Français
— Voilà pourquoi je vous le ramène, cher ami. Il est fou, et dit sa folie à tout le monde.
— Que faire alors?
— C’est bien simple: ne le laissez communiquer avec personne. Vous comprenez que, lorsque sa folie est venue aux oreilles du roi, qui avait eu pitié de son malheur, et qui se voyait récompensé de sa bonté par une noire ingratitude, le roi a été furieux. De sorte que, maintenant, retenez bien ceci, cher monsieur de Baisemeaux, car ceci vous regarde, de sorte que, maintenant, il y a peine de mort contre ceux qui le laisseraient communiquer avec d’autres que moi, ou le roi lui-même. Vous entendez, Baisemeaux, peine de mort!
— Si j’entends, morbleu!
— Et maintenant, descendez, et reconduisez ce pauvre diable à son cachot, à moins que vous ne préfériez le faire monter ici.
— À quoi bon?
— Oui, mieux vaut l’écrouer tout de suite, n’est-ce pas?
— Pardieu!
— Eh bien! alors, allons.
Baisemeaux fit battre le tambour et sonner la cloche qui avertissait chacun de rentrer, afin d’éviter la rencontre d’un prisonnier mystérieux. Puis, lorsque les passages furent libres, il alla prendre au carrosse le prisonnier, que Porthos, fidèle à la consigne, maintenait toujours le mousqueton sur la gorge.
— Ah! vous voilà, malheureux! s’écria Baisemeaux en apercevant le roi. C’est bon! c’est bon!
Et aussitôt, faisant descendre le roi de voiture, il le conduisit, toujours accompagné de Porthos, qui n’avait pas quitté son masque, et d’Aramis, qui avait remis le sien, dans la deuxième Bertaudière, et lui ouvrit la porte de la chambre où, pendant six ans, avait gémi Philippe.
Le roi entra dans le cachot sans prononcer une parole. Il était pâle et hagard.
Baisemeaux referma la porte sur lui, donna lui-même deux tours de clef à la serrure, et, revenant à Aramis:
— C’est, ma foi, vrai! lui dit-il tout bas, qu’il ressemble au roi; cependant, moins que vous ne le dites.
— De sorte, fit Aramis, que vous ne vous seriez pas laissé prendre à la substitution, vous?
— Ah! par exemple!
— Vous êtes un homme précieux, mon cher Baisemeaux, dit Aramis. Maintenant, mettez en liberté Seldon.
— C’est juste, j’oubliais... Je vais donner l’ordre.
— Bah! demain, vous avez le temps.
— Demain? Non, non, à l’instant même. Dieu me garde d’attendre une seconde!
— Alors, allez à vos affaires; moi, je vais aux miennes. Mais c’est compris, n’est-ce pas.
— Qu’est-ce qui est compris?
— Que personne n’entrera chez le prisonnier qu’avec un ordre du roi, ordre que j’apporterai moi-même?
— C’est dit. Adieu! monseigneur.
Aramis revint vers son compagnon.
— Allons, allons, ami Porthos, à Vaux! et bien vite!
— On est léger quand on a fidèlement servi son roi, et, en le servant, sauvé son pays, dit Porthos. Les chevaux n’auront rien à traîner. Partons.
Et le carrosse, délivré d’un prisonnier qui, en effet, pouvait paraître bien lourd à Aramis, franchit le pont-levis de la Bastille, qui se releva derrière lui.
Chapitre CCXXIV — Une nuit à la Bastille
La souffrance dans cette vie est en proportion des forces de l’homme. Nous ne prétendons pas dire que Dieu mesure toujours aux forces de la créature l’angoisse qu’il lui fait endurer: cela ne serait pas exact, puisque Dieu permet la mort, qui est parfois le seul refuge des âmes trop vivement pressées dans le corps. La souffrance est en proportion des forces, c’est-à-dire que le faible souffre plus, à mal égal, que le fort. Maintenant, de quels éléments se compose la force humaine? N’est-ce pas surtout de l’exercice, de l’habitude, de l’expérience? Voilà ce que nous ne prendrons même pas la peine de démontrer; c’est un axiome au moral comme au physique.
Quand le jeune roi, hébété, rompu, se vit conduire à une chambre de la Bastille, il se figura d’abord que la mort est comme un sommeil, qu’elle a ses rêves, que le lit s’était enfoncé dans le plancher de Vaux, que la mort s’en était ensuivie, et que, poursuivant son rêve, Louis XIV, défunt, rêvait une de ces horreurs, impossibles à la vie, qu’on appelle le détrônement, l’incarcération et l’insulte d’un roi naguère tout-puissant.
Assister, fantôme palpable, à sa passion douloureuse; nager dans un mystère incompréhensible entre la ressemblance et la réalité; tout voir, tout entendre, sans brouiller un de ces détails de l’agonie, n’était-ce pas, se disait le roi, un supplice d’autant plus épouvantable qu’il pouvait être éternel?
— Est-ce là ce qu’on appelle l’éternité, l’enfer? murmura Louis XIV au moment où la porte se ferma sur lui, poussée par Baisemeaux lui-même.
Il ne regarda pas même autour de lui, et, dans cette chambre, adossé à un mur quelconque, il se laissa emporter par la terrible supposition de sa mort, en fermant les yeux pour éviter de voir quelque chose de pire encore.
— Comment suis-je mort? se dit-il à moitié insensé. N’aura-t-on pas fait descendre ce lit par artifice? Mais non, pas de souvenir d’aucune contusion, d’aucun choc... Ne m’aurait-on pas plutôt empoisonné dans le repas, ou avec des fumées de cire, comme Jeanne d’Albret, ma bisaïeule?
Tout à coup, le froid de cette chambre tomba comme un manteau sur les épaules de Louis.
— J’ai vu, dit-il, mon père exposé mort sur son lit dans son habit royal. Cette figure pâle, si calme et si affaissée; ces mains si adroites devenues insensibles; ces jambes raidies; tout cela n’annonçait pas un sommeil peuplé de songes. Et pourtant que de songes Dieu ne devait-il pas envoyer à ce mort!... à ce mort que tant d’autres avaient précédé, précipités par lui dans la mort éternelle!... Non, ce roi était encore le roi. Il trônait encore sur ce lit funèbre, comme sur le fauteuil de velours. Il n’avait rien abdiqué de sa majesté. Dieu, qui ne l’avait point puni, ne peut me punir, moi qui n’ai rien fait.
Un bruit étrange attira l’attention du jeune homme. Il regarda et vit sur la cheminée, au-dessus d’un énorme christ grossièrement peint à fresque, un rat de taille monstrueuse, occupé à grignoter un reste de pain dur, tout en fixant sur le nouvel hôte du logis un regard intelligent et curieux.
Le roi eut peur; il sentit le dégoût; il recula vers la porte en poussant un grand cri. Et, comme s’il eût fallu ce cri, échappé de sa poitrine, pour qu’il se reconnût lui-même, Louis se comprit vivant, raisonnable et nanti de sa conscience naturelle.
— Prisonnier! s’écria-t-il, moi, moi, prisonnier!
Il chercha des yeux une sonnette pour appeler.
— Il n’y a pas de sonnettes à la Bastille, dit-il, et c’est à la Bastille que je suis enfermé. Maintenant, comment ai-je été fait prisonnier? C’est une conspiration de M. Fouquet nécessairement. J’ai été attiré à Vaux dans un piège. M. Fouquet ne peut être seul dans cette affaire. Son agent... cette voix... c’était M. d’Herblay, je l’ai reconnu. Colbert avait raison. Mais que me veut Fouquet? Régnera-t-il à ma place? Impossible! Qui sait?... pensa le roi devenu sombre. Mon frère le duc d’Orléans fait peut-être contre moi ce qu’a voulu faire, toute sa vie, mon oncle contre mon père. Mais la reine? mais ma mère? mais La Vallière? oh! La Vallière! elle serait livrée à Madame. Chère enfant! oui, c’est cela, on l’aura renfermée comme je le suis moi-même. Nous sommes éternellement séparés!
Et, à cette seule idée de séparation, l’amant éclata en soupirs, en sanglots et en cris.
— Il y a un gouverneur ici, reprit le roi avec fureur. Je lui parlerai. Appelons.
Il appela. Aucune voix ne répondit à la sienne.
Il prit la chaise et s’en servit pour frapper dans la massive porte de chêne. Le bois sonna sur le bois, et fit parler plusieurs échos lugubres dans les profondeurs de l’escalier; mais, de créature qui répondit, pas une.
C’était pour le roi une nouvelle preuve du peu d’estime qu’on faisait de lui à la Bastille. Alors, après la première colère, ayant remarqué une fenêtre grillée par où passait une lumière dorée qui devait être l’aube lumineuse, Louis se mit à crier, doucement d’abord, puis avec force. Il ne lui fut rien répondu.
Vingt autres tentatives, faites successivement, n’obtinrent pas plus de succès.
Le sang commençait à se révolter et montait à la tête du prince. Cette nature, habituée au commandement, frémissait devant une désobéissance. Peu à peu la colère grandit. Le prisonnier brisa sa chaise trop lourde pour ses mains, et s’en servit comme d’un bélier pour frapper dans la porte. Il frappa si fort et tant de fois, que la sueur commença à couler de son front. Le bruit devint immense et continu. Quelques cris étouffés y répondaient çà et là.
Ce bruit produisit sur le roi un effet étrange. Il s’arrêta pour l’écouter. C’étaient les voix des prisonniers, autrefois ses victimes, aujourd’hui ses compagnons. Ces voix montaient comme des vapeurs à travers d’épais plafonds, des murs opaques. Elles accusaient encore l’auteur de ce bruit, comme, sans doute, les soupirs et les larmes accusaient tout bas l’auteur de leur captivité. Après avoir ôté la liberté à tant de gens le roi venait chez eux leur ôter le sommeil.
Cette idée faillit le rendre fou. Elle doubla ses forces ou plutôt sa volonté, altérée d’obtenir un renseignement ou une conclusion. Le bâton de la chaise recommença son office. Au bout d’une heure, Louis entendit quelque chose dans le corridor, derrière sa porte, et un violent coup, répondu dans cette porte même, fit cesser les siens.
— Ah çà! êtes-vous fou? dit une rude et grossière voix. Que vous prend-il ce matin?
«Ce matin?» pensa le roi surpris.
Puis, poliment:
— Monsieur, dit-il, êtes-vous le gouverneur de la Bastille?
— Mon brave, vous avez la cervelle détraquée, répliqua la voix, mais ce n’est pas une raison pour faire tant de vacarme. Taisez-vous, mordieu!
— Est-ce vous le gouverneur? demanda encore le roi.
Une porte se referma. Le guichetier venait de partir sans daigner même répondre un mot.
Quand le roi eut la certitude de ce départ, sa fureur ne connut plus de bornes. Agile comme un tigre, il bondit de la table sur la fenêtre, dont il secoua les grilles. Il enfonça une vitre dont les éclats tombèrent avec mille cliquetis harmonieux dans les cours. Il appela, en s’enrouant: «Le gouverneur! le gouverneur!» Cet accès dura une heure, qui fut une période de fièvre chaude.
Les cheveux en désordre et collés sur son front, ses habits déchirés, blanchis, son linge en lambeaux, le roi ne s’arrêta qu’à bout de toutes ses forces, et, seulement alors, il comprit l’épaisseur impitoyable de ces murailles, l’impénétrabilité de ce ciment, invincible à toute autre tentative que celle du temps, ayant pour outil le désespoir.
Il appuya son front sur la porte, et laissa son cœur se calmer peu à peu: un battement de plus l’eût fait éclater.
— Il viendra, dit-il, un moment où l’on m’apportera la nourriture que l’on donne à tous les prisonniers. Je verrai alors quelqu’un, je parlerai, on me répondra.
Et le roi chercha dans sa mémoire à quelle heure avait lieu le premier repas des prisonniers dans la Bastille. Il ignorait même ce détail. Ce fut un coup de poignard sourd et cruel, que ce remords d’avoir vécu vingt-cinq ans, roi et heureux, sans penser à tout ce que souffre un malheureux qu’on prive injustement de sa liberté. Le roi en rougit de honte. Il sentait que Dieu, en permettant cette humiliation terrible, ne faisait que rendre à un homme la torture infligée par cet homme à tant d’autres.
Rien ne pouvait être plus efficace pour ramener à la religion cette âme atterrée par le sentiment des douleurs. Mais Louis n’osa pas même s’agenouiller pour prier Dieu, pour lui demander la fin de cette épreuve.
— Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lâche à moi de demander à Dieu ce que j’ai refusé souvent à mes semblables.
Il en était là de ses réflexions, c’est-à-dire de son agonie, quand le même bruit se fit entendre derrière sa porte, suivi cette fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans les gâches.
Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait entrer, mais soudain, songeant que c’était un mouvement indigne d’un roi, il s’arrêta, prit une pose noble et calme, ce qui lui était facile et il attendit, le dos tourné à la fenêtre, pour dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant.
C’était seulement un porte-clefs chargé d’un panier plein de vivres.
Le roi considérait cet homme avec inquiétude: il attendit qu’il parlât.
— Ah! dit celui-ci, vous avez cassé votre chaise, je le disais bien. Mais il faut que vous soyez devenu enragé!
— Monsieur, fit le roi, prenez garde à tout ce que vous allez dire: il y va pour vous d’un intérêt fort grave.
Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son interlocuteur:
— Hein? dit-il avec surprise.
— Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi.
— Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours été bien sage; mais la folie rend méchant, et nous voulons bien vous prévenir: vous avez cassé votre chaise et fait du bruit; c’est un délit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer, et je n’en parlerai pas au gouverneur.
— Je veux voir le gouverneur, répliqua le roi sans sourciller.
— Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde.
— Je veux! entendez-vous?
— Ah! voilà votre œil qui devient hagard. Bon! je vous retire votre couteau.
Et le guichetier fit ce qu’il disait, ferma la porte et partit, laissant le roi plus étonné, plus malheureux, plus seul que jamais.
En vain recommença-t-il le jeu du bâton de chaise, en vain fit-il voler par la fenêtre les plats et les assiettes: rien ne lui répondit plus.
Deux heures après, ce n’était plus un roi, un gentilhomme, un homme, un cerveau: c’était un fou s’arrachant les ongles aux portes, essayant de dépaver la chambre, et poussant des cris si effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans ses racines d’avoir osé se révolter contre son maître.
Quant au gouverneur, il ne s’était pas même dérangé. Le porte-clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais à quoi bon? Les fous n’étaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse, et les murs n’étaient-ils pas plus forts que les fous?
M. de Baisemeaux, pénétré de tout ce que lui avait dit Aramis, et parfaitement en règle avec son ordre du roi, ne demandait qu’une chose, c’était que le fou Marchiali fût assez fou pour se pendre un peu à son baldaquin ou à l’un de ses barreaux.
En effet, ce prisonnier-là ne rapportait guère, et il devenait plus gênant que de raison. Ces complications de Seldon et de Marchiali, ces complications de délivrance et de réincarcération, ces complications de ressemblance, se fussent trouvées avoir un dénouement fort commode. Baisemeaux croyait même avoir remarqué que cela ne déplairait pas trop à M. d’Herblay.
— Et puis, réellement, disait Baisemeaux à son major, un prisonnier ordinaire est déjà bien assez malheureux d’être prisonnier; il souffre bien assez pour qu’on puisse charitablement lui souhaiter la mort. À plus forte raison, quand ce prisonnier est devenu fou, et qu’il peut mordre et faire du bruit dans la Bastille; alors, ma foi! ce n’est plus un vœu charitable à faire que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne œuvre à accomplir que de le supprimer tout doucement.
Et le bon gouverneur fit là-dessus son deuxième déjeuner.
Chapitre CCXXV — L’ombre de M. Fouquet
D’Artagnan, tout lourd encore de l’entretien qu’il venait d’avoir avec le roi, se demandait s’il était bien dans son bon sens; si la scène se passait bien à Vaux; si lui, d’Artagnan, était bien le capitaine des mousquetaires, et M. Fouquet le propriétaire du château dans lequel Louis XIV venait de recevoir l’hospitalité. Ces réflexions n’étaient pas celles d’un homme ivre. On avait cependant bien banqueté à Vaux. Les vins de M. le surintendant avaient cependant figuré avec honneur à la fête. Mais le Gascon était homme de sang-froid: il savait, en touchant son épée d’acier, prendre au moral le froid de cet acier pour les grandes occasions.
— Allons, dit-il en quittant l’appartement royal, me voilà jeté tout historiquement dans les destinées du roi et dans celles du ministre; il sera écrit que M. d’Artagnan, cadet de Gascogne, a mis la main sur le collet de M. Nicolas Fouquet, surintendant des finances de France. Mes descendants, si j’en ai, se feront une renommée avec cette arrestation, comme les messieurs de Luynes s’en sont fait une avec les défroques de ce pauvre maréchal d’Ancre. Il s’agit d’exécuter proprement les volontés du roi. Tout homme saura bien dire à M. Fouquet: «Votre épée, monsieur!». Mais tout le monde ne saura pas garder M. Fouquet sans faire crier personne. Comment donc opérer, pour que M. le surintendant passe de l’extrême faveur à la dernière disgrâce, pour qu’il voie se changer Vaux en un cachot, pour que, après avoir goutté l’encens d’Assuérus, il touche à la potence d’Aman, c’est-à-dire d’Enguerrand de Marigny?
Ici, le front de d’Artagnan, s’assombrit à faire pitié. Le mousquetaire avait des scrupules. Livrer ainsi à la mort car certainement Louis XIV haïssait M. Fouquet, livrer, disons-nous, à la mort celui qu’on venait de breveter galant homme, c’était un véritable cas de conscience.
— Il me semble, se dit d’Artagnan, que, si je ne suis pas un croquant, je ferai savoir à M. Fouquet l’idée du roi à son égard. Mais, si je trahis le secret de mon maître, je suis un perfide et un traître, crime tout à fait prévu par les lois militaires, à telles enseignes que j’ai vu vingt fois, dans les guerres, brancher des malheureux qui avaient fait en petit ce que mon scrupule me conseille de faire en grand. Non, je pense qu’un homme d’esprit doit sortir de ce pas avec beaucoup plus d’adresse. Et maintenant, admettons-nous que j’aie de l’esprit? C’est contestable, en ayant fait depuis quarante ans une telle consommation que, s’il m’en reste pour une pistole, ce sera bien du bonheur.
D’Artagnan se prit la tête dans les mains, s’arracha, bon gré mal gré, quelques poils de moustache et ajouta:
— Pour quelle cause M. Fouquet serait-il disgracié? Pour trois causes: la première, parce qu’il n’est pas aimé de M. Colbert; la seconde, parce qu’il a voulu aimer Mlle de La Vallière; la troisième, parce que le roi aime M. Colbert et Mlle de La Vallière. C’est un homme perdu! Mais lui mettrai-je le pied sur la tête, moi, un homme, quand il succombe sous des intrigues de femmes et de commis? Fi donc! S’il est dangereux, je l’abattrai; s’il n’est que persécuté, je verrai! J’en suis venu à ce point que ni roi ni homme ne prévaudra sur mon opinion. Athos serait ici qu’il ferait comme moi. Ainsi donc, au lieu d’aller trouver brutalement M. Fouquet, de l’appréhender au corps et de le calfeutrer, je vais tâcher de me conduire en homme de bonnes façons. On en parlera, d’accord; mais on en parlera bien.
Et d’Artagnan, rehaussant par un geste particulier son baudrier sur son épaule, s’en alla droit chez M. Fouquet, lequel, après les adieux faits aux dames, se préparait à dormir tranquillement sur ses triomphes de la journée.
L’air était encore parfumé ou infecté, comme on voudra, de l’odeur du feu d’artifice. Les bougies jetaient leurs mourantes clartés, les fleurs tombaient détachées des guirlandes, les grappes de danseurs et de courtisans s’égrenaient dans les salons.
Au centre de ses amis, qui le complimentaient et recevaient ses compliments, le surintendant fermait à demi ses yeux fatigués. Il aspirait au repos, il tombait sur la litière de lauriers amassés depuis tant de jours. On eût dit qu’il courbait sa tête sous le poids de dettes nouvelles contractées pour faire honneur à cette fête.
M. Fouquet venait de se retirer dans sa chambre, souriant et plus qu’à moitié mort. Il n’écoutait plus, il ne voyait plus; son lit l’attirait, le fascinait. Le dieu Morphée, dominateur du dôme, peint par Le Brun, avait étendu sa puissance aux chambres voisines, et lancé ses plus efficaces pavots chez le maître de la maison.
M. Fouquet, presque seul, était déjà dans les mains de son valet de chambre, lorsque M. d’Artagnan apparut sur le seuil de son appartement.
D’Artagnan n’avait jamais pu réussir à se vulgariser à la Cour: en vain le voyait-on partout et toujours il faisait son effet toujours et partout. C’est le privilège de certaines natures, qui ressemblent en cela aux éclairs ou au tonnerre. Chacun les connaît, mais leur apparition étonne, et, quand on les sent, la dernière impression est toujours celle qu’on croit avoir été la plus forte.
— Tiens! M. d’Artagnan? dit M. Fouquet, dont la manche droite était déjà séparée du corps.
— Pour vous servir, répliqua le mousquetaire.
— Entrez donc, cher monsieur d’Artagnan.
— Merci!
— Venez-vous me faire quelque critique sur la fête? Vous êtes un esprit ingénieux.
— Oh! non.
— Est-ce qu’on gêne votre service?
— Pas du tout.
— Vous êtes mal logé peut-être?
— À merveille.
— Eh bien! je vous remercie d’être aussi aimable, et c’est moi qui me déclare votre obligé pour tout ce que vous me dites de flatteur.
Ces paroles signifiaient sans conteste: «Mon cher d’Artagnan, allez vous coucher, puisque vous avez un lit, et laissez-moi en faire autant.»
D’Artagnan ne parut pas avoir compris.
— Vous vous couchez déjà? dit-il au surintendant.
— Oui. Avez-vous quelque chose à me communiquer?
— Rien, monsieur, rien. Vous couchez donc ici?
— Comme vous voyez.
— Monsieur, vous avez donné une bien belle fête au roi.
— Vous trouvez?
— Oh! superbe.
— Le roi est content?
— Enchanté.
— Vous aurait-il prié de m’en faire part?
— Il ne choisirait pas un si peu digne messager, monseigneur.
— Vous vous faites tort, monsieur d’Artagnan.
— C’est votre lit, ceci?
— Oui. Pourquoi cette question? n’êtes-vous pas satisfait du vôtre?
— Faut-il vous parler avec franchise?
— Assurément.
— Eh bien! non.
Fouquet tressaillit.
— Monsieur d’Artagnan, dit-il, prenez ma chambre.
— Vous en priver, monseigneur? Jamais!
— Que faire, alors?
— Me permettre de la partager avec vous.
M. Fouquet regarda fixement le mousquetaire.
— Ah! ah! dit-il, vous sortez de chez le roi?
— Mais oui, monseigneur.
— Et le roi voudrait vous voir coucher dans ma chambre?
— Monseigneur...
— Très bien, monsieur d’Artagnan, très bien. Vous êtes ici le maître. Allez, monsieur.
— Je vous assure, monseigneur, que je ne veux point abuser...
M. Fouquet, s’adressant à son valet de chambre:
— Laissez-nous, dit-il.
Le valet sortit.
— Vous avez à me parler, monsieur? dit-il à d’Artagnan.
— Moi?
— Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du mien, à l’heure qu’il est, sans de graves motifs?
— Ne m’interrogez pas.
— Au contraire, que voulez-vous de moi?
— Rien que votre société.
— Allons au jardin, fit le surintendant tout à coup, dans le parc?
— Non, répondit vivement le mousquetaire, non.
— Pourquoi?
— La fraîcheur...
— Voyons, avouez donc que vous m’arrêtez, dit le surintendant au capitaine.
— Jamais! fit celui-ci.
— Vous me veillez, alors?
— Par honneur, oui, monseigneur.
— Par honneur?... C’est autre chose! Ah! l’on m’arrête chez moi?
— Ne dites pas cela!
— Je le crierai, au contraire!
— Si vous le criez, je serai forcé de vous engager au silence.
— Bien! de la violence chez moi? Ah! c’est très bien!
— Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a là un échiquier: jouons, s’il vous plaît, monseigneur.
— Monsieur d’Artagnan, je suis donc en disgrâce?
— Pas du tout, mais...
— Mais défense m’est faite de me soustraire à vos regards?