Français
— Et comprises? Pardon, je puis demander cela au pauvre abandonné de la Bastille. Il va sans dire que dans huit jours, je n’aurai plus rien à demander à un esprit comme le vôtre, jouissant de sa liberté dans sa toute-puissance.
— Interrogez-moi, alors: je veux être l’écolier à qui le savant maître fait répéter la leçon convenue.
— Sur votre famille, d’abord, monseigneur.
— Ma mère, Anne d’Autriche? tous ses chagrins sa triste maladie? oh! je la connais! je la connais!
— Votre second frère? dit Aramis en s’inclinant.
— Vous avez joint à ces notes des portraits si merveilleusement tracés, dessinés et peints, que j’ai, par ces peintures, reconnu les gens dont vos notes me désignaient le caractère, les mœurs et l’histoire. Monsieur mon frère est un beau brun, le visage pâle; il n’aime pas sa femme Henriette, que moi, moi Louis XIV, j’ai un peu aimée, que j’aime encore coquettement, bien qu’elle m’ait tant fait pleurer le jour où elle voulait chasser Mlle de La Vallière.
— Vous prendrez garde aux yeux de celle-ci, dit Aramis. Elle aime sincèrement le roi actuel. On trompe difficilement les yeux d’une femme qui aime.
— Elle est blonde, elle a des yeux bleus dont la tendresse me révélera son identité. Elle boite un peu, elle écrit chaque jour une lettre à laquelle je fais répondre par M. de Saint-Aignan.
— Celui-là, vous le connaissez?
— Comme si je le voyais, et je sais les derniers vers qu’il m’a faits, comme ceux que j’ai composés en réponse aux siens.
— Très bien. Vos ministres, les connaissez-vous?
— Colbert, une figure laide et sombre, mais intelligente, cheveux couvrant le front, grosse tête, lourde, pleine: ennemi mortel de M. Fouquet.
— Quant à celui-là, ne nous en inquiétons pas.
— Non, parce que, nécessairement, vous me demanderez de l’exiler, n’est ce pas?
Aramis, pénétré d’admiration, se contenta de dire:
— Vous serez très grand, monseigneur.
— Vous voyez, ajouta le prince, que je sais ma leçon à merveille, et, Dieu aidant, vous ensuite, je ne me tromperai guère.
— Vous avez encore une paire d’yeux bien gênants, monseigneur.
— Oui, le capitaine des mousquetaires, M. d’Artagnan, votre ami.
— Mon ami, je dois le dire.
— Celui qui a escorté La Vallière à Chaillot, celui qui a livré Monck dans un coffre au roi Charles II, celui qui a si bien servi ma mère, celui à qui la couronne de France doit tant qu’elle lui doit tout. Est-ce que vous me demanderez aussi de l’exiler, celui-là?
— Jamais, Sire. D’Artagnan est un homme à qui, dans un moment donné, je me charge de tout dire; mais défiez-vous, car, s’il nous dépiste avant cette révélation, vous ou moi, nous serons pris ou tués. C’est un homme de main.
— J’aviserai. Parlez-moi de M. Fouquet. Qu’en voulez-vous faire?
— Un moment encore, je vous en prie, monseigneur. Pardon, si je parais manquer de respect en vous questionnant toujours.
— C’est votre devoir de le faire, et c’est encore votre droit.
— Avant de passer à M. Fouquet, j’aurais un scrupule d’oublier un autre ami à moi.
— M. du Vallon, l’Hercule de la France. Quant à celui-là, sa fortune est assurée.
— Non, ce n’est pas de lui que je voulais parler.
— Du comte de La Fère, alors?
— Et de son fils, notre fils à tous quatre.
— Ce garçon qui se meurt d’amour pour La Vallière, à qui mon frère l’a prise déloyalement! Soyez tranquille, je saurai la lui faire recouvrer. Dites-moi une chose, monsieur d’Herblay: oublie-t-on les injures quand on aime? pardonne-t-on à la femme qui a trahi? Est-ce un des usages de l’esprit français? est-ce une des lois du cœur humain?
— Un homme qui aime profondément, comme aime Raoul de Bragelonne, finit par oublier le crime de sa maîtresse; mais je ne sais si Raoul oubliera.
— J’y pourvoirai. Est-ce tout ce que vous vouliez me dire sur votre ami?
— C’est tout.
— À M. Fouquet, maintenant. Que comptez-vous que j’en ferai?
— Le surintendant, comme par le passé, je vous en prie.
— Soit! mais il est aujourd’hui premier ministre.
— Pas tout à fait.
— Il faudra bien un premier ministre à un roi ignorant et embarrassé comme je le serai.
— Il faudra un ami à Votre Majesté?
— Je n’en ai qu’un, c’est vous.
— Vous en aurez d’autres plus tard: jamais d’aussi dévoué, jamais d’aussi zélé pour votre gloire.
— Vous serez mon premier ministre.
— Pas tout de suite, monseigneur. Cela donnerait trop d’ombrage et d’étonnement.
— M. de Richelieu, premier ministre de ma grand-mère Marie de Médicis, n’était qu’évêque de Luçon, comme vous êtes évêque de Vannes.
— Je vois que Votre Altesse Royale a bien profité de mes notes. Cette miraculeuse perspicacité me comble de joie.
— Je sais bien que M. de Richelieu, par la protection de la reine, est devenu bientôt cardinal.
— Il vaudra mieux, dit Aramis en s’inclinant, que je ne sois premier ministre qu’après que Votre Altesse Royale m’aura fait nommer cardinal.
— Vous le serez avant deux mois, monsieur d’Herblay. Mais voilà bien peu de chose. Vous ne m’offenseriez pas en me demandant davantage, et vous m’affligeriez en vous en tenant là.
— Aussi ai-je quelque chose à espérer de plus, monseigneur.
— Dites, dites!
— M. Fouquet ne gardera pas toujours les affaires, il vieillira vite. Il aime le plaisir, compatible aujourd’hui avec son travail, grâce au reste de jeunesse dont il jouit; mais cette jeunesse tient au premier chagrin ou à la première maladie qu’il rencontrera. Nous lui épargnerons le chagrin, parce qu’il est galant homme et noble cœur. Nous ne pourrons lui sauver la maladie. Ainsi, c’est jugé. Quand vous aurez payé toutes les dettes de M. Fouquet, remis les finances en état, M. Fouquet pourra demeurer roi dans sa cour de poètes et de peintres; nous l’aurons fait riche. Alors, devenu premier ministre de Votre Altesse Royale, je pourrai songer à mes intérêts et aux vôtres.
Le jeune homme regarda son interlocuteur.
— M. de Richelieu, dont nous parlions, dit Aramis, a eu le tort très grand de s’attacher à gouverner seulement la France. Il a laissé deux rois, le roi Louis XIII et lui, trôner sur le même trône, tandis qu’il pouvait les installer plus commodément sur deux trônes différents.
— Sur deux trônes? dit le jeune homme en rêvant.
— En effet, poursuivit Aramis tranquillement: un cardinal premier ministre de France, aidé de la faveur et de l’appui du roi Très Chrétien; un cardinal à qui le roi son maître prêtre ses trésors, son armée, son conseil, cet homme-là ferait un double emploi fâcheux en appliquant ses ressources à la seule France. Vous, d’ailleurs, ajouta Aramis en plongeant jusqu’au fond des yeux de Philippe, vous ne serez pas un roi comme votre père, délicat, lent et fatigué de tout; vous serez un roi de tête et d’épée; vous n’aurez pas assez de vos États: je vous y gênerais. Or, jamais notre amitié ne doit être, je ne dis pas altérée, mais même effleurée par une pensée secrète. Je vous aurai donné le trône de France, vous me donnerez le trône de saint Pierre. Quand votre main loyale, ferme et armée aura pour main jumelle la main d’un pape tel que je le serai, ni Charles-Quint, qui a possédé les deux tiers du monde, ni Charlemagne, qui le posséda entier, ne viendront à la hauteur de votre ceinture. Je n’ai pas d’alliance, moi, je n’ai pas de préjugés, je ne vous jette pas dans la persécution des hérétiques, je ne vous jetterai pas dans les guerres de famille; je dirai: «À nous deux l’univers; à moi pour les âmes, à vous pour les corps.» Et, comme je mourrai le premier, vous aurez mon héritage. Que dites-vous de mon plan, monseigneur?
— Je dis que vous me rendez heureux et fier, rien que de vous avoir compris, monsieur d’Herblay, vous serez cardinal; cardinal, vous serez mon premier ministre. Et puis vous m’indiquerez ce qu’il faut faire pour qu’on vous élise pape; je le ferai. Demandez-moi des garanties.
— C’est inutile. Je n’agirai jamais qu’en vous faisant gagner quelque chose; je ne monterai jamais sans vous avoir hissé sur l’échelon supérieur; je me tiendrai toujours assez loin de vous pour échapper à votre jalousie, assez près pour maintenir votre profit et surveiller votre amitié. Tous les contrats en ce monde se rompent, parce que l’intérêt qu’ils renferment tend à pencher d’un seul côté. Jamais entre nous il n’en sera de même; je n’ai pas besoin de garanties.
— Ainsi... mon frère... disparaîtra?...
— Simplement. Nous l’enlèverons de son lit par le moyen d’un plancher qui cède à la pression du doigt. Endormi sous la couronne, il se réveillera dans la captivité. Seul, vous commanderez à partir de ce moment, et vous n’aurez pas d’intérêt plus cher que celui de me conserver près de vous.
— C’est vrai! Voici ma main, monsieur d’Herblay.
— Permettez-moi de m’agenouiller devant vous, Sire, bien respectueusement. Nous nous embrasserons le jour où tous deux nous aurons au front, vous la couronne, moi la tiare.
— Embrassez-moi aujourd’hui même, et soyez plus que grand, plus qu’habile, plus que sublime génie: soyez bon pour moi, soyez mon père!
Aramis faillit s’attendrir en l’écoutant parler. Il crut sentir dans son cœur un mouvement jusqu’alors inconnu; mais cette impression s’effaça bien vite.
«Son père! pensa-t-il. Oui, Saint-Père!»
Et ils reprirent place dans le carrosse, qui courut rapidement sur la route de Vaux-le-Vicomte.
Chapitre CCXVII — Le château de Vaux-le-Vicomte
Le château de Vaux-le-Vicomte, situé à une lieue de Melun, avait été bâti par Fouquet en 1656. Il n’y avait alors que peu d’argent en France. Mazarin avait tout pris, et Fouquet dépensait le reste. Seulement, comme certains hommes ont les défauts féconds et les vices utiles, Fouquet, en semant les millions dans ce palais, avait trouvé le moyen de récolter trois hommes illustres: Le Vau, architecte de l’édifice, Le Nôtre, dessinateur des jardins, et Le Brun, décorateur des appartements.
Si le château de Vaux avait un défaut qu’on pût lui reprocher, c’était son caractère grandiose et sa gracieuse magnificence, il est encore proverbial aujourd’hui de nombrer les arpents de sa toiture, dont la réparation est de nos jours la ruine des fortunes rétrécies comme toute l’époque.
Vaux-le-Vicomte, quand on a franchi sa large grille, soutenue par des cariatides, développe son principal corps de logis dans la vaste cour d’honneur, ceinte de fossés profonds que borde un magnifique balustre de pierre. Rien de plus noble que l’avant-corps du milieu, hissé sur son perron comme un roi sur son trône, ayant autour de lui quatre pavillons qui forment les angles, et dont les immenses colonnes ioniques s’élèvent majestueusement à toute la hauteur de l’édifice. Les frises ornées d’arabesques, les frontons couronnant les pilastres donnent partout la richesse et la grâce. Les dômes, surmontant le tout, donnent l’ampleur et la majesté.
Cette maison, bâtie par un sujet, ressemble bien plus à une maison royale que ces maisons royales dont Wolsey se croyait forcé de faire présent à son maître de peur de le rendre jaloux.
Mais, si la magnificence et le goût éclatent dans un endroit spécial de ce palais, si quelque chose peut être préféré à la splendide ordonnance des intérieurs, au luxe des dorures, à la profusion des peintures et des statues, c’est le parc, ce sont les jardins de Vaux. Les jets d’eau, merveilleux en 1653, sont encore des merveilles aujourd’hui, les cascades faisaient l’admiration de tous les rois et de tous les princes, et quant à la fameuse grotte, thème de tant de vers fameux, séjour de cette illustre nymphe de Vaux que Pélisson fit parler avec La Fontaine, on nous dispensera d’en décrire toutes les beautés, car nous ne voudrions pas réveiller pour nous ces critiques que méditait alors Boileau:
_Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales._ _........................_ _Et je me sauve à peine au travers du jardin._
Nous ferons comme Despréaux, nous entrerons dans ce parc âgé de huit ans seulement, et dont les cimes, déjà superbes, s’épanouissaient rougissantes aux premiers rayons du soleil. Le Nôtre avait hâté le plaisir de Mécène; toutes les pépinières avaient donné des arbres doublés par la culture et les actifs engrais. Tout arbre du voisinage qui offrait un bel espoir avait été enlevé avec ses racines, et planté tout vif dans le parc. Fouquet pouvait bien acheter des arbres pour orner son parc, puisqu’il avait acheté trois villages et leurs contenances pour l’agrandir.
M. de Scudéry dit de ce palais que, pour l’arroser, M. Fouquet avait divisé une rivière en mille fontaines et réuni mille fontaines en torrents. Ce M. de Scudéry en dit bien d’autres dans sa _Clélie_ sur ce palais de Valterre, dont il décrit minutieusement les agréments.
Nous serons plus sages de renvoyer les lecteurs curieux à Vaux que de les renvoyer à la _Clélie_. Cependant il y a autant de lieues de Paris à Vaux que de volumes à la _Clélie_.
Cette splendide maison était prête pour recevoir _le plus grand roi du monde_. Les amis de M. Fouquet avaient voituré là, les uns leurs acteurs et leurs décors, les autres leurs équipages de statuaires et de peintres, les autres encore leur plumes finement taillées. Il s’agissait de risquer beaucoup d’impromptus.
Les cascades, peu dociles, quoique nymphes, regorgeaient d’une eau plus brillante que le cristal; elles épanchaient sur les tritons et les néréides de bronze des flots écumeux s’irisant aux feux du soleil.
Une armée de serviteurs courait par escouades dans les cours et dans les vastes corridors, tandis que Fouquet, arrivé le matin seulement, se promenait calme et clairvoyant, pour donner les derniers ordres, après que ses intendants avaient passé leur revue.
On était, comme nous l’avons dit, au 15 août. Le soleil tombait d’aplomb sur les épaules des dieux de marbre et de bronze; il chauffait l’eau des conques et mûrissait dans les vergers ces magnifiques pêches que le roi devait regretter cinquante ans plus tard, alors qu’à Marly, manquant de belles espèces dans ses jardins qui avaient coûté à la France le double de ce qu’avait coûté Vaux, le grand roi disait à quelqu’un:
— Vous êtes trop jeune, vous, pour avoir mangé des pêches de M. Fouquet.
Ô souvenir! ô trompettes de la renommée! ô gloire de ce monde! Celui-là qui se connaissait si bien en mérite; celui-là qui avait recueilli l’héritage de Nicolas Fouquet; celui-là qui lui avait pris Le Nôtre et Le Brun; celui-là qui l’avait envoyé pour toute sa vie dans une prison d’État, celui-là se rappelait seulement les pêches de cet ennemi vaincu, étouffé, oublié! Fouquet avait eu beau jeter trente millions dans ses bassins, dans les creusets de ses statuaires, dans les écritures de ses poètes, dans les portefeuilles de ses peintres; il avait cru en vain faire penser à lui. Une pêche éclose vermeille et charnue entre les losanges d’un treillage, sous les langues verdoyantes de ses feuilles aiguës, ce peu de matière végétale qu’un loir croquait sans y penser, suffisait au grand roi pour ressusciter en son souvenir l’ombre lamentable du dernier surintendant de France!
Bien sûr qu’Aramis avait distribué les grandes masses, qu’il avait pris soin de faire garder les portes et préparer les logements, Fouquet ne s’occupait plus que de l’ensemble. Ici, Gourville lui montrait les dispositions du feu d’artifice; là, Molière le conduisait au théâtre; et enfin, après avoir visité la chapelle, les salons, les galeries, Fouquet redescendait épuisé, quand il vit Aramis dans l’escalier. Le prélat lui faisait signe.
Le surintendant vint joindre son ami, qui l’arrêta devant un grand tableau terminé à peine. S’escrimant sur cette toile, le peintre Le Brun, couvert de sueur, taché de couleurs, pâle de fatigue et d’inspiration, jetait les derniers coups de sa brosse rapide. C’était ce portrait du roi qu’on attendait, avec l’habit de cérémonie, que Percerin avait daigné faire voir d’avance à l’évêque de Vannes.
Fouquet se plaça devant ce tableau, qui vivait, pour ainsi dire, dans sa chair fraîche et dans sa moite chaleur. Il regarda la figure, calcula le travail, admira, et, ne trouvant pas de récompense qui fût digne de ce travail d’Hercule, il passa ses bras au cou du peintre et l’embrassa. M. le surintendant venait de gâter un habit de mille pistoles, mais il avait reposé Le Brun.
Ce fut un beau moment pour l’artiste, ce fut un douloureux moment pour M. Percerin, qui, lui aussi, marchait derrière Fouquet, et admirait dans la peinture de Le Brun l’habit qu’il avait fait pour Sa Majesté, objet d’art, disait-il, qui n’avait son pareil que dans la garde-robe de M. le surintendant.
Sa douleur et ses cris furent interrompus par le signal qui fut donné du sommet de la maison. Par-delà Melun, dans la plaine déjà nue, les sentinelles de Vaux avaient aperçu le cortège du roi et des reines: Sa Majesté entrait dans Melun avec sa longue file de carrosses et de cavaliers.
— Dans une heure, dit Aramis à Fouquet.
— Dans une heure! répliqua celui-ci en soupirant.
— Et ce peuple qui se demande à quoi servent les fêtes royales! continua l’évêque de Vannes en riant de son faux rire.
— Hélas! moi, qui ne suis pas peuple, je me le demande aussi.
— Je vous répondrai dans vingt-quatre heures, monseigneur. Prenez votre bon visage, car c’est jour de joie.
— Eh bien! croyez-moi, si vous voulez, d’Herblay, dit le surintendant avec expansion, en désignant du doigt le cortège de Louis à l’horizon, il ne m’aime guère, je ne l’aime pas beaucoup, mais je ne sais comment il se fait que, depuis qu’il approche de ma maison...
— Eh bien! quoi?
— Eh bien! depuis qu’il se rapproche, il m’est plus sacré, il m’est le roi, il m’est presque cher.
— Cher? oui, fit Aramis en jouant sur le mot, comme, plus tard, l’abbé Terray avec Louis XV.
— Ne riez pas, d’Herblay, je sens que, s’il le voulait bien, j’aimerais ce jeune homme.
— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela, reprit Aramis, c’est à M. Colbert.
— À M. Colbert! s’écria Fouquet. Pourquoi?
— Parce qu’il vous fera avoir une pension sur la cassette du roi, quand il sera surintendant.
Ce trait lancé, Aramis salua.
— Où allez-vous donc? reprit Fouquet, devenu sombre.
— Chez moi, pour changer d’habits, monseigneur.
— Où vous êtes-vous logé, d’Herblay?
— Dans la chambre bleue du deuxième étage.
— Celle qui donne au-dessus de la chambre du roi?
— Précisément.
— Quelle sujétion vous avez prise là! Se condamner à ne pas remuer!
— Toute la nuit, monseigneur, je dors ou je lis dans mon lit.
— Et vos gens?
— Oh! je n’ai qu’une personne avec moi.
— Si peu!
— Mon lecteur me suffit. Adieu, monseigneur, ne vous fatiguez pas trop. Conservez-vous frais pour l’arrivée du roi.
— On vous verra? on verra votre ami du Vallon?
— Je l’ai logé près de moi. Il s’habille.
Et Fouquet, saluant de la tête et du sourire, passa comme un général en chef qui visite des avant-postes, quand on lui a signalé l’ennemi.
Chapitre CCXVIII — Le vin de Melun
Le roi était entré effectivement dans Melun avec l’intention de traverser seulement la ville. Le jeune monarque avait soif de plaisirs. Durant tout le voyage, il n’avait aperçu que deux fois La Vallière, et, devinant qu’il ne pourrait lui parler que la nuit, dans les jardins, après la cérémonie, il avait hâte de prendre ses logements à Vaux. Mais il comptait sans son capitaine des mousquetaires et aussi sans M. Colbert.
Semblable à Calypso, qui ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse, notre Gascon ne pouvait se consoler de n’avoir pas deviné pourquoi Aramis faisait demander à Percerin l’exhibition des habits neufs du roi.
«Toujours est-il, se disait cet esprit flexible dans sa logique, que l’évêque de Vannes, mon ami, fait cela pour quelque chose.»
Et de se creuser la cervelle bien inutilement.
D’Artagnan, si fort assoupli à toutes les intrigues de cour; d’Artagnan, qui connaissait la situation de Fouquet mieux que Fouquet lui-même, avait conçu les plus étranges soupçons à l’énoncé de cette fête qui eût ruiné un homme riche, et qui devenait une œuvre impossible, insensée, pour un homme ruiné. Et puis, la présence d’Aramis, revenu de Belle-Île et nommé grand ordonnateur par M. Fouquet, son immixtion persévérante dans toutes les affaires du surintendant, les visites de M. de Vannes chez Baisemeaux, tout ce louche avait profondément tourmenté d’Artagnan depuis quelques semaines.
«Avec des hommes de la trempe d’Aramis, disait-il, on n’est le plus fort que l’épée à la main. Tant qu’Aramis a fait l’homme de guerre, il y a eu espoir de le surmonter; depuis qu’il a doublé sa cuirasse d’une étole, nous sommes perdus. Mais que veut Aramis?»
Et d’Artagnan rêvait.
«Que m’importe! après tout, s’il ne veut renverser que M. Colbert?... Que peut-il vouloir autre chose?»
D’Artagnan se grattait le front, cette fertile terre d’où le soc de ses ongles avait tant fouillé de belles et bonnes idées.
Il eut celle de s’aboucher avec M. Colbert, mais son amitié, son serment d’autrefois, le liaient trop à Aramis. Il recula. D’ailleurs, il haïssait ce financier.
Il voulut s’ouvrir au roi. Mais le roi ne comprendrait rien à ses soupçons, qui n’avaient pas même la réalité de l’ombre.
Il résolut de s’adresser directement à Aramis, la première fois qu’il le verrait.
«Je le prendrai entre deux chandelles, directement, brusquement, se dit le mousquetaire. Je lui mettrai la main sur le cœur, et il me dira... Que me dira-t-il? oui, il me dira quelque chose, car, mordioux! il y a quelque chose là-dessous!»
Plus tranquille, d’Artagnan fit ses apprêts de voyage, et donna ses soins à ce que la maison militaire du roi, fort peu considérable encore, fût bien commandée et bien ordonnée dans ses médiocres proportions. Il résulta, de ces tâtonnements du capitaine, que le roi se mit à la tête des mousquetaires, de ses Suisses et d’un piquet de gardes-françaises, lorsqu’il arriva devant Melun. On eût dit d’une petite armée. M. Colbert regardait ces hommes d’épée avec beaucoup de joie. Il en voulait encore un tiers en sus.
— Pourquoi? disait le roi.
— Pour faire plus d’honneur à M. Fouquet, répliquait Colbert.
«Pour le ruiner plus vite», pensait d’Artagnan.
L’armée parut devant Melun, dont les notables apportèrent au roi les clefs, et l’invitèrent à entrer à l’Hôtel de Ville pour prendre le vin d’honneur.
Le roi, qui s’attendait à passer outre et à gagner Vaux tout de suite, devint rouge de dépit.
— Quel est le sot qui m’a valu ce retard? grommela-t-il entre ses dents, pendant que le maître échevin faisait son discours.
— Ce n’est pas moi, répliqua d’Artagnan; mais je crois bien que c’est M. Colbert.
Colbert entendit son nom.
— Que plaît-il à M. d’Artagnan? demanda-t-il.
— Il me plaît savoir si vous êtes celui qui a fait entrer le roi dans le vin de Brie?
— Oui, monsieur.
— Alors, c’est à vous que le roi a donné un nom.
— Lequel, monsieur?
— Je ne sais trop... Attendez... imbécile... non, non... sot, sot, stupide, voilà ce que Sa Majesté a dit de celui qui lui a valu le vin de Melun.
D’Artagnan, après cette bordée, caressa tranquillement son cheval. La grosse tête de M. Colbert enfla comme un boisseau.
D’Artagnan, le voyant si laid par la colère, ne s’arrêta pas en chemin. L’orateur allait toujours; le roi rougissait à vue d’œil.
— Mordioux! dit flegmatiquement le mousquetaire, le roi va prendre un coup de sang. Où diable avez-vous eu cette idée-là, monsieur Colbert? Vous n’avez pas de chance.
— Monsieur, dit le financier en se redressant, elle m’a été inspirée par mon zèle pour le service du roi.
— Bah!
— Monsieur, Melun est une ville, une bonne ville qui paie bien, et qu’il est inutile de mécontenter.