Français
— Voyez-vous cela! Moi qui ne suis pas un financier, j’avais seulement vu une idée dans votre idée.
— Laquelle, monsieur?
— Celle de faire faire un peu de bile à M. Fouquet, qui s’évertue, là-bas, sur ses donjons, à nous attendre.
Le coup était juste et rude. Colbert en fut désarçonné. Il se retira l’oreille basse. Heureusement, le discours était fini. Le roi but, puis tout le monde reprit la marche à travers la ville. Le roi rongeait ses lèvres, car la nuit venait et tout espoir de promenade avec La Vallière s’évanouissait.
Pour faire entrer la maison du roi dans Vaux, il fallait au moins quatre heures, grâce à toutes les consignes. Aussi le roi, qui bouillait d’impatience, pressa-t-il les reines, afin d’arriver avant la nuit, mais au moment de se remettre en marche, les difficultés surgirent.
— Est-ce que le roi ne va pas coucher à Melun? dit M. Colbert, bas, à d’Artagnan.
M. Colbert était bien mal inspiré, ce jour-là, de s’adresser ainsi au chef des mousquetaires. Celui-ci avait deviné que le roi ne tenait pas en place. D’Artagnan ne voulait le laisser entrer à Vaux que bien accompagné: il désirait donc que Sa Majesté n’entrât qu’avec toute l’escorte. D’un autre côté, il sentait que les retards irriteraient cet impatient caractère. Comment concilier ces deux difficultés? D’Artagnan prit Colbert au mot et le lança sur le roi.
— Sire, dit-il, M. Colbert demande si Votre Majesté ne couchera pas à Melun?
— Coucher à Melun! Et pour quoi faire? s’écria Louis XIV. Coucher à Melun! Qui diable a pu songer à cela, quand M. Fouquet nous attend ce soir?
— C’était, reprit vivement Colbert, la crainte de retarder Votre Majesté, qui, d’après l’étiquette, ne peut entrer autre part que chez elle, avant que les logements aient été marqués par son fourrier, et la garnison distribuée.
D’Artagnan écoutait de ses oreilles en se mordant la moustache.
Les reines entendaient aussi. Elles étaient fatiguées; elles eussent voulu dormir, et surtout empêcher le roi de se promener, le soir, avec M. de Saint-Aignan et les dames; car, si l’étiquette renfermait chez elles les princesses, les dames, leur service fait, avaient toute faculté de se promener.
On voit que tous ces intérêts, s’amoncelant en vapeurs, devaient produire des nuages, et les nuages une tempête. Le roi n’avait pas de moustache à mordre: il mâchait avidement le manche de son fouet. Comment sortir de là? D’Artagnan faisait les doux yeux et Colbert le gros dos. Sur qui mordre?
— On consultera là-dessus la reine, dit Louis XIV en saluant les dames.
Et cette bonne grâce qu’il eut pénétra le cœur de Marie-Thérèse, qui était bonne et généreuse, et qui, remise à son libre arbitre, répliqua respectueusement:
— Je ferai la volonté du roi, toujours avec plaisir.
— Combien faut-il de temps pour aller à Vaux? demanda Anne d’Autriche en traînant sur chaque syllabe, et en appuyant la main sur son sein endolori.
— Une heure pour les carrosses de Leurs Majestés, dit d’Artagnan, par des chemins assez beaux.
Le roi le regarda.
— Un quart d’heure pour le roi, se hâta-t-il d’ajouter.
— On arriverait au jour, dit Louis XIV.
— Mais les logements de la maison militaire, objecta doucement Colbert, feront perdre au roi toute la hâte du voyage, si prompt qu’il soit.
«Double brute! pensa d’Artagnan, si j’avais intérêt à démolir ton crédit, je le ferais en dix minutes.»
— À la place du roi, ajouta-t-il tout haut, en me rendant chez M. Fouquet, qui est un galant homme, je laisserais ma maison, j’irais en ami; j’entrerais seul avec mon capitaine des gardes; j’en serais plus grand et plus sacré.
La joie brilla dans les yeux du roi.
— Voilà un bon conseil, dit-il, mesdames; allons chez un ami, en ami. Marchez doucement, messieurs des équipages; et nous, messieurs, en avant!
Il entraîna derrière lui tous les cavaliers.
Colbert cacha sa grosse tête renfrognée derrière le cou de son cheval.
— J’en serai quitte, dit d’Artagnan tout en galopant, pour causer, dès ce soir, avec Aramis. Et puis M. Fouquet est un galant homme, mordioux! je l’ai dit, il faut le croire.
Voilà comment, vers sept heures du soir, sans trompettes et sans gardes avancées, sans éclaireurs ni mousquetaires, le roi se présenta devant la grille de Vaux, où Fouquet, prévenu, attendait, depuis une demi-heure, tête nue, au milieu de sa maison et de ses amis.
Chapitre CCXIX — Nectar et ambroisie
M. Fouquet tint l’étrier au roi, qui, ayant mis pied à terre, se releva gracieusement, et, plus gracieusement encore, lui tendit une main que Fouquet, malgré un léger effort du roi, porta respectueusement à ses lèvres.
Le roi voulait attendre, dans la première enceinte l’arrivée des carrosses. Il n’attendit pas longtemps. Les chemins avaient été battus par ordre du surintendant. On n’eût pas trouvé, depuis Melun jusqu’à Vaux, un caillou gros comme un œuf. Aussi les carrosses, roulant comme sur un tapis, amenèrent-ils, sans cahots ni fatigues, toutes les dames à huit heures. Elles furent reçues par Mme la surintendante, et au moment où elles apparaissaient, une lumière vive, comme celle du jour, jaillit de tous les arbres, de tous les vases de tous les marbres. Cet enchantement dura jusqu’à ce que Leurs Majestés se fussent perdues dans l’intérieur du palais.
Toutes ces merveilles, que le chroniqueur a entassées ou plutôt conservées dans son récit, au risque de rivaliser avec le romancier, ces splendeurs de la nuit vaincue, de la nature corrigée, de tous les plaisirs, de tous les luxes combinés pour la satisfaction des sens et de l’esprit, Fouquet les offrit réellement à son roi, dans cette retraite enchantée, dont nul souverain, en Europe ne pouvait se flatter de posséder l’équivalent.
Nous ne parlerons ni du grand festin qui réunit Leurs Majestés, ni des concerts, ni des féeriques métamorphoses; nous nous contenterons de peindre le visage du roi, qui, de gai, ouvert, de bienheureux qu’il était d’abord, devint bientôt sombre, contraint, irrité. Il se rappelait sa maison à lui, et ce pauvre luxe qui n’était que l’ustensile de la royauté sans être la propriété de l’homme-roi. Les grands vases du Louvre, les vieux meubles et la vaisselle de Henri II, de François Ier, de Louis XI, n’étaient que des monuments historiques. Ce n’étaient que des objets d’art, une défroque du métier royal. Chez Fouquet, la valeur était dans le travail comme dans la matière. Fouquet mangeait dans un or que des artistes à lui avaient fondu et ciselé pour lui. Fouquet buvait des vins dont le roi de France ne savait pas le nom: il les buvait dans des gobelets plus précieux chacun que toute la cave royale.
Que dire des salles, des tentures, des tableaux, des serviteurs, des officiers de toute sorte? Que dire du service ou, l’ordre remplaçant l’étiquette, le bien-être remplaçant les consignes, le plaisir et la satisfaction du convive devenaient la suprême loi de tout ce qui obéissait à l’hôte?
Cet essaim de gens affairés sans bruit, cette multitude de convives moins nombreux que les serviteurs, ces myriades de mets, de vases d’or et d’argent, ces flots de lumière, ces amas de fleurs inconnues, dont les serres s’étaient dépouillées comme d’une surcharge, puisqu’elles étaient encore redondantes de beauté, ce tout harmonieux, qui n’était que le prélude de la fête promise, ravit tous les assistants, qui témoignèrent leur admiration à plusieurs reprises, non par la voix ou par le geste, mais par le silence et l’attention, ces deux langages du courtisan qui ne connaît plus le frein du maître.
Quant au roi, ses yeux se gonflèrent: il n’osa plus regarder la reine. Anne d’Autriche, toujours supérieure en orgueil à toute créature, écrasa son hôte par le mépris qu’elle témoigna pour tout ce qu’on lui servait.
La jeune reine, bonne et curieuse de la vie, loua Fouquet, mangea de grand appétit, et demanda le nom de plusieurs fruits qui paraissaient sur la table. Fouquet répondit qu’il ignorait les noms. Ces fruits sortaient de ses réserves: il les avait souvent cultivés lui-même, étant un savant en fait d’agronomie exotique. Le roi sentit la délicatesse. Il n’en fut que plus humilié. Il trouvait la reine un peu peuple, et Anne d’Autriche un peu Junon. Tout son soin, à lui, était de se garder froid sur la limite de l’extrême dédain ou de la simple admiration.
Mais Fouquet avait prévu tout cela: c’était un de ces hommes qui prévoient tout.
Le roi avait expressément déclaré que, tant qu’il serait chez M. Fouquet, il désirait ne pas soumettre ses repas à l’étiquette, et, par conséquent, dîner avec tout le monde; mais, par les soins du surintendant, le dîner du roi se trouvait servi à part, si l’on peut s’exprimer ainsi, au milieu de la table générale. Ce dîner, merveilleux par sa composition, comprenait tout ce que le roi aimait, tout ce qu’il choisissait d’habitude. Louis n’avait pas d’excuses, lui, le premier appétit de son royaume, pour dire qu’il n’avait pas faim.
M. Fouquet fit bien mieux: il s’était mis à table pour obéir à l’ordre du roi, mais dès que les potages furent servis, il se leva de table et se mit lui-même à servir le roi, pendant que Mme la surintendante se tenait derrière le fauteuil de la reine mère. Le dédain de Junon et les bouderies de Jupiter ne tinrent pas contre cet excès de bonne grâce. La reine mère mangea un biscuit dans du vin de San Lucar, et le roi mangea de tout en disant à M. Fouquet:
— Il est impossible, monsieur le surintendant, de faire meilleure chère.
Sur quoi, toute la Cour se mit à dévorer d’un tel enthousiasme, que l’on eût dit des nuées de sauterelles d’Égypte s’abattant sur les seigles verts.
Cela n’empêcha pas que, après la faim assouvie, le roi ne redevînt triste: triste en proportion de la belle humeur qu’il avait cru devoir manifester, triste surtout de la bonne mine que ses courtisans avaient faite à Fouquet.
D’Artagnan, qui mangeait beaucoup et qui buvait sec, sans qu’il y parût, ne perdit pas un coup de dent, mais fit un grand nombre d’observations qui lui profitèrent.
Le souper fini, le roi ne voulut pas perdre la promenade. Le parc était illuminé. La lune, d’ailleurs, comme si elle se fût mise aux ordres du seigneur de Vaux, argenta les massifs et les lacs de ses diamants et de son phosphore. La fraîcheur était douce. Les allées étaient ombreuses et sablées si moelleusement, que les pieds s’y plaisaient. Il y eut fête complète; car le roi, trouvant La Vallière au détour d’un bois, lui put serrer la main et dire: «Je vous aime», sans que nul l’entendît, excepté M. d’Artagnan, qui suivait, et M. Fouquet, qui précédait.
Cette nuit d’enchantements s’avança. Le roi demanda sa chambre. Aussitôt tout fut en mouvement. Les reines passèrent chez elles au son des théorbes et des flûtes. Le roi trouva, en montant, ses mousquetaires, que M. Fouquet avait fait venir de Melun et invités à souper.
D’Artagnan perdit toute défiance. Il était las, il avait bien soupé, et voulait, une fois dans sa vie, jouir d’une fête chez un véritable roi.
— M. Fouquet, disait-il, est mon homme.
On conduisit, en grande cérémonie, le roi dans la chambre de Morphée, dont nous devons une mention légère à nos lecteurs. C’était la plus belle et la plus vaste du palais. Le Brun avait peint, dans la coupole, les songes heureux et les songes tristes que Morphée suscite aux rois comme aux hommes. Tout ce que le sommeil enfante de gracieux, ce qu’il verse de miel et de parfums, de fleurs et de nectar, de voluptés ou de repos dans les sens, le peintre en avait enrichi les fresques. C’était une composition aussi suave dans une partie, que sinistre et terrible dans l’autre. Les coupes qui versent les poisons, le fer qui brille sur la tête du dormeur, les sorciers et les fantômes aux masques hideux, les demi-ténèbres, plus effrayantes que la flamme ou la nuit profonde, voilà ce qu’il avait donné pour pendants à ses gracieux tableaux.
Le roi, entré dans cette chambre magnifique, fut saisi d’un frisson. Fouquet en demanda la cause.
— J’ai sommeil, répliqua Louis assez pâle.
— Votre Majesté veut-elle son service sur-le-champ?
— Non, j’ai à causer avec quelques personnes, dit le roi. Qu’on prévienne M. Colbert.
Fouquet s’inclina et sortit.
Chapitre CCXX — À Gascon, Gascon et demi
D’Artagnan n’avait pas perdu de temps; ce n’était pas dans ses habitudes. Après s’être informé d’Aramis, il avait couru jusqu’à ce qu’il l’eût rencontré. Or, Aramis, une fois le roi entré dans Vaux, s’était retiré dans sa chambre, méditant sans doute encore quelque galanterie pour les plaisirs de Sa Majesté.
D’Artagnan se fit annoncer et trouva au second étage, dans une belle chambre qu’on appelait la chambre bleue, à cause de ses tentures, il trouva, disons-nous l’évêque de Vannes en compagnie de Porthos et de plusieurs épicuriens modernes.
Aramis vint embrasser son ami, lui offrit le meilleur siège, et comme on vit généralement que le mousquetaire se réservait sans doute afin d’entretenir secrètement Aramis, les épicuriens prirent congé.
Porthos ne bougea pas. Il est vrai qu’ayant dîné beaucoup, il dormait dans son fauteuil. L’entretien ne fut pas gêné par ce tiers. Porthos avait le ronflement harmonieux, et l’on pouvait parler sur cette espèce de basse comme sur une mélopée antique.
D’Artagnan sentit que c’était à lui d’ouvrir la conversation. L’engagement qu’il était venu chercher était rude; aussi aborda-t-il nettement le sujet.
— Eh bien! nous voici donc à Vaux? dit-il.
— Mais oui, d’Artagnan. Aimez-vous ce séjour?
— Beaucoup, et j’aime aussi M. Fouquet.
— N’est-ce pas qu’il est charmant?
— On ne saurait plus.
— On dit que le roi a commencé par lui battre froid, et que Sa Majesté s’est radoucie?
— Vous n’avez donc pas vu, que vous dites: «On dit»?
— Non; je m’occupais, avec ces messieurs qui viennent de sortir, de la représentation et du carrousel de demain.
— Ah çà! vous êtes ordonnateur des fêtes, ici, vous?
— Je suis, comme vous savez, ami des plaisirs de l’imagination: j’ai toujours été poète par quelque endroit, moi.
— Je me rappelle vos vers. Ils étaient charmants.
— Moi, je les ai oubliés, mais je me réjouis d’apprendre ceux des autres, quand les autres s’appellent Molière, Pélisson, La Fontaine, etc.
— Savez-vous l’idée qui m’est venue ce soir en soupant, Aramis?
— Non. Dites-la-moi; sans quoi, je ne la devinerais pas; vous en avez tant!
— Eh bien! l’idée m’est venue que le vrai roi de France n’est pas Louis XIV.
— Hein! fit Aramis en ramenant involontairement ses yeux sur les yeux du mousquetaire.
— Non, c’est M. Fouquet.
Aramis respira et sourit.
— Vous voilà comme les autres: jaloux! dit-il. Parions que c’est M. Colbert qui vous a fait cette phrase-là?
D’Artagnan, pour amadouer Aramis, lui conta les mésaventures de Colbert à propos du vin de Melun.
— Vilaine race que ce Colbert! fit Aramis.
— Ma foi, oui!
— Quand on pense, ajouta l’évêque, que ce drôle-là sera votre ministre dans quatre mois.
— Bah!
— Et que vous le servirez comme Richelieu, comme Mazarin.
— Comme vous servez Fouquet, dit d’Artagnan.
— Avec cette différence, cher ami, que M. Fouquet n’est pas M. Colbert.
— C’est vrai.
Et d’Artagnan feignit de devenir triste.
— Mais, ajouta-t-il un moment après, pourquoi donc me disiez-vous que M. Colbert sera ministre dans quatre mois?
— Parce que M. Fouquet ne le sera plus, répliqua Aramis.
— Il sera ruiné, n’est-ce pas? dit d’Artagnan.
— À plat.
— Pourquoi donner des fêtes, alors? fit le mousquetaire d’un ton de bienveillance si naturel, que l’évêque en fut un moment la dupe. Comment ne l’en avez-vous pas dissuadé, vous?
Cette dernière partie de la phrase était un excès. Aramis revint à la défiance.
— Il s’agit, dit-il, de se ménager le roi.
— En se ruinant?
— En se ruinant pour lui, oui.
— Singulier calcul!
— La nécessité.
— Je ne la vois pas, cher Aramis.
— Si fait, vous remarquez bien l’antagonisme naissant de M. de Colbert.
— Et que M. Colbert pousse le roi à se défaire du surintendant.
— Cela saute aux yeux.
— Et qu’il y a cabale contre M. Fouquet.
— On le sait de reste.
— Quelle apparence que le roi se mette de la partie contre un homme qui aura tout dépensé pour lui plaire?
— C’est vrai, fit lentement Aramis, peu convaincu, et curieux d’aborder une autre face du sujet de conversation.
— Il y a folies et folies, reprit d’Artagnan. Je n’aime pas toutes celles que vous faites.
— Lesquelles?
— Le souper, le bal, le concert, la comédie, les carrousels, les cascades, les feux de joie et d’artifice, les illuminations et les présents, très bien, je vous accorde cela; mais ces dépenses de circonstance ne suffisaient-elles point? Fallait-il...
— Quoi?
— Fallait-il habiller de neuf toute une maison, par exemple?
— Oh! c’est vrai! J’ai dit cela à M. Fouquet; il m’a répondu que, s’il était assez riche, il offrirait au roi un château neuf des girouettes aux caves, neuf avec tout ce qui tient dedans, et que, le roi parti, il brûlerait tout cela pour que rien ne servît à d’autres.
— C’est de l’espagnol pur!
— Je le lui ai dit. Il a ajouté ceci: «Sera mon ennemi, quiconque me conseillera d’épargner.»
— C’est de la démence, vous dis-je, ainsi que ce portrait.
— Quel portrait? dit Aramis.
— Celui du roi, cette surprise...
— Cette surprise?
— Oui, pour laquelle vous avez pris des échantillons chez Percerin.
D’Artagnan s’arrêta. Il avait lancé la flèche. Il ne s’agissait plus que d’en mesurer la portée.
— C’est une gracieuseté, répondit Aramis.
D’Artagnan vint droit à son ami, lui prit les deux mains, et, le regardant dans les yeux:
— Aramis, dit-il, m’aimez-vous encore un peu?
— Si je vous aime!
— Bon! Un service, alors. Pourquoi avez-vous pris des échantillons de l’habit du roi chez Percerin?
— Venez avec moi le demander à ce pauvre Le Brun, qui a travaillé là dessus deux jours et deux nuits.
— Aramis, cela est la vérité pour tout le monde, mais pour moi...
— En vérité, d’Artagnan, vous me surprenez!
— Soyez bon pour moi. Dites-moi la vérité: vous ne voudriez pas qu’il m’arrivât du désagrément, n’est-ce pas?
— Cher ami, vous devenez incompréhensible. Quel diable de soupçon avez vous donc?
— Croyez-vous à mes instincts? Vous y croyiez autrefois. Eh bien! un instinct me dit que vous avez un projet caché.
— Moi, un projet?
— Je n’en suis pas sûr.
— Pardieu!
— Je n’en suis pas sûr, mais j’en jurerais.
— Eh bien! d’Artagnan, vous me causez une vive peine. En effet, si j’ai un projet que je doive vous taire, je vous le tairai, n’est-ce pas? Si j’en ai un que je doive vous révéler, je vous l’aurais déjà dit.
— Non, Aramis, non, il est des projets qui ne se révèlent qu’au moment favorable.
— Alors, mon bon ami, reprit l’évêque en riant, c’est que le moment favorable n’est pas encore arrivé.
D’Artagnan secoua la tête avec mélancolie.
— Amitié! amitié! dit-il, vain nom! Voilà un homme qui, si je le lui demandais, se ferait hacher en morceaux pour moi.
— C’est vrai, dit noblement Aramis.
— Et cet homme, qui me donnerait tout le sang de ses veines, ne m’ouvrira pas un petit coin de son cœur. Amitié, je le répète, tu n’es qu’une ombre et qu’un leurre, comme tout ce qui brille dans le monde!
— Ne parlez pas ainsi de notre amitié, répondit l’évêque d’un ton ferme et convaincu. Elle n’est pas du genre de celles dont vous parlez.
— Regardez-nous, Aramis. Nous voici trois sur quatre. Vous me trompez, je vous suspecte, et Porthos dort. Beau trio d’amis, n’est-ce pas? beau reste!
— Je ne puis vous dire qu’une chose, d’Artagnan, et je vous l’affirme sur l’évangile. Je vous aime comme autrefois. Si jamais je me défie de vous, c’est à cause des autres, non à cause de vous ni de moi. Toute chose que je ferai et en quoi je réussirai, vous y trouverez votre part. Promettez-moi la même faveur, dites!
— Si je ne m’abuse, Aramis, voilà des paroles qui sont, au moment où vous les prononcez, pleines de générosité.
— C’est possible.
— Vous conspirez contre M. Colbert. Si ce n’est que cela, mordioux! dites-le-moi donc, j’ai l’outil, j’arracherai la dent.
Aramis ne put effacer un sourire de dédain, qui glissa sur sa noble figure.
— Et, quand je conspirerais contre M. Colbert, où serait le mal?
— C’est trop peu pour vous, et ce n’est pas pour renverser Colbert que vous avez été demander des échantillons à Percerin. Oh! Aramis, nous ne sommes pas ennemis, nous sommes frères. Dites-moi ce que vous voulez entreprendre, et, foi de d’Artagnan, si je ne puis pas vous aider, je jure de rester neutre.
— Je n’entreprends rien, dit Aramis.
— Aramis, une voix me parle, elle m’éclaire; cette voix ne m’a jamais trompé. Vous en voulez au roi!
— Au roi? s’écria l’évêque en affectant le mécontentement.
— Votre physionomie ne me convaincra pas. Au roi, je le répète.
— Vous m’aiderez? dit Aramis, toujours avec l’ironie de son rire.
— Aramis, je ferai plus que de vous aider, je ferai plus que de rester neutre, je vous sauverai.
— Vous êtes fou, d’Artagnan.
— Je suis le plus sage de nous deux.
— Vous, me soupçonner de vouloir assassiner le roi!
— Qui est-ce qui parle de cela? dit le mousquetaire.
— Alors, entendons-nous, je ne vois pas ce que l’on peut faire à un roi légitime comme le nôtre, si on ne l’assassine pas.
D’Artagnan ne répliqua rien.
— Vous avez, d’ailleurs, vos gardes et vos mousquetaires ici, fit l’évêque.
— C’est vrai.
— Vous n’êtes pas chez M. Fouquet, vous êtes chez vous.
— C’est vrai.
— Vous avez, à l’heure qu’il est, M. Colbert qui conseille au roi contre M. Fouquet tout ce que vous voudriez peut-être conseiller si je n’étais pas de la partie.
— Aramis! Aramis! par grâce, un mot d’ami!
— Le mot des amis, c’est la vérité. Si je pense à toucher du doigt au fils d’Anne d’Autriche, le vrai roi de ce pays de France, si je n’ai pas la ferme intention de me prosterner devant son trône, si, dans mes idées, le jour de demain, ici, à Vaux, ne doit pas être le plus glorieux des jours de mon roi, que la foudre m’écrase! j’y consens.
Aramis avait prononcé ces paroles le visage tourné vers l’alcôve de sa chambre, où d’Artagnan, adossé d’ailleurs à cette alcôve, ne pouvait soupçonner qu’il se cachât quelqu’un. L’onction de ces paroles, leur lenteur étudiée, la solennité du serment, donnèrent au mousquetaire la satisfaction la plus complète. Il prit les deux mains d’Aramis et les serra cordialement.
Aramis avait supporté les reproches sans pâlir, il rougit en écoutant les éloges. D’Artagnan trompé lui faisait honneur. D’Artagnan confiant lui faisait honte.
— Est-ce que vous partez? lui dit-il en l’embrassant pour cacher sa rougeur.
— Oui, mon service m’appelle. J’ai le mot de la nuit à prendre.
— Où coucherez-vous?
— Dans l’antichambre du roi, à ce qu’il paraît. Mais Porthos?
— Emmenez-le-moi donc; car il ronfle comme un canon.
— Ah!... il n’habite pas avec vous? dit d’Artagnan.
— Pas le moins du monde. Il a son appartement je ne sais où.
— Très bien! dit le mousquetaire, à qui cette séparation des deux associés ôtait ses derniers soupçons.
Et il toucha rudement l’épaule de Porthos. Celui-ci répondit en rugissant.
— Venez! dit d’Artagnan.
— Tiens! d’Artagnan, ce cher ami! par quel hasard? Ah! c’est vrai, je suis de la fête de Vaux.
— Avec votre bel habit.
— C’est gentil de la part de M. Coquelin de Volière, n’est-ce pas?