Français
— Vous retournerez quelque jour en France?
— Je l’espère.
— Faut-il que j’écrive à Mlle de La Vallière?
— Non, il ne le faut pas.
— J’ai tant de choses à lui dire!
— Venez les lui dire, alors.
— Jamais!
— Eh bien! quelle vertu attribuez-vous à une lettre que votre parole n’ait point?
— Vous avez raison.
— Elle aime le roi, dit brutalement d’Artagnan; c’est une honnête fille.
Raoul tressaillit.
— Et vous, vous qu’elle abandonne, elle vous aime plus que le roi peut-être, mais d’une autre façon.
— D’Artagnan, croyez-vous bien qu’elle aime le roi?
— Elle l’aime à l’idolâtrie. C’est un cœur inaccessible à tout autre sentiment. Vous continueriez à vivre auprès d’elle, que vous seriez son meilleur ami.
— Ah! fit Raoul avec un élan passionné vers cette espérance douloureuse.
— Voulez-vous?
— Ce serait lâche.
— Voilà un mot absurde et qui me conduirait au mépris de votre esprit. Raoul, il n’est jamais lâche, entendez-vous, de faire ce qui est imposé par la violence majeure. Si votre cœur vous dit: «Va là, ou meurs»; allez-y donc, Raoul. A-t-elle été lâche ou brave, elle qui vous aimait, en vous préférant le roi, que son cœur lui commandait impérieusement de vous préférer? Non, elle a été la plus brave de toutes les femmes. Faites donc comme elle, obéissez à vous-même. Savez-vous une chose dont je suis sûr, Raoul?
— Laquelle?
— C’est qu’en la voyant de près avec les yeux d’un homme jaloux...
— Eh bien?
— Eh bien! vous cesserez de l’aimer.
— Vous me décidez, mon cher d’Artagnan.
— À partir pour la revoir?
— Non, à partir pour ne la revoir jamais. Je veux l’aimer toujours.
— Franchement, reprit le mousquetaire, voilà une conclusion à laquelle j’étais loin de m’attendre.
— Tenez, mon ami, vous irez la revoir, vous lui donnerez cette lettre, qui, si vous la jugez à propos, lui expliquera comme à vous ce qui se passe dans mon cœur. Lisez-la, je l’ai préparée cette nuit. Quelque chose me disait que je vous verrais aujourd’hui.
Il tendit cette lettre à d’Artagnan, qui la lut:
«Mademoiselle, vous n’avez pas tort à mes yeux en ne m’aimant pas. Vous n’êtes coupable que d’un tort, celui de m’avoir laissé croire que vous m’aimiez. Cette erreur me coûtera la vie. Je vous la pardonne, mais je ne me la pardonne pas. On dit que les amants heureux sont sourds aux plaintes des amants dédaignés. Il n’en sera point ainsi de vous, qui ne m’aimiez pas, sinon avec anxiété. Je suis sûr que, si j’eusse insisté près de vous pour changer cette amitié en amour, vous eussiez cédé par crainte de me faire mourir ou d’amoindrir l’estime que j’avais pour vous. Il m’est bien doux de mourir en vous sachant libre et satisfaite.
«Aussi, combien vous m’aimerez quand vous ne craindrez plus mon regard ou mon reproche! Vous m’aimerez, parce que, si charmant que vous paraisse un nouvel amour, Dieu ne m’a fait en rien l’inférieur de celui que vous avez choisi, et que mon dévouement, mon sacrifice, ma fin douloureuse m’assurent à vos yeux une supériorité certaine sur lui. J’ai laissé échapper, dans la crédulité naïve de mon cœur, le trésor que je tenais. Beaucoup de gens me disent que vous m’aviez aimé assez pour en venir à m’aimer beaucoup. Cette idée m’enlève toute amertume et me conduit à ne regarder comme ennemi que moi seul.
«Vous accepterez ce dernier adieu, et vous me bénirez de m’être réfugié dans l’asile inviolable où s’éteint toute haine, où dure tout amour.
«Adieu, mademoiselle. S’il fallait acheter de tout mon sang votre bonheur, je donnerais tout mon sang. J’en fais bien le sacrifice à ma misère!
«Raoul, vicomte de Bragelonne.»
— La lettre est bien, dit le capitaine. Je n’ai qu’une chose à lui reprocher.
— Dites-moi laquelle, s’écria Raoul.
— C’est qu’elle dit toute chose, hormis la chose qui s’exhale comme un poison mortel de vos yeux, de votre cœur; hormis l’amour insensé qui vous brûle encore.
Raoul pâlit et se tut.
— Pourquoi n’avez-vous pas écrit seulement ces mots:
«Mademoiselle,
«Au lieu de vous maudire, je vous aime et je meurs.»
— C’est vrai, dit Raoul avec une joie sinistre.
Et, déchirant sa lettre, qu’il venait de reprendre, il écrivit ces mots sur une feuille de ses tablettes:
«Pour avoir le bonheur de vous dire encore que je vous aime, je commets la lâcheté de vous écrire, et, pour me punir de cette lâcheté, je meurs.»
Et il signa.
— Vous lui remettrez ces tablettes, n’est-ce pas, capitaine? dit-il à d’Artagnan.
— Quand cela? répliqua celui-ci.
— Le jour, dit Bragelonne en montrant la dernière phrase, le jour où vous écrirez la date sous ces mots.
Et il s’échappa soudain et courut joindre Athos, qui revenait à pas lents.
Comme ils rentraient, la mer grossit, et, avec cette véhémence rapide des grains qui troublent la Méditerranée, la mauvaise humeur de l’élément devint une tempête.
Quelque chose d’informe et de tourmenté apparut à leurs regards sur le bord de la côte.
— Qu’est-ce cela? dit Athos. Une barque brisée?
— Ce n’est point une barque, dit d’Artagnan.
— Pardonnez-moi, fit Raoul, c’est une barque qui gagne rapidement le port.
— Il y a, en effet, une barque dans l’anse, une barque qui fait bien de s’abriter ici; mais ce que montre Athos dans le sable... échoué...
— Oui, oui, je vois.
— C’est le carrosse que je jetai à la mer en abordant avec le prisonnier.
— Eh bien! dit Athos, si vous m’en croyez, d’Artagnan, vous brûlerez le carrosse, afin qu’il n’en reste point de vestige; sans quoi, les pêcheurs d’Antibes, qui ont cru avoir affaire au diable, chercheront à prouver que votre prisonnier n’était qu’un homme.
— Je loue votre conseil, Athos, et je vais cette nuit le faire exécuter, ou plutôt l’exécuter moi-même. Mais rentrons, car la pluie va tomber et les éclairs sont effrayants.
Comme ils passaient sur le rempart dans une galerie dont d’Artagnan avait la clef, ils virent M. de Saint-Mars se diriger vers la chambre habitée par le prisonnier.
Ils se cachèrent dans l’angle de l’escalier sur un signe de d’Artagnan.
— Qu’y-a-t-il? dit Athos.
— Vous allez voir. Regardez. Le prisonnier revient de la chapelle.
Et l’on vit, à la lueur des rouges éclairs, dans la brume violette qu’estompait le vent sur le fond du ciel, on vit passer gravement, à six pas derrière le gouverneur, un homme vêtu de noir et masqué par une visière d’acier bruni, soudée à un casque de même nature, et qui lui enveloppait toute la tête. Le feu du ciel jetait de fauves reflets sur cette surface polie, et ces reflets, voltigeant capricieusement, semblaient être les regards courroucés que lançait ce malheureux à défaut d’imprécations.
Au milieu de la galerie, le prisonnier s’arrêta un moment à contempler l’horizon infini, à respirer les parfums sulfureux de la tempête à boire avidement la pluie chaude, et il poussa un soupir semblable à un rugissement.
— Venez, monsieur, dit de Saint-Mars brusquement au prisonnier, car il s’inquiétait déjà de le voir regarder longtemps au-delà des murailles. Monsieur, venez donc!
— Dites: «Monseigneur», cria de son coin Athos à Saint-Mars d’une voix tellement solennelle et terrible, que le gouverneur en frissonna des pieds à la tête.
Athos voulait toujours le respect pour la majesté tombée.
Le prisonnier se retourna.
— Qui a parlé? demanda de Saint-Mars.
— Moi, répliqua d’Artagnan, qui se montra aussitôt. Vous savez bien que c’est l’ordre.
— Ne m’appelez ni monsieur ni monseigneur, dit à son tour le prisonnier avec une voix qui remua Raoul jusqu’au fond des entrailles; appelez-moi _Maudit!_
Et il passa.
La porte de fer cria derrière lui.
— Voilà un homme malheureux! murmura sourdement le mousquetaire, en montrant la chambre habitée par le prince.
Chapitre CCXXXIX — Les promesses
À peine d’Artagnan rentrait-il dans son appartement avec ses amis, qu’un des soldats du fort vint le prévenir que le gouverneur le cherchait.
La barque que Raoul avait aperçue à la mer, et qui semblait si pressée de gagner le port, venait à Sainte-Marguerite avec une dépêche importante pour le capitaine des mousquetaires.
En ouvrant le pli, d’Artagnan reconnut l’écriture du roi.
«Je pense, disait Louis XIV, que vous avez fini d’exécuter mes ordres, monsieur d’Artagnan; revenez donc sur-le-champ à Paris me trouver dans mon Louvre.»
— Voilà mon exil fini! s’écria le mousquetaire avec joie; Dieu soit loué, je cesse d’être geôlier!
Et il montra la lettre à Athos.
— Ainsi, vous nous quittez? répliqua celui-ci avec tristesse.
— Pour nous revoir, cher ami, attendu que Raoul est un grand garçon qui partira bien seul avec M. de Beaufort et qui aimera mieux laisser revenir son père en compagnie de M. d’Artagnan que de le forcer à faire seul deux cents lieues pour regagner La Fère, n’est-ce pas, Raoul?
— Certainement, balbutia celui-ci avec l’expression d’un tendre regret.
— Non, mon ami, interrompit Athos, je ne quitterai Raoul que le jour où son vaisseau aura disparu à l’horizon. Tant qu’il est en France, il n’est pas séparé de moi.
— À votre guise, cher ami; mais nous quitterons du moins Sainte-Marguerite ensemble; profitez de la barque qui va me ramener à Antibes.
— De grand cœur; nous ne serons jamais assez tôt éloignés de ce fort et du spectacle qui nous a attristés tout à l’heure.
Les trois amis quittèrent donc la petite île, après les derniers adieux faits au gouverneur, et, dans les dernières lueurs de la tempête qui s’éloignait, ils virent pour la dernière fois blanchir les murailles du fort.
D’Artagnan prit congé de ses amis dans la nuit même, après avoir vu sur la côte de Sainte-Marguerite le feu du carrosse incendié par les ordres de M. de Saint-Mars, sur la recommandation que le capitaine lui avait faite.
Avant de monter à cheval, et comme il sortait des bras d’Athos:
— Amis, dit-il, vous ressemblez trop à deux soldats qui abandonnent leur poste. Quelque chose m’avertit que Raoul aurait besoin d’être maintenu par vous à son rang. Voulez-vous que je demande à passer en Afrique avec cent bons mousquets? Le roi ne me refusera pas, je vous emmènerai avec moi.
— Monsieur d’Artagnan, répliqua Raoul en lui serrant la main avec effusion, merci de cette offre, qui nous donnerait plus que nous ne voulons, M. le comte et moi. Moi qui suis jeune, j’ai besoin d’un travail d’esprit et d’une fatigue de corps; M. le comte a besoin du plus profond repos. Vous êtes son meilleur ami: je vous le recommande. En veillant sur lui, vous tiendrez nos deux âmes dans votre main.
— Il faut partir; voilà mon cheval qui s’impatiente, dit d’Artagnan, chez qui le signe le plus manifeste d’une vive émotion était le changement d’idées dans un entretien. Voyons, comte, combien de jours Raoul a-t-il encore à demeurer ici?
— Trois jours au plus.
— Et combien mettez-vous de temps pour rentrer chez vous?
— Oh! beaucoup de temps, répondit Athos. Je ne veux pas me séparer trop promptement de Raoul. Le temps le poussera bien assez vite de son côté, pour que je n’aide pas à la distance. Je ferai seulement des demi-étapes.
— Pourquoi cela, mon ami? on s’attriste à marcher lentement, et la vie des hôtelleries ne sied plus à un homme comme vous.
— Mon ami, je suis venu sur les chevaux de la poste, mais je veux acheter deux chevaux fins. Or, pour les ramener frais, il ne serait pas prudent de leur faire faire plus de sept à huit lieues par jour.
— Où est Grimaud?
— Il est arrivé avec les équipages de Raoul, hier au matin, et je l’ai laissé dormir.
— C’est à n’y plus revenir, laissa échapper d’Artagnan. Au revoir, donc, cher Athos, et, si vous faites diligence, eh bien! je vous embrasserai plus tôt.
Cela dit, il mit son pied à l’étrier, que Raoul vint lui tenir.
— Adieu! dit le jeune homme en l’embrassant.
— Adieu! fit d’Artagnan, qui se mit en selle.
Son cheval fit un mouvement qui écarta le cavalier de ses amis.
Cette scène avait lieu devant la maison choisie par Athos aux portes d’Antibes, et où d’Artagnan, après le souper, avait commandé qu’on lui amenât ses chevaux.
La route commençait là, et s’étendait blanche et onduleuse dans les vapeurs de la nuit. Le cheval respirait avec force l’âpre parfum salin qui s’exhale des marécages.
D’Artagnan prit le trot, et Athos commença à revenir tristement avec Raoul.
Tout à coup ils entendirent se rapprocher le bruit des pas du cheval, et d’abord ils crurent à une de ces répercussions singulières qui trompent l’oreille à chaque circonflexion des chemins.
Mais c’était bien le retour du cavalier. D’Artagnan revenait au galop vers ses amis. Ceux-ci poussèrent un cri de joyeuse surprise, et le capitaine, sautant à terre comme un jeune homme, vint prendre dans ses deux bras les deux têtes chéries d’Athos et de Raoul.
Il les tint longtemps embrassés sans dire un mot, sans laisser échapper un soupir qui brisait sa poitrine. Puis, aussi rapidement qu’il était venu, il repartit en appuyant les deux éperons aux flancs du cheval furieux.
— Hélas! dit le comte tout bas, hélas!
«Mauvais présage! se disait de son côté d’Artagnan en regagnant le temps perdu. Je n’ai pu leur sourire. Mauvais présage!»
Le lendemain, Grimaud était remis sur pied. Le service commandé par M. de Beaufort s’accomplissait heureusement. La flottille, dirigée sur Toulon par les soins de Raoul, était partie, traînant après elle, dans de petites nacelles presque invisibles, les femmes et les amis des pêcheurs et des contrebandiers, mis en réquisition pour le service de la flotte.
Le temps si court qui restait au père et au fils pour vivre ensemble semblait avoir doublé de rapidité, comme s’accroît la vitesse de tout ce qui penche à tomber dans le gouffre de l’éternité.
Athos et Raoul revinrent à Toulon, qui s’emplissait du bruit des chariots, du bruit des armures, du bruit des chevaux hennissants. Les trompettes sonnaient leurs marches, les tambours signalaient leur vigueur, les rues regorgeaient de soldats, de valets et de marchands.
Le duc de Beaufort était partout, activant l’embarquement avec le zèle et l’intérêt d’un bon capitaine. Il caressait ses compagnons jusqu’aux plus humbles; il gourmandait ses lieutenants; même les plus considérables.
Artillerie, provisions, bagages, il voulut tout voir par lui-même; il examina l’équipement de chaque soldat, s’assura de la santé de chaque cheval. On sentait que, léger, vantard, égoïste dans son hôtel, le gentilhomme redevenait soldat, le grand seigneur capitaine, vis-à-vis de la responsabilité qu’il avait acceptée.
Cependant, il faut bien le dire, quel que fût le soin qui présida aux apprêts du départ, on y reconnaissait la précipitation insouciante et l’absence de toute précaution qui font du soldat français le premier soldat du monde, parce qu’il en est le plus abandonné à ses seules ressources physiques et morales.
Toutes choses ayant satisfait ou paru satisfaire l’amiral, il fit à Raoul ses compliments et donna les derniers ordres pour l’appareillage, qui fut fixé au lendemain à la pointe du jour.
Il invita le comte et son fils à dîner avec lui. Ceux-ci prétextèrent quelques nécessités du service et se mirent à l’écart. Gagnant leur hôtellerie, située sous les arbres de la grande place, ils prirent leur repas à la hâte, et Athos conduisit Raoul sur les rochers qui dominent la ville, vastes montagnes grises d’où la vue est infinie, et embrasse un horizon liquide qui semble, tant il est loin, de niveau avec les rochers eux-mêmes.
La nuit était belle comme toujours en ces heureux climats. La lune, se levant derrière les rochers, déroulait comme une nappe argentée sur le tapis bleu de la mer. Dans la rade, manœuvraient silencieusement les vaisseaux qui venaient prendre leur rang pour faciliter l’embarquement.
La mer, chargée de phosphore, s’ouvrait sous les carènes des barques qui transbordaient les bagages et les munitions; chaque secousse de la proue fouillait ce gouffre de flammes blanches, et de chaque aviron dégouttaient les diamants liquides.
On entendait les marins, joyeux des largesses de l’amiral, murmurer leurs chansons lentes et naïves. Parfois le grincement des chaînes se mêlait au bruit sourd des boulets tombant dans les cales. Ce spectacle et ces harmonies serraient le cœur comme la crainte, et le dilataient comme l’espérance. Toute cette vie sentait la mort.
Athos s’assit avec son fils sur les mousses et les bruyères du promontoire. Autour de leur tête passaient et repassaient les grandes chauves-souris, emportées dans l’effrayant tourbillon de leur chasse aveugle. Les pieds de Raoul dépassaient l’arête de la falaise et baignaient dans ce vide que peuple le vertige et qui provoque au néant.
Quand la lune fut levée en son entier, caressant de sa lumière les pitons voisins, quand le miroir de l’eau fut illuminé dans toute son étendue, et que les petits feux rouges eurent fait leur trouée dans les masses noires de chaque navire, Athos, rassemblant toutes ses idées, tout son courage, dit à son fils:
— Dieu a fait tout ce que nous voyons, Raoul; il nous a faits aussi, pauvres atomes mêlés à ce grand univers; nous brillons comme ces feux et ces étoiles, nous soupirons comme ces flots, nous souffrons comme ces grands navires qui s’usent à creuser la vague, en obéissant au vent qui les pousse vers un but, comme le souffle de Dieu nous pousse vers un port. Tout aime à vivre, Raoul, et tout est beau dans les choses vivantes.
— Monsieur, répliqua le jeune homme, nous avons là, en effet, un beau spectacle.
— Comme d’Artagnan est bon! interrompit tout de suite Athos, et comme c’est un rare bonheur que de s’être appuyé toute une vie sur un ami comme celui-là! Voilà ce qui vous a manqué, Raoul.
— Un ami? s’écria le jeune homme; j’ai manqué d’un ami, moi!
— M. de Guiche est un charmant compagnon, reprit le comte froidement; mais je crois qu’au temps où vous vivez, les hommes se préoccupent plus de leurs affaires et de leurs plaisirs que de notre temps. Vous avez cherché la vie isolée; c’est un bonheur; mais vous y avez perdu la force. Nous autres quatre, un peu sevrés de ces délicatesses qui font votre joie, nous avons trouvé bien plus de résistance quand paraissait le malheur.
— Je ne vous ai point arrêté, monsieur, pour dire que j’avais un ami, et que cet ami est M. de Guiche. Certes, il est bon et généreux, pourtant, et il m’aime. J’ai vécu sous la tutelle d’une autre amitié, aussi précieuse, aussi forte que celle dont vous parlez, puisque c’est la vôtre.
— Je n’étais pas un ami pour vous, Raoul, dit Athos.
— Eh! monsieur, pourquoi?
— Parce que je vous ai donné lieu de croire que la vie n’a qu’une face, parce que, triste et sévère, hélas! j’ai toujours coupé pour vous, sans le vouloir, mon Dieu! les bourgeons joyeux qui jaillissent incessamment de l’arbre de la jeunesse; en un mot, parce que, dans le moment où nous sommes, je me repens de ne pas avoir fait de vous un homme très expansif, très dissipé, très bruyant.
— Je sais pourquoi vous me dites cela, monsieur. Non, vous avez tort, ce n’est pas vous qui m’avez fait ce que je suis; c’est cet amour qui m’a pris au moment où les enfants n’ont que des inclinations; c’est la constance naturelle à mon caractère, qui, chez les autres créatures, n’est qu’une habitude. J’ai cru que je serais toujours comme j’étais; j’ai cru que Dieu m’avait jeté sur une route toute défrichée, toute droite, bordée de fruits et de fleurs. J’avais au-dessus de moi votre vigilance, votre force. Je me suis cru vigilant et fort. Rien ne m’a préparé: je suis tombé une fois, et cette fois m’a ôté le courage pour toute ma vie. Il est vrai de dire que je m’y suis brisé. Oh! non, monsieur, vous n’êtes dans mon passé que pour mon bonheur: vous n’êtes dans mon avenir que comme un espoir. Non, je n’ai rien à reprocher à la vie telle que vous me l’avez faite; je vous bénis et je vous aime ardemment.
— Mon cher Raoul, vos paroles me font du bien. Elles me prouvent que vous agirez un peu pour moi, dans le temps qui va suivre.
— Je n’agirai que pour vous, monsieur.
— Raoul, ce que je n’ai jamais fait à votre égard, je le ferai désormais. Je serai votre ami, non plus votre père. Nous vivrons en nous répandant, au lieu de vivre en nous tenant prisonniers, lorsque vous serez revenu. Ce sera bientôt, n’est-ce pas?
— Certes, Monsieur, car une expédition pareille ne saurait être longue...
— Bientôt alors, Raoul, bientôt, au lieu de vivre modiquement sur mon revenu, je vous donnerai le capital mes terres. Il vous suffira pour vous lancer dans le monde jusqu’à ma mort, et vous me donnerez, je l’espère, avant ce temps, la consolation de ne pas laisser s’éteindre ma race.
— Je ferai tout ce que vous me commanderez, reprit Raoul fort agité.
— Il ne faudrait pas, Raoul, que votre service d’aide de camp vous conduisît à des tentatives trop hasardeuses. Vous avez fait vos preuves, on vous sait bon au feu. Rappelez-vous que la guerre des Arabes est une guerre de pièges, d’embuscades et d’assassinats.
— On le dit, oui, monsieur.
— Il y a toujours peu de gloire à tomber dans un guet-apens. C’est une mort qui accuse toujours un peu de témérité ou d’imprévoyance. Souvent même on ne plaint pas celui qui a succombé. Ceux qu’on ne plaint pas, Raoul, sont morts inutiles. De plus, le vainqueur rit, et, nous autres, nous ne devons pas souffrir que ces infidèles stupides triomphent de nos fautes. Vous comprenez bien ce que je veux vous dire, Raoul? À Dieu ne plaise que je vous exhorte à demeurer loin des rencontres!
— Je suis prudent naturellement, monsieur, et j’ai beaucoup de bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaça le cœur du pauvre père; car, se hâta d’ajouter le jeune homme, pour vingt combats où je me suis trouvé, n’ai encore compté qu’une égratignure.
— Il y a, en outre, dit Athos, le climat qu’il faut craindre: c’est une laide fin que la fièvre. Le roi saint Louis priait Dieu de lui envoyer une flèche ou la peste avant la fièvre.
— Oh! monsieur, avec de la sobriété, avec un exercice raisonnable...
— J’ai déjà obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses dépêches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous, son aide de camp, vous serez chargé de les expédier; vous ne m’oublierez sans doute pas?
— Non, monsieur, dit Raoul d’une voix étranglée.
— Enfin, Raoul, comme vous êtes bon chrétien, et que je le suis aussi, nous devons compter sur une protection plus spéciale de Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, s’il vous arrivait malheur en une occasion, vous penseriez à moi tout d’abord.
— Tout d’abord, oh! oui.
— Et que vous m’appelleriez.
— Oh! sur-le-champ.
— Vous rêvez à moi quelquefois, Raoul?
— Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma première jeunesse, je vous voyais en songe, calme et doux, une main étendue sur ma tête, et voilà pourquoi j’ai toujours si bien dormi... _autrefois!_
— Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, à partir de ce moment où nous nous séparons, une part de nos deux âmes ne voyage pas avec l’un et l’autre de nous et n’habite pas où nous habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon cœur se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant à moi, songez bien que vous m’enverrez de là-bas un rayon de votre joie.