Français
— Guénaud, dit-il en se relevant, vous me permettrez bien d’en appeler de votre jugement. Je veux rassembler les plus savants hommes de l’Europe, je veux les consulter... je veux vivre enfin par la vertu de n’importe quel remède.
— Monseigneur ne suppose pas, dit Guénaud, que j’aie la prétention d’avoir prononcé tout seul sur une existence précieuse comme la sienne; j’ai assemblé déjà tous les bons médecins et praticiens de France et d’Europe... ils étaient douze.
— Et ils ont dit...?
— Ils ont dit que Votre Éminence était atteinte d’une maladie mortelle; j’ai la consultation signée dans mon portefeuille. Si Votre Éminence veut en prendre connaissance, elle verra le nom de toutes les maladies incurables que nous avons découvertes. Il y a d’abord...
— Non! non! s’écria Mazarin en repoussant le papier. Non, Guénaud, je me rends, je me rends!
Et un profond silence, pendant lequel le cardinal reprenait ses esprits et réparait ses forces, succéda aux agitations de cette scène.
— Il y a autre chose, murmura Mazarin; il y a les empiriques, les charlatans. Dans mon pays, ceux que les médecins abandonnent courent la chance d’un vendeur d’orviétan, qui dix fois les tue, mais qui cent fois les sauve.
— Depuis un mois, Votre Éminence ne s’aperçoit-elle pas que j’ai changé dix fois ses remèdes?
— Oui... Eh bien?
— Eh bien! j’ai dépensé cinquante mille livres à acheter les secrets de tous ces drôles: la liste est épuisée; ma bourse aussi. Vous n’êtes pas guéri, et sans mon art vous seriez mort.
— C’est fini, murmura le cardinal; c’est fini.
Il jeta un regard sombre autour de lui sur ses richesses.
— Il faudra quitter tout cela! soupira-t-il. Je suis mort, Guénaud! je suis mort!
— Oh! pas encore, monseigneur, dit le médecin.
Mazarin lui saisit la main.
— Dans combien de temps? demanda-t-il en arrêtant deux grands yeux fixes sur le visage du médecin.
— Monseigneur, on ne dit jamais cela.
— Aux hommes ordinaires, soit; mais à moi... à moi dont chaque minute vaut un trésor, dis-le-moi, Guénaud, dis-le-moi!
— Non, non, monseigneur.
— Je le veux, te dis-je. Oh! donne-moi un mois, et pour chacun de ces trente jours, je te paierai cent mille livres.
— Monseigneur, répliqua Guénaud d’une voix ferme, c’est Dieu qui vous donne les jours de grâce et non pas moi. Dieu ne vous donne donc que quinze jours!
Le cardinal poussa un douloureux soupir et retomba sur son oreiller en murmurant:
— Merci, Guénaud, merci!
Le médecin allait s’éloigner; le moribond se redressa:
— Silence, dit-il avec des yeux de flamme, silence!
— Monseigneur, il y a deux mois que je sais ce secret; vous voyez que je l’ai bien gardé.
— Allez, Guénaud, j’aurai soin de votre fortune; allez, et dites à Brienne de m’envoyer un commis; qu’on appelle M. Colbert. Allez.
Chapitre XLIV — Colbert
Colbert n’était pas loin.
Durant toute la soirée, il s’était tenu dans un corridor, causant avec Bernouin, avec Brienne, et commentant, avec l’habileté ordinaire des gens de cour, les nouvelles qui se dessinaient comme les bulles d’air sur l’eau à la surface de chaque événement. Il est temps, sans doute, de tracer, en quelques mots, un des portraits les plus intéressants de ce siècle, et de le tracer avec autant de vérité peut-être que les peintres contemporains l’ont pu faire. Colbert fut un homme sur lequel l’historien et le moraliste ont un droit égal.
Il avait treize ans de plus que Louis XIV, son maître futur.
D’une taille médiocre, plutôt maigre que gras, il avait l’œil enfoncé, la mine basse, les cheveux gros, noirs et rares, ce qui, disent les biographes de son temps, lui fit prendre de bonne heure la calotte. Un regard plein de sévérité, de dureté même; une sorte de roideur qui, pour les inférieurs, était de la fierté, pour les supérieurs, une affectation de vertu digne; la morgue sur toutes choses, même lorsqu’il était seul à se regarder dans une glace: voilà pour l’extérieur du personnage.
Au moral, on vantait la profondeur de son talent pour les comptes, son ingéniosité à faire produire la stérilité même. Colbert avait imaginé de forcer les gouverneurs des places frontières à nourrir les garnisons sans solde de ce qu’ils tiraient des contributions. Une si précieuse qualité donna l’idée à M. le cardinal Mazarin de remplacer Joubert, son intendant qui venait de mourir, par M. Colbert, qui rognait si bien les portions.
Colbert peu à peu se lançait à la cour, malgré la médiocrité de sa naissance, car il était fils d’un homme qui vendait du vin comme son père, qui ensuite avait vendu du drap, puis des étoffes de soie. Colbert, destiné d’abord au commerce, avait été commis chez un marchand de Lyon, qu’il avait quitté pour venir à Paris dans l’étude d’un procureur au Châtelet nommé Biterne. C’est ainsi qu’il avait appris l’art de dresser un compte et l’art plus précieux de l’embrouiller.
Cette roideur de Colbert lui avait fait le plus grand bien, tant il est vrai que la fortune, lorsqu’elle a un caprice, ressemble à ces femmes de l’Antiquité dont rien au physique et au moral des choses et des hommes ne rebute la fantaisie.
Colbert, placé chez Michel Letellier, secrétaire d’État en 1648, par son cousin Colbert, seigneur de Saint-Pouange, qui le favorisait, reçut un jour du ministre une commission pour le cardinal Mazarin. Son Éminence le cardinal jouissait alors d’une santé florissante, et les mauvaises années de la Fronde n’avaient pas encore compté triple et quadruple pour lui. Il était à Sedan, fort empêché d’une intrigue de cour dans laquelle Anne d’Autriche paraissait vouloir déserter sa cause.
Cette intrigue, Letellier en tenait les fils. Il venait de recevoir une lettre d’Anne d’Autriche, lettre fort précieuse pour lui et fort compromettante pour Mazarin; mais comme il jouait déjà le rôle double qui lui servit si bien, et qu’il ménageait toujours deux ennemis pour tirer parti de l’un et de l’autre, soit en les brouillant plus qu’ils ne l’étaient, soit en les réconciliant, Michel Letellier voulut envoyer à Mazarin la lettre d’Anne d’Autriche, afin qu’il en prît connaissance, et par conséquent afin qu’il sût gré d’un service aussi galamment rendu. Envoyer la lettre, c’était facile; la recouvrer après communication, c’était la difficulté.
Letellier jeta les yeux autour de lui, et voyant le commis noir et maigre qui griffonnait, le sourcil froncé, dans ses bureaux, il le préféra au meilleur gendarme pour l’exécution de ce dessein. Colbert dut partir pour Sedan avec l’ordre de communiquer la lettre à Mazarin et de la rapporter à Letellier. Il écouta sa consigne avec une attention scrupuleuse, s’en fit répéter la teneur deux fois, insista sur la question de savoir si rapporter était aussi nécessaire que communiquer, et Letellier lui dit: — Plus nécessaire.
Alors il partit, voyagea comme un courrier sans souci de son corps, et remit à Mazarin, d’abord une lettre de Letellier qui annonçait au cardinal l’envoi de la lettre précieuse, puis cette lettre elle-même. Mazarin rougit fort en voyant la lettre d’Anne d’Autriche, fit un gracieux sourire à Colbert et le congédia.
— À quand la réponse, monseigneur? dit le courrier humblement.
— À demain.
— Demain matin?
— Oui, monsieur.
Le commis tourna les talons et essaya sa plus noble révérence.
Le lendemain il était au poste dès sept heures. Mazarin le fit attendre jusqu’à dix. Colbert ne sourcilla point dans l’antichambre; son tour venu, il entra.
Mazarin lui remit alors un paquet cacheté. Sur l’enveloppe de ce paquet étaient écrits ces mots: «À M. Michel Letellier, etc.»
Colbert regarda le paquet avec beaucoup d’attention; le cardinal fit une charmante mine et le poussa vers la porte.
— Et la lettre de la reine mère, monseigneur? demanda Colbert.
— Elle est avec le reste, dans le paquet, dit Mazarin.
— Ah! fort bien, répliqua Colbert.
Et, plaçant son chapeau entre ses genoux, il se mit à décacheter le paquet.
Mazarin poussa un cri.
— Que faites-vous donc! dit-il brutalement.
— Je décachette le paquet, monseigneur.
— Vous défiez-vous de moi, monsieur le cuistre? A-t-on vu pareille impertinence!
— Oh! monseigneur, ne vous fâchez pas contre moi! Ce n’est certainement pas la parole de Votre Éminence que je mets en doute, à Dieu ne plaise.
— Quoi donc, alors?
— C’est l’exactitude de votre chancellerie, monseigneur. Qu’est-ce qu’une lettre? Un chiffon. Un chiffon ne peut-il être oublié?... Et tenez, monseigneur, tenez, voyez si j’avais tort! Vos commis ont oublié le chiffon: la lettre ne se trouve pas dans le paquet.
— Vous êtes un insolent et vous n’avez rien vu! s’écria Mazarin irrité; retirez-vous et attendez mon plaisir!
En disant ces mots, avec une subtilité tout italienne, il arracha le paquet des mains de Colbert et rentra dans ses appartements. Mais cette colère ne pouvait tant durer qu’elle ne fût remplacée un jour par le raisonnement.
Mazarin, chaque matin, en ouvrant la porte de son cabinet, trouvait la figure de Colbert en sentinelle derrière la banquette, et cette figure désagréable lui demandait humblement, mais avec ténacité, la lettre de la reine mère.
Mazarin n’y put tenir et dut la rendre. Il accompagna cette restitution d’une mercuriale des plus rudes, pendant laquelle Colbert se contenta d’examiner, de ressaisir, de flairer même le papier, les caractères et la signature, ni plus ni moins que s’il eût eu affaire au dernier faussaire du royaume. Mazarin le traita plus rudement encore, et Colbert, impassible, ayant acquis la certitude que la lettre était la vraie, partit comme s’il eût été sourd.
Cette conduite lui valut plus tard le poste de Joubert, car Mazarin, au lieu d’en garder rancune, l’admira et souhaita de s’attacher une pareille fidélité.
On voit par cette seule histoire ce qu’était l’esprit de Colbert. Les événements, se déroulant peu à peu, laisseront fonctionner librement tous les ressorts de cet esprit. Colbert ne fut pas long à s’insinuer dans les bonnes grâces du cardinal: il lui devint même indispensable. Tous ses comptes, le commis les connaissait, sans que le cardinal lui en eût jamais parlé. Ce secret entre eux, à deux, était un lien puissant, et voilà pourquoi, près de paraître devant le maître d’un autre monde, Mazarin voulait prendre un parti et un bon conseil pour disposer du bien qu’il était forcé de laisser en ce monde-ci.
Après la visite de Guénaud, il appela donc Colbert, le fit asseoir et lui dit:
— Causons, monsieur Colbert, et sérieusement, car je suis malade et il se pourrait que je vinsse à mourir.
— L’homme est mortel, répliqua Colbert.
— Je m’en suis toujours souvenu, monsieur Colbert, et j’ai travaillé dans cette prévision... Vous savez que j’ai amassé un peu de bien ...
— Je le sais, monseigneur.
— À combien estimez-vous à peu près ce bien, monsieur Colbert?
— À quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres neuf sous et huit deniers, répondit Colbert.
Le cardinal poussa un gros soupir et regarda Colbert avec admiration; mais il se permit un sourire.
— Argent connu, ajouta Colbert en réponse à ce sourire.
Le cardinal fit un soubresaut dans son lit.
— Qu’entendez-vous par là? dit-il.
— J’entends, dit Colbert, qu’outre ces quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres neuf sous huit deniers il y a treize autres millions que l’on ne connaît pas.
— Ouf! soupira Mazarin, quel homme!
À ce moment la tête de Bernouin apparut dans l’embrasure de la porte.
— Qu’y a-t-il, demanda Mazarin, et pourquoi me trouble-t-on?
— Le père théatin, directeur de Son Éminence, avait été mandé pour ce soir; il ne pourrait revenir qu’après-demain chez Monseigneur.
Mazarin regarda Colbert, qui aussitôt prit son chapeau en disant: — Je reviendrai, monseigneur.
Mazarin hésita.
— Non, non, dit-il, j’ai autant affaire de vous que de lui. D’ailleurs, vous êtes mon autre confesseur, vous... et ce que je dis à l’un, l’autre peut l’entendre. Restez-là, Colbert.
— Mais, monseigneur, s’il n’y a pas secret de pénitence, le directeur consentira-t-il?
— Ne vous inquiétez pas de cela, entrez dans la ruelle.
— Je puis attendre dehors, monseigneur.
— Non, non, mieux vaut que vous entendiez la confession d’un homme de bien.
Colbert s’inclina et passa dans la ruelle.
— Introduisez le père théatin, dit Mazarin en fermant les rideaux.
Chapitre XLV — Confession d’un homme de bien
Le théatin entra délibérément, sans trop s’étonner du bruit et du mouvement que les inquiétudes sur la santé du cardinal avaient soulevés dans sa maison.
— Venez, mon révérend, dit Mazarin après un dernier regard à la ruelle; venez et soulagez-moi.
— C’est mon devoir, monseigneur, répliqua le théatin.
— Commencez par vous asseoir commodément, car je vais débuter par une confession générale; vous me donnerez tout de suite une bonne absolution, et je me croirai plus tranquille.
— Monseigneur, dit le révérend, vous n’êtes pas tellement malade qu’une confession générale soit urgente... Et ce sera bien fatigant, prenez garde!
— Vous supposez qu’il y en a long, mon révérend?
— Comment croire qu’il en soit autrement, quand on a vécu aussi complètement que Votre Éminence?
— Ah! c’est vrai... Oui, le récit peut être long.
— La miséricorde de Dieu est grande, nasilla le théatin.
— Tenez, dit Mazarin, voilà que je commence à m’effrayer moi-même d’avoir tant laissé passer de choses que le Seigneur pouvait réprouver.
— N’est-ce pas? dit naïvement le théatin en éloignant de la lampe sa figure fine et pointue comme celle d’une taupe. Les pécheurs sont comme cela: oublieux avant, puis scrupuleux quand il est trop tard.
— Les pécheurs? répliqua Mazarin. Me dites-vous ce mot avec ironie et pour me reprocher toutes les généalogies que j’ai laissé faire sur mon compte... moi, fils de pêcheur, en effet?
— Hum! fit le théatin.
— C’est là un premier péché, mon révérend; car enfin, j’ai souffert qu’on me fît descendre des vieux consuls de Rome, T. Geganius Macerinus Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III, dont parle la chronique de Haolander... De Macerinus à Mazarin, la proximité était tentante. Macerinus, diminutif, veut dire maigrelet. Oh! mon révérend, Mazarini peut signifier aujourd’hui, à l’augmentatif, maigre comme un Lazare. Voyez!
Et il montra ses bras décharnés et ses jambes dévorées par la fièvre.
— Que vous soyez né d’une famille de pêcheurs, reprit le théatin, je n’y vois rien de fâcheux pour vous... car enfin, saint Pierre était un pêcheur, et si vous êtes prince de l’Église, monseigneur, il en a été le chef suprême. Passons, s’il vous plaît.
— D’autant plus que j’ai menacé de la Bastille un certain Bounet, prêtre d’Avignon, qui voulait publier une généalogie de Casa Mazarini beaucoup trop merveilleuse.
— Pour être vraisemblable? répliqua le théatin.
— Oh! alors, si j’eusse agi dans cette idée, mon révérend, c’était vice d’orgueil... autre péché.
— C’était excès d’esprit, et jamais on ne peut reprocher à personne ces sortes d’abus. Passons, passons.
— J’en étais à l’orgueil... Voyez-vous, mon révérend, je vais tâcher de diviser cela par péchés capitaux.
— J’aime les divisions bien faites.
— J’en suis aise. Il faut que vous sachiez qu’en 1630... hélas! voilà trente et un ans!
— Vous aviez vingt-neuf ans, monseigneur.
— Âge bouillant. Je tranchais du soldat en me jetant à Casal dans les arquebusades, pour montrer que je montais à cheval aussi bien qu’un officier. Il est vrai que j’apportai la paix aux Espagnols et aux Français. Cela rachète un peu mon péché.
— Je ne vois pas le moindre péché à montrer qu’on monte à cheval, dit le théatin, c’est du goût parfait, et cela honore notre robe. En ma qualité de chrétien, j’approuve que vous ayez empêché l’effusion du sang; en ma qualité de religieux, je suis fier de la bravoure qu’un collègue a témoignée.
Mazarin fit un humble salut de la tête.
— Oui, dit-il, mais les suites!
— Quelles suites?
— Eh! ce damné péché d’orgueil a des racines sans fin...Depuis que je m’étais jeté comme cela entre deux armées, que j’avais flairé la poudre et parcouru des lignes de soldats, je regardais un peu en pitié les généraux.
— Ah!
— Voilà le mal... En sorte que je n’en ai plus trouvé un seul supportable depuis ce temps-là.
— Le fait est, dit le théatin, que les généraux que nous avons eus n’étaient pas forts.
— Oh! s’écria Mazarin, il y avait M. le prince... je l’ai bien tourmenté, celui-là!
— Il n’est pas à plaindre, il a acquis assez de gloire et assez de bien.
— Soit pour M. le prince; mais M. de Beaufort, par exemple... que j’ai tant fait souffrir au donjon de Vincennes?
— Ah! mais c’était un rebelle, et la sûreté de l’État exigeait que vous fissiez le sacrifice... Passons.
— Je crois que j’ai épuisé l’orgueil. Il y a un autre péché que j’ai peur de qualifier...
— Je le qualifierai, moi... Dites toujours.
— Un bien grand péché, mon révérend.
— Nous verrons, monseigneur.
— Vous ne pouvez manquer d’avoir ouï parler de certaines relations que j’aurais eues... avec Sa Majesté la reine mère... Les malveillants...
— Les malveillants, monseigneur, sont des sots... Ne fallait-il pas, pour le bien de l’État et pour l’intérêt du jeune roi, que vous vécussiez en bonne intelligence avec la reine? Passons, passons.
— Je vous assure, dit Mazarin, que vous m’enlevez de la poitrine un terrible poids.
— Vétilles que tout cela!... Cherchez les choses sérieuses.
— Il y a bien de l’ambition, mon révérend...
— C’est la marche des grandes choses, monseigneur.
— Même cette velléité de la tiare?...
— Être pape, c’est être le premier des chrétiens... Pourquoi ne l’eussiez vous pas désiré?
— On a imprimé que j’avais, pour arriver là, vendu Cambrai aux Espagnols.
— Vous avez fait peut-être vous-même des pamphlets sans trop persécuter les pamphlétaires?
— Alors, mon révérend, j’ai vraiment le cœur bien net. Je ne sens plus que de légères peccadilles.
— Dites.
— Le jeu.
— C’est un peu mondain; mais enfin, vous étiez obligé, par le devoir de la grandeur, à tenir maison.
— J’aimais à gagner...
— Il n’est pas de joueur qui joue pour perdre.
— Je trichais bien un peu...
— Vous preniez votre avantage. Passons.
— Eh bien! mon révérend, je ne sens plus rien du tout sur ma conscience. Donnez-moi l’absolution, et mon âme pourra, lorsque Dieu l’appellera, monter sans obstacle jusqu’à son trône.
Le théatin ne remua ni les bras ni les lèvres.
— Qu’attendez-vous, mon révérend, dit Mazarin.
— J’attends la fin.
— La fin de quoi?
— De la confession, monseigneur.
— Mais j’ai fini.
— Oh! non! Votre Éminence fait erreur.
— Pas que je sache.
— Cherchez bien.
— J’ai cherché aussi bien que possible.
— Alors je vais aider votre mémoire.
— Voyons.
Le théatin toussa plusieurs fois.
— Vous ne me parlez pas de l’avarice, autre péché capital, ni de ces millions, dit-il.
— Quels millions, mon révérend?
— Mais ceux que vous possédez, monseigneur.
— Mon père, cet argent est à moi, pourquoi vous en parlerais-je?
— C’est que, voyez-vous, nos deux opinions diffèrent. Vous dites que cet argent est à vous, et, moi, je crois qu’il est un peu à d’autres.
Mazarin porta une main froide à son front perlé de sueur.
— Comment cela? balbutia-t-il.
— Voici. Votre Éminence a gagné beaucoup de biens au service du roi...
— Hum! beaucoup... ce n’est pas trop.
— Quoi qu’il en soit, d’où venait ce bien?
— De l’État.
— L’État, c’est le roi.
— Mais que concluez-vous, mon révérend? dit Mazarin, qui commençait à trembler.
— Je ne puis conclure sans une liste des biens que vous avez. Comptons un peu, s’il vous plaît: vous avez l’évêché de Metz.
— Oui.
— Les abbayes de Saint-Clément, de Saint-Arnoud et de Saint-Vincent, toujours à Metz.
— Oui.
— Vous avez l’abbaye de Saint-Denis, en France, un beau bien.
— Oui, mon révérend.
— Vous avez l’abbaye de Cluny, qui est si riche.
— Je l’ai.
— Celle de Saint-Médard, à Soissons, cent mille livres de revenus.
— Je ne le nie pas.
— Celle de Saint-Victor, à Marseille, une des meilleures du Midi.
— Oui, mon père.
— Un bon million par an. Avec les émoluments du cardinalat et du ministère, c’est peut-être deux millions par an.
— Eh!
— Pendant dix ans, c’est vingt millions... et vingt millions placés à cinquante pour cent donnent, par progression, vingt autres millions en dix ans.
— Comme vous comptez, pour un théatin!
— Depuis que Votre Éminence a placé notre ordre dans le couvent que nous occupons près de Saint-Germain-des-Prés, en 1644, c’est moi qui fais les comptes de la société.
— Et les miens, à ce que je vois, mon révérend.
— Il faut savoir un peu de tout, monseigneur.
— Eh bien! concluez à présent.
— Je conclus que le bagage est trop gros pour que vous passiez à la porte du paradis.
— Je serai damné?
— Si vous ne restituez pas, oui.
Mazarin poussa un cri pitoyable.
— Restituer! mais à qui, bon Dieu!
— Au maître de cet argent, au roi!
— Mais c’est le roi qui m’a tout donné!...
— Un moment! le roi ne signe pas les ordonnances!
Mazarin passa des soupirs aux gémissements.
— L’absolution, dit-il.
— Impossible, monseigneur... Restituez, restituez, répliqua le théatin.
— Mais, enfin, vous m’absolvez de tous les péchés; pourquoi pas de celui là?
— Parce que, répondit le révérend, vous absoudre pour ce motif est un péché dont le roi ne m’absoudrait jamais, monseigneur.
Là-dessus, le confesseur quitta son pénitent avec une mine pleine de componction, puis il sortit du même pas qu’il était entré.
— Holà! mon Dieu, gémit le cardinal... Venez ça, Colbert; je suis bien malade, mon ami!
Chapitre XLVI — La donation
Colbert reparut sous les rideaux.
— Avez-vous entendu? dit Mazarin.
— Hélas! oui, monseigneur.
— Est-ce qu’il a raison? Est-ce que tout cet argent est du bien mal acquis?
— Un théatin, monseigneur, est un mauvais juge en matière de finances, répondit froidement Colbert. Cependant il se pourrait que, d’après ses idées théologiques, Votre Éminence eût de certains torts. On en a toujours eu... quand on meurt.
— On a d’abord celui de mourir, Colbert.
— C’est vrai, monseigneur. Envers qui cependant le théatin vous aurait-il trouvé des torts? Envers le roi.
Mazarin haussa les épaules.
— Comme si je n’avais pas sauvé son État et ses finances!
— Cela ne souffre pas de controverse, monseigneur.
— N’est-ce pas? Donc, j’aurais gagné très légitimement un salaire, malgré mon confesseur?
— C’est hors de doute.
— Et je pourrais garder pour ma famille, si besogneuse, une bonne partie... le tout même de ce que j’ai gagné!
— Je n’y vois aucun empêchement, monseigneur.
— J’étais bien sûr, en vous consultant, Colbert, d’avoir un avis sage, répliqua Mazarin tout joyeux.
Colbert fit sa grimace de pédant.
— Monseigneur, interrompit-il, il faudrait bien voir cependant si ce qu’a dit le théatin n’est pas un piège.
— Non, un piège... pourquoi? Le théatin est honnête homme.
— Il a cru Votre Éminence aux portes du tombeau, puisque Votre Éminence le consultait... Ne l’ai-je pas entendu vous dire: «Distinguez ce que le roi vous a donné de ce que vous vous êtes donné à vous-même...» Cherchez bien, monseigneur, s’il ne vous a pas un peu dit cela, c’est assez une parole de théatin.
— Il serait possible.
— Auquel cas, monseigneur, je vous regarderais comme mis en demeure par le religieux...
— De restituer? s’écria Mazarin tout échauffé.
— Eh! je ne dis pas non.
— De restituer tout! Vous n’y songez pas... Vous dites comme le confesseur.
— Restituer une partie, c’est-à-dire faire la part de Sa Majesté, et cela, monseigneur, peut avoir des dangers. Votre Éminence est un politique trop habile pour ignorer qu’à cette heure le roi ne possède pas cent cinquante mille livres nettes dans ses coffres.