Français
— Oui, puisque le roi possède un million, il lui faut un trésorier. Le roi de France, qui est sans un sou, a bien un surintendant des finances, M. Fouquet. Il est vrai qu’en échange M. Fouquet a bon nombre de millions, lui.
— Oh! notre million est dépensé depuis longtemps, dit à son tour en riant Athos.
— Je comprends, il a passé en satin, en pierreries, en velours et en plumes de toute espèce et de toute couleur. Tous ces princes et toutes ces princesses avaient grand besoin de tailleurs et de lingères... Eh! Athos, vous souvenez-vous de ce que nous dépensâmes pour nous équiper, nous autres, lors de la campagne de La Rochelle, et pour faire aussi notre entrée à cheval? Deux ou trois mille livres, par ma foi! mais un corsage de roi est plus ample, et il faut un million pour en acheter l’étoffe. Au moins, dites, Athos, si vous n’êtes pas trésorier, vous êtes bien en cour?
— Foi de gentilhomme, je n’en sais rien, répondit simplement Athos.
— Allons donc! vous n’en savez rien?
— Non, je n’ai pas revu le roi depuis Douvres.
— Alors, c’est qu’il vous a oublié aussi, mordioux! c’est régalant!
— Sa Majesté a eu tant d’affaires!
— Oh! s’écria d’Artagnan avec une de ces spirituelles grimaces comme lui seul savait en faire, voilà, sur mon honneur, que je me reprends d’amour pour mon_signor_ Giulio Mazarini. Comment! mon cher Athos, le roi ne vous a pas revu?
— Non.
— Et vous n’êtes pas furieux?
— Moi! pourquoi? Est-ce que vous vous figurez, mon cher d’Artagnan, que c’est pour le roi que j’ai agi de la sorte? Je ne le connais pas, ce jeune homme. J’ai défendu le père, qui représentait un principe sacré pour moi, et je me suis laissé aller vers le fils toujours par sympathie pour ce même principe. Au reste, c’était un digne chevalier, une noble créature mortelle, que ce père, vous vous le rappelez.
— C’est vrai, un brave et excellent homme, qui fit une triste vie, mais une bien belle mort.
— Eh bien! mon cher d’Artagnan, comprenez ceci: à ce roi, à cet homme de cœur, à cet ami de ma pensée, si j’ose le dire, je jurai à l’heure suprême de conserver fidèlement le secret d’un dépôt qui devait être remis à son fils pour l’aider dans l’occasion; ce jeune homme m’est venu trouver; il m’a raconté sa misère, il ignorait que je fusse autre chose pour lui qu’un souvenir vivant de son père, j’ai accompli envers Charles II ce que j’avais promis à Charles Ier, voilà tout. Que m’importe donc qu’il soit ou non reconnaissant! C’est à moi que j’ai rendu service en me délivrant de cette responsabilité, et non à lui.
— J’ai toujours dit, répondit d’Artagnan avec un soupir, que le désintéressement était la plus belle chose du monde.
— Eh bien! quoi! cher ami, reprit Athos, vous-même n’êtes-vous pas dans la même situation que moi? Si j’ai bien compris vos paroles, vous vous êtes laissé toucher par le malheur de ce jeune homme; c’est de votre part bien plus beau que de la mienne, car moi, j’avais un devoir à accomplir, tandis que vous, vous ne deviez absolument rien au fils du martyr. Vous n’aviez pas, vous, à lui payer le prix de cette précieuse goutte de sang qu’il laissa tomber sur mon front du plancher de son échafaud. Ce qui vous a fait agir, vous, c’est le cœur uniquement, le cœur noble et bon que vous avez sous votre apparent scepticisme, sous votre sarcastique ironie; vous avez engagé la fortune d’un serviteur, la vôtre peut-être, je vous en soupçonne, bienfaisant avare! et l’on méconnaît votre sacrifice.
«Qu’importe! voulez-vous rendre à Planchet son argent? Je comprends cela, mon ami, car il ne convient pas qu’un gentilhomme emprunte à son inférieur sans lui rendre capital et intérêts. Eh bien! je vendrai La Fère s’il le faut, ou, s’il n’est besoin, quelque petite ferme. Vous paierez Planchet, et il restera, croyez-moi, encore assez de grain pour nous deux et pour Raoul dans mes greniers. De cette façon, mon ami, vous n’aurez d’obligation qu’à vous-même, et, si je vous connais bien, ce ne sera pas pour votre esprit une mince satisfaction que de vous dire: «J’ai fait un roi.» Ai-je raison?
— Athos! Athos! murmura d’Artagnan rêveur, je vous l’ai dit une fois, le jour où vous prêcherez, j’irai au sermon; le jour où vous me direz qu’il y a un enfer, mordioux! j’aurai peur du gril et des fourches. Vous êtes meilleur que moi, ou plutôt meilleur que tout le monde, et je ne me reconnais qu’un mérite, celui de n’être pas jaloux. Hors ce défaut, Dieu me damne! comme disent les Anglais, j’ai tous les autres.
— Je ne connais personne qui vaille d’Artagnan, répliqua Athos; mais nous voici arrivés tout doucement à la maison que j’habite. Voulez-vous entrer chez moi, mon ami?
— Eh! mais c’est la taverne de la Corne-du-Cerf, ce me semble? dit d’Artagnan.
— Je vous avoue, mon ami, que je l’ai un peu choisie pour cela. J’aime les anciennes connaissances, j’aime à m’asseoir à cette place où je me suis laissé tomber tout abattu de fatigue, tout abîmé de désespoir, lorsque vous revîntes le 30 janvier au soir.
— Après avoir découvert la demeure du bourreau masqué? Oui, ce fut un terrible jour!
— Venez donc alors, dit Athos en l’interrompant.
Ils entrèrent dans la salle autrefois commune. La taverne en général, et cette salle commune en particulier, avaient subi de grandes transformations; l’ancien hôte des mousquetaires, devenu assez riche pour un hôtelier, avait fermé boutique et fait de cette salle dont nous parlions un entrepôt de denrées coloniales. Quant au reste de la maison, il le louait tout meublé aux étrangers.
Ce fut avec une indicible émotion que d’Artagnan reconnut tous les meubles de cette chambre du premier étage: les boiseries, les tapisseries et jusqu’à cette carte géographique que Porthos étudiait si amoureusement dans ses loisirs.
— Il y a onze ans! s’écria d’Artagnan. Mordioux! il me semble qu’il y a un siècle.
— Et à moi qu’il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que j’éprouve, mon ami, à penser que je vous tiens là, que je serre votre main, que je puis jeter bien loin l’épée et le poignard, toucher sans défiance à ce flacon de xérès. Oh! cette joie, en vérité, je ne pourrais vous l’exprimer que si nos deux amis étaient là, aux deux angles de cette table, et Raoul, mon bien-aimé Raoul, sur le seuil, à nous regarder avec ses grands yeux si brillants et si doux!
— Oui, oui, dit d’Artagnan fort ému, c’est vrai. J’approuve surtout cette première partie de votre pensée: il est doux de sourire là où nous avons si légitimement frissonné, en pensant que d’un moment à l’autre M. Mordaunt pouvait apparaître sur le palier.
En ce moment la porte s’ouvrit, et d’Artagnan, tout brave qu’il était, ne put retenir un léger mouvement d’effroi.
Athos le comprit et souriant:
— C’est notre hôte, dit-il, qui m’apporte quelque lettre.
— Oui, milord, dit le bonhomme, j’apporte en effet une lettre à Votre Honneur.
— Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi, mon cher hôte, vous ne reconnaissez pas Monsieur?
Le vieillard leva la tête et regarda attentivement d’Artagnan.
— Non, dit-il.
— C’est, dit Athos, un de ces amis dont je vous ai parlé, et qui logeait ici avec moi il y a onze ans.
— Oh! dit le vieillard, il a logé ici tant d’étrangers!
— Mais nous y logions, nous, le 30 janvier 1649 ajouta Athos, croyant stimuler par cet éclaircissement la mémoire paresseuse de l’hôte.
— C’est possible, répondit-il en souriant, mais il y a si longtemps!
Il salua et sortit.
— Merci, dit d’Artagnan, faites des exploits, accomplissez des révolutions, essayez de graver votre nom dans la pierre ou sur l’airain avec de fortes épées; il y a quelque chose de plus rebelle, de plus dur, de plus oublieux que le fer, l’airain et la pierre, c’est le crâne vieilli du premier logeur enrichi dans son commerce; il ne me reconnaît pas! Eh bien! moi, je l’eusse vraiment reconnu.
Athos, tout en souriant, décachetait la lettre.
— Ah! dit-il, une lettre de Parry.
— Oh! oh! fit d’Artagnan, lisez mon ami, lisez, elle contient sans doute du nouveau.
Athos secoua la tête et lut:
«Monsieur le comte, Le roi a éprouvé bien du regret de ne pas vous voir aujourd’hui près de lui à son entrée; Sa Majesté me charge de vous le mander et de la rappeler à votre souvenir. Sa Majesté attendra Votre Honneur ce soir même, au palais de Saint-James, entre neuf et onze heures.
Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Honneur,
«Le très humble et très obéissant serviteur, Parry.»
— Vous le voyez, mon cher d’Artagnan, dit Athos, il ne faut pas désespérer du cœur des rois.
— N’en désespérez pas, vous avez raison, repartit d’Artagnan.
— Oh! cher, bien cher ami, reprit Athos, à qui l’imperceptible amertume de d’Artagnan n’avait pas échappé, pardon. Aurais-je blessé, sans le vouloir, mon meilleur camarade?
— Vous êtes fou, Athos, et la preuve, c’est que je vais vous conduire jusqu’au château, jusqu’à la porte, s’entend; cela me promènera.
— Vous entrerez avec moi, mon ami, je veux dire à Sa Majesté...
— Allons donc! répliqua d’Artagnan avec une fierté vraie et pure de tout mélange, s’il est quelque chose de pire que de mendier soi-même, c’est de faire mendier par les autres.
— Çà! partons, mon ami, la promenade sera charmante; je veux, en passant, vous montrer la maison de M. Monck, qui m’a retiré chez lui: une belle maison, ma foi! Être général en Angleterre rapporte plus que d’être maréchal en France, savez-vous?
Athos se laissa emmener, tout triste de cette gaieté qu’affectait d’Artagnan.
Toute la ville était dans l’allégresse; les deux amis se heurtaient à chaque moment contre des enthousiastes, qui leur demandaient dans leur ivresse de crier: «Vive le bon roi Charles!». D’Artagnan répondait par un grognement, et Athos par un sourire. Ils arrivèrent ainsi jusqu’à la maison de Monck, devant laquelle, comme nous l’avons dit, il fallait passer, en effet, pour se rendre au palais de Saint-James.
Athos et d’Artagnan parlèrent peu durant la route, par cela même qu’ils eussent eu sans doute trop de choses à se dire s’ils eussent parlé. Athos pensait que, parlant, il semblerait témoigner de la joie, et que cette joie pourrait blesser d’Artagnan. Celui-ci, de son côté, craignait, en parlant, de laisser percer une aigreur qui le rendrait gênant pour Athos.
C’était une singulière émulation de silence entre le contentement et la mauvaise humeur. D’Artagnan céda le premier à cette démangeaison qu’il éprouvait d’habitude à l’extrémité de la langue.
— Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Mémoires de d’Aubigné, dans lequel ce dévoué serviteur, gascon comme moi, pauvre comme moi, et j’allais presque dire brave comme moi, raconte les ladreries de Henri IV? Mon père m’a toujours dit, je m’en souviens, que M. d’Aubigné était menteur. Mais pourtant, examinez comme tous les princes issus du grand Henri chassent de race!
— Allons, allons, d’Artagnan, dit Athos, les rois de France avares? Vous êtes fou, mon ami.
— Oh! vous ne convenez jamais des défauts d’autrui, vous qui êtes parfait. Mais, en réalité, Henri IV était avare, Louis XIII, son fils, l’était aussi; nous en savons quelque chose, n’est-ce pas? Gaston poussait ce vice à l’exagération, et s’est fait sous ce rapport détester de tout ce qui l’entourait. Henriette, pauvre femme! a bien fait d’être avare, elle qui ne mangeait pas tous les jours et ne se chauffait pas tous les ans; et c’est un exemple qu’elle a donné à son fils Charles deuxième, petit-fils du grand Henri IV, avare comme sa mère et comme son grand-père. Voyons, ai-je bien déduit la généalogie des avares?
— D’Artagnan, mon ami, s’écria Athos, vous êtes bien rude pour cette race d’aigles qu’on appelle les Bourbons.
— Et j’oubliais le plus beau!... l’autre petit-fils du Béarnais, Louis quatorzième, mon ex-maître. Mais j’espère qu’il est avare, celui-là, qui n’a pas voulu prêter un million à son frère Charles! Bon! je vois que vous vous fâchez. Nous voilà, par bonheur, près de ma maison, ou plutôt près de celle de mon ami M. Monck.
— Cher d’Artagnan, vous ne me fâchez point, vous m’attristez; il est cruel, en effet, de voir un homme de votre mérite à côté de la position que ses services lui eussent dû acquérir; il me semble que votre nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms de guerre et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les Bellegarde et les Bassompierre ont mérité comme nous la fortune et les honneurs; vous avez raison, cent fois raison, mon ami.
D’Artagnan soupira, et précédant son ami sous le porche de la maison que Monck habitait au fond de la Cité:
— Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si, dans la foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort vantés, même à Paris, me volaient le reste de mes pauvres écus, je ne pourrais plus retourner en France. Or, content je suis parti de France et fou de joie j’y retourne, attendu que toutes mes préventions d’autrefois contre l’Angleterre me sont revenues, accompagnées de beaucoup d’autres.
Athos ne répondit rien.
— Ainsi donc, cher ami, lui dit d’Artagnan, une seconde et je vous suis. Je sais bien que vous êtes pressé d’aller là-bas recevoir vos récompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas moins pressé de jouir de votre joie, quoique de loin... Attendez-moi.
Et d’Artagnan franchissait déjà le vestibule, lorsqu’un homme, moitié valet, moitié soldat, qui remplissait chez Monck les fonctions de portier et de garde, arrêta notre mousquetaire en lui disant en anglais:
— Pardon, milord d’Artagnan!
— Eh bien! répliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le général aussi me congédie?... Il ne me manque plus que d’être expulsé par lui!
Ces mots, dits en français, ne touchèrent nullement celui à qui on les adressait, et qui ne parlait qu’un anglais mêlé de l’écossais le plus rude. Mais Athos en fut navré, car d’Artagnan commençait à avoir l’air d’avoir raison.
L’Anglais montra une lettre à d’Artagnan.
— _From the general_, dit-il.
— Bien, c’est cela; mon congé, répliqua le Gascon. Faut-il lire, Athos?
— Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus d’honnêtes gens que vous et moi.
D’Artagnan haussa les épaules et décacheta la lettre, tandis que l’Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont la lumière devait l’aider à lire.
— Eh bien! qu’avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie du lecteur.
— Tenez, lisez vous-même, dit le mousquetaire.
Athos prit le papier et lut:
«Monsieur d’Artagnan, le roi a regretté bien vivement que vous ne fussiez pas venu à Saint-Paul avec son cortège. Sa Majesté dit que vous lui avez manqué comme vous me manquiez aussi à moi, cher capitaine. Il n’y a qu’un moyen de réparer tout cela. Sa Majesté m’attend à neuf heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous y trouver en même temps que moi? Sa Très Gracieuse Majesté vous fixe cette heure pour l’audience qu’elle vous accorde.»
La lettre était de Monck.
Chapitre XXXIII — L’audience
— Eh bien? s’écria Athos avec un doux reproche, lorsque d’Artagnan eut lu la lettre qui lui était adressée par Monck.
— Eh bien! dit d’Artagnan, rouge de plaisir et un peu de honte de s’être tant pressé d’accuser le roi et Monck, c’est une politesse... qui n’engage à rien, c’est vrai... mais enfin c’est une politesse.
— J’avais bien de la peine à croire le jeune prince ingrat, dit Athos.
— Le fait est que son présent est bien près encore de son passé, répliqua d’Artagnan; mais enfin, jusqu’ici tout me donnait raison.
— J’en conviens, cher ami, j’en conviens. Ah! voilà votre bon regard revenu. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux.
— Ainsi, voyez, dit d’Artagnan, Charles II reçoit M. Monck à neuf heures, moi il me recevra à dix heures; c’est une grande audience, de celles que nous appelons au Louvre distribution d’eau bénite de cour. Allons nous mettre sous la gouttière, mon cher ami, allons.
Athos ne lui répondit rien, et tous deux se dirigèrent, en pressant le pas, vers le palais de Saint-James que la foule envahissait encore, pour apercevoir aux vitres les ombres des courtisans et les reflets de la personne royale. Huit heures sonnaient quand les deux amis prirent place dans la galerie pleine de courtisans et de solliciteurs. Chacun donna un coup d’œil à ces habits simples et de forme étrangère, à ces deux têtes si nobles, si pleines de caractère et de signification. De leur côté, Athos et d’Artagnan, après avoir en deux regards mesuré toute cette assemblée, se remirent à causer ensemble. Un grand bruit se fit tout à coup aux extrémités de la galerie: c’était le général Monck qui entrait, suivi de plus de vingt officiers qui quêtaient un de ses sourires, car il était la veille encore maître de l’Angleterre, et on supposait un beau lendemain au restaurateur de la famille des Stuarts.
— Messieurs, dit Monck en se détournant, désormais, je vous prie, souvenez-vous que je ne suis plus rien. Naguère encore je commandais la principale armée de la république; maintenant cette armée est au roi, entre les mains de qui je vais remettre, d’après son ordre, mon pouvoir d’hier.
Une grande surprise se peignit sur tous les visages, et le cercle d’adulateurs et de suppliants qui serrait Monck l’instant d’auparavant s’élargit peu à peu et finit par se perdre dans les grandes ondulations de la foule. Monck allait faire antichambre comme tout le monde. D’Artagnan ne put s’empêcher d’en faire la remarque au comte de La Fère, qui fronça le sourcil. Soudain la porte du cabinet de Charles s’ouvrit, et le jeune roi parut, précédé de deux officiers de sa maison.
— Bonsoir, messieurs, dit-il. Le général Monck est-il ici?
— Me voici, Sire, répliqua le vieux général.
Charles courut à lui et lui prit les mains avec une fervente amitié.
— Général, dit tout haut le roi, je viens de signer votre brevet; vous êtes duc d’Albermale, et mon intention est que nul ne vous égale en puissance et en fortune dans ce royaume, où, le noble Montrose excepté, nul ne vous a égalé en loyauté, en courage et en talent. Messieurs, le duc est commandant général de nos armées de terre et de mer, rendez-lui vos devoirs, s’il vous plaît, en cette qualité.
Tandis que chacun s’empressait auprès du général, qui recevait tous ces hommages sans perdre un instant son impassibilité ordinaire, d’Artagnan dit à Athos:
— Quand on pense que ce duché, ce commandement des armées de terre et de mer, toutes ces grandeurs, en un mot, ont tenu dans une boîte de six pieds de long sur trois pieds de large!
— Ami, répliqua Athos, de bien plus imposantes grandeurs tiennent dans des boîtes moins grandes encore; elles renferment pour toujours...
Tout à coup Monck aperçut les deux gentilshommes qui se tenaient à l’écart, attendant que le flot se fût retiré. Il se fit passage et alla vers eux, en sorte qu’il les surprit au milieu de leurs philosophiques réflexions.
— Vous parliez de moi, dit-il avec un sourire.
— Milord, répondit Athos, nous parlions aussi de Dieu.
Monck réfléchit un moment et reprit gaiement:
— Messieurs, parlons aussi un peu du roi, s’il vous plaît; car vous avez, je crois, audience de Sa Majesté.
— À neuf heures, dit Athos.
— À dix heures, dit d’Artagnan.
— Entrons tout de suite dans ce cabinet, répondit Monck faisant signe à ses deux compagnons de le précéder, ce à quoi ni l’un ni l’autre ne voulut consentir.
Le roi, pendant ce débat tout français, était revenu au centre de la galerie.
— Oh! mes Français, dit-il de ce ton d’insouciante gaieté que, malgré tant de chagrins et de traverses, il n’avait pu perdre. Les Français, ma consolation!
Athos et d’Artagnan s’inclinèrent.
— Duc, conduisez ces messieurs dans ma salle d’étude. Je suis à vous, messieurs, ajouta-t-il en français.
Et il expédia promptement sa cour pour revenir à ses Français, comme il les appelait.
— Monsieur d’Artagnan, dit-il en entrant dans son cabinet, je suis aise de vous revoir.
— Sire, ma joie est au comble de saluer Votre Majesté dans son palais de Saint-James.
— Monsieur, vous m’avez voulu rendre un bien grand service, et je vous dois de la reconnaissance. Si je ne craignais pas d’empiéter sur les droits de notre commandant général, je vous offrirais quelque poste digne de vous près de notre personne.
— Sire, répliqua d’Artagnan, j’ai quitté le service du roi de France en faisant à mon prince la promesse de ne servir aucun roi.
— Allons, dit Charles, voilà qui me rend très malheureux, j’eusse aimé à faire beaucoup pour vous, vous me plaisez.
— Sire...
— Voyons, dit Charles avec un sourire, ne puis-je vous faire manquer à votre parole? Duc, aidez-moi. Si l’on vous offrait, c’est-à-dire si je vous offrais, moi, le commandement général de mes mousquetaires?
D’Artagnan s’inclinant plus bas que la première fois:
— J’aurais le regret de refuser ce que Votre Gracieuse Majesté m’offrirait, dit-il; un gentilhomme n’a que sa parole, et cette parole, j’ai eu l’honneur de le dire à Votre Majesté, est engagée au roi de France.
— N’en parlons donc plus, dit le roi en se tournant vers Athos.
Et il laissa d’Artagnan plongé dans les plus vives douleurs du désappointement.
— Ah! je l’avais bien dit, murmura le mousquetaire: paroles! eau bénite de cour! Les rois ont toujours un merveilleux talent pour vous offrir ce qu’ils savent que nous n’accepterons pas, et se montrer généreux sans risque. Sot!... triple sot que j’étais d’avoir un moment espéré!
Pendant ce temps, Charles prenait la main d’Athos.
— Comte, lui dit-il, vous avez été pour moi un second père; le service que vous m’avez rendu ne se peut payer. J’ai songé à vous récompenser cependant. Vous fûtes créé par mon père chevalier de la Jarretière; c’est un ordre que tous les rois d’Europe ne peuvent porter; par la reine régente, chevalier du Saint-Esprit, qui est un ordre non moins illustre; j’y joins cette Toison d’or que m’a envoyée le roi de France, à qui le roi d’Espagne, son beau-père, en avait donné deux à l’occasion de son mariage; mais, en revanche, j’ai un service à vous demander.
— Sire, dit Athos avec confusion, la Toison d’or à moi! quand le roi de France est le seul de mon pays qui jouisse de cette distinction!
— Je veux que vous soyez en votre pays et partout l’égal de tous ceux que les souverains auront honorés de leur faveur, dit Charles en tirant la chaîne de son cou; et j’en suis sûr, comte, mon père me sourit du fond de son tombeau.
«Il est cependant étrange, se dit d’Artagnan tandis que son ami recevait à genoux l’ordre éminent que lui conférait le roi, il est cependant incroyable que j’aie toujours vu tomber la pluie des prospérités sur tous ceux qui m’entourent, et que pas une goutte ne m’ait jamais atteint! Ce serait à s’arracher les cheveux si l’on était jaloux, ma parole d’honneur!»
Athos se releva, Charles l’embrassa tendrement.
— Général, dit-il à Monck.
Puis, s’arrêtant, avec un sourire: