Français
— Ah! fit le roi; et qu’est-il devenu, M. Colbert?
— Il vient de quitter la chambre de Son Éminence.
— Pour aller où?
— Pour me suivre.
— De sorte qu’il est...?
— Là, mon cher Sire, attendant à votre porte que votre bon plaisir soit de le recevoir.
Louis courut à la porte, l’ouvrit lui-même et aperçut dans le couloir Colbert debout et attendant.
Le roi tressaillit à l’aspect de cette statue toute vêtue de noir.
Colbert, saluant avec un profond respect, fit deux pas vers Sa Majesté.
Louis rentra dans la chambre, en faisant à Colbert signe de le suivre.
Colbert entra. Louis congédia la nourrice qui ferma la porte en sortant.
Colbert se tint modestement debout près de cette porte.
— Que venez-vous m’annoncer, monsieur? dit Louis, fort troublé d’être ainsi surpris dans sa pensée intime qu’il ne pouvait complètement cacher.
— Que M. le cardinal vient de trépasser, Sire, et que je vous apporte son dernier adieu.
Le roi demeura un instant pensif.
Pendant cet instant, il regardait attentivement Colbert; il était évident que la dernière pensée du cardinal lui revenait à l’esprit.
— C’est vous qui êtes M. Colbert? demanda-t-il.
— Oui, Sire.
— Fidèle serviteur de Son Éminence, à ce que Son Éminence m’a dit elle même?
— Oui, Sire.
— Dépositaire d’une partie de ses secrets?
— De tous.
— Les amis et les serviteurs de Son Éminence défunte me seront chers, monsieur, et j’aurai soin que vous soyez placé dans mes bureaux.
Colbert s’inclina.
— Vous êtes financier, monsieur, je crois.
— Oui, Sire.
— Et M. le cardinal vous employait à son économat?
— J’ai eu cet honneur, Sire.
— Jamais vous ne fîtes personnellement rien pour ma maison, je crois.
— Pardon, Sire; c’est moi qui eus le bonheur de donner à M. le cardinal l’idée d’une économie qui met trois cent mille francs par an dans les coffres de Sa Majesté.
— Quelle économie, monsieur? demanda Louis XIV.
— Votre Majesté sait que les cent-suisses ont des dentelles d’argent de chaque côté de leurs rubans?
— Sans doute.
— Eh bien! Sire, c’est moi qui ai proposé que l’on mit à ces rubans des dentelles d’argent faux. Cela ne paraît point et cent mille écus font la nourriture d’un régiment pendant le semestre, ou le prix de dix mille bons mousquets, ou la valeur d’une flûte de dix canons prête à prendre la mer.
— C’est vrai, dit Louis XIV en considérant plus attentivement le personnage, et voilà, par ma foi, une économie bien placée; d’ailleurs, il était ridicule que des soldats portassent la même dentelle que portent des seigneurs.
— Je suis heureux d’être approuvé par Sa Majesté, dit Colbert.
— Est-ce là le seul emploi que vous teniez près du cardinal? demanda le roi.
— C’est moi que Son Éminence avait chargé d’examiner les comptes de la surintendance, Sire.
— Ah! fit Louis XIV qui s’apprêtait à renvoyer Colbert et que ce mot arrêta; ah! c’est vous que Son Éminence avait chargé de contrôler M. Fouquet. Et le résultat du contrôle?
— Est qu’il y a déficit, Sire; mais si Votre Majesté daigne me permettre...
— Parlez, monsieur Colbert.
— Je dois donner à Votre Majesté quelques explications.
— Point du tout, monsieur; c’est vous qui avez contrôlé ces comptes, donnez-m’en le relevé.
— Ce sera facile, Sire. Vide partout, argent nulle part.
— Prenez-y garde, monsieur; vous attaquez rudement la gestion de M. Fouquet, lequel, à ce que j’ai entendu dire cependant, est un habile homme.
Colbert rougit, puis pâlit, car il sentit que, de ce moment, il entrait en lutte avec un homme dont la puissance balançait presque la puissance de celui qui venait de mourir.
— Oui, Sire, un très habile homme, répéta Colbert en s’inclinant.
— Mais si M. Fouquet est un habile homme et que, malgré cette habileté, l’argent manque, à qui la faute?
— Je n’accuse pas, Sire, je constate.
— C’est bien; faites vos comptes et présentez-les-moi. Il y a déficit, dites vous? Un déficit peut être passager, le crédit revient, les fonds rentrent.
— Non, Sire.
— Sur cette année peut-être, je comprends cela; mais sur l’an prochain?
— L’an prochain, Sire, est mangé aussi ras que l’an qui court.
— Mais l’an d’après alors?
— Comme l’an prochain.
— Que me dites-vous là, monsieur Colbert?
— Je dis qu’il y a quatre années engagées d’avance.
— On fera un emprunt, alors.
— On en a fait trois, Sire.
— Je créerai des offices pour les faire résigner et l’on encaissera l’argent des charges.
— Impossible, Sire, car il y a déjà eu créations sur créations d’offices dont les provisions sont livrées en blanc, en sorte que les acquéreurs en jouissent sans les remplir. Voilà pourquoi Votre Majesté ne peut résigner. De plus; sur chaque traité, M. le surintendant a donné un tiers de remise, en sorte que les peuples sont foulés sans que Votre Majesté en profite.
Le roi fit un mouvement.
— Expliquez-moi cela, monsieur Colbert.
— Que Votre Majesté formule clairement sa pensée, et me dise ce qu’elle désire que je lui explique.
— Vous avez raison. La clarté, n’est-ce pas?
— Oui, Sire, la clarté. Dieu est Dieu surtout parce qu’il a fait la lumière.
— Eh bien, par exemple, reprit Louis XIV, si aujourd’hui que M. le cardinal est mort et que me voilà roi, si je voulais avoir de l’argent?
— Votre Majesté n’en aurait pas.
— Oh! voilà qui est étrange, monsieur; comment, mon surintendant ne me trouverait point d’argent?
Colbert secoua sa grosse tête.
— Qu’est-ce donc? dit le roi; les revenus de l’État sont-ils donc obérés à ce point qu’ils ne soient plus des revenus?
— Oui, Sire, à ce point.
Le roi fronça le sourcil.
— Soit, dit-il; j’assemblerai les ordonnances pour obtenir des porteurs un dégrèvement, une liquidation à bon marché.
— Impossible, car les ordonnances ont été converties en billets, lesquels billets, pour commodité de rapport et facilité de transaction, sont coupés en tant de parts que l’on ne peut plus reconnaître l’original.
Louis, fort agité, se promenait de long en large, le sourcil toujours froncé.
— Mais si cela était comme vous le dites, monsieur Colbert, fit-il en s’arrêtant tout d’un coup, je serais ruiné avant même de régner?
— Vous l’êtes en effet, Sire, repartit l’impassible aligneur de chiffres.
— Mais cependant, monsieur, l’argent est quelque part?
— Oui, Sire, et même pour commencer, j’apporte à Votre Majesté une note de fonds que M. le cardinal Mazarin n’a pas voulu relater dans son testament, ni dans aucun acte quelconque; mais qu’il m’avait confiés, à moi.
— À vous?
— Oui, Sire, avec injonction de les remettre à Votre Majesté.
— Comment! outre les quarante millions du testament?
— Oui, Sire.
— M. de Mazarin avait encore d’autres fonds? Colbert s’inclina.
— Mais c’était donc un gouffre que cet homme! murmura le roi. M. de Mazarin d’un côté, M. Fouquet de l’autre; plus de cent millions peut-être pour eux deux! Cela ne m’étonne point que mes coffres soient vides.
Colbert attendait sans bouger.
— Et la somme que vous m’apportez en vaut-elle la peine? demanda le roi.
— Oui, Sire; la somme est assez ronde.
— Elle s’élève?
— À treize millions de livres, Sire.
— Treize millions! s’écria Louis XIV en frissonnant de joie. Vous dites treize millions, monsieur Colbert.
— J’ai dit treize millions, oui, Votre Majesté.
— Que tout le monde ignore?
— Que tout le monde ignore.
— Qui sont entre vos mains?
— En mes mains, oui, Sire.
— Et que je puis avoir?
— Dans deux heures.
— Mais où sont-ils donc?
— Dans la cave d’une maison que M. le cardinal possédait en ville et qu’il veut bien me laisser par une clause particulière de son testament.
— Vous connaissez donc le testament du cardinal?
— J’en ai un double signé de sa main.
— Un double?
— Oui, Sire, et le voici.
Colbert tira simplement l’acte de sa poche et le montra au roi.
Le roi lut l’article relatif à la donation de cette maison.
— Mais, dit-il, il n’est question ici que de la maison et nulle part l’argent n’est mentionné.
— Pardon, Sire, il l’est dans ma conscience.
— Et M. de Mazarin s’en est rapporté à vous?
— Pourquoi pas, Sire?
— Lui, l’homme défiant par excellence?
— Il ne l’était pas pour moi, Sire, comme Votre Majesté peut le voir.
Louis arrêta avec admiration son regard sur cette tête vulgaire, mais expressive.
— Vous êtes un honnête homme, monsieur Colbert, dit le roi.
— Ce n’est pas une vertu, Sire, c’est un devoir, répondit froidement Colbert.
— Mais, ajouta Louis XIV, cet argent n’est-il pas à la famille?
— Si cet argent était à la famille, il serait porté au testament du cardinal comme le reste de sa fortune. Si cet argent était à la famille, moi qui ai rédigé l’acte de donation fait en faveur de Votre Majesté, j’eusse ajouté la somme de treize millions à celle de quarante millions qu’on vous offrait déjà.
— Comment! s’écria Louis XIV, c’est vous qui avez rédigé la donation, monsieur Colbert?
— Oui, Sire.
— Et le cardinal vous aimait? ajouta naïvement le roi.
— J’avais répondu à Son Éminence que Votre Majesté n’accepterait point, dit Colbert de ce même ton tranquille que nous avons dit et qui, même dans les habitudes de la vie, avait quelque chose de solennel. Louis passa une main sur son front:
«Oh! que je suis jeune, murmura-t-il tout bas, pour commander aux hommes!»
Colbert attendait la fin de ce monologue intérieur. Il vit Louis relever la tête.
— À quelle heure enverrai-je l’argent à Votre Majesté? demanda-t-il.
— Cette nuit, à onze heures. Je désire que personne ne sache que je possède cet argent.
Colbert ne répondit pas plus que si la chose n’avait point été dite pour lui.
— Cette somme est-elle en lingots ou en or monnayé?
— En or monnayé, Sire.
— Bien.
— Où l’enverrai-je?
— Au Louvre. Merci, monsieur Colbert.
Colbert s’inclina et sortit.
— Treize millions! s’écria Louis XIV lorsqu’il fut seul; mais c’est un rêve!
Puis il laissa tomber son front dans ses mains, comme s’il dormait effectivement.
Mais, au bout d’un instant, il releva le front, secoua sa belle chevelure, se leva, et, ouvrant violemment la fenêtre, il baigna son front brûlant dans l’air vif du matin qui lui apportait l’âcre senteur des arbres et le doux parfum des fleurs.
Une resplendissante aurore se levait à l’horizon et les premiers rayons du soleil inondèrent de flamme le front du jeune roi.
— Cette aurore est celle de mon règne, murmura Louis XIV, et est-ce un présage que vous m’envoyez, Dieu tout-puissant?...
Chapitre L — Le premier jour de la royauté de Louis XIV
Le matin, la mort du cardinal se répandit dans le château, et du château dans la ville.
Les ministres Fouquet, Lyonne et Letellier entrèrent dans la salle des séances pour tenir conseil.
Le roi les fit mander aussitôt.
— Messieurs, dit-il, M. le cardinal a vécu. Je l’ai laissé gouverner mes affaires; mais à présent, j’entends les gouverner moi-même. Vous me donnerez vos avis quand je vous les demanderai. Allez!
Les ministres se regardèrent avec surprise. S’ils dissimulèrent un sourire, ce fut un grand effort, car ils savaient que le prince, élevé dans une ignorance absolue des affaires, se chargeait là, par amour-propre, d’un fardeau trop lourd pour ses forces.
Fouquet prit congé de ses collègues sur l’escalier en leur disant:
— Messieurs, voilà bien de la besogne de moins pour nous.
Et il monta tout joyeux dans son carrosse. Les autres, un peu inquiets de la tournure que prendraient les événements, s’en retournèrent ensemble à Paris.
Le roi, vers les dix heures, passa chez sa mère, avec laquelle il eut un entretien fort particulier; puis, après le dîner, il monta en voiture fermée et se rendit tout droit au Louvre. Là, il reçut beaucoup de monde, et prit un certain plaisir à remarquer l’hésitation de tous et la curiosité de chacun.
Vers le soir, il commanda que les portes du Louvre fussent fermées, à l’exception d’une seule, de celle qui donnait sur le quai. Il mit en sentinelle à cet endroit deux Cent-Suisses qui ne parlaient pas un mot de français, avec consigne de laisser entrer tout ce qui serait ballot, mais rien autre chose, et de ne laisser rien sortir.
À onze heures précises, il entendit le roulement d’un pesant chariot sous la voûte, puis d’un autre, puis d’un troisième. Après quoi, la grille roula sourdement sur ses gonds pour se refermer. Bientôt quelqu’un gratta de l’ongle à la porte du cabinet. Le roi alla ouvrir lui-même, et il vit Colbert, dont le premier mot fut celui-ci:
— L’argent est dans la cave de Votre Majesté.
Louis descendit alors et alla visiter lui-même les barriques d’espèces, or et argent, que, par les soins de Colbert, quatre hommes à lui venaient de rouler dans un caveau dont le roi avait fait passer la clef à Colbert le matin même. Cette revue achevée, Louis rentra chez lui, suivi de Colbert, qui n’avait pas réchauffé son immobile froideur du moindre rayon de satisfaction personnelle.
— Monsieur, lui dit le roi, que voulez-vous que je vous donne en récompense de ce dévouement et de cette probité?
— Rien absolument, Sire.
— Comment, rien? pas même l’occasion de me servir?
— Votre Majesté ne me fournirait pas cette occasion que je ne la servirais pas moins. Il m’est impossible de n’être pas le meilleur serviteur du roi.
— Vous serez intendant des finances, monsieur Colbert.
— Mais il y a un surintendant, Sire?
— Justement.
— Sire, le surintendant est l’homme le plus puissant du royaume.
— Ah! s’écria Louis en rougissant, vous croyez?
— Il me broiera en huit jours, Sire; car enfin, Votre Majesté me donne un contrôle pour lequel la force est indispensable. Intendant sous un surintendant, c’est l’infériorité.
— Vous voulez des appuis... vous ne faites pas fond sur moi?
— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Majesté que M. Fouquet, du vivant de M. Mazarin, était le second personnage du royaume; mais voilà M. Mazarin mort, et M. Fouquet est devenu le premier.
— Monsieur, je consens à ce que vous me disiez toutes choses aujourd’hui encore; mais demain, songez-y, je ne le souffrirai plus.
— Alors je serai inutile à Votre Majesté?
— Vous l’êtes déjà, puisque vous craignez de vous compromettre en me servant.
— Je crains seulement d’être mis hors d’état de vous servir.
— Que voulez-vous alors?
— Je veux que Votre Majesté me donne des aides dans le travail de l’intendance.
— La place perd de sa valeur?
— Elle gagne de la sûreté.
— Choisissez vos collègues.
— MM. Breteuil, Marin, Hervard.
— Demain, l’ordonnance paraîtra.
— Sire, merci!
— C’est tout ce que vous demandez?
— Non, Sire; encore une chose...
— Laquelle?
— Laissez-moi composer une Chambre de justice.
— Pourquoi faire, cette Chambre de justice?
— Pour juger les traitants et les partisans qui, depuis dix ans, ont mal versé.
— Mais... que leur fera-t-on?
— On en pendra trois, ce qui fera rendre gorge aux autres.
— Je ne puis cependant commencer mon règne par des exécutions, monsieur Colbert.
— Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices.
Le roi ne répondit pas.
— Votre Majesté consent-elle? dit Colbert.
— Je réfléchirai, monsieur.
— Il sera trop tard quand la réflexion sera faite.
— Pourquoi?
— Parce que nous avons affaire à des gens plus forts que nous, s’ils sont avertis.
— Composez cette Chambre de justice, monsieur.
— Je la composerai.
— Est-ce tout?
— Non, Sire; il y a encore une chose importante... Quels droits attache Votre Majesté à cette intendance?
— Mais... je ne sais... il y a des usages...
— Sire, j’ai besoin qu’à cette intendance soit dévolu le droit de lire la correspondance avec l’Angleterre.
— Impossible, monsieur, car cette correspondance se dépouille au conseil; M. le cardinal lui-même le faisait.
— Je croyais que Votre Majesté avait déclaré ce matin qu’elle n’aurait plus de conseil.
— Oui, je l’ai déclaré.
— Que Votre Majesté alors veuille bien lire elle-même et toute seule ses lettres, surtout celles d’Angleterre; je tiens particulièrement à ce point.
— Monsieur, vous aurez cette correspondance et m’en rendrez compte.
— Maintenant, Sire, qu’aurai-je à faire des finances?
— Tout ce que M. Fouquet ne fera pas.
— C’est là ce que je demandais à Votre Majesté. Merci, je pars tranquille.
Il partit en effet sur ces mots. Louis le regarda partir.
Colbert n’était pas encore à cent pas du Louvre que le roi reçut un courrier d’Angleterre. Après avoir regardé, sondé l’enveloppe, le roi la décacheta précipitamment, et trouva tout d’abord une lettre du roi Charles II.
Voici ce que le prince anglais écrivait à son royal frère:
«Votre Majesté doit être fort inquiète de la maladie de M. le cardinal Mazarin; mais l’excès du danger ne peut que vous servir. Le cardinal est condamné par son médecin. Je vous remercie de la gracieuse réponse que vous avez faite à ma communication touchant lady Henriette Stuart, ma sœur, et dans huit jours la princesse partira pour Paris avec sa cour.
«Il est doux pour moi de reconnaître la paternelle amitié que vous m’avez témoignée, et de vous appeler plus justement encore mon frère. Il m’est doux, surtout, de prouver à Votre Majesté combien je m’occupe de ce qui peut lui plaire. Vous faites sourdement fortifier Belle-Île-en-Mer. C’est un tort. Jamais nous n’aurons la guerre ensemble. Cette mesure ne m’inquiète pas; elle m’attriste...
«Vous dépensez là des millions inutiles, dites-le bien à vos ministres, et croyez que ma police est bien informée; rendez-moi, mon frère, les mêmes services, le cas échéant.»
Le roi sonna violemment, et son valet de chambre parut.
— M. Colbert sort d’ici et ne peut être loin... Qu’on l’appelle! s’écria-t-il.
Le valet de chambre allait exécuter l’ordre, le roi l’arrêta.
— Non, dit-il, non... Je vois toute la trame de cet homme. Belle-Île est à M. Fouquet; Belle-Île fortifiée, c’est une conspiration de M. Fouquet... La découverte de cette conspiration, c’est la ruine du surintendant, et cette découverte résulte de la correspondance d’Angleterre; voilà pourquoi Colbert voulait avoir cette correspondance. Oh! je ne puis cependant mettre toute ma force sur cet homme; il n’est que la tête, il me faut le bras.
Louis poussa tout à coup un cri joyeux.
— J’avais, dit-il au valet de chambre, un lieutenant de mousquetaires?
— Oui, Sire; M. d’Artagnan.
— Il a quitté momentanément mon service?
— Oui, Sire.
— Qu’on me le trouve, et que demain il soit ici à mon lever.
Le valet de chambre s’inclina et sortit.
— Treize millions dans ma cave, dit alors le roi; Colbert tenant ma bourse et d’Artagnan portant mon épée: je suis roi!
Chapitre LI — Une passion
Le jour même de son arrivée, en revenant du Palais-Royal, Athos, comme nous l’avons vu, rentra en son hôtel de la rue Saint-Honoré. Il y trouva le vicomte de Bragelonne qui l’attendait dans sa chambre en faisant la conversation avec Grimaud.
Ce n’était pas une chose aisée que de causer avec le vieux serviteur; deux hommes seulement possédaient ce secret: Athos et d’Artagnan. Le premier y réussissait, parce que Grimaud cherchait à le faire parler lui-même; d’Artagnan, au contraire, parce qu’il savait faire causer Grimaud.
Raoul était occupé à se faire raconter le voyage d’Angleterre, et Grimaud l’avait conté dans tous ses détails avec un certain nombre de gestes et huit mots, ni plus ni moins.
Il avait d’abord indiqué, par un mouvement onduleux de la main, que son maître et lui avaient traversé la mer.
— Pour quelque expédition? avait demandé Raoul.
Grimaud, baissant la tête, avait répondu: Oui.
— Où M. le comte courut des dangers? interrogea Raoul.
Grimaud haussa légèrement les épaules comme pour dire:
— Ni trop ni trop peu.
— Mais encore, quels dangers! insista Raoul.
Grimaud montra l’épée, il montra le feu et un mousquet pendu au mur.
— M. le comte avait donc là-bas un ennemi? s’écria Raoul.
— Monck, répliqua Grimaud.
— Il est étrange, continua Raoul, que M. le comte persiste à me regarder comme un novice et à ne pas me faire partager l’honneur ou le danger de ces rencontres.
Grimaud sourit.
C’est à ce moment que revint Athos.
L’hôte lui éclairait l’escalier, et Grimaud, reconnaissant le pas de son maître, courut à sa rencontre, ce qui coupa court à l’entretien.
Mais Raoul était lancé; en voie d’interrogation, il ne s’arrêta pas, et, prenant les deux mains du comte avec une tendresse vive, mais respectueuse:
— Comment se fait-il, monsieur, dit-il, que vous partiez pour un voyage dangereux sans me dire adieu, sans me demander l’aide de mon épée, à moi qui dois être pour vous un soutien, depuis que j’ai de la force; à moi, que vous avez élevé comme un homme? Ah! monsieur, voulez-vous donc m’exposer à cette cruelle épreuve de ne plus vous revoir jamais?
— Qui vous a dit, Raoul, que mon voyage fut dangereux? répliqua le comte en déposant son manteau et son chapeau dans les mains de Grimaud, qui venait de lui dégrafer l’épée.
— Moi, dit Grimaud.
— Et pourquoi cela? fit sévèrement Athos.
Grimaud s’embarrassait; Raoul le prévint en répondant pour lui.
— Il est naturel, monsieur, que ce bon Grimaud me dise la vérité sur ce qui vous concerne. Par qui serez-vous aimé, soutenu, si ce n’est par moi?
Athos ne répliqua point. Il fit un geste amical qui éloigna Grimaud, puis s’assit dans un fauteuil, tandis que Raoul demeurait debout devant lui.
— Toujours est-il, continua Raoul, que votre voyage était une expédition... et que le fer, le feu vous ont menacé.
— Ne parlons plus de cela, vicomte, dit doucement Athos; je suis parti vite, c’est vrai; mais le service du roi Charles II exigeait ce prompt départ. Quant à votre inquiétude, je vous en remercie, et je sais que je puis compter sur vous... Vous n’avez manqué de rien, vicomte, en mon absence?
— Non, monsieur, merci.
— J’avais ordonné à Blaisois de vous faire compter cent pistoles au premier besoin d’argent.
— Monsieur, je n’ai pas vu Blaisois.
— Vous vous êtes passé d’argent, alors!
— Monsieur, il me restait trente pistoles de la vente des chevaux que je pris lors de ma dernière campagne, et M. le prince avait eu la bonté de me faire gagner deux cents pistoles à son jeu, il y a trois mois.
— Vous jouez?... Je n’aime pas cela, Raoul.
— Je ne joue jamais, monsieur; c’est M. le prince qui m’a ordonné de tenir ses cartes à Chantilly... un soir qu’il était venu un courrier du roi. J’ai obéi; le gain de la partie, M. le prince m’a commandé de le prendre.
— Est-ce que c’est une habitude de la maison, Raoul? dit Athos en fronçant le sourcil.
— Oui, monsieur; chaque semaine, M. le prince fait, sur une cause ou sur une autre, un avantage pareil à l’un de ses gentilshommes. Il y a cinquante gentilshommes chez Son Altesse; mon tour s’est rencontré cette fois.
— Bien! vous allâtes donc en Espagne?
— Oui, monsieur, je fis un fort beau voyage, et fort intéressant.
— Voilà un mois que vous êtes revenu?
— Oui, monsieur.
— Et depuis ce mois?
— Depuis ce mois...
— Qu’avez-vous fait?
— Mon service, monsieur.
— Vous n’avez point été chez moi, à La Fère?
Raoul rougit. Athos le regarda de son œil fixe et tranquille.