Français
— Pardon, c’est duc que je voulais dire. Voyez-vous, si je me trompe, c’est que le mot duc est encore trop court pour moi... Je cherche toujours un titre qui l’allonge... J’aimerais à vous voir si près de mon trône que je pusse vous dire, comme à Louis XIV: Mon frère. Oh! j’y suis, et vous serez presque mon frère, car je vous fais vice-roi d’Irlande et d’Écosse, mon cher duc... De cette façon, désormais, je ne me tromperai plus.
Le duc saisit la main du roi, mais sans enthousiasme, sans joie, comme il faisait toute chose. Cependant son cœur avait été remué par cette dernière faveur. Charles, en ménageant habilement sa générosité, avait laissé au duc le temps de désirer... quoiqu’il n’eût pu désirer autant qu’on lui donnait.
— Mordioux! grommela d’Artagnan, voilà l’averse qui recommence. Oh! c’est à en perdre la cervelle.
Et il se tourna d’un air si contrit et si comiquement piteux, que le roi ne put retenir un sourire. Monck se préparait à quitter le cabinet pour prendre congé de Charles.
— Eh bien! quoi! mon féal, dit le roi au duc, vous partez?
— S’il plaît à Votre Majesté; car, en vérité, je suis bien las... L’émotion de la journée m’a exténué: j’ai besoin de repos.
— Mais, dit le roi, vous ne partez pas sans M. d’Artagnan, j’espère!
— Pourquoi, Sire? dit le vieux guerrier.
— Mais, dit le roi, vous le savez bien, pourquoi.
Monck regarda Charles avec étonnement.
— J’en demande bien pardon à Votre Majesté, dit-il, je ne sais pas... ce qu’elle veut dire.
— Oh! c’est possible; mais si vous oubliez, vous, M. d’Artagnan n’oublie pas.
L’étonnement se peignit sur le visage du mousquetaire.
— Voyons, duc, dit le roi, n’êtes-vous pas logé avec M. d’Artagnan?
— J’ai l’honneur d’offrir un logement à M. d’Artagnan, oui, Sire.
— Cette idée vous est venue de vous-même et à vous seul?
— De moi-même et à moi seul, oui, Sire.
— Eh bien! mais il n’en pouvait être différemment... Le prisonnier est toujours au logis de son vainqueur.
Monck rougit à son tour.
— Ah! c’est vrai, je suis prisonnier de M. d’Artagnan.
— Sans doute, Monck, puisque vous ne vous êtes pas encore racheté; mais ne vous inquiétez pas, c’est moi qui vous ai arraché à M. d’Artagnan, c’est moi qui paierai votre rançon.
Les yeux de d’Artagnan reprirent leur gaieté et leur brillant; le Gascon commençait à comprendre. Charles s’avança vers lui.
— Le général, dit-il, n’est pas riche et ne pourrait vous payer ce qu’il vaut. Moi, je suis plus riche certainement; mais à présent que le voilà duc, et si ce n’est roi, du moins presque roi, il vaut une somme que je ne pourrais peut-être pas payer. Voyons, monsieur d’Artagnan, ménagez-moi: combien vous dois-je?
D’Artagnan, ravi de la tournure que prenait la chose, mais se possédant parfaitement, répondit:
— Sire, Votre Majesté a tort de s’alarmer. Lorsque j’eus le bonheur de prendre Sa Grâce, M. Monck n’était que général; ce n’est donc qu’une rançon de général qui m’est due. Mais que le général veuille bien me rendre son épée, et je me tiens pour payé, car il n’y a au monde que l’épée du général qui vaille autant que lui.
— _Odds fish!_ comme disait mon père, s’écria Charles II; voilà un galant propos et un galant homme, n’est-ce pas, duc?
— Sur mon honneur! répondit le duc, oui, Sire.
Et il tira son épée.
— Monsieur, dit-il à d’Artagnan, voilà ce que vous demandez. Beaucoup ont tenu de meilleures lames; mais, si modeste que soit la mienne, je ne l’ai jamais rendue à personne.
D’Artagnan prit avec orgueil cette épée qui venait de faire un roi.
— Oh! oh! s’écria Charles II: quoi! une épée qui m’a rendu mon trône sortirait de mon royaume et ne figurerait pas un jour parmi les joyaux de ma couronne? Non, sur mon âme! cela ne sera pas! Capitaine d’Artagnan, je donne deux cent mille livres de cette épée: si c’est trop peu, dites-le-moi.
— C’est trop peu, Sire, répliqua d’Artagnan avec un sérieux inimitable. Et d’abord je ne veux point la vendre; mais Votre Majesté désire, et c’est là un ordre. J’obéis donc; mais le respect que je dois à l’illustre guerrier qui m’entend me commande d’estimer à un tiers de plus le gage de ma victoire. Je demande donc trois cent mille livres de l’épée, ou je la donne pour rien à Votre Majesté.
Et, la prenant par la pointe, il la présenta au roi. Charles II se mit à rire aux éclats.
— Galant homme et joyeux compagnon! _Odds fish! _n’est-ce pas, duc? n’est-ce pas, comte? Il me plaît et je l’aime. Tenez, chevalier d’Artagnan, dit-il, prenez ceci.
Et, allant à une table, il prit une plume et écrivit un bon de trois cent mille livres sur son trésorier.
D’Artagnan le prit, et se tournant gravement vers Monck:
— J’ai encore demandé trop peu, je le sais, dit-il; mais croyez-moi, monsieur le duc, j’eusse aimé mieux mourir que de me laisser guider par l’avarice.
Le roi se remit à rire comme le plus heureux _cokney_ de son royaume.
— Vous reviendrez me voir avant de partir, chevalier, dit-il; j’aurai besoin d’une provision de gaieté, maintenant que mes Français vont être partis.
— Ah! Sire, il n’en sera pas de la gaieté comme de l’épée du duc, et je la donnerai gratis à Votre Majesté, répliqua d’Artagnan, dont les pieds ne touchaient plus la terre.
— Et vous, comte, ajouta Charles en se tournant vers Athos, revenez aussi, j’ai un important message à vous confier. Votre main, duc.
Monck serra la main du roi.
— Adieu, messieurs, dit Charles en tendant chacune de ses mains aux deux Français, qui y posèrent leurs lèvres.
— Eh bien! dit Athos quand ils furent dehors, êtes-vous content?
— Chut! dit d’Artagnan tout ému de joie; je ne suis pas encore revenu de chez le trésorier... la gouttière peut me tomber sur la tête.
Chapitre XXXIV — De l’embarras des richesses
D’Artagnan ne perdit pas de temps, et sitôt que la chose fut convenable et opportune, il rendit visite au seigneur trésorier de Sa Majesté.
Il eut alors la satisfaction d’échanger un morceau de papier, couvert d’une fort laide écriture, contre une quantité prodigieuse d’écus frappés tout récemment à l’effigie de Sa Très Gracieuse Majesté Charles II.
D’Artagnan se rendait facilement maître de lui-même; toutefois, en cette occasion, il ne put s’empêcher de témoigner une joie que le lecteur comprendra peut-être, s’il daigne avoir quelque indulgence pour un homme qui, depuis sa naissance, n’avait jamais vu tant de pièces et de rouleaux de pièces juxtaposés dans un ordre vraiment agréable à l’œil. Le trésorier renferma tous ces rouleaux dans des sacs, ferma chaque sac d’une estampille aux armes d’Angleterre, faveur que les trésoriers n’accordent pas à tout le monde.
Puis, impassible et tout juste aussi poli qu’il devait l’être envers un homme honoré de l’amitié du roi, il dit à d’Artagnan:
— Emportez votre argent, monsieur.
Votre argent! Ce mot fit vibrer mille cordes que d’Artagnan n’avait jamais senties en son cœur. Il fit charger les sacs sur un petit chariot et revint chez lui méditant profondément. Un homme qui possède trois cent mille livres ne peut plus avoir le front uni: une ride par chaque centaine de mille livres, ce n’est pas trop.
D’Artagnan s’enferma, ne dîna point, refusa sa porte à tout le monde, et, la lampe allumée, le pistolet armé sur la table, il veilla toute la nuit, rêvant au moyen d’empêcher que ces beaux écus, qui du coffre royal avaient passé dans ses coffres à lui, ne passassent de ses coffres dans les poches d’un larron quelconque. Le meilleur moyen que trouva le Gascon, ce fut d’enfermer son trésor momentanément sous des serrures assez solides pour que nul poignet ne les brisât, assez compliquées pour que nulle clef banale ne les ouvrît.
D’Artagnan se souvint que les Anglais sont passés maîtres en mécanique et en industrie conservatrice; il résolut d’aller dès le lendemain à la recherche d’un mécanicien qui lui vendît un coffre-fort. Il n’alla pas bien loin. Le sieur Will Jobson, domicilié dans Piccadilly, écouta ses propositions, comprit ses désastres, et lui promit de confectionner une serrure de sûreté qui le délivrât de toute crainte pour l’avenir.
— Je vous donnerai, dit-il, un mécanisme tout nouveau. À la première tentative un peu sérieuse faite sur votre serrure, une plaque invisible s’ouvrira, un petit canon également invisible vomira un joli boulet de cuivre du poids d’un marc, qui jettera bas le maladroit, non sans un bruit notable. Qu’en pensez-vous?
— Je dis que c’est vraiment ingénieux, s’écria d’Artagnan; le petit boulet de cuivre me plaît véritablement. Çà, monsieur le mécanicien, les conditions?
— Quinze jours pour l’exécution, et quinze mille livres payables à la livraison, répondit l’artiste.
D’Artagnan fronça le sourcil. Quinze jours étaient un délai suffisant pour que tous les filous de Londres eussent fait disparaître chez lui la nécessité d’un coffre-fort. Quant aux quinze mille livres, c’était payer bien cher ce qu’un peu de vigilance lui procurerait pour rien.
— Je réfléchirai, fit-il; merci, monsieur.
Et il retourna chez lui au pas de course; personne n’avait encore approché du trésor.
Le jour même, Athos vint rendre visite à son ami et le trouva soucieux au point qu’il lui en manifesta sa surprise.
— Comment! vous voilà riche, dit-il, et pas gai! vous qui désiriez tant la richesse...
— Mon ami, les plaisirs auxquels on n’est pas habitué gênent plus que les chagrins dont on avait l’habitude. Un avis, s’il vous plaît. Je puis vous demander cela, à vous qui avez toujours eu de l’argent: quand on a de l’argent, qu’en fait-on?
— Cela dépend.
— Qu’avez-vous fait du vôtre, pour qu’il ne fît de vous ni un avare ni un prodigue? Car l’avarice dessèche le cœur, et la prodigalité le noie... n’est-ce pas?
— Fabricius ne dirait pas plus juste. Mais, en vérité, mon argent ne m’a jamais gêné.
— Voyons, le placez-vous sur les rentes?
— Non; vous savez que j’ai une assez belle maison et que cette maison compose le meilleur de mon bien.
— Je le sais.
— En sorte que vous serez aussi riche que moi, plus riche même quand vous le voudrez, par le même moyen.
— Mais les revenus, les encaissez-vous?
— Non.
— Que pensez-vous d’une cachette dans un mur plein?
— Je n’en ai jamais fait usage.
— C’est qu’alors vous avez quelque confident, quelque homme d’affaires sûr, et qui vous paie l’intérêt à un taux honnête.
— Pas du tout.
— Mon Dieu! que faites-vous alors?
— Je dépense tout ce que j’ai, et je n’ai que ce que je dépense, mon cher d’Artagnan.
— Ah! voilà. Mais vous êtes un peu prince, vous, et quinze à seize mille livres de revenu vous fondent dans les doigts; et puis vous avez des charges, de la représentation.
— Mais je ne vois pas que vous soyez beaucoup moins grand seigneur que moi, mon ami, et votre argent vous suffira bien juste.
— Trois cent mille livres! Il y a là deux tiers de superflu.
— Pardon, mais il me semblait que vous m’aviez dit... j’ai cru entendre, enfin... je me figurais que vous aviez un associé...
— Ah! mordioux! c’est vrai! s’écria d’Artagnan en rougissant, il y a Planchet. J’oubliais Planchet, sur ma vie!... Eh bien! voilà mes cent mille écus entamés... C’est dommage, le chiffre était rond, bien sonnant... C’est vrai, Athos, je ne suis plus riche du tout. Quelle mémoire vous avez!
— Assez bonne, oui, Dieu merci!
— Ce brave Planchet, grommela d’Artagnan, il n’a pas fait là un mauvais rêve. Quelle spéculation, peste! Enfin, ce qui est dit, est dit.
— Combien lui donnez-vous?
— Oh! fit d’Artagnan, ce n’est pas un mauvais garçon, je m’arrangerai toujours bien avec lui; j’ai eu du mal, voyez-vous, des frais, tout cela doit entrer en ligne de compte.
— Mon cher, je suis bien sûr de vous, dit tranquillement Athos, et je n’ai pas peur pour ce bon Planchet; ses intérêts sont mieux dans vos mains que dans les siennes; mais à présent que vous n’avez plus rien à faire ici, nous partirons si vous m’en croyez. Vous irez remercier Sa Majesté, lui demander ses ordres, et, dans six jours, nous pourrons apercevoir les tours de Notre-Dame.
— Mon ami, je brûle en effet de partir, et de ce pas je vais présenter mes respects au roi.
— Moi, dit Athos, je vais saluer quelques personnes par la ville, et ensuite je suis à vous.
— Voulez-vous me prêter Grimaud?
— De tout mon cœur... Qu’en comptez-vous faire?
— Quelque chose de fort simple et qui ne le fatiguera pas, je le prierai de me garder mes pistolets qui sont sur la table, à côté des coffres que voici.
— Très bien, répliqua imperturbablement Athos.
— Et il ne s’éloignera point, n’est-ce pas?
— Pas plus que les pistolets eux-mêmes.
— Alors, je m’en vais chez Sa Majesté. Au revoir.
D’Artagnan arriva en effet au palais de Saint-James, où Charles II, qui écrivait sa correspondance, lui fit faire antichambre une bonne heure.
D’Artagnan, tout en se promenant dans la galerie, des portes aux fenêtres, et des fenêtres aux portes, crut bien voir un manteau pareil à celui d’Athos traverser les vestibules; mais au moment où il allait vérifier le fait, l’huissier l’appela chez Sa Majesté.
Charles II se frottait les mains tout en recevant les remerciements de notre ami.
— Chevalier, dit-il, vous avez tort de m’être reconnaissant; je n’ai pas payé le quart de ce qu’elle vaut l’histoire de la boîte où vous avez mis ce brave général... je veux dire cet excellent duc d’Albermale.
Et le roi rit aux éclats.
D’Artagnan crut ne pas devoir interrompre Sa Majesté et fit le gros dos avec modestie.
— À propos, continua Charles, vous a-t-il vraiment pardonné, mon cher Monck?
— Pardonné! mais j’espère que oui, Sire.
— Eh!... c’est que le tour était cruel... _Odds fish!_ encaquer comme un hareng le premier personnage de la révolution anglaise! À votre place, je ne m’y fierais pas, chevalier.
— Mais, Sire...
— Je sais bien que Monck vous appelle son ami... Mais il a l’œil bien profond pour n’avoir pas de mémoire, et le sourcil bien haut pour n’être pas fort orgueilleux; vous savez, grande supercilium.
«J’apprendrai le latin, bien sûr», se dit d’Artagnan.
— Tenez, s’écria le roi enchanté, il faut que j’arrange votre réconciliation; je saurai m’y prendre de telle sorte...
D’Artagnan se mordit la moustache.
— Votre Majesté me permet de lui dire la vérité?
— Dites, chevalier, dites.
— Eh bien! Sire, vous me faites une peur affreuse... Si Votre Majesté arrange mon affaire, comme elle paraît en avoir envie, je suis un homme perdu, le duc me fera assassiner.
Le roi partit d’un nouvel éclat de rire, qui changea en épouvante la frayeur de d’Artagnan.
— Sire, de grâce, promettez-moi de me laisser traiter cette négociation; et puis, si vous n’avez plus besoin de mes services...
— Non, chevalier. Vous voulez partir? répondit Charles avec une hilarité de plus en plus inquiétante.
— Si Votre Majesté n’a plus rien à me demander.
Charles redevint à peu près sérieux.
— Une seule chose. Voyez ma sœur, lady Henriette. Vous connaît-elle?
— Non, Sire; mais... un vieux soldat comme moi n’est pas un spectacle agréable pour une jeune et joyeuse princesse.
— Je veux, vous dis-je, que ma sœur vous connaisse; je veux qu’elle puisse au besoin compter sur vous.
— Sire, tout ce qui est cher à Votre Majesté sera sacré pour moi.
— Bien... Parry! viens, mon bon Parry.
La porte latérale s’ouvrit, et Parry entra, le visage rayonnant dès qu’il eut aperçu le chevalier.
— Que fait Rochester? dit le roi.
— Il est sur le canal avec les dames, répliqua Parry.
— Et Buckingham?
— Aussi.
— Voilà qui est au mieux. Tu conduiras le chevalier près de Villiers... c’est le duc de Buckingham, chevalier... et tu prieras le duc de présenter M. d’Artagnan à lady Henriette.
Parry s’inclina et sourit à d’Artagnan.
— Chevalier, continua le roi, c’est votre audience de congé; vous pourrez ensuite partir quand il vous plaira.
— Sire, merci!
— Mais faites bien votre paix avec Monck.
— Oh! Sire...
— Vous savez qu’il y a un de mes vaisseaux à votre disposition?
— Mais, Sire, vous me comblez, et je ne souffrirai jamais que des officiers de Votre Majesté se dérangent pour moi.
Le roi frappa sur l’épaule de d’Artagnan.
— Personne ne se dérange pour vous, chevalier, mais bien pour un ambassadeur que j’envoie en France et à qui vous servirez volontiers, je crois, de compagnon, car vous le connaissez.
D’Artagnan regarda étonné.
— C’est un certain comte de La Fère... celui que vous appelez Athos, ajouta le roi en terminant la conversation, comme il l’avait commencée, par un joyeux éclat de rire. Adieu, chevalier, adieu! Aimez-moi comme je vous aime.
Et là-dessus, faisant un signe à Parry pour lui demander si quelqu’un n’attendait pas dans un cabinet voisin, le roi disparut dans ce cabinet, laissant la place au chevalier, tout étourdi de cette singulière audience.
Le vieillard lui prit le bras amicalement et l’emmena vers les jardins.
Chapitre XXXV — Sur le canal
Sur le canal aux eaux d’un vert opaque, bordé de margelles de marbre où le temps avait déjà semé ses taches noires et des touffes d’herbes moussues, glissait majestueusement une longue barque plate, pavoisée aux armes d’Angleterre, surmontée d’un dais et tapissée de longues étoffes damassées qui traînaient leurs franges dans l’eau. Huit rameurs, pesant mollement sur les avirons, la faisaient mouvoir sur le canal avec la lenteur gracieuse des cygnes, qui, troublés dans leur antique possession par le sillage de la barque, regardaient de loin passer cette splendeur et ce bruit. Nous disons ce bruit, car la barque renfermait quatre joueurs de guitare et de luth, deux chanteurs et plusieurs courtisans, tout chamarrés d’or et de pierreries, lesquels montraient leurs dents blanches à l’envi pour plaire à lady Stuart, petite-fille de Henri IV, fille de Charles Ier, sœur de Charles II, qui occupait sous le dais de cette barque la place d’honneur. Nous connaissons cette jeune princesse, nous l’avons vue au Louvre avec sa mère, manquant de bois, manquant de pain, nourrie par le coadjuteur et les parlements. Elle avait donc, comme ses frères, passé une dure jeunesse; puis tout à coup elle venait de se réveiller de ce long et horrible rêve, assise sur les degrés d’un trône, entourée de courtisans et de flatteurs.
Comme Marie Stuart au sortir de la prison, elle aspirait donc la vie et la liberté, et, de plus, la puissance et la richesse.
Lady Henriette en grandissant était devenue une beauté remarquable que la restauration qui venait d’avoir lieu avait rendue célèbre. Le malheur lui avait ôté l’éclat de l’orgueil, mais la prospérité venait de le lui rendre. Elle resplendissait dans sa joie et son bien-être, pareille à ces fleurs de serre qui, oubliées pendant une nuit aux premières gelées d’automne, ont penché la tête, mais qui le lendemain, réchauffées à l’atmosphère dans laquelle elles sont nées, se relèvent plus splendides que jamais. Lord Villiers de Buckingham, fils de celui qui joue un rôle si célèbre dans les premiers chapitres de cette histoire, lord Villiers de Buckingham, beau cavalier, mélancolique avec les femmes, rieur avec les hommes, et Vilmot de Rochester, rieur avec les deux sexes, se tenaient en ce moment debout devant lady Henriette, et se disputaient le privilège de la faire sourire.
Quant à cette jeune et belle princesse, adossée à un coussin de velours brodé d’or, les mains inertes et pendantes qui trempaient dans l’eau, elle écoutait nonchalamment les musiciens sans les entendre, et elle entendait les deux courtisans sans avoir l’air de les écouter. C’est que lady Henriette, cette créature pleine de charmes, cette femme qui joignait les grâces de la France à celles de l’Angleterre, n’ayant pas encore aimé, était cruelle dans sa coquetterie.
Aussi le sourire, cette naïve faveur des jeunes filles, n’éclairait pas même son visage, et si parfois elle levait les yeux, c’était pour les attacher avec tant de fixité sur l’un ou l’autre cavalier, que leur galanterie, si effrontée qu’elle fût d’habitude, s’en alarmait et en devenait timide.
Cependant le bateau marchait toujours, les musiciens faisaient rage, et les courtisans commençaient à s’essouffler comme eux. D’ailleurs, la promenade paraissait sans doute monotone à la princesse, car, secouant tout à coup la tête d’impatience:
— Allons, dit-elle, assez comme cela, messieurs, rentrons.
— Ah! madame, dit Buckingham, nous sommes bien malheureux, nous n’avons pu réussir à faire trouver la promenade agréable à Votre Altesse.
— Ma mère m’attend, répondit lady Henriette; puis, je vous l’avouerai franchement, messieurs, je m’ennuie.
Et tout en disant ce mot cruel, la princesse essayait de consoler par un regard chacun des deux jeunes gens, qui paraissaient consternés d’une pareille franchise. Le regard produisit son effet, les deux visages s’épanouirent; mais aussitôt, comme si la royale coquette eût pensé qu’elle venait de faire trop pour de simples mortels, elle fit un mouvement, tourna le dos à ses deux orateurs et parut se plonger dans une rêverie à laquelle il était évident qu’ils n’avaient aucune part. Buckingham se mordit les lèvres avec colère, car il était véritablement amoureux de lady Henriette, et, en cette qualité, il prenait tout au sérieux. Rochester se les mordit aussi; mais, comme son esprit dominait toujours son cœur, ce fut purement et simplement pour réprimer un malicieux éclat de rire. La princesse laissait donc errer sur la berge aux gazons fins et fleuris ses yeux, qu’elle détournait des deux jeunes gens. Elle aperçut au loin Parry et d’Artagnan.
— Qui vient là-bas? demanda-t-elle.
Les deux jeunes gens firent volte-face avec la rapidité de l’éclair.
— Parry, répondit Buckingham, rien que Parry.
— Pardon, dit Rochester, mais je lui vois un compagnon, ce me semble.
— Oui d’abord, reprit la princesse avec langueur; puis, que signifient ces mots: «Rien que Parry», dites, milord?
— Parce que, madame, répliqua Buckingham piqué, parce que le fidèle Parry, l’errant Parry, l’éternel Parry, n’est pas, je crois, de grande importance.
— Vous vous trompez, monsieur le duc: Parry, l’errant Parry, comme vous dites, a erré toujours pour le service de ma famille, et voir ce vieillard est toujours pour moi un doux spectacle.
Lady Henriette suivait la progression ordinaire aux jolies femmes, et surtout aux femmes coquettes; elle passait du caprice à la contrariété; le galant avait subi le caprice, le courtisan devait plier sous l’humeur contrariante.
Buckingham s’inclina, mais ne répondit point.
— Il est vrai, madame, dit Rochester en s’inclinant à son tour, que Parry est le modèle des serviteurs; mais, madame, il n’est plus jeune, et nous ne rions, nous, qu’en voyant les choses gaies. Est-ce bien gai, un vieillard?
— Assez, milord, dit sèchement lady Henriette, ce sujet de conversation me blesse.
Puis, comme se parlant à elle-même:
— Il est vraiment inouï, continua-t-elle, combien les amis de mon frère ont peu d’égards pour ses serviteurs!
— Ah! madame, s’écria Buckingham, Votre Grâce me perce le cœur avec un poignard forgé par ses propres mains.
— Que veut dire cette phrase tournée en manière de madrigal français, monsieur le duc? Je ne la comprends pas.
— Elle signifie, madame, que vous-même, si bonne, si charmante, si sensible, vous avez ri quelquefois, pardon, je voulais dire souri, des radotages futiles de ce bon Parry, pour lequel Votre Altesse se fait aujourd’hui d’une si merveilleuse susceptibilité.
— Eh bien! milord, dit lady Henriette, si je me suis oubliée à ce point, vous avez tort de me le rappeler.
Et elle fit un mouvement d’impatience.
— Ce bon Parry veut me parler, je crois. Monsieur de Rochester, faites donc aborder, je vous prie.