Français
— Monsieur, dit Molière en s’inclinant, si vous voulez bien me suivre, vous le verrez.
Aramis regardait cette scène de tous ses yeux. Peut-être croyait-il reconnaître, à l’animation de d’Artagnan, que celui-ci partirait avec Porthos, pour ne pas perdre la fin d’une scène si bien commencée. Mais, si perspicace que fût Aramis, il se trompait. Porthos et Molière partirent seuls. D’Artagnan demeura avec Percerin. Pourquoi? Par curiosité, voilà tout; probablement, dans l’intention de jouir quelques instants de plus de la présence de son bon ami Aramis. Molière et Porthos disparus, d’Artagnan se rapprocha de l’évêque de Vannes; ce qui parut contrarier celui-ci tout particulièrement.
— Un habit aussi pour vous, n’est-ce pas, cher ami?
Aramis sourit.
— Non, dit-il.
— Vous allez à Vaux, cependant?
— J’y vais, mais sans habit neuf. Vous oubliez, cher d’Artagnan, qu’un pauvre évêque de Vannes n’est pas assez riche pour se faire faire des habits à toutes les fêtes.
— Bah! dit le mousquetaire en riant, et les poèmes, n’en faisons-nous plus?
— Oh! d’Artagnan, fit Aramis, il y a longtemps que je ne pense plus à toutes ces futilités.
— Bien! répéta d’Artagnan mal convaincu.
Quant à Percerin, il s’était replongé dans sa contemplation de brocarts.
— Ne remarquez-vous pas, dit Aramis en souriant, que nous gênons beaucoup ce brave homme, mon cher d’Artagnan?
— Ah! ah! murmura à demi-voix le mousquetaire, c’est-à-dire que je te gêne, cher ami.
Puis tout haut:
— Eh bien, partons; moi, je n’ai plus affaire ici, et, si vous êtes aussi libre que moi, cher Aramis...
— Non; moi, je voulais...
— Ah! vous aviez quelque chose à dire en particulier à Percerin? Que ne me préveniez-vous de cela tout de suite!
— De particulier, répéta Aramis, oui, certes, mais pas pour vous, d’Artagnan. Jamais, je vous prie de le croire, je n’aurai rien d’assez particulier pour qu’un ami tel que vous ne puisse l’entendre.
— Oh! non, non, je me retire, insista d’Artagnan, mais en donnant à sa voix un accent sensible de curiosité; car la gêne d’Aramis, si bien dissimulée qu’elle fût, ne lui avait point échappé, et il savait que, dans cette âme impénétrable, tout, même les choses les plus futiles en apparence, marchaient d’ordinaire vers un but, but inconnu mais que, d’après la connaissance qu’il avait du caractère de son ami, le mousquetaire comprenait devoir être important.
Aramis, de son côté, vit que d’Artagnan n’était pas sans soupçon, et il insista:
— Restez, de grâce, dit-il, voici ce que c’est.
Puis, se retournant vers le tailleur:
— Mon cher Percerin... dit-il. Je suis même très heureux que vous soyez là, d’Artagnan.
— Ah! vraiment? fit pour la troisième fois le Gascon encore moins dupe cette fois que les autres.
Percerin ne bougeait pas. Aramis le réveilla violemment en lui tirant des mains l’étoffe, objet de sa méditation.
— Mon cher Percerin, lui dit-il, j’ai ici près M. Le Brun, un des peintres de M. Fouquet.
— Ah! très bien, pensa d’Artagnan; mais pourquoi Le Brun?
Aramis regardait d’Artagnan, qui avait l’air de regarder des gravures de Marc-Antoine.
— Et vous voulez lui faire faire un habit pareil à ceux des épicuriens? répondit Percerin.
Et, tout en disant cela d’une façon distraite, le digne tailleur cherchait à rattraper sa pièce de brocart.
— Un habit d’épicurien? demanda d’Artagnan d’un ton questionneur.
— Enfin, dit Aramis avec son plus charmant sourire, il est écrit que ce cher d’Artagnan saura tous nos secrets ce soir; oui, mon ami, oui. Vous avez bien entendu parler des épicuriens de M. Fouquet, n’est-ce pas?
— Sans doute. N’est-ce pas une espèce de société de poètes dont sont La Fontaine, Loret Pélisson, Molière, que sais-je? et qui tient son académie à Saint-Mandé?
— C’est cela justement. Eh bien, nous donnons un uniforme à nos poètes, et nous les enrégimentons au service du roi.
— Oh! très bien, je devine: une surprise que M. Fouquet fait au roi. Oh! soyez tranquille, si c’est là le secret de M. Le Brun, je ne le dirai pas.
— Toujours charmant, mon ami. Non, M. Le Brun n’a rien à faire de ce côté; le secret qui le concerne est bien plus important que l’autre encore!
— Alors, s’il est si important que cela, j’aime mieux ne pas le savoir, dit d’Artagnan en dessinant une fausse sortie.
— Entrez, monsieur Le Brun, entrez, dit Aramis en ouvrant de la main droite une porte latérale, et en retenant de la gauche d’Artagnan.
— Ma foi! je ne comprends plus, dit Percerin.
Aramis prit un temps, comme on dit en matière de théâtre.
— Mon cher monsieur Percerin, dit-il, vous faites cinq habits pour le roi, n’est-ce pas? Un en brocart, un en drap de chasse, un en velours, un en satin, et un en étoffe de Florence?
— Oui. Mais comment savez-vous tout cela, Monseigneur? demanda Percerin stupéfait.
— C’est tout simple, mon cher monsieur; il y aura chasse, festin, concert, promenade et réception; ces cinq étoffes sont d’étiquette.
— Vous savez tout, Monseigneur!
— Et bien d’autres choses encore, allez, murmura d’Artagnan.
— Mais, s’écria le tailleur avec triomphe, ce que vous ne savez pas, Monseigneur, tout prince de l’Église que vous êtes, ce que personne ne saura, ce que le roi seul, mademoiselle de La Vallière et moi savons, c’est la couleur des étoffes et le genre des ornements, c’est la coupe, c’est l’ensemble, c’est la tournure de tout cela!
— Eh bien, dit Aramis, voilà justement ce que je viens vous demander de me faire connaître, mon cher monsieur Percerin.
— Ah bas! s’écria le tailleur épouvanté, quoique Aramis eût prononcé les paroles que nous rapportons de sa voix la plus douce et la plus mielleuse.
La prétention parut, en y réfléchissant, si exagérée, si ridicule, si énorme à M. Percerin, qu’il rit d’abord tout bas, puis tout haut, et qu’il finit par éclater. D’Artagnan l’imita, non qu’il trouvât la chose aussi profondément risible, mais pour ne pas laisser refroidir Aramis. Celui-ci les laissa faire tous deux; puis, lorsqu’ils furent calmés:
— Au premier abord, dit-il, j’ai l’air de hasarder une absurdité, n’est-ce pas? Mais d’Artagnan, qui est la sagesse incarnée, va vous dire que je ne saurais faire autrement que de vous demander cela.
— Voyons, fit le mousquetaire attentif, et sentant avec son flair merveilleux qu’on n’avait fait qu’escarmoucher jusque-là et que le moment de la bataille approchait.
— Voyons, dit Percerin avec incrédulité.
— Pourquoi, continua Aramis, M. Fouquet donne-t-il une fête au roi? N’est-ce pas pour lui plaire?
— Assurément, fit Percerin.
D’Artagnan approuva d’un signe de tête.
— Par quelque galanterie? Par quelque bonne imagination? Par une suite de surprises pareilles à celle dont nous parlions tout à l’heure à propos de l’enrégimentation de nos épicuriens?
— À merveille!
— Eh bien, voici la surprise, mon bon ami. M. Le Brun, que voici, est un homme qui dessine très exactement.
— Oui, dit Percerin, j’ai vu des tableaux de monsieur, et j’ai remarqué que les habits étaient fort soignés. Voilà pourquoi j’ai accepté tout de suite de lui faire un vêtement, soit conforme à ceux de MM. les épicuriens, soit particulier.
— Cher monsieur, nous acceptons votre parole; plus tard, nous y aurons recours, mais pour le moment, M. Le Brun a besoin, non des habits que vous ferez pour lui, mais de ceux que vous faites pour le roi.
Percerin exécuta un bond en arrière que d’Artagnan, l’homme calme et l’appréciateur par excellence, ne trouva pas trop exagéré, tant la proposition que venait de risquer Aramis renfermait de faces étranges et horripilantes.
— Les habits du roi! Donner à qui que ce soit au monde les habits du roi?... Oh! pour le coup, monsieur l’évêque, Votre Grandeur est folle! s’écria le pauvre tailleur poussé à bout.
— Aidez-moi donc, d’Artagnan, dit Aramis de plus en plus souriant et calme, aidez-moi donc à persuader monsieur; car vous comprenez, vous, n’est-ce pas?
— Eh! eh! pas trop, je l’avoue.
— Comment! mon ami, vous ne comprenez pas que M. Fouquet veut faire au roi la surprise de trouver son portrait en arrivant à Vaux? que le portrait, dont la ressemblance sera frappante, devra être vêtu juste comme sera vêtu le roi le jour où le portrait paraîtra?
— Ah! oui, oui, s’écria le mousquetaire presque persuadé, tant la raison était plausible; oui, mon cher Aramis, vous avez raison; oui, l’idée est heureuse. Gageons qu’elle est de vous, Aramis?
— Je ne sais, répondit négligemment l’évêque; de moi ou de M. Fouquet...
Puis, interrogeant la figure de Percerin après avoir remarqué l’indécision de d’Artagnan:
— Eh bien, monsieur Percerin, demanda-t-il, qu’en dites-vous? Voyons.
— Je dis que...
— Que vous êtes libre de refuser, sans doute, je le sais bien, et je ne compte nullement vous forcer, mon cher monsieur; je dirai plus, je comprends même toute la délicatesse que vous mettez à n’aller pas au-devant de l’idée de M. Fouquet: vous redoutez de paraître aduler le roi. Noblesse de cœur, monsieur Percerin! noblesse de cœur!
Le tailleur balbutia.
— Ce serait, en effet, une bien belle flatterie à faire au jeune prince, continua Aramis. «Mais, m’a dit M. le surintendant, si Percerin refuse, dites-lui que cela ne lui fait aucun tort dans mon esprit, et que je l’estime toujours. Seulement...»
— Seulement?... répéta Percerin avec inquiétude.
— «Seulement, continua Aramis, je serai forcé de dire au roi (mon cher monsieur Percerin, vous comprenez, c’est M. Fouquet qui parle;) seulement, je serai forcé de dire au roi: «Sire, j’avais l’intention d’offrir à Votre Majesté son image; mais, dans un sentiment de délicatesse, exagérée peut-être, quoique respectable, M. Percerin s’y est opposé.»
— Opposé! s’écria le tailleur épouvanté de la responsabilité qui allait peser sur lui; moi, m’opposer à ce que désire, à ce que veut M. Fouquet quand il s’agit de faire plaisir au roi? oh! le vilain mot que vous avez dit là, monsieur l’évêque! M’opposer! Oh! ce n’est pas moi qui l’ai prononcé Dieu merci! J’en prends à témoin M. le capitaine des mousquetaires. N’est ce pas, monsieur d’Artagnan, que je ne m’oppose à rien?
D’Artagnan fit un signe d’abnégation indiquant qu’il désirait demeurer neutre; il sentait qu’il y avait là-dessous une intrigue, comédie ou tragédie; il se donnait au diable de ne pas la deviner, mais en attendant, il désirait s’abstenir.
Mais déjà Percerin, poursuivi de l’idée qu’on pouvait dire au roi qu’il s’était opposé à ce qu’on lui fît une surprise, avait approché un siège à Le Brun et s’occupait de tirer d’une armoire quatre habits resplendissants, le cinquième étant encore aux mains des ouvriers, et plaçait successivement lesdits chefs-d’œuvre sur autant de mannequins de Bergame, qui, venus en France du temps de Concini avaient été donnés à Percerin II par le maréchal d’Ancre, après la déconfiture des tailleurs italiens ruinés dans leur concurrence.
Le peintre se mit à dessiner, puis à peindre les habits.
Mais Aramis, qui suivait des yeux toutes les phases de son travail et qui le veillait de près l’arrêta tout à coup.
— Je crois que vous n’êtes pas dans le ton, mon cher monsieur Le Brun, lui dit-il; vos couleurs vous tromperont, et sur la toile se perdra cette parfaite ressemblance qui nous est absolument nécessaire; il faudrait plus de temps pour observer attentivement les nuances.
— C’est vrai, dit Percerin; mais le temps nous fait faute, et à cela, vous en conviendrez, monsieur l’évêque, je ne puis rien.
— Alors la chose manquera, dit Aramis tranquillement, et cela faute de vérité dans les couleurs.
Cependant Le Brun copiait étoffes et ornements avec la plus grande fidélité, ce que regardait Aramis avec une impatience mal dissimulée.
— Voyons, voyons, quel diable d’imbroglio joue-t-on ici? continua de se demander le mousquetaire.
— Décidément, cela n’ira point, dit Aramis; monsieur Le Brun, fermez vos boites et roulez vos toiles.
— Mais c’est qu’aussi, monsieur, s’écria le peintre dépité, le jour est détestable ici.
— Une idée, monsieur Le Brun, une idée! Si on avait un échantillon des étoffes, par exemple, et qu’avec le temps et dans un meilleur jour...
— Oh! alors, s’écria Le Brun, je répondrais de tout.
— Bon! dit d’Artagnan, ce doit être là le nœud de l’action; on a besoin d’un échantillon de chaque étoffe. Mordious! Le donnera-t-il, ce Percerin?
Percerin, battu dans ses derniers retranchements, dupe, d’ailleurs, de la feinte bonhomie d’Aramis, coupa cinq échantillons qu’il remit à l’évêque de Vannes.
— J’aime mieux cela. N’est-ce pas, dit Aramis à d’Artagnan, c’est votre avis, hein?
— Mon avis, mon cher Aramis, dit d’Artagnan c’est que vous êtes toujours le même.
— Et, par conséquent, toujours votre ami, dit l’évêque avec un son de voix charmant.
— Oui, oui, dit tout haut d’Artagnan. Puis tout bas: Si je suis ta dupe, double jésuite, je ne veux pas être ton complice, au moins, et, pour ne pas être ton complice, il est temps que je sorte d’ici. Adieu, Aramis, ajouta-t-il tout haut; adieu, je vais rejoindre Porthos.
— Alors attendez-moi, fit Aramis en empochant les échantillons, car j’ai fini, et je ne serai pas fâché de dire un dernier mot à notre ami.
Le Brun plia bagage, Percerin rentra ses habits dans l’armoire, Aramis pressa sa poche de la main pour s’assurer que les échantillons y étaient bien renfermés, et tous sortirent du cabinet.
Chapitre CCXI — Où Molière prit peut-être sa première idée du Bourgeois gentilhomme
D’Artagnan retrouva Porthos dans la salle voisine; non plus Porthos irrité, non plus Porthos désappointé, mais Porthos épanoui, radieux, charmant, et causant avec Molière, qui le regardait avec une sorte d’idolâtrie et comme un homme qui, non seulement n’a jamais rien vu de mieux, mais qui encore n’a jamais rien vu de pareil.
Aramis alla droit à Porthos, lui présenta sa main fine et blanche, qui alla s’engloutir dans la main gigantesque de son vieil ami, opération qu’Aramis ne risquait jamais sans une espèce d’inquiétude. Mais, la pression amicale s’étant accomplie sans trop de souffrance, l’évêque de Vannes se retourna du côté de Molière.
— Eh bien, monsieur, lui dit-il, viendrez-vous avec moi à Saint-Mandé?
— J’irai partout où vous voudrez, Monseigneur, répondit Molière.
— À Saint-Mandé! s’écria Porthos, surpris de voir ainsi le fier évêque de Vannes en familiarité avec un garçon tailleur. Quoi! Aramis, vous emmenez monsieur à Saint-Mandé?
— Oui, dit Aramis en souriant, le temps presse.
— Et puis, mon cher Porthos, continua d’Artagnan, M. Molière n’est pas tout à fait ce qu’il paraît être.
— Comment? demanda Porthos.
— Oui, monsieur est un des premiers commis de maître Percerin, il est attendu à Saint-Mandé pour essayer aux épicuriens les habits de fête qui ont été commandés par M. Fouquet.
— C’est justement cela, dit Molière. Oui, monsieur.
— Venez donc, mon cher monsieur Molière, dit Aramis, si toutefois vous avez fini avec M. du Vallon.
— Nous avons fini, répliqua Porthos.
— Et vous êtes satisfait? demanda d’Artagnan.
— Complètement satisfait, répondit Porthos.
Molière prit congé de Porthos avec force saluts et serra la main que lui tendit furtivement le capitaine des mousquetaires.
— Monsieur, acheva Porthos en minaudant, monsieur, soyez exact, surtout.
— Vous aurez votre habit dès demain, monsieur le baron, répondit Molière.
Et il partit avec Aramis.
Alors d’Artagnan, prenant le bras de Porthos:
— Que vous a donc fait ce tailleur, mon cher Porthos, demanda-t-il, pour que vous soyez si content de lui?
— Ce qu’il m’a fait, mon ami! Ce qu’il m’a fait! s’écria Porthos avec enthousiasme.
— Oui, je vous demande ce qu’il vous a fait.
— Mon ami, il a su faire ce qu’aucun tailleur n’avait jamais fait: il m’a pris mesure sans me toucher.
— Ah bah! Contez-moi cela, mon ami.
— D’abord, mon ami, on a été chercher je ne sais où une suite de mannequins de toutes les tailles espérant qu’il s’en trouverait un de la mienne, mais le plus grand, qui était celui du tambour-major des Suisses, était de deux pouces trop court et d’un demi-pied trop maigre.
— Ah! vraiment?
— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire mon cher d’Artagnan. Mais c’est un grand homme ou tout au moins un grand tailleur que ce M. Molière; il n’a pas été le moins du monde embarrassé pour cela.
— Et qu’a-t-il fait?
— Oh! une chose bien simple. C’est inouï, par ma foi! Comment! on est assez grossier pour n’avoir pas trouvé tout de suite ce moyen? Que de peines et d’humiliations on m’eût épargnées!
— Sans compter les habits, mon cher Porthos.
— Oui, trente habits.
— Eh bien, mon cher Porthos, voyons, dites-moi la méthode de M. Molière.
— Molière? vous l’appelez ainsi, n’est-ce pas? Je tiens à me rappeler son nom.
— Oui, ou Poquelin, si vous l’aimez mieux.
— Non, j’aime mieux Molière. Quand je voudrai me rappeler son nom, je penserai à volière, et, comme j’en ai une à Pierrefonds...
— À merveille, mon ami. Et sa méthode, à ce M. Molière?
— La voici. Au lieu de me démembrer comme font tous ces bélîtres, de me faire courber les reins, de me faire plier les articulations, toutes pratiques déshonorantes et basses...
D’Artagnan fit un signe approbatif de la tête.
— «Monsieur, m’a-t-il dit, un galant homme doit se mesurer lui-même. Faites-moi le plaisir de vous approcher de ce miroir.» Alors je me suis approché du miroir. Je dois avouer que je ne comprenais pas parfaitement ce que ce brave M. Volière voulait de moi.
— Molière.
— Ah! oui, Molière, Molière. Et, comme la peur d’être mesuré me tenait toujours: «Prenez garde, lui ai-je dit, à ce que vous m’allez faire; je suis fort chatouilleux, je vous en préviens.» Mais lui, de sa voix douce car c’est un garçon courtois, mon ami, il faut en convenir, mais lui, de sa voix douce: «Monsieur, dit-il, pour que l’habit aille bien, il faut qu’il soit fait à votre image. Votre image est exactement réfléchie par le miroir. Nous allons prendre mesure sur votre image.»
— En effet, dit d’Artagnan, vous vous voyiez au miroir; mais comment a-t-on trouvé un miroir où vous pussiez vous voir tout entier?
— Mon cher, c’est le propre miroir où le roi se regarde.
— Oui; mais le roi a un pied et demi de moins que vous.
— Eh bien, je ne sais pas comment cela se fait c’était sans doute une manière de flatter le roi, mais le miroir était trop grand pour moi. Il est vrai que sa hauteur était faite de trois glaces de Venise superposées et sa largeur des mêmes glaces juxtaposées.
— Oh! mon ami, les admirables mots que vous possédez là! Où diable en avez-vous fait collection?
— À Belle-Île. Aramis les expliquait à l’architecte.
— Ah! très bien! Revenons à la glace, cher ami.
— Alors, ce brave M. Volière...
— Molière.
— Oui, Molière, c’est juste. Vous allez voir, mon cher ami, que voilà maintenant que je vais trop me souvenir de son nom. Ce brave M. Molière se mit donc à tracer avec un peu de blanc d’Espagne des lignes sur le miroir, le tout en suivant le dessin de mes bras et de mes épaules, et cela tout en professant cette maxime que je trouvai admirable: «Il faut qu’un habit ne gêne pas celui qui le porte.»
— En effet, dit d’Artagnan, voilà une belle maxime, qui n’est pas toujours mise en pratique.
— C’est pour cela que je la trouvai d’autant plus étonnante, surtout lorsqu’il la développa.
— Ah! Il développa cette maxime?
— Parbleu!
— Voyons le développement.
— Attendu, continua-t-il, que l’on peut, dans une circonstance difficile, ou dans une situation gênante, avoir son habit sur l’épaule, et désirer ne pas ôter son habit...
— C’est vrai, dit d’Artagnan.
— «Ainsi», continua M. Volière...
— Molière!
— Molière, oui. «Ainsi, continua M. Molière, vous avez besoin de tirer l’épée, monsieur, et vous avez votre habit sur le dos. Comment faites-vous?
«— Je l’ôte, répondis-je.
«— Eh bien, non, répondit-il à son tour.
«— Comment! non?
«— Je dis qu’il faut que l’habit soit si bien fait, qu’il ne vous gêne aucunement, même pour tirer l’épée.
«— Ah! ah!
«— Mettez-vous en garde», poursuivit-il. J’y tombai avec un si merveilleux aplomb, que deux carreaux de la fenêtre en sautèrent. «Ce n’est rien, ce n’est rien, dit-il, restez comme cela.» Je levai le bras gauche en l’air, l’avant-bras plié gracieusement, la manchette rabattue et le poignet circonflexe, tandis que le bras droit à demi étendu garantissait la ceinture avec le coude, et la poitrine avec le poignet.
— Oui, dit d’Artagnan, la vraie garde, la garde académique.
— Vous avez dit le mot, cher ami. Pendant ce temps, Volière...
— Molière!
— Tenez, décidément, mon cher ami, j’aime mieux l’appeler... Comment avez-vous dit son autre nom?
— Poquelin.
— J’aime mieux l’appeler Poquelin.
— Et comment vous souviendrez-vous mieux de ce nom que de l’autre?
— Vous comprenez... Il s’appelle Poquelin, n’est-ce pas?
— Oui.
— Je me rappellerai madame Coquenard.
— Bon.
— Je changerai _Coque_ en _Poque_, _nard_ en _lin_, et au lieu de Coquenard, j’aurai Poquelin.
— C’est merveilleux! s’écria d’Artagnan abasourdi... Allez, mon ami, je vous écoute avec admiration.
— Ce Coquelin esquissa donc mon bras sur le miroir.
— Poquelin. Pardon.
— Comment ai-je donc dit?
— Vous avez dit Coquelin.
— Ah! c’est juste. Ce Poquelin esquissa donc mon bras sur le miroir; mais il y mit le temps; il me regardait beaucoup; le fait est que j’étais très beau.
«Cela vous fatigue? demanda-t-il.
— Un peu, répondis-je en pliant sur les jarrets; cependant le peux tenir encore une heure.
— Non, non, je ne le souffrirai pas! Nous avons ici des garçons complaisants qui se feront un devoir de vous soutenir les bras, comme autrefois on soutenait ceux des prophètes quand ils invoquaient le Seigneur.
— Très bien! répondis-je.
— Cela ne vous humiliera pas?
— Mon ami, lui dis-je, il y a, je le crois, une grande différence entre être soutenu et être mesuré.
— La distinction est pleine de sens, interrompit d’Artagnan.
— Alors, continua Porthos, il fit un signe; deux garçons s’approchèrent; l’un me soutint le bras gauche, tandis que l’autre, avec infiniment d’adresse, me soutenait le bras droit.
«— Un troisième garçon! dit-il.
«Un troisième garçon s’approcha.
— Soutenez les reins de monsieur, dit-il. Le garçon me soutint les reins.
— De sorte que vous posiez? demanda d’Artagnan.
— Absolument, et Poquenard me dessinait sur la glace.
— Poquelin, mon ami.
— Poquelin, vous avez raison. Tenez, décidément, j’aime encore mieux l’appeler Volière.
— Oui, et que ce soit fini, n’est-ce pas?
— Pendant ce temps-là, Volière me dessinait sur la glace.
— C’était galant.
— J’aime fort cette méthode: elle est respectueuse et met chacun à sa place.
— Et cela se termina?...
— Sans que personne m’eût touché, mon ami.
— Excepté les trois garçons qui vous soutenaient?
— Sans doute; mais je vous ai déjà exposé, je crois, la différence qu’il y a entre soutenir et mesurer.
— C’est vrai, répondit d’Artagnan, qui se dit ensuite à lui-même: Ma foi! ou je me trompe fort, ou j’ai valu là une bonne aubaine à ce coquin de Molière, et nous en verrons bien certainement la scène tirée au naturel dans quelque comédie.
Porthos souriait.
— Quelle chose vous fait rire? lui demanda d’Artagnan.
— Faut-il vous l’avouer? Eh bien, je ris de ce que j’ai tant de bonheur.
— Oh! cela, c’est vrai; je ne connais pas d’homme plus heureux que vous. Mais quel est le nouveau bonheur qui vous arrive?
— Eh bien, mon cher, félicitez-moi.
— Je ne demande pas mieux.
— Il paraît que je suis le premier à qui l’on ait pris mesure de cette façon-là.
— Vous en êtes sûr?
— À peu près. Certains signes d’intelligence échangés entre Volière et les autres garçons me l’ont bien indiqué.