Français
Les deux hommes qui avaient repoussé du pied les lutteurs furent assaillis d’injures par les matelots qui venaient de se réconcilier.
L’un d’eux, à moitié ivre de colère et tout à fait de bière, vint d’un ton menaçant demander au plus petit de ces deux sages de quel droit il avait touché de son pied des créatures du bon Dieu qui n’étaient pas des chiens. Et en faisant cette interpellation, il mit, pour la rendre plus directe, son gros poing sous le nez de la recrue de M. d’Artagnan.
Cet homme pâlit sans qu’on pût apprécier s’il pâlissait de crainte ou bien de colère; ce que voyant, le matelot conclut que c’était de peur, et leva son poing avec l’intention bien manifeste de le laisser retomber sur la tête de l’étranger.
Mais sans qu’on eût vu remuer l’homme menacé, il détacha au matelot une si rude bourrade dans l’estomac, que celui-ci roula jusqu’au bout de la chambre avec des cris épouvantables. Au même instant, ralliés par l’esprit de corps, tous les camarades du vaincu tombèrent sur le vainqueur.
Ce dernier, avec le même sang-froid dont il avait déjà fait preuve, sans commettre l’imprudence de toucher à ses armes, empoigna un pot de bière à couvercle d’étain, et assomma deux ou trois assaillants; puis, comme il allait succomber sous le nombre, les sept autres silencieux de l’intérieur, qui n’avaient pas bougé, comprirent que c’était leur cause qui était en jeu et se ruèrent à son secours.
En même temps les deux indifférents de la porte se retournèrent avec un froncement de sourcils qui indiquait leur intention bien prononcée de prendre l’ennemi à revers si l’ennemi ne cessait pas son agression.
L’hôte, ses garçons et deux gardes de nuit qui passaient et qui, par curiosité, pénétrèrent trop avant dans la chambre furent enveloppés dans la bagarre et roués de coups.
Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et une tactique qui faisaient plaisir à voir; enfin, obligés de battre en retraite devant le nombre, ils prirent leur retranchement de l’autre côté de la grande table, qu’ils soulevèrent d’un commun accord à quatre, tandis que les deux autres s’armaient chacun d’un tréteau, de telle sorte qu’en s’en servant comme d’un gigantesque abattoir, ils renversèrent d’un coup huit matelots sur la tête desquels ils avaient fait jouer leur monstrueuse catapulte.
Le sol était donc jonché de blessés et la salle pleine de cris et de poussière, lorsque d’Artagnan, satisfait de l’épreuve, s’avança l’épée à la main, et, frappant du pommeau tout ce qu’il rencontra de têtes dressées, il poussa un vigoureux _holà!_ qui mit à l’instant même fin à la lutte. Il se fit un grand refoulement du centre à la circonférence, de sorte que d’Artagnan se trouva isolé et dominateur.
— Qu’est-ce que c’est? demanda-t-il ensuite à l’assemblée, avec le ton majestueux de Neptune prononçant le Cos ego...
À l’instant même et au premier accent de cette voix, pour continuer la métaphore virgilienne, les recrues de M. d’Artagnan, reconnaissant chacun isolément son souverain seigneur, rengainèrent à la fois et leurs colères, et leurs battements de planche, et leurs coups de tréteau. De leur côté, les matelots, voyant cette longue épée nue, cet air martial et ce bras agile qui venaient au secours de leurs ennemis dans la personne d’un homme qui paraissait habitué au commandement, de leur côté, les matelots ramassèrent leurs blessés et leurs cruchons. Les Parisiens s’essuyèrent le front et tirèrent leur révérence au chef.
D’Artagnan fut comblé de félicitations par l’hôte du Grand-Monarque.
Il les reçut en homme qui sait qu’on ne lui offre rien de trop, puis il déclara qu’en attendant de souper il allait se promener sur le port. Aussitôt chacun des enrôlés, qui comprit l’appel, prit son chapeau, épousseta son habit et suivit d’Artagnan. Mais d’Artagnan, tout en flânant, tout en examinant chaque chose, se garda bien de s’arrêter; il se dirigea vers la dune, et les dix hommes, effarés de se trouver ainsi à la piste les uns des autres, inquiets de voir à leur droite, à leur gauche et derrière eux des compagnons sur lesquels ils ne comptaient pas, le suivirent en se jetant les uns les autres des regards furibonds.
Ce ne fut qu’au plus creux de la plus profonde dune que d’Artagnan, souriant de les voir distancés, se retourna vers eux, et leur faisant de la main un signe pacifique:
— Eh! là, là! messieurs, dit-il, ne nous dévorons pas; vous êtes faits pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et non pour vous dévorer les uns les autres.
Alors toute hésitation cessa; les hommes respirèrent comme s’ils eussent été tirés d’un cercueil, et s’examinèrent complaisamment les uns les autres. Après cet examen, ils portèrent les yeux sur leur chef, qui, connaissant dès longtemps le grand art de parler à des hommes de cette trempe, leur improvisa le petit discours suivant, accentué avec une énergie toute gasconne.
— Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engagés, vous connaissant des braves et voulant vous associer à une expédition glorieuse. Figurez-vous qu’en travaillant avec moi vous travaillez pour le roi. Je vous préviens seulement que si vous laissez paraître quelque chose de cette supposition, je me verrai forcé de vous casser immédiatement la tête de la façon qui me sera la plus commode. Vous n’ignorez pas, messieurs, que les secrets d’État sont comme un poison mortel; tant que ce poison est dans sa boîte et que la boîte est fermée, il ne nuit pas; hors de la boîte, il tue. Maintenant, approchez-vous de moi, et vous allez savoir de ce secret ce que je puis vous en dire.
Tous s’approchèrent avec un mouvement de curiosité.
— Approchez-vous, continua d’Artagnan, et que l’oiseau qui passe au-dessus de nos têtes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le poisson qui bondit hors de l’eau ne puissent nous entendre. Il s’agit de savoir et de rapporter à M. le surintendant des finances combien la contrebande anglaise fait de tort aux marchands français. J’entrerai partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pêcheurs picards jetés sur la côte par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons du poisson ni plus ni moins que de vrais pêcheurs.
«Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiéter; il est donc urgent que nous soyons en état de nous défendre. Voilà pourquoi je vous ai choisis comme des gens d’esprit et de courage. Nous mènerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que nous avons derrière nous un protecteur puissant, grâce auquel il n’y a pas d’embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j’espère qu’après une courte explication vous allez me tirer d’embarras. Cette chose qui me contrarie, c’est d’emmener avec moi un équipage de pêcheurs stupides, lequel équipage nous gênera énormément, tandis que si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer...
— Oh! qu’à cela ne tienne! dit une des recrues de d’Artagnan; moi, j’ai été prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la manœuvre comme un amiral.
— Voyez-vous, dit d’Artagnan, l’admirable chose que le hasard!
D’Artagnan prononça ces paroles avec un indéfinissable accent de feinte bonhomie; car d’Artagnan savait à merveille que cette victime des pirates était un ancien corsaire, et il l’avait engagé en connaissance de cause. Mais d’Artagnan n’en disait jamais plus qu’il n’avait besoin d’en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de l’explication, et accueillit l’effet sans paraître se préoccuper de la cause.
— Et moi, dit un second, j’ai, par chance, un oncle qui dirige les travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j’ai joué sur les embarcations; je sais donc manier l’aviron et la voile à défier le premier matelot ponantais venu.
Celui-là ne mentait guère plus que l’autre, il avait ramé six ans sur les galères de Sa Majesté, à La Ciotat.
Deux autres furent plus francs; ils avouèrent tout simplement qu’ils avaient servi sur un vaisseau comme soldats de pénitence; ils n’en rougissaient pas. D’Artagnan se trouva donc le chef de dix hommes de guerre et de quatre matelots, ayant à la fois armée de terre et de mer, ce qui eût porté l’orgueil de Planchet au comble, si Planchet eût connu ce détail. Il ne s’agissait plus que de l’ordre général, et d’Artagnan le donna précis. Il enjoignit à ses hommes de se tenir prêts à partir pour La Haye, en suivant, les uns le littoral qui mène jusqu’à Breskens, les autres la route qui mène à Anvers.
Le rendez-vous fut donné, en calculant chaque jour de marche, à quinze jours de là, sur la place principale de La Haye. D’Artagnan recommanda à ses hommes de s’accoupler comme ils l’entendraient, par sympathie, deux par deux. Lui-même choisit parmi les figures les moins patibulaires deux gardes qu’il avait connus autrefois, et dont les seuls défauts étaient d’être joueurs et ivrognes. Ces hommes n’avaient point perdu toute idée de civilisation, et, sous des habits propres, leurs cœurs eussent recommencé à battre. D’Artagnan, pour ne pas donner de jalousie aux autres, fit passer les autres devant. Il garda ses deux préférés, les habilla de ses propres nippes et partit avec eux.
C’est à ceux-là, qu’il semblait honorer d’une confiance absolue, que d’Artagnan fit une fausse confidence destinée à garantir le succès de l’expédition. Il leur avoua qu’il s’agissait, non pas de voir combien la contrebande anglaise pouvait faire de tort au commerce français, mais au contraire combien la contrebande française pouvait faire tort au commerce anglais. Ces hommes parurent convaincus; ils l’étaient effectivement.
D’Artagnan était bien sûr qu’à la première débauche, alors qu’ils seraient morts-ivres, l’un des deux divulguerait ce secret capital à toute la bande. Son jeu lui parut infaillible.
Quinze jours après ce que nous venons de voir se passer à Calais, toute la troupe se trouvait réunie à La Haye.
Alors, d’Artagnan s’aperçut que tous ses hommes, avec une intelligence remarquable, s’étaient déjà travestis en matelots plus ou moins maltraités par la mer. D’Artagnan les laissa dormir en un bouge de Newkerkestreet, et se logea, lui, proprement, sur le grand canal.
Il apprit que le roi d’Angleterre était revenu près de son allié Guillaume II de Nassau, stathouder de Hollande. Il apprit encore que le refus du roi Louis XIV avait un peu refroidi la protection qui lui avait été accordée jusque-là, et qu’en conséquence il avait été se confiner dans une petite maison du village de Scheveningen, situé dans les dunes, au bord de la mer, à une petite lieue de La Haye.
Là, disait-on, le malheureux banni se consolait de son exil en regardant, avec cette mélancolie particulière aux princes de sa race, cette mer immense du Nord, qui le séparait de son Angleterre, comme elle avait séparé autrefois Marie Stuart de la France. Là, derrière quelques arbres du beau bois de Scheveningen, sur le sable fin où croissent les bruyères dorées de la dune, Charles II végétait comme elles, plus malheureux qu’elles, car il vivait de la vie de la pensée, et il espérait et désespérait tour à tour. D’Artagnan poussa une fois jusqu’à Scheveningen, afin d’être bien sûr de ce que l’on rapportait sur le prince. Il vit en effet Charles II pensif et seul sortir par une petite porte donnant sur le bois, et se promenant sur le rivage, au soleil couchant, sans même attirer l’attention des pêcheurs qui, en revenant le soir, tiraient, comme les anciens marins de l’Archipel, leurs barques sur le sable de la grève.
D’Artagnan reconnut le roi. Il le vit fixer son regard sombre sur l’immense étendue des eaux, et absorber sur son pâle visage les rouges rayons du soleil déjà échancré par la ligne noire de l’horizon. Puis Charles II rentra dans la maison isolée, toujours seul, toujours lent et triste, s’amusant à faire crier sous ses pas le sable friable et mouvant. Dès le soir même, d’Artagnan loua pour mille livres une barque de pêcheur qui en valait quatre mille. Il donna ces mille livres comptant, et déposa les trois mille autres chez le bourgmestre. Après quoi il embarqua, sans qu’on les vît et durant la nuit obscure, les six hommes qui formaient son armée de terre; et, à la marée montante, à trois heures du matin, il gagna le large manœuvrant ostensiblement avec les quatre autres et se reposant sur la science de son galérien, comme il l’eût fait sur celle du premier pilote du port.
Chapitre XXIII — Où l’auteur est forcé, bien malgré lui, de faire un peu d’histoire
Tandis que les rois et les hommes s’occupaient ainsi de l’Angleterre, qui se gouvernait toute seule, et qui, il faut le dire à sa louange, n’avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arrêté son regard et posé son doigt, un homme prédestiné à écrire son nom en lettres éclatantes dans le livre de l’histoire, poursuivait à la face du monde une œuvre pleine de mystère et d’audace. Il allait, et nul ne savait où il voulait aller, quoique non seulement l’Angleterre, mais la France, mais l’Europe, le regardassent marcher d’un pas ferme et la tête haute. Tout ce qu’on savait sur cet homme, nous allons le dire.
Monck venait de se déclarer pour la liberté du Rump Parliament, ou, si on l’aime mieux, le Parlement Croupion, comme on l’appelait, Parlement que le général Lambert, imitant Cromwell, dont il avait été le lieutenant, venait de bloquer si étroitement, pour lui faire faire sa volonté, qu’aucun membre, pendant tout le blocus, n’avait pu en sortir, et qu’un seul, Pierre Wentwort, avait pu y entrer.
Lambert et Monck, tout se résumait dans ces deux hommes, le premier représentant le despotisme militaire, le second représentant le républicanisme pur. Ces deux hommes, c’étaient les deux seuls représentants politiques de cette révolution dans laquelle Charles Ier avait d’abord perdu sa couronne et ensuite sa tête. Lambert, au reste, ne dissimulait pas ses vues; il cherchait à établir un gouvernement tout militaire et à se faire le chef de ce gouvernement.
Monck, républicain rigide, disaient les uns, voulait maintenir le Rump Parliament, cette représentation visible, quoique dégénérée, de la république. Monck, adroit ambitieux, disaient les autres, voulait tout simplement se faire de ce Parlement, qu’il semblait protéger, un degré solide pour monter jusqu’au trône que Cromwell avait fait vide, mais sur lequel il n’avait pas osé s’asseoir.
Ainsi, Lambert en persécutant le Parlement, Monck en se déclarant pour lui, s’étaient mutuellement déclarés ennemis l’un de l’autre. Aussi Monck et Lambert avaient-ils songé tout d’abord à se faire chacun une armée: Monck en Écosse, où étaient les presbytériens et les royalistes, c’est-à-dire les mécontents; Lambert à Londres, où se trouvait comme toujours la plus forte opposition contre le pouvoir qu’elle avait sous les yeux.
Monck avait pacifié l’Écosse, il s’y était formé une armée et s’en était fait un asile: l’une gardait l’autre; Monck savait que le jour n’était pas encore venu, jour marqué par le Seigneur, pour un grand changement; aussi son épée paraissait-elle collée au fourreau. Inexpugnable dans sa farouche et montagneuse Écosse, général absolu, roi d’une armée de onze mille vieux soldats, qu’il avait plus d’une fois conduits à la victoire; aussi bien et mieux instruit des affaires de Londres que Lambert, qui tenait garnison dans la Cité, voilà quelle était la position de Monck lorsque à cent lieues de Londres il se déclara pour le Parlement. Lambert, au contraire, comme nous l’avons dit, habitait la capitale. Il y avait le centre de toutes ses opérations, et il y réunissait autour de lui et tous ses amis et tout le bas peuple, éternellement enclin à chérir les ennemis du pouvoir constitué. Ce fut donc à Londres que Lambert apprit l’appui que des frontières d’Écosse Monck prêtait au Parlement. Il jugea qu’il n’y avait pas de temps à perdre, et que la Tweed n’était pas si éloignée de la Tamise qu’une armée n’enjambât d’une rivière à l’autre surtout lorsqu’elle était bien commandée. Il savait en outre, qu’au fur et à mesure qu’ils pénétreraient en Angleterre, les soldats de Monck formeraient sur la route cette boule de neige, emblème du globe de la fortune, qui n’est pour l’ambitieux qu’un degré sans cesse grandissant pour le conduire à son but. Il ramassa donc son armée, formidable à la fois par sa composition ainsi que par le nombre, et courut au-devant de Monck, qui, lui, pareil à un navigateur prudent voguant au milieu des écueils, s’avançait à toutes petites journées et le nez au vent, écoutant le bruit et flairant l’air qui venait de Londres. Les deux armées s’aperçurent à la hauteur de Newcastle; Lambert, arrivé le premier, campa dans la ville même.
Monck, toujours circonspect, s’arrêta où il était et plaça son quartier général à Coldstream, sur la Tweed.
La vue de Lambert répandit la joie dans l’armée de Monck, tandis qu’au contraire la vue de Monck jeta le désarroi dans l’armée de Lambert. On eût cru que ces intrépides batailleurs, qui avaient fait tant de bruit dans les rues de Londres, s’étaient mis en route dans l’espoir de ne rencontrer personne, et que maintenant, voyant qu’ils avaient rencontré une armée et que cette armée arborait devant eux, non seulement un étendard, mais encore une cause et un principe, on eût cru, disons-nous, que ces intrépides batailleurs s’étaient mis à réfléchir qu’ils étaient moins bons républicains que les soldats de Monck, puisque ceux-ci soutenaient le Parlement, tandis que Lambert ne soutenait rien, pas même lui. Quant à Monck, s’il eut à réfléchir ou s’il réfléchit, ce dut être fort tristement, car l’histoire raconte, et cette pudique dame, on le sait, ne ment jamais, car l’histoire raconte que le jour de son arrivée à Coldstream on chercha inutilement un mouton par toute la ville. Si Monck eût commandé une armée anglaise, il y eût eu de quoi faire déserter toute l’armée. Mais il n’en est point des Écossais comme des Anglais, à qui cette chair coulante qu’on appelle le sang est de toute nécessité; les Écossais, race pauvre et sobre, vivent d’un peu d’orge écrasée entre deux pierres, délayée avec de l’eau de la fontaine et cuite sur un grès rougi.
Les Écossais, leur distribution d’orge faite, ne s’inquiétèrent donc point s’il y avait ou s’il n’y avait pas de viande à Coldstream. Monck, peu familiarisé avec les gâteaux d’orge, avait faim, et son état-major, aussi affamé pour le moins que lui, regardait avec anxiété à droite et à gauche pour savoir ce qu’on préparait à souper. Monck se fit renseigner; ses éclaireurs avaient en arrivant trouvé la ville déserte et les buffets vides; de bouchers et de boulangers, il n’y fallait pas compter à Coldstream. On ne trouva donc pas le moindre morceau de pain pour la table du général.
Au fur et à mesure que les récits se succédaient, aussi peu rassurants les uns que les autres, Monck, voyant l’effroi et le découragement sur tous les visages, affirma qu’il n’avait pas faim; d’ailleurs on mangerait le lendemain, puisque Lambert était là probablement dans l’intention de livrer bataille, et par conséquent pour livrer ses provisions s’il était forcé dans Newcastle, ou pour délivrer à jamais les soldats de Monck de la faim s’il était vainqueur.
Cette consolation ne fut efficace que sur le petit nombre; mais peu importait à Monck, car Monck était fort absolu sous les apparences de la plus parfaite douceur.
Force fut donc à chacun d’être satisfait, ou tout au moins de le paraître. Monck, tout aussi affamé que ses gens, mais affectant la plus parfaite indifférence pour ce mouton absent, coupa un fragment de tabac, long d’un demi-pouce, à la carotte d’un sergent qui faisait partie de sa suite, et commença à mastiquer le susdit fragment en assurant à ses lieutenants que la faim était une chimère, et que d’ailleurs on n’avait jamais faim tant qu’on avait quelque chose à mettre sous sa dent. Cette plaisanterie satisfit quelques-uns de ceux qui avaient résisté à la première déduction que Monck avait tirée du voisinage de Lambert; le nombre des récalcitrants diminua donc d’autant; la garde s’installa, les patrouilles commencèrent, et le général continua son frugal repas sous sa tente ouverte.
Entre son camp et celui de l’ennemi s’élevait une vieille abbaye dont il reste à peine quelques ruines aujourd’hui, mais qui alors était debout et qu’on appelait l’abbaye de Newcastle. Elle était bâtie sur un vaste terrain indépendant à la fois de la plaine et de la rivière, parce qu’il était presque un marais alimenté par des sources et entretenu par les pluies. Cependant, au milieu de ces flaques d’eau couvertes de grandes herbes, de joncs et de roseaux, on voyait s’avancer des terrains solides consacrés autrefois au potager, au parc, au jardin d’agrément et autres dépendances de l’abbaye, pareille à une de ces grandes araignées de mer dont le corps est rond, tandis que les pattes vont en divergeant à partir de cette circonférence.
Le potager, l’une des pattes les plus allongées de l’abbaye, s’étendait jusqu’au camp de Monck. Malheureusement on en était, comme nous l’avons dit, aux premiers jours de juin, et le potager, abandonné d’ailleurs, offrait peu de ressources.
Monck avait fait garder ce lieu comme le plus propre aux surprises. On voyait bien au-delà de l’abbaye les feux du général ennemi; mais entre ces feux et l’abbaye s’étendait la Tweed, déroulant ses écailles lumineuses sous l’ombre épaisse de quelques grands chênes verts. Monck connaissait parfaitement cette position, Newcastle et ses environs lui ayant déjà plus d’une fois servi de quartier général. Il savait que le jour son ennemi pourrait sans doute jeter des éclaireurs dans ces ruines et y venir chercher une escarmouche, mais que la nuit il se garderait bien de s’y hasarder. Il se trouverait donc en sûreté. Aussi ses soldats purent-ils le voir, après ce qu’il appelait fastueusement son souper, c’est-à-dire après l’exercice de mastication rapporté par nous au commencement de ce chapitre, comme depuis Napoléon à la veille d’Austerlitz, dormir tout assis sur sa chaise de jonc, moitié sous la lueur de sa lampe, moitié sous le reflet de la lune qui commençait à monter aux cieux.
Ce qui signifie qu’il était à peu près neuf heures et demie du soir.
Tout à coup Monck fut tiré de ce demi-sommeil, factice peut-être, par une troupe de soldats qui, accourant avec des cris joyeux, venaient frapper du pied les bâtons de la tente de Monck, tout en bourdonnant pour le réveiller.
Il n’était pas besoin d’un si grand bruit. Le général ouvrit les yeux.
— Eh bien! mes enfants, que se passe-t-il donc? demanda le général.
— Général, répondirent plusieurs voix, général, vous souperez.
— J’ai soupé, messieurs, répondit tranquillement celui-ci, et je digérais tranquillement, comme vous voyez; mais entrez, et dites-moi ce qui vous amène.
— Général, une bonne nouvelle.
— Bah! Lambert nous fait-il dire qu’il se battra demain?
— Non, mais nous venons de capturer une barque de pêcheurs qui portait du poisson au camp de Newcastle.
— Et vous avez eu tort, mes amis. Ces messieurs de Londres sont délicats, ils tiennent à leur premier service; vous allez les mettre de très mauvaise humeur; ce soir et demain ils seront impitoyables. Il serait de bon goût, croyez-moi, de renvoyer à M. Lambert ses poissons et ses pêcheurs, à moins que...
Le général réfléchit un instant.
— Dites-moi, continua-t-il, quels sont ces pêcheurs, s’il vous plaît?
— Des marins picards qui pêchaient sur les côtes de France ou de Hollande, et qui ont été jetés sur les nôtres par un grand vent.
— Quelques-uns d’entre eux parlent-ils notre langue?
— Le chef nous a dit quelques mots d’anglais.
La défiance du général s’était éveillée au fur et à mesure que les renseignements lui venaient.
— C’est bien, dit-il. Je désire voir ces hommes, amenez-les-moi.
Un officier se détacha aussitôt pour aller les chercher.
— Combien sont-ils? continua Monck, et quel bateau montent-ils?