Français
Raoul, après un dernier regard jeté au comte de La Fère, suivit M. de Condé.
Philippe d’Anjou et la reine parurent alors se consulter comme pour partir.
— Affaire de famille, dit subitement Mazarin en les arrêtant sur leurs sièges. Monsieur, que voici, apporte au roi une lettre par laquelle Charles II, complètement restauré sur le trône, demande une alliance entre Monsieur, frère du roi, et Mademoiselle Henriette, petite-fille de Henri IV... voulez vous remettre au roi votre lettre de créance, monsieur le comte.
Athos resta un instant stupéfait. Comment le ministre pouvait-il savoir le contenu d’une lettre qui ne l’avait pas quitté un seul instant? Cependant, toujours maître de lui, il tendit sa dépêche au jeune roi Louis XIV, qui la prit en rougissant. Un silence solennel régnait dans la chambre du cardinal. Il ne fut troublé que par le bruit de l’or que Mazarin, de sa main jaune et sèche, empilait dans un coffret pendant la lecture du roi.
Chapitre XLI — Le récit
La malice du cardinal ne laissait pas beaucoup de choses à dire à l’ambassadeur; cependant le mot de restauration avait frappé le roi, qui, s’adressant au comte, sur lequel il avait les yeux fixés depuis son entrée:
— Monsieur, dit-il, veuillez nous donner quelques détails sur la situation des affaires en Angleterre. Vous venez du pays, vous êtes français, et les ordres que je vois briller sur votre personne annoncent un homme de mérite en même temps qu’un homme de qualité.
— Monsieur, dit le cardinal en se tournant vers la reine mère, est un ancien serviteur de Votre Majesté, M. le comte de La Fère.
Anne d’Autriche était oublieuse comme une reine dont la vie a été mêlée d’orages et de beaux jours. Elle regarda Mazarin, dont le mauvais sourire lui promettait quelque noirceur; puis elle sollicita d’Athos, par un autre regard, une explication.
— Monsieur, continua le cardinal, était un mousquetaire Tréville, au service du feu roi... Monsieur connaît parfaitement l’Angleterre, où il a fait plusieurs voyages à diverses époques; c’est un sujet du plus haut mérite.
Ces mots faisaient allusion à tous les souvenirs qu’Anne d’Autriche tremblait toujours d’évoquer. L’Angleterre, c’était sa haine pour Richelieu et son amour pour Buckingham; un mousquetaire Tréville, c’était toute l’odyssée des triomphes qui avaient fait battre le cœur de la jeune femme, et des dangers qui avaient à moitié déraciné le trône de la jeune reine.
Ces mots avaient bien de la puissance, car ils rendirent muettes et attentives toutes les personnes royales, qui, avec des sentiments bien divers, se mirent à recomposer en même temps les mystérieuses années que les jeunes n’avaient pas vues, que les vieux avaient crues à jamais effacées.
— Parlez, monsieur, dit Louis XIV, sorti le premier du trouble, des soupçons et des souvenirs.
— Oui, parlez, ajouta Mazarin, à qui la petite méchanceté faite à Anne d’Autriche venait de rendre son énergie et sa gaieté.
— Sire, dit le comte, une sorte de miracle a changé toute la destinée du roi Charles II. Ce que les hommes n’avaient pu faire jusque-là, Dieu s’est résolu à l’accomplir.
Mazarin toussa en se démenant dans son lit.
— Le roi Charles II, continua Athos, est sorti de La Haye, non plus en fugitif ou en conquérant, mais en roi absolu qui, après un voyage loin de son royaume, revient au milieu des bénédictions universelles.
— Grand miracle en effet, dit Mazarin, car si les nouvelles ont été vraies, le roi Charles II, qui vient de rentrer au milieu des bénédictions, était sorti au milieu des coups de mousquet.
Le roi demeura impassible.
Philippe, plus jeune et plus frivole, ne put réprimer un sourire qui flatta Mazarin comme un applaudissement de sa plaisanterie.
— En effet, dit le roi, il y a eu miracle; mais Dieu, qui fait tant pour les rois, monsieur le comte, emploie cependant la main des hommes pour faire triompher ses desseins. À quels hommes principalement Charles II doit-il son rétablissement?
— Mais, interrompit le cardinal sans aucun souci de l’amour-propre du roi, Votre Majesté ne sait-elle pas que c’est à M. Monck?...
— Je dois le savoir, répliqua résolument Louis XIV; cependant, je demande à M. l’ambassadeur les causes du changement de ce M. Monck.
— Et Votre Majesté touche précisément la question, répondit Athos; car, sans le miracle dont j’ai eu l’honneur de parler, M. Monck demeurait probablement un ennemi invincible pour le roi Charles II. Dieu a voulu qu’une idée étrange, hardie et ingénieuse tombât dans l’esprit d’un certain homme, tandis qu’une idée dévouée, courageuse, tombait en l’esprit d’un certain autre. La combinaison de ces deux idées amena un tel changement dans la position de M. Monck, que, d’ennemi acharné, il devint un ami pour le roi déchu.
— Voilà précisément aussi le détail que je demandais, fit le roi... Quels sont ces deux hommes dont vous parlez?
— Deux Français, Sire.
— En vérité, j’en suis heureux.
— Et les deux idées? s’écria Mazarin. Je suis plus curieux des idées que des hommes, moi.
— Oui, murmura le roi.
— La deuxième, l’idée dévouée, raisonnable... La moins importante, Sire, c’était d’aller déterrer un million en or enfoui par le roi Charles Ier dans Newcastle, et d’acheter, avec cet or, le concours de Monck.
— Oh! oh! dit Mazarin ranimé à ce mot million... mais Newcastle était précisément occupé par ce même Monck?
— Oui, monsieur le cardinal, voilà pourquoi j’ai osé appeler l’idée courageuse en même temps que dévouée. Il s’agissait donc, si M. Monck refusait les offres du négociateur, de réintégrer le roi Charles II dans la propriété de ce million que l’on devait arracher à la loyauté et non plus au loyalisme du général Monck... Cela se fit malgré quelques difficultés; le général fut loyal et laissa emporter l’or.
— Il me semble, dit le roi timide et rêveur, que Charles II n’avait pas connaissance de ce million pendant son séjour à Paris.
— Il me semble, ajouta le cardinal malicieusement, que Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne savait parfaitement l’existence du million, mais qu’elle préférait deux millions à un seul.
— Sire, répondit Athos avec fermeté, Sa Majesté le roi Charles II s’est trouvé en France tellement pauvre, qu’il n’avait pas d’argent pour prendre la poste; tellement dénué d’espérances, qu’il pensa plusieurs fois à mourir. Il ignorait si bien l’existence du million de Newcastle, que sans un gentilhomme, sujet de Votre Majesté, dépositaire moral du million et qui révéla le secret à Charles II, ce prince végéterait encore dans le plus cruel oubli.
— Passons à l’idée ingénieuse, étrange et hardie, interrompit Mazarin, dont la sagacité pressentait un échec. Quelle était cette idée?
— La voici. M. Monck faisant seul obstacle au rétablissement de Sa Majesté le roi déchu, un Français imagina de supprimer cet obstacle.
— Oh! oh! mais c’est un scélérat que ce Français-là, dit Mazarin, et l’idée n’est pas tellement ingénieuse qu’elle ne fasse brancher ou rouer son auteur en place de Grève par arrêt du Parlement.
— Votre Éminence se trompe, dit sèchement Athos; je n’ai pas dit que le Français en question eût résolu d’assassiner Monck, mais bien de le supprimer. Les mots de la langue française ont une valeur que des gentilshommes de France connaissent absolument. D’ailleurs, c’est affaire de guerre, et quand on sert les rois contre leurs ennemis, on n’a pas pour juge le Parlement, on a Dieu. Donc ce gentilhomme français imagina de s’emparer de la personne de M. Monck, et il exécuta son plan.
Le roi s’animait au récit des belles actions. Le jeune frère de Sa Majesté frappa du poing sur la table en s’écriant:
— Ah! c’est beau!
— Il enleva Monck? dit le roi, mais Monck était dans son camp...
— Et le gentilhomme était seul, Sire.
— C’est merveilleux! dit Philippe.
— En effet, merveilleux! s’écria le roi.
— Bon! voilà les deux petits lions déchaînés, murmura le cardinal.
Et d’un air de dépit qu’il ne dissimulait pas:
— J’ignore ces détails, dit-il; en garantissez-vous l’authenticité, monsieur?
— D’autant plus aisément, monsieur le cardinal, que j’ai vu les événements.
— Vous?
— Oui, monseigneur.
Le roi s’était involontairement rapproché du comte; le duc d’Anjou avait fait volte-face, et pressait Athos de l’autre côté.
— Après, monsieur, après? s’écrièrent-ils tous deux en même temps.
— Sire, M. Monck, étant pris par le Français, fut amené au roi Charles II à La Haye. Le roi rendit la liberté à M. Monck, et le général, reconnaissant, donna en retour à Charles II le trône de la Grande-Bretagne, pour lequel tant de vaillantes gens ont combattu sans résultat.
Philippe frappa dans ses mains avec enthousiasme. Louis XIV, plus réfléchi, se tourna vers le comte de La Fère:
— Cela est vrai, dit-il, dans tous ses détails?
— Absolument vrai, Sire.
— Un de mes gentilshommes connaissait le secret du million et l’avait gardé?
— Oui, Sire.
— Le nom de ce gentilhomme?
— C’est votre serviteur, dit simplement Athos.
Un murmure d’admiration vint gonfler le cœur d’Athos. Il pouvait être fier à moins. Mazarin lui-même avait levé les bras au ciel.
— Monsieur, dit le roi, je chercherai, je tâcherai de trouver un moyen de vous récompenser.
Athos fit un mouvement.
— Oh! non pas de votre probité; être payé pour cela vous humilierait; mais je vous dois une récompense pour avoir participé à la restauration de mon frère Charles II.
— Certainement, dit Mazarin.
— Triomphe d’une bonne cause qui comble de joie toute la maison de France, dit Anne d’Autriche.
— Je continue, dit Louis XIV. Est-il vrai aussi qu’un homme ait pénétré jusqu’à Monck, dans son camp, et l’ait enlevé?
— Cet homme avait dix auxiliaires pris dans un rang inférieur.
— Rien que cela?
— Rien que cela.
— Et vous le nommez?
— M. d’Artagnan, autrefois lieutenant des mousquetaires de Votre Majesté.
Anne d’Autriche rougit, Mazarin devint honteux et jaune; Louis XIV s’assombrit, et une goutte de sueur tomba de son front pâle.
— Quels hommes! murmura-t-il.
Et, involontairement, il lança au ministre un coup d’œil qui l’eût épouvanté, si Mazarin n’eût pas en ce moment caché sa tête sous l’oreiller.
— Monsieur, s’écria le jeune duc d’Anjou en posant sa main blanche et fine comme celle d’une femme sur le bras d’Athos, dites à ce brave homme, je vous prie, que Monsieur, frère du roi, boira demain à sa santé devant cent des meilleurs gentilshommes de France.
Et en achevant ces mots, le jeune homme, s’apercevant que l’enthousiasme avait dérangé une de ses manchettes, s’occupa de la rétablir avec le plus grand soin.
— Causons d’affaires, Sire, interrompit Mazarin, qui ne s’enthousiasmait pas et qui n’avait pas de manchettes.
— Oui, monsieur, répliqua Louis XIV. Entamez votre communication, monsieur le comte, ajouta-t-il en se tournant vers Athos.
Athos commença en effet, et proposa solennellement la main de lady Henriette Stuart au jeune prince frère du roi. La conférence dura une heure; après quoi, les portes de la chambre furent ouvertes aux courtisans, qui reprirent leurs places comme si rien n’avait été supprimé pour eux dans les occupations de cette soirée.
Athos se retrouva alors près de Raoul, et le père et le fils purent se serrer la main.
Chapitre XLII — Où M. de Mazarin se fait prodigue
Pendant que Mazarin cherchait à se remettre de la chaude alarme qu’il venait d’avoir, Athos et Raoul échangeaient quelques mots dans un coin de la chambre.
— Vous voilà donc à Paris, Raoul? dit le comte.
— Oui, monsieur, depuis que M. le prince est revenu.
— Je ne puis m’entretenir avec vous en ce lieu, où l’on nous observe, mais je vais tout à l’heure retourner chez moi, et je vous y attends aussitôt que votre service le permettra.
Raoul s’inclina. M. le prince venait droit à eux. Le prince avait ce regard clair et profond qui distingue les oiseaux de proie de l’espèce noble; sa physionomie elle-même offrait plusieurs traits distinctifs de cette ressemblance. On sait que, chez le prince de Condé, le nez aquilin sortait aigu, incisif, d’un front légèrement fuyant et plus bas que haut; ce qui, au dire des railleurs de la cour, gens impitoyables même pour le génie, constituait plutôt un bec d’aigle qu’un nez humain à l’héritier des illustres princes de la maison de Condé. Ce regard pénétrant, cette expression impérieuse de toute la physionomie, troublaient ordinairement ceux à qui le prince adressait la parole plus que ne l’eût fait la majesté ou la beauté régulière du vainqueur de Rocroy. D’ailleurs, la flamme montait si vite à ces yeux saillants, que chez M. le prince toute animation ressemblait à de la colère. Or, à cause de sa qualité, tout le monde à la cour respectait M. le prince, et beaucoup même, ne voyant que l’homme, poussaient le respect jusqu’à la terreur.
Donc, Louis de Condé s’avança vers le comte de La Fère et Raoul avec l’intention marquée d’être salué par l’un et d’adresser la parole à l’autre.
Nul ne saluait avec plus de grâce réservée que le comte de La Fère. Il dédaignait de mettre dans une révérence toutes les nuances qu’un courtisan n’emprunte d’ordinaire qu’à la même couleur: le désir de plaire. Athos connaissait sa valeur personnelle et saluait un prince comme un homme, corrigeant par quelque chose de sympathique et d’indéfinissable ce que pouvait avoir de blessant pour l’orgueil du rang suprême l’inflexibilité de son attitude.
Le prince allait parler à Raoul. Athos le prévint.
— Si M. le vicomte de Bragelonne, dit-il, n’était pas un des très humbles serviteurs de Votre Altesse, je le prierais de prononcer mon nom devant vous... mon prince.
— J’ai l’honneur de parler à M. le comte de La Fère, dit aussitôt M. de Condé.
— Mon protecteur, ajouta Raoul en rougissant.
— L’un des plus honnêtes hommes du royaume, continua le prince; l’un des premiers gentilshommes de France, et dont j’ai ouï dire tant de bien, que souvent je désirais de le compter au nombre de mes amis.
— Honneur dont je ne serais digne, monseigneur, répliqua Athos, que par mon respect et mon admiration pour Votre Altesse.
— M. de Bragelonne, dit le prince, est un bon officier qui, on le voit, a été à bonne école. Ah! monsieur le comte, de votre temps, les généraux avaient des soldats...
— C’est vrai, monseigneur; mais aujourd’hui, les soldat sont des généraux.
Ce compliment, qui sentait si peu son flatteur, fit tressaillir de joie un homme que toute l’Europe regardait comme un héros et qui pouvait être blasé sur la louange.
— Il est fâcheux pour moi, repartit le prince, que vous vous soyez retiré du service, monsieur le comte; car, incessamment, il faudra que le roi s’occupe d’une guerre avec la Hollande ou d’une guerre avec l’Angleterre, et les occasions ne manqueront point pour un homme comme vous qui connaît la Grande-Bretagne comme la France.
— Je crois pouvoir vous dire, monseigneur, que j’ai sagement fait de me retirer du service, dit Athos en souriant. La France et la Grande-Bretagne vont désormais vivre comme deux sœurs, si j’en crois mes pressentiments.
— Vos pressentiments?
— Tenez, monseigneur, écoutez ce qui se dit là-bas à la table de M. le cardinal.
— Au jeu?
— Au jeu... Oui, monseigneur.
Le cardinal venait en effet de se soulever sur un coude et de faire un signe au jeune frère du roi, qui s’approcha de lui.
— Monseigneur, dit le cardinal, faites ramasser, je vous prie, tous ces écus d’or.
Et il désignait l’énorme amas de pièces fauves et brillantes que le comte de Guiche avait élevé peu à peu devant lui, grâce à une veine des plus heureuses.
— À moi? s’écria le duc d’Anjou.
— Ces cinquante mille écus, oui, monseigneur; ils sont à vous.
— Vous me les donnez?
— J’ai joué à votre intention, monseigneur, répliqua le cardinal en s’affaiblissant peu à peu, comme si cet effort de donner de l’argent eût épuisé chez lui toutes les facultés physiques ou morales.
— Oh! mon Dieu, murmura Philippe presque étourdi de joie, la belle journée!
Et lui-même, faisant le râteau avec ses doigts, attira une partie de la somme dans ses poches, qu’il remplit...
Cependant plus d’un tiers restait encore sur la table.
— Chevalier, dit Philippe à son favori le chevalier de Lorraine, viens.
Le favori accourut.
— Empoche le reste, dit le jeune prince.
Cette scène singulière ne fut prise par aucun des assistants que comme une touchante fête de famille. Le cardinal se donnait des airs de père avec les fils de France, et les deux jeunes princes avaient grandi sous son aile. Nul n’imputa donc à orgueil ou même à impertinence, comme on le ferait de nos jours, cette libéralité du Premier ministre. Les courtisans se contentèrent d’envier... Le roi détourna la tête.
— Jamais je n’ai eu tant d’argent, dit joyeusement le jeune prince en traversant la chambre avec son favori pour aller gagner son carrosse. Non, jamais... Comme c’est lourd, cent cinquante mille livres!
— Mais pourquoi M. le cardinal donne-t-il tout cet argent d’un coup? demanda tout bas M. le prince au comte de La Fère. Il est donc bien malade, ce cher cardinal?
— Oui, monseigneur, bien malade sans doute; il a d’ailleurs mauvaise mine, comme Votre Altesse peut le voir.
— Certes... Mais il en mourra!... Cent cinquante mille livres!... Oh! c’est à ne pas croire. Voyons, comte, pourquoi? Trouvez-nous une raison.
— Monseigneur, patientez, je vous prie; voilà M. le duc d’Anjou qui vient de ce côté causant avec le chevalier de Lorraine; je ne serais pas surpris qu’ils m’épargnassent la peine d’être indiscret. Écoutez-les.
En effet, le chevalier disait au prince à demi-voix:
— Monseigneur, ce n’est pas naturel que M. Mazarin vous donne tant d’argent... Prenez garde, vous allez laisser tomber des pièces, monseigneur... Que vous veut le cardinal pour être si généreux?
— Quand je vous disais, murmura Athos à l’oreille de M. le prince; voici peut-être la réponse à votre question.
— Dites donc, monseigneur? réitéra impatiemment le chevalier, qui supputait, en pesant sa poche, la quotité de la somme qui lui était échue par ricochet.
— Mon cher chevalier, cadeau de noces.
— Comment, cadeau de noces!
— Eh! oui, je me marie! répliqua le duc d’Anjou, sans s’apercevoir qu’il passait à ce moment même devant M. le prince et devant Athos, qui tous deux le saluèrent profondément.
Le chevalier lança au jeune duc un regard si étrange, si haineux, que le comte de La Fère en tressaillit.
— Vous! vous marier! répéta-t-il. Oh! c’est impossible. Vous feriez cette folie!
— Bah! ce n’est pas moi qui la fais; on me la fait faire, répliqua le duc d’Anjou. Mais viens vite; allons dépenser notre argent.
Là-dessus, il disparut avec son compagnon riant et causant, tandis que les fronts se courbaient sur son passage.
Alors M. le prince dit tout bas à Athos:
— Voilà donc le secret?
— Ce n’est pas moi qui vous l’ai dit, monseigneur.
— Il épouse la sœur de Charles II?
— Je crois que oui.
Le prince réfléchit un moment et son œil lança un vif éclair.
— Allons, dit-il avec lenteur, comme s’il se parlait à lui-même, voilà encore une fois les épées au croc... pour longtemps!
Et il soupira.
Tout ce que renfermait ce soupir d’ambitions sourdement étouffées, d’illusions éteintes, d’espérances déçues, Athos seul le devina, car seul il avait entendu le soupir.
Aussitôt M. le prince prit congé, le roi partait. Athos, avec un signe qu’il fit à Bragelonne, lui renouvela l’invitation faite au commencement de cette scène.
Peu à peu la chambre devint déserte, et Mazarin resta seul en proie à des souffrances qu’il ne songeait plus à dissimuler.
— Bernouin! Bernouin! cria-t-il d’une voix brisée.
— Que veut Monseigneur?
— Guénaud... qu’on appelle Guénaud, dit l’éminence; il me semble que je vais mourir.
Bernouin, effaré, courut au cabinet donner un ordre, et le piqueur qui courut chercher le médecin croisa le carrosse du roi dans la rue Saint-Honoré.
Chapitre XLIII — Guénaud
L’ordre du cardinal était pressant: Guénaud ne se fit pas attendre.
Il trouva son malade renversé sur le lit, les jambes enflées, livide, l’estomac comprimé. Mazarin venait de subir une rude attaque de goutte. Il souffrait cruellement et avec l’impatience d’un homme qui n’a pas l’habitude des résistances. À l’arrivée de Guénaud:
— Ah! dit-il, me voilà sauvé!
Guénaud était un homme fort savant et fort circonspect, qui n’avait pas besoin des critiques de Boileau pour avoir de la réputation. Lorsqu’il était en face de la maladie, fût-elle personnifiée dans un roi, il traitait le malade de Turc à More. Il ne répliqua donc pas à Mazarin comme le ministre s’y attendait: «Voilà le médecin; adieu la maladie!» Tout au contraire, examinant le malade d’un air fort grave:
— Oh! oh! dit-il.
— Eh quoi! Guénaud?... Quel air vous avez!
— J’ai l’air qu’il faut pour voir votre mal, monseigneur, et un mal fort dangereux.
— La goutte... Oh! oui, la goutte.
— Avec des complications, monseigneur.
Mazarin se souleva sur un coude, et interrogeant du regard, du geste:
— Que me dites-vous là! Suis-je plus malade que je ne crois moi-même?
— Monseigneur, dit Guénaud en s’asseyant près du lit, Votre Éminence a beaucoup travaillé dans sa vie, Votre Éminence a souffert beaucoup.
— Mais je ne suis pas si vieux, ce me semble... Feu M. de Richelieu n’avait que dix-sept mois de moins que moi lorsqu’il est mort, et mort de maladie mortelle. Je suis jeune, Guénaud, songez-y donc: j’ai cinquante deux ans à peine.
— Oh! monseigneur, vous avez bien plus que cela... Combien la Fronde a t-elle duré?
— À quel propos, Guénaud, me faites-vous cette question?
— Pour un calcul médical, monseigneur.
— Mais quelque chose comme dix ans... forte ou faible.
— Très bien; veuillez compter chaque année de Fronde pour trois ans... cela fait trente; or, vingt et cinquante-deux font soixante-douze ans. Vous avez soixante-douze ans, monseigneur... et c’est un grand âge.
En disant cela, il tâtait le pouls du malade. Ce pouls était rempli de si fâcheux pronostics, que le médecin poursuivit aussitôt, malgré les interruptions du malade:
— Mettons les années de Fronde à quatre ans l’une, c’est quatre-vingt-deux ans que vous avez vécu.
Mazarin devint fort pâle, et d’une voix éteinte il dit:
— Vous parlez sérieusement, Guénaud?
— Hélas! oui, monseigneur.
— Vous prenez alors un détour pour m’annoncer que je suis bien malade?
— Ma foi, oui, monseigneur, et avec un homme de l’esprit et du courage de Votre Éminence, on ne devrait pas prendre de détour.
Le cardinal respirait si difficilement, qu’il fit pitié même à l’impitoyable médecin.
— Il y a maladie et maladie, reprit Mazarin. De certaines on échappe.
— C’est vrai, monseigneur.
— N’est-ce pas? s’écria Mazarin presque joyeux; car enfin, à quoi serviraient la puissance, la force de volonté? À quoi servirait le génie, votre génie à vous, Guénaud? À quoi enfin servent la science et l’art, si le malade qui dispose de tout cela ne peut se sauver du péril?
Guénaud allait ouvrir la bouche. Mazarin continua:
— Songez, dit-il, que je suis le plus confiant de vos clients, songez que je vous obéis en aveugle, et que par conséquent...
— Je sais tout cela, dit Guénaud.
— Je guérirai alors?
— Monseigneur, il n’y a ni force de volonté, ni puissance, ni génie, ni science qui résistent au mal que Dieu envoie sans doute, ou qu’il jette sur la terre à la création, avec plein pouvoir de détruire et de tuer les hommes. Quand le mal est mortel, il tue, et rien n’y fait...
— Mon mal... est... mortel? demanda Mazarin.
— Oui, monseigneur.
L’Éminence s’affaissa un moment, comme le malheureux qu’une chute de colonne vient d’écraser... Mais c’était une âme bien trempée ou plutôt un esprit bien solide, que l’esprit de M. de Mazarin.