Français
— Nous allons, de la part du roi, faire quelque grande proposition à Athos.
— Peuh! fit Aramis.
— Ne me dites rien, ajouta le bon Porthos en essayant de contrepeser assez solidement pour éviter les cahots; ne me dites rien, je devinerai.
— Eh bien! c’est cela, mon ami, devinez, devinez.
On arriva vers neuf heures du soir chez Athos, par un clair de lune magnifique.
Cette admirable clarté réjouissait Porthos au-delà de toute expression; mais Aramis s’en montra incommodé à un degré presque égal. Il en témoigna quelque chose à Porthos, qui lui répondit:
— Bien! je devine encore. La mission est secrète.
Ce furent ses derniers mots en voiture.
Le conducteur les interrompit par ceux-ci:
— Messieurs, vous êtes arrivés.
Porthos et son compagnon descendirent devant la porte du petit château.
C’est là que nous allons retrouver Athos et Bragelonne, disparus tous deux depuis la découverte de l’infidélité de La Vallière.
S’il est un mot plein de vérité, c’est celui-ci: les grandes douleurs renferment en elles-mêmes le germe de leur consolation.
En effet, cette douloureuse blessure faite à Raoul avait rapproché de lui son père, et Dieu sait si elles étaient douces, les consolations qui coulaient de la bouche éloquente et du cœur généreux d’Athos.
La blessure ne s’était point cicatrisée; mais Athos, à force de converser avec son fils, à force de mêler un peu de sa vie à lui dans celle du jeune homme, avait fini par lui faire comprendre que cette douleur de la première infidélité est nécessaire à toute existence humaine, et que nul n’a aimé sans la connaître.
Raoul écoutait souvent, il n’entendait pas. Rien ne remplace, dans le cœur vivement épris, le souvenir et la pensée de l’objet aimé. Raoul répondait alors à son père:
— Monsieur, tout ce que vous me dites est vrai; je crois que nul n’a autant souffert que vous par le cœur; mais vous êtes un homme trop grand par l’intelligence, trop éprouvé par les malheurs, pour ne pas permettre la faiblesse au soldat qui souffre pour la première fois. Je paie un tribut que je ne paierai pas deux fois; permettez-moi de me plonger si avant dans ma douleur, que je m’y oublie moi-même, que j’y noie jusqu’à ma raison.
— Raoul! Raoul!
— Écoutez, monsieur; jamais je ne m’accoutumerai à cette idée que Louise, la plus chaste et la plus naïve des femmes, a pu tromper aussi lâchement un homme aussi honnête et aussi aimant que je le suis; jamais je ne pourrai me décider à voir ce masque doux et bon se changer en une figure hypocrite et lascive. Louise perdue! Louise infâme! Ah! monsieur, c’est bien plus cruel pour moi que Raoul abandonné, que Raoul malheureux!
Athos employait alors le remède héroïque. Il défendait Louise contre Raoul, et justifiait sa perfidie par son amour.
— Une femme qui eût cédé au roi parce qu’il est le roi, disait-il, mériterait le nom d’infâme; mais Louise aime Louis. Jeunes tous deux, ils ont oublié, lui son rang, elle ses serments. L’amour absout tout, Raoul. Les deux jeunes gens s’aiment avec franchise.
Et, quand il avait donné ce coup de poignard, Athos voyait en soupirant Raoul bondir sous la cruelle blessure, et s’enfuir au plus épais du bois ou se réfugier dans sa chambre d’où, une heure après, il sortait pâle, tremblant, mais dompté. Alors, revenant à Athos avec un sourire, il lui baisait la main, comme le chien qui vient d’être battu caresse un bon maître pour racheter sa faute. Raoul, lui, n’écoutait que sa faiblesse, et il n’avouait que sa douleur.
Ainsi se passèrent les jours qui suivirent cette scène dans laquelle Athos avait si violemment agité l’orgueil indomptable du roi. Jamais, en causant avec son fils, il ne fit allusion à cette scène; jamais il ne lui donna les détails de cette vigoureuse sortie qui eût peut-être consolé le jeune homme en lui montrant son rival abaissé. Athos ne voulait point que l’amant offensé oubliât le respect dû au roi.
Et quand Bragelonne, ardent, furieux, sombre, parlait avec mépris des paroles royales, de la foi équivoque que certains fous puisent dans la promesse tombée du trône; quand, passant deux siècles avec la rapidité d’un oiseau qui traverse un détroit pour aller d’un monde à l’autre, Raoul en venait à prédire le temps où les rois sembleraient plus petits que les hommes, Athos lui disait de sa voix sereine et persuasive:
— Vous avez raison, Raoul; tout ce que vous dites arrivera: les rois perdront leur prestige, comme perdent leurs clartés les étoiles qui ont fait leur temps. Mais, lorsque ce moment viendra, Raoul, nous serons morts; et rappelez-vous bien ce que je vous dis: en ce monde, il faut pour tous, hommes, femmes et rois, vivre au présent; nous ne devons vivre selon l’avenir que pour Dieu.
Voilà de quoi s’entretenaient, comme toujours, Athos et Raoul, en arpentant la longue allée de tilleuls dans le parc, lorsque retentit soudain la clochette qui servait à annoncer au comte soit l’heure du repas, soit une visite. Machinalement et sans y attacher d’importance, il rebroussa chemin avec son fils, et tous les deux se trouvèrent, au bout de l’allée, en présence de Porthos et d’Aramis.
Chapitre CCXXXII — Les derniers adieux
Raoul poussa un cri de joie et serra tendrement Porthos dans ses bras. Aramis et Athos s’embrassèrent en vieillards. Cet embrassement même était une question pour Aramis, qui, aussitôt:
— Ami, dit-il, nous ne sommes pas pour longtemps avec vous.
— Ah! fit le comte.
— Le temps, interrompit Porthos, de vous conter mon bonheur.
— Ah! fit Raoul.
Athos regarda silencieusement Aramis, dont déjà l’air sombre lui avait paru bien peu en harmonie avec les bonnes nouvelles dont parlait Porthos.
— Quel est le bonheur qui vous arrive? Voyons, demanda Raoul en souriant.
— Le roi me fait duc, dit avec mystère le bon Porthos, se penchant à l’oreille du jeune homme; duc à brevet!
Mais les apartés de Porthos avaient toujours assez de vigueur pour être entendus de tout le monde; ses murmures étaient au diapason d’un rugissement ordinaire.
Athos entendit et poussa une exclamation qui fit tressaillir Aramis.
Celui-ci prit le bras d’Athos, et, après avoir demandé à Porthos la permission de causer quelques moments à l’écart:
— Mon cher Athos, dit-il au comte, vous me voyez navré de douleur.
— De douleur? s’écria le comte. Ah! cher ami!
— Voici, en deux mots: j’ai fait, contre le roi, une conspiration; cette conspiration a manqué, et, à l’heure qu’il est, on me cherche sans doute.
— On vous cherche!... une conspiration!... Eh! mon ami, que me dites vous là?
— Une triste vérité. Je suis tout bonnement perdu.
— Mais Porthos... ce titre de duc... qu’est-ce que tout cela?
— Voilà le sujet de ma plus vive peine; voilà le plus profond de ma blessure. J’ai, croyant à un succès infaillible, entraîné Porthos dans ma conjuration. Il y a donné, comme vous savez qu’il donne, de toutes ses forces, sans rien savoir, et, aujourd’hui, le voilà si bien compromis avec moi, qu’il est perdu comme moi.
— Mon Dieu!
Et Athos se retourna vers Porthos, qui leur sourit agréablement.
— Il faut vous faire tout comprendre. Écoutez-moi, continua Aramis.
Et il raconta l’histoire que nous connaissons.
Athos sentit plusieurs fois, durant le récit, son front se mouiller de sueur.
— C’est une grande idée, dit-il; mais c’était une grande faute.
— Dont je suis puni, Athos.
— Aussi ne vous dirai-je pas ma pensée entière.
— Dites.
— C’est un crime.
— Capital, je le sais. Lèse-majesté!
— Porthos! pauvre Porthos!
— Que voulez-vous que je fasse? Le succès, je vous l’ai dit, était certain.
— M. Fouquet est un honnête homme.
— Et moi, je suis un sot, de l’avoir si mal jugé, fit Aramis. Oh! la sagesse des hommes! oh! meule immense qui broie un monde, et qui, un jour, est arrêtée par le grain de sable qui tombe, on ne sait comment, dans ses rouages!
— Dites par un diamant, Aramis. Enfin, le mal est fait. Que comptez-vous devenir?
— J’emmène Porthos. Jamais le roi ne voudra croire que le digne homme ait agi naïvement; jamais il ne voudra croire que Porthos ait cru servir le roi en agissant comme il a fait. Sa tête paierait ma faute. Je ne le veux pas.
— Vous l’emmenez, où?
— À Belle-Île, d’abord. C’est un refuge imprenable. Puis j’ai la mer et un navire pour passer, soit en Angleterre, où j’ai beaucoup de relations...
— Vous? en Angleterre?
— Oui. Ou bien en Espagne, où j’en ai davantage encore...:
— En exilant Porthos, vous le ruinez, car le roi confisquera ses biens.
— Tout est prévu. Je saurai, une fois en Espagne, me réconcilier avec Louis XIV et faire rentrer Porthos en grâce.
— Vous avez du crédit, à ce que je vois, Aramis! dit Athos d’un air discret.
— Beaucoup, et au service de mes amis, ami Athos.
Ces mots furent accompagnés d’une sincère pression de main.
— Merci, répliqua le comte.
— Et, puisque nous en sommes là, dit Aramis, vous aussi vous êtes un mécontent; vous aussi, Raoul aussi, vous avez des griefs contre le roi. Imitez notre exemple. Passez à Belle-Île. Puis nous verrons... Je vous garantis sur l’honneur que, dans un mois, la guerre aura éclaté entre la France et l’Espagne, au sujet de ce fils de Louis XIII, qui est un infant aussi, et que la France détient inhumainement. Or, comme Louis XIV ne voudra pas d’une guerre faite pour ce motif, je vous garantis une transaction dont le résultat donnera la grandesse à Porthos et à moi, et un duché en France à vous, qui êtes déjà grand d’Espagne. Voulez-vous?
— Non; moi, j’aime mieux avoir quelque chose à reprocher au roi; c’est un orgueil naturel à ma race que de prétendre à la supériorité sur les races royales. Faisant ce que vous me proposez, je deviendrais l’obligé du roi; j’y gagnerais certainement sur cette terre, j’y perdrais dans ma conscience. Merci.
— Alors, donnez-moi deux choses, Athos: votre absolution...
— Oh! je vous la donne, si vous avez réellement voulu venger le faible et l’opprimé contre l’oppresseur.
— Cela me suffit, répondit Aramis avec une rougeur qui s’effaça dans la nuit. Et maintenant donnez-moi vos deux meilleurs chevaux pour gagner la seconde poste, attendu que l’on m’en a refusé sous prétexte d’un voyage que M. de Beaufort fait dans ces parages.
— Vous aurez mes deux meilleurs chevaux, Aramis, et je vous recommande Porthos.
— Oh! soyez sans crainte. Un mot encore: trouvez-vous que je manœuvre pour lui comme il convient?
— Le mal étant fait, oui; car le roi ne lui pardonnerait pas, et puis vous avez toujours, quoi qu’il en dise, un appui dans M. Fouquet, lequel ne vous abandonnera pas, étant, lui aussi, fort compromis, malgré son trait héroïque.
— Vous avez raison. Voilà pourquoi, au lieu de gagner tout de suite la mer, ce qui déclarerait ma peur et m’avouerait coupable, voilà pourquoi je reste sur le sol français. Mais Belle-Île sera pour moi le sol que je voudrai: anglais, espagnol ou romain; le tout consiste pour moi dans le pavillon que j’arborerai.
— Comment cela?
— C’est moi qui ai fortifié Belle-Île, et nul ne prendra Belle-Île, moi la défendant. Et puis, comme vous l’avez dit tout à l’heure, M. Fouquet est là. On n’attaquera pas Belle-Île sans la signature de M. Fouquet.
— C’est juste. Néanmoins, soyez prudent. Le roi est rusé et il est fort.
Aramis sourit.
— Je vous recommande Porthos, répéta le comte avec une sorte de froide insistance.
— Ce que je deviendrai, comte, répliqua Aramis avec le même ton, notre frère Porthos le deviendra.
Athos s’inclina en serrant la main d’Aramis, et alla embrasser Porthos avec effusion.
— J’étais né heureux, n’est-ce pas? murmura celui-ci, transporté, en s’enveloppant de son manteau.
— Venez, très cher, dit Aramis.
Raoul était allé devant pour donner des ordres et faire seller les deux chevaux.
Déjà le groupe s’était divisé. Athos voyait ses deux amis sur le point de partir; quelque chose comme un brouillard passa devant ses yeux et pesa sur son cœur.
«C’est étrange! pensa-t-il. D’où vient cette envie que j’ai d’embrasser Porthos encore une fois?»
Justement Porthos s’était retourné, et il venait à son vieil ami les bras ouverts.
Cette dernière étreinte fut tendre comme dans la jeunesse, comme dans les temps où le cœur était chaud, la vie heureuse.
Et puis Porthos monta sur son cheval. Aramis revint aussi pour entourer de ses bras le cou d’Athos.
Ce dernier les vit sur le grand chemin s’allonger dans l’ombre avec leurs manteaux blancs. Pareils à deux fantômes, ils grandissaient en s’éloignant de terre, et ce n’est pas dans la brume, dans la pente du sol qu’ils se perdirent: à bout de perspective, tous deux semblèrent avoir donné du pied un élan qui les faisait disparaître évaporés dans les nuages.
Alors Athos, le cœur serré, retourna vers la maison en disant à Bragelonne:
— Raoul, je ne sais quoi vient de me dire que j’avais vu ces deux hommes pour la dernière fois.
— Il ne m’étonne pas, monsieur, que vous ayez cette pensée, répondit le jeune homme, car je l’ai en ce moment même, et moi aussi, je pense que je ne verrai plus jamais MM. du Vallon et d’Herblay.
— Oh! vous, reprit le comte, vous me parlez en homme attristé par une autre cause, vous voyez tout en noir; mais vous êtes jeune; et s’il vous arrive de ne plus voir ces vieux amis, c’est qu’ils ne seront plus du monde où vous avez bien des années à passer. Mais, moi...
Raoul secoua doucement la tête, et s’appuya sur l’épaule du comte, sans que ni l’un ni l’autre trouvât un mot de plus en son cœur, plein à déborder.
Tout à coup, un bruit de chevaux et de voix, à l’extrémité de la route de Blois, attira leur attention de ce côté.
Des porte-flambeaux à cheval secouaient joyeusement leurs torches sur les arbres de la route, et se retournaient de temps en temps pour ne pas distancer les cavaliers qui les suivaient.
Ces flammes, ce bruit, cette poussière d’une douzaine de chevaux richement caparaçonnés, firent un contraste étrange au milieu de la nuit avec la disparition sourde et funèbre des deux ombres de Porthos et d’Aramis.
Athos rentra chez lui.
Mais il n’avait pas gagné son parterre, que la grille d’entrée parut s’enflammer; tous ces flambeaux s’arrêtèrent et embrasèrent la route. Un cri retentit:
— M. le duc de Beaufort!
Et Athos s’élança vers la porte de sa maison.
Déjà le duc était descendu de cheval et cherchait des yeux autour de lui.
— Me voici, monseigneur, fit Athos.
— Eh! bonsoir, cher comte, répliqua le prince avec cette franche cordialité qui lui gagnait tous les cœurs. Est-il trop tard pour un ami?
— Ah! mon prince, entrez, dit le comte.
Et, M. de Beaufort s’appuyant sur le bras d’Athos, ils entrèrent dans la maison, suivis de Raoul, qui marchait respectueusement et modestement parmi les officiers du prince, au nombre desquels il comptait plusieurs amis.
Chapitre CCXXXIII — M. de Beaufort
Le prince se retourna au moment où Raoul, pour le laisser seul avec Athos, fermait la porte et s’apprêtait à passer avec les officiers dans une salle voisine.
— C’est là ce jeune garçon que j’ai tant entendu vanter par M. le prince? demanda M. de Beaufort.
— C’est lui, oui, monseigneur.
— C’est un soldat! Il n’est pas de trop, gardez-le, comte.
— Restez, Raoul, puisque Monseigneur le permet, dit Athos.
— Le voilà grand et beau, sur ma foi! continua le duc. Me le donnerez vous, monsieur, si je vous le demande?
— Comment l’entendez-vous, monseigneur, dit Athos.
— Oui, je viens ici pour vous faire mes adieux.
— Vos adieux, monseigneur?
— Oui, en vérité. N’avez-vous aucune idée de ce que je vais devenir?
— Mais ce que vous avez toujours été, monseigneur, un vaillant prince et un excellent gentilhomme.
— Je vais devenir un prince d’Afrique, un gentilhomme bédouin. Le roi m’envoie pour faire des conquêtes chez les Arabes.
— Que dites-vous là, monseigneur?
— C’est étrange, n’est-ce pas? Moi, le Parisien par essence, moi qui ai régné sur les faubourgs et qu’on appelait le roi des Halles, je passe de la place Maubert aux minarets de Djidgelli; je me fais de frondeur aventurier!
— Oh! monseigneur, si vous ne me disiez pas cela...
— Ce ne serait pas croyable, n’est-il pas vrai? Croyez moi cependant, et disons-nous adieu. Voilà ce que c’est que de rentrer en faveur.
— En faveur?
— Oui. Vous souriez? Ah! Cher comte, savez-vous pourquoi j’aurais accepté? le savez-vous bien?
— Parce que Votre Altesse aime la gloire avant tout.
— Oh! non, ce n’est pas glorieux, voyez-vous, d’aller tirer le mousquet contre ces sauvages. La gloire, je ne la prends pas par là, moi, et il est plus probable que j’y trouverai autre chose... Mais j’ai voulu et je veux, entendez-vous bien, mon cher comte? que ma vie ait cette dernière facette après tous les bizarres miroitements que je me suis vu faire depuis cinquante ans. Car enfin, vous l’avouerez, c’est assez étrange d’être né fils de roi, d’avoir fait la guerre à des rois, d’avoir compté parmi les puissances dans le siège, d’avoir bien tenu son rang, de sentir son Henri IV, d’être grand amiral de France, et d’aller se faire tuer à Djidgelli, parmi tous ces Turcs, Sarrasins et Mauresques.
— Monseigneur, vous insistez étrangement sur ce sujet, dit Athos troublé. Comment supposez-vous qu’une si brillante destinée ira se perdre sous ce misérable éteignoir?
— Est-ce que vous croyez, homme juste et simple, que, si je vais en Afrique pour ce ridicule motif, je ne chercherai pas à en sortir sans ridicule? Est-ce que je ne ferai pas parler de moi? Est-ce que, pour faire parler de moi aujourd’hui quand il y a M. le prince, M. de Turenne et plusieurs autres, mes contemporains, moi, l’amiral de France, le fils de Henri IV, le roi de Paris, j’ai autre chose à faire que de me faire tuer? Cordieu! on en parlera, vous dis-je; je serais tué envers et contre tous. Si ce n’est pas là, ce sera ailleurs.
— Allons, monseigneur, répondit Athos, voilà de l’exagération, et vous n’en avez jamais montré qu’en bravoure.
— Peste! cher ami, c’est bravoure que s’en aller au scorbut, aux dysenteries, aux sauterelles, aux flèches empoisonnées, comme mon aïeul saint Louis. Savez-vous qu’ils ont encore des flèches empoisonnées, ces drôles-là? Et puis, vous me connaissez, j’y pense depuis longtemps et, vous le savez, quand je veux une chose, je la veux bien.
— Vous avez voulu sortir de Vincennes, monseigneur.
— Oh! vous m’y avez aidé, mon maître; et, à propos, je me tourne et retourne sans apercevoir mon vieil ami, M. Vaugrimaud. Comment va-t-il?
— M. Vaugrimaud est toujours le très respectueux serviteur de Votre Altesse, dit en souriant Athos.
— J’ai là cent pistoles pour lui que j’apporte comme legs. Mon testament est fait, comte.
— Ah! monseigneur! monseigneur!
— Et vous comprenez que, si l’on voyait Grimaud sur mon testament...
Le duc se mit à rire; puis, s’adressant à Raoul qui, depuis le commencement de cette conversation, était tombé dans une rêverie profonde:
— Jeune homme, dit-il, je sais ici un certain vin de Vouvray, je crois...
Raoul sortit précipitamment pour faire servir le duc. Pendant ce temps, M. de Beaufort prenait la main d’Athos.
— Qu’en voulez-vous faire? demanda-t-il.
— Rien, quant à présent, monseigneur.
— Ah! oui, je sais; depuis la passion du roi pour... La Vallière.
— Oui, monseigneur.
— C’est donc vrai, tout cela?... Je l’ai connue, moi, je crois, cette petite La Vallière. Elle n’est pas belle, il me semble...
— Non, monseigneur, dit Athos.
— Savez-vous qui elle me rappelle?
— Elle rappelle quelqu’un à Votre Altesse?
— Elle me rappelle une jeune fille assez agréable, dont la mère habitait les Halles.
— Ah! ah! fit Athos en souriant.
— Le bon temps! ajouta M. de Beaufort. Oui La Vallière me rappelle cette fille.
— Qui eut un fils, n’est-ce pas?
— Je crois que oui, répondit le duc avec une naïveté insouciante, avec un oubli complaisant, dont rien ne saurait traduire le ton et la valeur vocale. Or, voilà le pauvre Raoul, qui est bien votre fils, hein?...
— C’est mon fils, oui, monseigneur.
— Voilà que ce pauvre garçon est débouté par le roi, et l’on boude?
— Mieux que cela, monseigneur, on s’abstient.
— Vous allez laisser croupir ce garçon-là? C’est un tort. Voyons, donnez-le moi.
— Je veux le garder, monseigneur. Je n’ai plus que lui au monde, et, tant qu’il voudra rester...
— Bien, bien, répondit le duc. Cependant, je vous l’eusse bientôt raccommodé. Je vous assure qu’il est d’une pâte dont on fait les maréchaux de France, et j’en ai vu sortir plus d’un d’une étoffe semblable.
— C’est possible, monseigneur, mais c’est le roi qui fait les maréchaux de France, et jamais Raoul n’acceptera rien du roi.
Raoul brisa cet entretien par son retour. Il précédait Grimaud, dont les mains, encore sûres, portaient le plateau chargé d’un verre et d’une bouteille du vin favori de M. le duc.
En voyant son vieux protégé, le duc poussa une exclamation de plaisir.
— Grimaud! Bonsoir, Grimaud, dit-il; comment va?
Le serviteur s’inclina profondément, aussi heureux que son noble interlocuteur.
— Deux amis! dit le duc en secouant d’une façon vigoureuse l’épaule de l’honnête Grimaud.
Autre salut plus profond et encore plus joyeux de Grimaud.
— Que vois-je là, comte? Un seul verre!
— Je ne bois avec Votre Altesse que si Votre Altesse m’invite, dit Athos avec une noble humilité.
— Cordieu! vous avez raison de n’avoir fait apporter qu’un verre, nous y boirons tous deux comme deux frères d’armes. À vous, d’abord, comte.
— Faites-moi la grâce tout entière, dit Athos en repoussant doucement le verre.
— Vous êtes un charmant ami, répliqua le duc de Beaufort, qui but et passa le gobelet d’or à son compagnon. Mais ce n’est pas tout, continua-t-il: j’ai encore soif et je veux faire honneur à ce beau garçon qui est là debout. Je porte bonheur, vicomte, dit-il à Raoul; souhaitez quelque chose en buvant dans mon verre, et la peste m’étouffe, si ce que vous souhaitez n’arrive pas.
Il tendit le gobelet à Raoul, qui y mouilla précipitamment ses lèvres, et dit avec la même promptitude:
— J’ai souhaité quelque chose, monseigneur.
Ses yeux brillaient d’un feu sombre, le sang avait monté à ses joues; il effraya Athos, rien que par son sourire.
— Et qu’avez-vous souhaité? reprit le duc en se laissant aller dans le fauteuil, tandis que d’une main il remettait la bouteille et une bourse à Grimaud.
— Monseigneur, voulez-vous me promettre de m’accorder ce que j’ai souhaité?
— Pardieu! puisque c’est dit.
— J’ai souhaité, monsieur le duc, d’aller avec vous à Djidgelli.
Athos pâlit et ne put réussir à cacher son trouble.
Le duc regarda son ami, comme pour l’aider à parer ce coup imprévu.
— C’est difficile, mon cher vicomte, bien difficile, ajouta-t-il un peu bas.
— Pardon, monseigneur, j’ai été indiscret, reprit Raoul d’une voix ferme; mais, comme vous m’aviez vous-même invité à souhaiter...
— À souhaiter de me quitter, dit Athos.
— Oh! monsieur... le pouvez-vous croire?
— Eh bien! mordieu! s’écria le duc, il a raison le petit vicomte; que fera-t-il ici? Il pourrira de chagrin.
Raoul rougit; le prince, emporté, continua:
— La guerre, c’est une destruction; on y gagne tout, on n’y perd qu’une chose, la vie; alors, tant pis!
— C’est-à-dire la mémoire, fit vivement Raoul, c’est-à-dire tant mieux!
Il se repentit d’avoir parlé si vite, en voyant Athos se lever et ouvrir la fenêtre.