Français
— Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites, monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi.
— Cher monsieur d’Artagnan, vos façons me rendront fou. Je tombais de sommeil, vous m’avez réveillé.
— Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me réconcilier avec moi-même...
— Eh bien?
— Eh bien! dormez là, devant moi, j’en serai ravi.
— Surveillance?...
— Je m’en vais alors.
— Je ne vous comprends plus.
— Bonsoir, monseigneur.
Et d’Artagnan feignit de se retirer.
Alors M. Fouquet courut après lui.
— Je ne me coucherai pas, dit-il. Sérieusement, et puisque vous refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi, je vais vous forcer comme on fait du sanglier.
— Bah! s’écria d’Artagnan affectant de sourire.
— Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet plongeant jusqu’au cœur du capitaine des mousquetaires.
— Ah! s’il en est ainsi, monseigneur, c’est différent.
— Vous m’arrêtez?
— Non, mais je pars avec vous.
— En voilà assez, monsieur d’Artagnan, reprit Fouquet d’un ton froid. Ce n’est pas pour rien que vous avez cette réputation d’homme d’esprit et d’homme de ressources; mais, avec moi, tout cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi m’arrêtez-vous? qu’ai-je fait?
— Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous arrête pas... ce soir...
— Ce soir! s’écria Fouquet en pâlissant. Mais demain?
— Oh! nous ne sommes pas à demain, monseigneur. Qui peut répondre jamais du lendemain?
— Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler à M. d’Herblay.
— Hélas! voilà qui devient impossible, monseigneur. J’ai ordre de veiller à ce que vous ne causiez avec personne.
— Avec M. d’Herblay, capitaine, avec votre ami!
— Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. d’Herblay, mon ami, ne serait pas le seul avec qui je dusse vous empêcher de communiquer?
Fouquet rougit, et, prenant l’air de la résignation:
— Monsieur, dit-il, vous avez raison, je reçois une leçon que je n’eusse pas dû provoquer. L’homme tombé n’a droit à rien, pas même de la part de ceux dont il a fait la fortune, à plus forte raison de ceux à qui il n’a pas eu le bonheur de rendre jamais service.
— Monseigneur!
— C’est vrai, monsieur d’Artagnan, vous vous êtes toujours mis avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient à l’homme destiné à m’arrêter. Vous ne m’avez jamais rien demandé, vous!
— Monseigneur, répondit le Gascon touché de cette douleur éloquente et noble, voulez-vous, je vous prie, m’engager votre parole d’honnête homme que vous ne sortirez pas de cette chambre?
— À quoi bon, cher monsieur d’Artagnan, puisque vous m’y gardez? Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante épée du royaume?
— Ce n’est pas cela, monseigneur, c’est que je vais vous aller chercher M. d’Herblay, et, par conséquent, vous laisser seul.
Fouquet poussa un cri de joie et de surprise.
— Chercher M. d’Herblay! me laisser seul! s’écria-t-il en joignant les mains.
— Où loge M. d’Herblay? dans la chambre bleue?
— Oui, mon ami, oui.
— Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez aujourd’hui, si vous ne m’avez pas donné autrefois.
— Ah! vous me sauvez!
— Il y a bien pour dix minutes de chemin d’ici à la chambre bleue pour aller et revenir? reprit d’Artagnan.
— À peu près.
— Et pour réveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le prévenir, je mets cinq minutes: total, un quart d’heure d’absence. Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne chercherez en aucune façon à fuir, et qu’en rentrant ici je vous y retrouverai?
— Je vous la donne, monsieur, répondit Fouquet en serrant la main du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance.
D’Artagnan disparut.
Fouquet le regarda s’éloigner, attendit avec une impatience visible que la porte se fût refermée derrière lui, et, la porte refermée, se précipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs à secret cachés dans des meubles, chercha vainement quelques papiers, demeurés sans doute à Saint-Mandé et qu’il parut regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec empressement des lettres, des contrats, des écritures, il en fit un monceau qu’il brûla hâtivement sur la plaque de marbre de l’âtre, ne prenant pas la peine de tirer de l’intérieur les pots de fleurs qui l’encombraient.
Puis, cette opération achevée, comme un homme qui vient d’échapper à un immense danger, et que la force abandonne dès que ce danger n’est plus à craindre, il se laissa tomber anéanti dans un fauteuil.
D’Artagnan rentra et trouva Fouquet dans la même position. Le digne mousquetaire n’avait pas fait un doute que Fouquet, ayant donné sa parole ne songerait pas même à y manquer; mais il avait pensé qu’il utiliserait son absence en se débarrassant de tous les papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient rendre plus dangereuse la position déjà assez grave dans laquelle il se trouvait. Aussi, levant la tête comme un chien qui prend le vent, il flaira cette odeur de fumée qu’il comptait bien découvrir dans l’atmosphère, et, l’y ayant trouvée, il fit un mouvement de tête en signe de satisfaction.
À l’entrée de d’Artagnan, Fouquet avait, de son côté, levé la tête, et aucun des mouvements de d’Artagnan ne lui avait échappé.
Puis les regards des deux hommes se rencontrèrent; tous deux virent qu’ils s’étaient compris sans avoir échangé une parole.
— Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay?
— Ma foi! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos poètes, mais il n’était pas chez lui.
— Comment! pas chez lui? s’écria Fouquet, à qui échappait sa dernière espérance, car, sans qu’il se rendît compte de quelle façon l’évêque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait qu’en réalité il ne pouvait attendre de secours que de lui.
— Ou bien, s’il est chez lui, continua d’Artagnan, il a eu des raisons pour ne pas répondre.
— Mais vous n’avez donc pas appelé de façon qu’il entendît, monsieur?
— Vous ne supposez pas, monseigneur, que, déjà en dehors de mes ordres, qui me défendaient de vous quitter un seul instant, vous ne supposez pas que j’aie été assez fou pour réveiller toute la maison et me faire voir dans le corridor de l’évêque de Vannes, afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le temps de brûler vos papiers?
— Mes papiers?
— Sans doute; c’est du moins ce que j’eusse fait à votre place. Quand on m’ouvre une porte, j’en profite.
— Eh bien! oui, merci, j’en ai profité.
— Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets qui ne regardent pas les autres. Mais revenons à Aramis, monseigneur.
— Eh bien! je vous dis, vous aurez appelé trop bas, et il n’aura pas entendu.
— Si bas qu’on appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend toujours quand il a intérêt à entendre. Je répète donc ma phrase: Aramis n’était pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne pas reconnaître ma voix, des motifs que j’ignore et que vous ignorez peut-être vous-même, tout votre homme-lige qu’est Sa Grandeur Mgr l’évêque de Vannes.
Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la chambre, et finit par aller s’asseoir, avec une expression de profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni de splendides dentelles.
D’Artagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde pitié.
— J’ai vu arrêter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire avec mélancolie, j’ai vu arrêter M. de Cinq-Mars, j’ai vu arrêter M. de Chalais. J’étais bien jeune. J’ai vu arrêter M. de Condé avec les princes, j’ai vu arrêter M. de Retz, j’ai vu arrêter M. Broussel. Tenez, monseigneur, c’est fâcheux à dire, mais celui de tous ces gens-là à qui vous ressemblez le plus en ce moment, c’est le bonhomme Broussel. Peu s’en faut que vous ne mettiez, comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur Fouquet, un homme comme vous n’a pas de ces abattements-là. Si vos amis vous voyaient!...
— Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire plein de tristesse, vous ne comprenez point: c’est justement parce que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez, vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul. Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté, fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma route! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils caressent, qu’ils me font aimer! La pauvreté! mais je l’accepte, je la reconnais, je l’accueille comme une sœur déshéritée; car la pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière? avec une maîtresse, comme... Oh! mais la solitude, à moi, homme de bruit, à moi, homme de plaisirs, à moi qui ne suis que parce que les autres sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et comme vous me paraissez être, vous qui me séparez de tout ce que j’aimais, l’image de la solitude, du néant et de la mort!
— Mais je vous ai déjà dit, monsieur Fouquet, répondit d’Artagnan touché jusqu’au fond de l’âme, je vous ai déjà dit que vous exagériez les choses. Le roi vous aime.
— Non, dit Fouquet en secouant la tête, non!
— M. Colbert vous hait.
— M. Colbert? que m’importe!
— Il vous ruinera.
— Oh! quant à cela, je l’en défie: je suis ruiné.
À cet étrange aveu du surintendant, d’Artagnan promena un regard expressif autour de lui. Quoiqu’il n’ouvrît pas la bouche, Fouquet le comprit si bien, qu’il ajouta:
— Que faire de ces magnificences, quand on n’est plus magnifique? Savez-vous à quoi nous servent la plupart de nos possessions, à nous autres riches? C’est à nous dégoûter, par leur splendeur même, de tout ce qui n’égale pas cette splendeur. Vaux! me direz-vous, les merveilles de Vaux, n’est-ce pas? Eh bien! quoi? Que faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruiné, verserai-je l’eau dans les urnes de mes naïades, le feu dans les entrailles de mes salamandres, l’air dans la poitrine de mes tritons? Pour être assez riche, monsieur d’Artagnan, il faut être trop riche.
D’Artagnan hocha la tête.
— Oh! je sais bien ce que vous pensez, répliqua vivement Fouquet. Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous achèteriez une terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des champs; cette terre nourrirait son maître. De quarante millions, vous feriez bien...
— Dix millions, interrompit d’Artagnan.
— Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, n’est assez riche pour acheter Vaux deux millions et l’entretenir comme il est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait.
— Dame! fit d’Artagnan, en tout cas, un million...
— Eh bien?
— Ce n’est pas la misère.
— C’est bien près, mon cher monsieur.
— Comment?
— Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez.
Et Fouquet accompagna ces mots d’un inexprimable mouvement d’épaules.
— Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur marché.
— Le roi n’a pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voilà pourquoi j’aime mieux qu’elle périsse. Tenez, monsieur d’Artagnan, si le roi n’était pas sous mon toit, je prendrais cette bougie, j’irais sous le dôme mettre le feu à deux caisses de fusées et d’artifices que l’on avait réservées, et je réduirais mon palais en cendres.
— Bah! fit négligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne brûleriez pas les jardins. C’est ce qu’il y a de mieux chez vous.
— Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu! Brûler Vaux! détruire mon palais! Mais Vaux n’est pas à moi, mais ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le Brun; Vaux est à Le Nôtre; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer _Les Fâcheux_, Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi.
— À la bonne heure, dit d’Artagnan, voilà une idée que j’aime, et je reconnais là M. Fouquet. Cette idée m’éloigne du bonhomme Broussel, et je n’y reconnais plus les pleurnicheries du vieux frondeur. Si vous êtes ruiné, monseigneur, prenez bien la chose; vous aussi, mordioux! vous appartenez à la postérité et vous n’avez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi qui ai l’air d’exercer une supériorité sur vous parce que je vous arrête; le sort, qui distribue leurs rôles aux comédiens de ce monde, m’en a donné un moins beau, moins agréable à jouer que n’était le vôtre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les rôles des rois ou des puissants valent mieux que les rôles de mendiants ou de laquais. Mieux vaut, même en scène, sur un autre théâtre que le théâtre du monde, mieux vaut porter le bel habit et mâcher le beau langage que de frotter la planche avec une savate ou se faire caresser l’échine avec des bâtons rembourrés d’étoupe. En un mot, vous avez abusé de l’or, vous avez commandé, vous avez joui. Moi, j’ai traîné ma longe; moi, j’ai obéi; moi, j’ai pâti. Eh bien! si peu que je vaille auprès de vous, monseigneur, je vous le déclare: le souvenir de ce que j’ai fait me tient lieu d’un aiguillon qui m’empêche de courber trop tôt ma vieille tête. Je serai jusqu’au bout bon cheval d’escadron, et je tomberai tout roide, tout d’une pièce, tout vivant, après avoir bien choisi ma place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en trouverez pas plus mal. Cela n’arrive qu’une fois aux hommes comme vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un proverbe latin dont j’ai oublié les mots, mais dont je me rappelle le sens, car plus d’une fois, je l’ai médité: il dit: «La fin couronne l’œuvre.»
Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de d’Artagnan, qu’il étreignit sur sa poitrine, tandis que, de l’autre main, il lui serrait la main.
— Voilà un beau sermon, dit-il après une pause.
— Sermon de mousquetaire, monseigneur.
— Vous m’aimez, vous, qui me dites tout cela.
— Peut-être.
Fouquet redevint pensif. Puis, après un instant:
— Mais M. d’Herblay, demanda-t-il, où peut-il être?
— Ah! voilà!
— Je n’ose vous prier de le faire chercher.
— Vous m’en prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet. C’est imprudent. On le saurait, et Aramis, qui n’est pas en cause dans tout cela, pourrait être compromis et englobé dans votre disgrâce.
— J’attendrai le jour, dit Fouquet.
— Oui, c’est ce qu’il y a de mieux.
— Que ferons-nous, au jour?
— Je n’en sais rien, monseigneur.
— Faites-moi une grâce, monsieur d’Artagnan.
— Très volontiers.
— Vous me gardez, je reste; vous êtes dans la pleine exécution de vos consignes, n’est-ce pas?
— Mais oui.
— Eh bien! restez mon ombre, soit! J’aime mieux cette ombre-là qu’une autre.
D’Artagnan s’inclina.
— Mais oubliez que vous êtes M. d’Artagnan, capitaine des mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des finances, et causons de mes affaires.
— Peste! c’est épineux, cela.
— Vraiment?
— Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais l’impossible.
— Merci. Que vous a dit le roi?
— Rien.
— Ah! voilà comme vous causez?
— Dame!
— Que pensez-vous de ma situation?
— Rien.
— Cependant, à moins de mauvaise volonté...
— Votre situation est difficile.
— En quoi?
— En ce que vous êtes chez vous.
— Si difficile qu’elle soit, je la comprends bien.
— Pardieu! est-ce que vous vous imaginez qu’avec un autre que vous j’eusse fait tant de franchise?
— Comment, tant de franchise? Vous avez été franc avec moi, vous! vous qui refusez de me dire la moindre chose?
— Tant de façons. Alors.
— À la bonne heure!
— Tenez, monseigneur, écoutez comment je m’y fusse pris avec un autre que vous: j’arrivais à votre porte, les gens partis, ou, s’ils n’étaient pas partis, je les attendais à leur sortie et je les attrapais un à un, comme des lapins au débouter; je les coffrais sans bruit, je m’étendais sur le tapis de votre corridor, et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous gardais pour le déjeuner du maître. De cette façon pas d’esclandre, pas de défense, pas de bruit, mais aussi, pas d’avertissement pour M. Fouquet, pas de réserve, pas de ces concessions délicates qu’entre gens courtois on se fait au moment décisif. Êtes-vous content de ce plan-là?
— Il me fait frémir.
— N’est-ce pas? c’eût été triste d’apparaître demain, sans préparation, et de vous demander votre épée.
— Oh! monsieur, j’en fusse mort de honte et de colère!
— Votre reconnaissance s’exprime trop éloquemment; je n’ai point fait assez, croyez-moi.
— À coup sûr, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela.
— Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous êtes content de moi, si vous êtes remis de la secousse, que j’ai adoucie autant que j’ai pu, laissons le temps battre des ailes, vous êtes harassé, vous avez des réflexions à faire, je vous en conjure: dormez ou faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi, je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au point que le canon ne me réveillerait pas.
Fouquet sourit.
— J’excepte cependant, continua le mousquetaire, le cas où l’on ouvrirait une porte, soit secrète, soit visible, soit de sortie, soit d’entrée. Oh! pour cela, mon oreille est vulnérable au dernier point. Un craquement me fait tressaillir. C’est une affaire d’antipathie naturelle. Allez donc, venez donc, promenez-vous par la chambre, écrivez, effacez, déchirez, brûlez, mais ne touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton de la porte, car vous me réveilleriez en sursaut, et cela m’agacerait horriblement les nerfs.
— Décidément, monsieur d’Artagnan, dit Fouquet vous êtes l’homme le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne me laisserez qu’un regret, c’est d’avoir fait si tard votre connaissance.
D’Artagnan poussa un soupir qui voulait dire. «Hélas! peut-être l’avez vous faite trop tôt!»
Puis il s’enfonça dans son fauteuil, tandis que Fouquet, à demi couché sur son lit et appuyé sur le coude, rêvait à son aventure.
Et tous deux, laissant les bougies brûler, attendirent ainsi le premier réveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut, d’Artagnan ronflait plus fort.
Nulle visite, même celle d’Aramis, ne troubla leur quiétude, nul bruit ne se fit entendre dans la vaste maison.
Au-dehors, les rondes d’honneur et les patrouilles de mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: c’était une tranquillité de plus pour les dormeurs. Qu’on y joigne le bruit du vent et des fontaines, qui font leur fonction éternelle, sans s’inquiéter des petits bruits et des petites choses dont se composent la vie et la mort de l’homme.
Chapitre CCXXVI — Le matin
Auprès de ce destin lugubre du roi enfermé à la Bastille et rongeant de désespoir les verrous et les barreaux, la rhétorique des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer l’antithèse de Philippe dormant sous le dais royal. Ce n’est pas que la rhétorique soit toujours mauvaise et sème toujours à faux les fleurs dont elle veut émailler l’histoire; mais nous nous excuserons de polir ici soigneusement l’antithèse et de dessiner avec intérêt l’autre tableau destiné à servir de pendant au premier.
Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi était descendu de la chambre de Morphée. Le dôme s’abaissa lentement sous la pression de M. d’Herblay, et Philippe se trouva devant le lit royal, qui était remonté après avoir déposé son prisonnier dans les profondeurs des souterrains.
Seul en présence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul devant le rôle qu’il allait être forcé de jouer, Philippe sentit pour la première fois son âme s’ouvrir à ces mille émotions qui sont les battements vitaux d’un cœur de roi.
Mais la pâleur le prit quand il considéra ce lit vide et encore froissé par le corps de son frère.
Ce muet complice était revenu après avoir servi à la consommation de l’œuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint jamais d’employer avec son complice. Il disait la vérité.
Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d’Abel épouvanta Caïn.
— Me voilà face à face avec mon destin, dit Philippe, l’œil en feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivité ne fut douloureuse? Forcé de suivre à chaque instant les usurpations de la pensée, songerai-je toujours à écouter les scrupules de mon cœur?... Eh bien! oui! le roi a reposé sur ce lit; oui, c’est bien sa tête qui a creusé ce pli dans l’oreiller, c’est bien l’amertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et j’hésite à me coucher sur ce lit, à serrer de ma main ce mouchoir brodé des armes et du chiffre du roi!... Allons, imitons M. d’Herblay, qui veut que l’action soit toujours d’un degré au-dessus de la pensée; imitons M. d’Herblay, qui songe toujours à lui et qui s’appelle honnête homme quand il n’a mécontenté ou trahi que ses ennemis. Ce lit, je l’aurais occupé si Louis XIV ne m’en eût frustré par le crime de notre mère. Ce mouchoir brodé aux armes de France, c’est à moi qu’il appartiendrait de m’en servir, si, comme le fait observer M. d’Herblay, j’avais été laissé à ma place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason! Philippe, seul héritier présomptif de Louis XIII, ton père, sois sans pitié pour l’usurpateur, qui n’a pas même en ce moment le remords de tout ce que tu as souffert!
Cela dit, Philippe, malgré sa répugnance instinctive du corps, malgré les frissons et la terreur que domptait la volonté, se coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles à presser la couche encore tiède de Louis XIV, tandis qu’il appuyait sur son front le mouchoir humide de sueur.
Lorsque sa tête se renversa en arrière et creusa l’oreiller moelleux, Philippe aperçut au-dessus de son front la couronne de France, tenue, comme nous l’avons dit, par l’ange aux ailes d’or.