montons à cheval ici, et laissons le carrosse à ces deux messieurs pour rentrer dans Paris; puis, une fois au logis, tu prendras mes hardes, mes lettres, et tu expédieras le tout chez nous.
— Mais, fit observer Raoul, qui cherchait à faire parler le comte, quand vous reviendrez à Paris, il ne vous restera ni linge ni effets; ce sera bien incommode.
— Je pense que, d’ici à bien longtemps, Raoul, je ne retournerai à Paris. Le dernier séjour que nous y fîmes ne m’a pas encouragé à en faire d’autres.
Raoul baissa la tête et ne dit plus un mot.
Athos descendit du carrosse, et monta le cheval qui avait amené Porthos et qui sembla fort heureux de l’échange.
On s’était embrassé, on s’était serré les mains, on s’était donné mille témoignages d’éternelle amitié. Porthos avait promis de passer un mois chez Athos à son premier loisir. D’Artagnan promit de mettre à profit son premier congé; puis, ayant embrassé Raoul pour la dernière fois:
— Mon enfant, dit-il, je t’écrirai.
Il y avait tout dans ces mots de d’Artagnan, qui n’écrivait jamais. Raoul fut touché jusqu’aux larmes. Il s’arracha des mains du mousquetaire et partit.
D’Artagnan rejoignit Porthos dans le carrosse.
— Eh bien! dit-il, cher ami, en voilà une journée!
— Mais, oui, répliqua Porthos.
— Vous devez être éreinté?
— Pas trop. Cependant je me coucherai de bonne heure, afin d’être prêt demain.
— Et pourquoi cela?
— Pardieu! pour finir ce que j’ai commencé.
— Vous me faites frémir, mon ami; je vous vois tout effarouché. Que diable avez-vous commencé qui ne soit pas fini?
— Écoutez donc, Raoul ne s’est pas battu. Il faut que je me batte, moi!
— Avec qui?... avec le roi?
— Comment, avec le roi? dit Porthos stupéfait.
— Mais oui, grand enfant, avec le roi!
— Je vous assure que c’est avec M. de Saint-Aignan.
— Voilà ce que je voulais vous dire. En vous battant avec ce gentilhomme, c’est contre le roi que vous tirez l’épée.
— Ah! fit Porthos en écarquillant les yeux, vous en êtes sûr?
— Pardieu!
— Eh bien! comment arranger cela, alors?
— Nous allons tâcher de faire un bon souper, Porthos. La table du capitaine des mousquetaires est agréable. Vous y verrez le beau de Saint-Aignan, et vous boirez à sa santé.
— Moi? s’écria Porthos avec horreur.
— Comment! dit d’Artagnan, vous refusez de boire à la santé du roi?
— Mais, corbœuf! je ne vous parle pas du roi; je vous parle de M. de Saint-Aignan.
— Mais puisque je vous répète que c’est la même chose.
— Ah!... très bien, alors, dit Porthos vaincu.
— Vous comprenez, n’est-ce pas?
— Non, dit Porthos; mais c’est égal.
— Oui, c’est égal, répliqua d’Artagnan; allons souper, Porthos.
Chapitre CCVI — La société de M. de Baisemeaux
On n’a pas oublié qu’en sortant de la Bastille d’Artagnan et le comte de La Fère y avaient laissé Aramis en tête à tête avec Baisemeaux.
Baisemeaux ne s’aperçut pas le moins du monde, une fois ses deux convives sortis, que la conversation souffrît de leur absence. Il croyait que le vin de dessert, et celui de la Bastille était excellent, il croyait, disons-nous, que le vin de dessert était un stimulant suffisant pour faire parler un homme de bien. Il connaissait mal Sa Grandeur, qui n’était jamais plus impénétrable qu’au dessert. Mais Sa Grandeur connaissait à merveille M. de Baisemeaux, en comptant pour faire parler le gouverneur sur le moyen que celui-ci regardait comme efficace.
La conversation, sans languir en apparence, languissait donc en réalité; car Baisemeaux, non seulement parlait à peu près seul, mais encore ne parlait que de ce singulier événement de l’incarcération d’Athos, suivie de cet ordre si prompt de le mettre en liberté.
Baisemeaux, d’ailleurs, n’avait pas été sans remarquer que les deux ordres, ordre d’arrestation et ordre de mise en liberté, étaient tous deux de la main du roi. Or, le roi ne se donnait la peine d’écrire de pareils ordres que dans les grandes circonstances. Tout cela était fort intéressant, et surtout très obscur pour Baisemeaux mais, comme tout cela était fort clair pour Aramis, celui-ci n’attachait pas à cet événement la même importance qu’y attachait le bon gouverneur.
D’ailleurs, Aramis se dérangeait rarement pour rien, et il n’avait pas encore dit à M. Baisemeaux pour quelle cause il s’était dérangé.
Aussi, au moment où Baisemeaux en était au plus fort de sa dissertation, Aramis l’interrompit tout à coup.
— Dites-moi, cher monsieur de Baisemeaux, dit-il est-ce que vous n’avez jamais à la Bastille d’autres distractions que celles auxquelles j’ai assisté pendant les deux ou trois visites que j’ai eu l’honneur de vous faire?
L’apostrophe était si inattendue, que le gouverneur, comme une girouette qui reçoit tout à coup une impulsion opposée à celle du vent, en demeura tout étourdi.
— Des distractions? dit-il. Mais j’en ai continuellement, monseigneur.
— Oh! à la bonne heure! Et ces distractions?
— Sont de toute nature.
— Des visites, sans doute?
— Des visites? Non. Les visites ne sont pas communes à la Bastille.
— Comment, les visites sont rares?
— Très rares.
— Même de la part de votre société?
— Qu’appelez-vous de ma société?... Mes prisonniers?
— Oh! non. Vos prisonniers!... Je sais que c’est vous qui leur faites des visites, et non pas eux qui vous en font. J’entends par votre société, mon cher de Baisemeaux, la société dont vous faites partie.
Baisemeaux regarda fixement Aramis; puis, comme si ce qu’il avait supposé un instant était impossible:
— Oh! dit-il, j’ai bien peu de société à présent. S’il faut que je vous l’avoue, cher monsieur d’Herblay, en général, le séjour de la Bastille paraît sauvage et fastidieux aux gens du monde. Quant aux dames, ce n’est jamais sans un certain effroi, que j’ai toutes les peines de la terre à calmer, qu’elles parviennent jusqu’à moi. En effet, comment ne trembleraient-elles pas un peu, pauvres femmes, en voyant ces tristes donjons, et en pensant qu’ils sont habités par de pauvres prisonniers qui...
Et, au fur et à mesure que les yeux de Baisemeaux se fixaient sur le visage d’Aramis, la langue du bon gouverneur s’embarrassait de plus en plus, si bien qu’elle finit par se paralyser tout à fait.
— Non, vous ne comprenez pas, mon cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, vous ne comprenez pas... Je ne veux point parler de la société en général, mais d’une société particulière, de la société à laquelle vous êtes affilié, enfin.
Baisemeaux laissa presque tomber le verre plein de muscat qu’il allait porter à ses lèvres.
— Affilié? dit-il, affilié?
— Mais sans doute, affilié, répéta Aramis avec le plus grand sang-froid. N’êtes-vous donc pas membre d’une société secrète, mon cher monsieur de Baisemeaux?
— Secrète?
— Secrète ou mystérieuse.
— Oh! monsieur d’Herblay!...
— Voyons, ne vous défendez pas.
— Mais croyez bien...
— Je crois ce que je sais.
— Je vous jure!...
— Écoutez-moi, cher monsieur de Baisemeaux, je dis oui, vous dites non; l’un de nous est nécessairement dans le vrai, et l’autre inévitablement dans le faux.
— Eh bien?
— Eh bien! nous allons tout de suite nous reconnaître.
— Voyons, dit Baisemeaux, voyons.
— Buvez donc votre verre de muscat, cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis. Que diable! vous avez l’air tout effaré.
— Mais non, pas le moins du monde, non.
— Buvez, alors.
Baisemeaux but, mais il avala de travers.
— Eh bien! reprit Aramis, si, disais-je, vous ne faites point partie d’une société secrète, mystérieuse, comme vous voudrez, l’épithète n’y fait rien; si, dis-je, vous ne faites point partie d’une société pareille à celle que je veux désigner, eh bien! vous ne comprendrez pas un mot à ce que je vais dire: voilà tout.
— Oh! soyez sûr d’avance que je ne comprendrai rien.
— À merveille, alors.
— Essayez, voyons.
— C’est ce que je vais faire. Si, au contraire, vous êtes un des membres de cette société, vous allez tout de suite me répondre oui ou non.
— Faites la question, poursuivit Baisemeaux en tremblant.
— Car, vous en conviendrez, cher monsieur Baisemeaux, continua Aramis avec la même impassibilité, il est évident que l’on ne peut faire partie d’une société, il est évident qu’on ne peut jouir des avantages que la société produit aux affiliés, sans être astreint soi-même à quelques petites servitudes?
— En effet, balbutia Baisemeaux, cela se concevrait si...
— Eh bien! donc, reprit Aramis, il y a dans la société dont je vous parlais, et dont, à ce qu’il paraît, vous ne faites point partie...
— Permettez, dit Baisemeaux, je ne voudrais cependant pas dire absolument...
— Il y a un engagement pris par tous les gouverneurs et capitaines de forteresse affiliés à l’ordre.
Baisemeaux pâlit.
— Cet engagement, continua Aramis d’une voix ferme, le voici.
Baisemeaux se leva, en proie à une indicible émotion.
— Voyons, cher monsieur d’Herblay, dit-il, voyons.
Aramis dit alors ou plutôt récita le paragraphe suivant, de la même voix que s’il eût lu dans un livre:
«Ledit capitaine ou gouverneur de forteresse laissera entrer quand besoin sera, et sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre.»
Il s’arrêta. Baisemeaux faisait peine à voir, tant il était pâle et tremblant.
— Est-ce bien là le texte de l’engagement? demanda tranquillement Aramis.
— Monseigneur!... fit Baisemeaux.
— Ah! bien, vous commencez à comprendre, je crois?
— Monseigneur, s’écria Baisemeaux, ne vous jouez pas ainsi de mon pauvre esprit; je me trouve bien peu de chose auprès de vous, si vous avez le malin désir de me tirer les petits secrets de mon administration.
— Oh! non pas, détrompez-vous, cher Monsieur de Baisemeaux; ce n’est point aux petits secrets de votre administration que j’en veux, c’est à ceux de votre conscience.
— Eh bien! soit, de ma conscience, cher monsieur d’Herblay. Mais ayez un peu d’égard à ma situation, qui n’est point ordinaire.
— Elle n’est point ordinaire, mon cher monsieur, poursuivit l’inflexible Aramis, si vous êtes agrégé à cette société; mais elle est toute naturelle, si, libre de tout engagement, vous n’avez à répondre qu’au roi.
— Eh bien! monsieur, eh bien! non! je n’obéis qu’au roi. À qui donc, bon Dieu! voulez-vous qu’un gentilhomme français obéisse, si ce n’est au roi?
Aramis ne bougea point; mais, avec sa voix si suave:
— Il est bien doux, dit-il, pour un gentilhomme français, pour un prélat de France, d’entendre s’exprimer ainsi loyalement un homme de votre mérite, cher monsieur de Baisemeaux, et, vous ayant entendu, de ne plus croire que vous.
— Avez-vous douté, monsieur?
— Moi? oh! non.
— Ainsi, vous ne doutez plus?
— Je ne doute plus qu’un homme tel que vous, monsieur, dit sérieusement Aramis, ne serve fidèlement les maîtres qu’il s’est donnés volontairement.
— Les maîtres? s’écria Baisemeaux.
— J’ai dit les maîtres.
— Monsieur d’Herblay, vous badinez encore, n’est-ce pas?
— Oui, je conçois, c’est une situation plus difficile d’avoir plusieurs maîtres que d’en avoir un seul; mais cet embarras vient de vous, cher monsieur de Baisemeaux, et je n’en suis pas la cause.
— Non, certainement, répondit le pauvre gouverneur plus embarrassé que jamais. Mais que faites-vous? Vous vous levez?
— Assurément.
— Vous partez?
— Je pars, oui.
— Mais que vous êtes donc étrange avec moi, monseigneur!
— Moi, étrange? où voyez-vous cela?
— Voyons, avez-vous juré de me mettre à la torture?
— Non, j’en serais au désespoir.
— Restez, alors.
— Je ne puis.
— Et, pourquoi?
— Parce que je n’ai plus rien à faire ici, et qu’au contraire, j’ai des devoirs ailleurs.
— Des devoirs, si tard?
— Oui. Comprenez donc, cher monsieur de Baisemeaux; on m’a dit, d’où je viens: «Ledit gouverneur ou capitaine laissera pénétrer quand besoin sera, sur la demande du prisonnier, un confesseur affilié à l’ordre.» Je suis venu; vous ne savez pas ce que je veux dire, je m’en retourne dire aux gens qu’ils se sont trompés et qu’ils aient à m’envoyer ailleurs.
— Comment! vous êtes?... s’écria Baisemeaux regardant Aramis presque avec effroi.
— Le confesseur affilié à l’ordre, dit Aramis sans changer de voix.
Mais, si douces que fussent ces paroles, elles firent sur le pauvre gouverneur l’effet d’un coup de tonnerre. Baisemeaux devint livide, et il lui sembla que les beaux yeux d’Aramis étaient deux lames de feu, plongeant jusqu’au fond de son cœur.
— Le confesseur! murmura-t-il; vous, monseigneur, le confesseur de l’ordre?
— Oui, moi; mais nous n’avons rien à démêler ensemble, puisque vous n’êtes point affilié.
— Monseigneur...
— Et je comprends que, n’étant pas affilié, vous vous refusiez à suivre les commandements.
— Monseigneur, je vous en supplie, reprit Baisemeaux, daignez m’entendre.
— Pourquoi?
— Monseigneur, je ne dis pas que je ne fasse point partie de l’ordre...
— Ah! ah!
— Je ne dis pas que je me refuse à obéir.
— Ce qui vient de se passer ressemble cependant bien à de la résistance, monsieur de Baisemeaux.
— Oh! non, monseigneur, non; seulement, j’ai voulu m’assurer...
— Vous assurer de quoi? dit Aramis avec un air de suprême dédain.
— De rien, monseigneur.
Baisemeaux baissa la voix et s’inclina devant le prélat.
— Je suis en tout temps, en tout lieu, à la disposition de mes maîtres, dit-il; mais...
— Fort bien! Je vous aime mieux ainsi, monsieur.
Aramis reprit sa chaise et tendit son verre à Baisemeaux, qui ne put jamais le remplir, tant la main lui tremblait.
— Vous disiez: _mais_, reprit Aramis.
— Mais, reprit le pauvre homme, n’étant pas prévenu, j’étais loin de m’attendre...
— Est-ce que l’Évangile ne dit pas: «Veillez, car le moment n’est connu que de Dieu.» Est-ce que les prescriptions de l’ordre ne disent pas: «Veillez, car ce que je veux, vous devez toujours le vouloir.» Et sous quel prétexte n’attendiez-vous pas le confesseur, monsieur de Baisemeaux?