Français
— Ah! vous ignoriez qu’elle fût mariée? Vous voyez que nous sommes mieux instruits que vous, monsieur de Wardes. Savez-vous qu’on l’appelait habituellement Milady, sans ajouter aucun nom à cette qualification?
— Oui, monsieur, je sais cela.
— Mon Dieu! murmura Buckingham.
— Eh bien! cette femme, qui venait d’Angleterre, retourna en Angleterre, après avoir trois fois conspiré la mort de M. d’Artagnan. C’était justice, n’est-ce pas? Je le veux bien, M. d’Artagnan l’avait insultée. Mais ce qui n’est plus justice, c’est qu’en Angleterre, par ses séductions, cette femme conquit un jeune homme qui était au service de lord de Winter, et que l’on nommait Felton. Vous pâlissez, milord de Buckingham? vos yeux s’allument à la fois de colère et de douleur? Alors, achevez le récit, milord, et dites à M. de Wardes quelle était cette femme qui mit le couteau à la main de l’assassin de votre père.
Un cri s’échappa de toutes les bouches. Le jeune duc passa un mouchoir sur son front inondé de sueur.
Un grand silence s’était fait parmi tous les assistants.
— Vous voyez, monsieur de Wardes, dit d’Artagnan, que ce récit avait d’autant plus impressionné que ses propres souvenirs se ravivaient aux paroles d’Athos; vous voyez que mon crime n’est point la cause d’une perte d’âme, et que l’âme était bel et bien perdue avant mon regret. C’est donc bien un acte de conscience. Or, maintenant que ceci est établi, il me reste, monsieur de Wardes, à vous demander bien humblement pardon de cette action honteuse, comme bien certainement j’eusse demandé pardon à M. votre père, s’il vivait encore, et si je l’eusse rencontré après mon retour en France depuis la mort de Charles Ier.
— Mais c’est trop, monsieur d’Artagnan, s’écrièrent vivement plusieurs voix.
— Non, messieurs, dit le capitaine. Maintenant, monsieur de Wardes, j’espère que tout est fini entre nous deux, et qu’il ne vous arrivera plus de mal parler de moi. C’est une affaire purgée, n’est-ce pas?
De Wardes s’inclina en balbutiant.
— J’espère aussi, continua d’Artagnan en se rapprochant du jeune homme, que vous ne parlerez plus mal de personne comme vous en avez la fâcheuse habitude; car un homme aussi consciencieux, aussi parfait que vous l’êtes, vous qui reprochez une vétille de jeunesse à un vieux soldat, après trente-cinq ans, vous, dis-je, qui arborez cette pureté de conscience, vous prenez de votre côté, l’engagement tacite de ne rien faire contre la conscience et l’honneur. Or, écoutez bien ce qui me reste à vous dire, monsieur de Wardes. Gardez-vous qu’une histoire où votre nom figurera ne parvienne à mes oreilles.
— Monsieur, dit de Wardes, il est inutile de menacer pour rien.
— Oh! je n’ai point fini, monsieur de Wardes, reprit d’Artagnan, et vous êtes condamné à m’entendre encore.
Le cercle se rapprocha curieusement.
— Vous parliez haut tout à l’heure de l’honneur d’une femme et de l’honneur de votre père; vous nous avez plu en parlant ainsi, car il est doux de songer que ce sentiment de délicatesse et de probité qui ne vivait pas, à ce qu’il paraît, dans notre âme, vit dans l’âme de nos enfants, et il est beau enfin de voir un jeune homme à l’âge où d’habitude on se fait le larron de l’honneur des femmes, il est beau de voir ce jeune homme le respecter et le défendre.
De Wardes serrait les lèvres et les poings, évidemment fort inquiet de savoir comment finirait ce discours dont l’exorde s’annonçait si mal.
— Comment se fait-il donc alors, continua d’Artagnan, que vous vous soyez permis de dire à M. le vicomte de Bragelonne qu’il ne connaissait point sa mère?
Les yeux de Raoul étincelèrent.
— Oh! s’écria-t-il en s’élançant, monsieur le chevalier, monsieur le chevalier, c’est une affaire qui m’est personnelle.
De Wardes sourit méchamment.
D’Artagnan repoussa Raoul du bras.
— Ne m’interrompez pas, jeune homme, dit-il.
Et dominant de Wardes du regard:
— Je traite ici une question qui ne se résout point par l’épée, continua-t-il. Je la traite devant des hommes d’honneur, qui tous ont mis plus d’une fois l’épée à la main. Je les ai choisis exprès. Or, ces messieurs savent que tout secret pour lequel on se bat cesse d’être un secret. Je réitère donc ma question à M. de Wardes: À quel propos avez-vous offensé ce jeune homme en offensant à la fois son père et sa mère?
— Mais il me semble, dit de Wardes, que les paroles sont libres, quand on offre de les soutenir par tous les moyens qui sont à la disposition d’un galant homme.
— Ah! monsieur, quels sont les moyens, dites-moi, à l’aide desquels un galant homme peut soutenir une méchante parole?
— Par l’épée.
— Vous manquez non seulement de logique en disant cela, mais encore de religion et d’honneur; vous exposez la vie de plusieurs hommes, sans parler de la vôtre, qui me paraît fort aventurée. Or, toute mode passe, monsieur, et la mode est passée des rencontres, sans compter les édits de Sa Majesté qui défendent le duel. Donc, pour être conséquent avec vos idées de chevalerie, vous allez présenter vos excuses à M. Raoul de Bragelonne; vous lui direz que vous regrettez d’avoir tenu un propos léger; que la noblesse et la pureté de sa race sont écrites non seulement dans son cœur, mais encore dans toutes les actions de sa vie. Vous allez faire cela, monsieur de Wardes, comme je l’ai fait tout à l’heure, moi, vieux capitaine, devant votre moustache d’enfant.
— Et si je ne le fais pas? demanda de Wardes.
— Eh bien! il arrivera…
— Ce que vous croyez empêcher, dit de Wardes en riant; il arrivera que votre logique de conciliation aboutira à une violation des défenses du roi.
— Non, monsieur, dit tranquillement le capitaine, et vous êtes dans l’erreur.
— Qu’arrivera-t-il donc, alors?
— Il arrivera que j’irai trouver le roi, avec qui je suis assez bien; le roi, à qui j’ai eu le bonheur de rendre quelques services qui datent d’un temps où vous n’étiez pas encore né; le roi, enfin, qui, sur ma demande, vient de m’envoyer un ordre en blanc pour M. Baisemeaux de Montlezun gouverneur de la Bastille, et que je dirai au roi: «Sire, un homme à insulté lâchement M. de Bragelonne dans la personne de sa mère. J’ai écrit le nom de cet homme sur la lettre de cachet que Votre Majesté a bien voulu me donner, de sorte que M. de Wardes est à la Bastille pour trois ans.»
Et d’Artagnan, tirant de sa poche l’ordre signé du roi, le tendit à de Wardes.
Puis, voyant que le jeune homme n’était pas bien convaincu, et prenait l’avis pour une menace vaine, il haussa les épaules et se dirigea froidement vers la table sur laquelle étaient une écritoire et une plume dont la longueur eût épouvanté le topographe Porthos.
Alors de Wardes vit que la menace était on ne peut plus sérieuse; la Bastille, à cette époque, était déjà chose effrayante. Il fit un pas vers Raoul, et d’une voix presque inintelligible:
— Monsieur, dit-il, je vous fais les excuses que m’a dictées tout à l’heure M. d’Artagnan, et que force m’est de vous faire.
— Un instant, un instant, monsieur, dit le mousquetaire avec la plus grande tranquillité; vous vous trompez sur les termes. Je n’ai pas dit: «Et que force m’est de vous faire.» J’ai dit: «Et que ma conscience me porte à vous faire.» Ce mot vaut mieux que l’autre, croyez-moi; il vaudra d’autant mieux qu’il sera l’expression plus vraie de vos sentiments.
— J’y souscris donc, dit de Wardes; mais, en vérité messieurs, avouez qu’un coup d’épée au travers du corps, comme on se le donnait autrefois, valait mieux qu’une pareille tyrannie.
— Non, monsieur, répondit Buckingham, car le coup d’épée ne signifie pas, si vous le recevez, que vous avez tort ou raison; il signifie seulement que vous êtes plus ou moins adroit.
— Monsieur! s’écria de Wardes.
— Ah! vous allez dire quelque mauvaise chose, interrompit d’Artagnan coupant la parole à de Wardes, et je vous rends service en vous arrêtant là.
— Est-ce tout, monsieur? demanda de Wardes.
— Absolument tout, répondit d’Artagnan, et ces messieurs et moi sommes satisfaits de vous.
— Croyez-moi, monsieur, répondit de Wardes, vos conciliations ne sont pas heureuses!
— Et pourquoi cela?
— Parce que nous allons nous séparer, je le gagerais, M. de Bragelonne et moi, plus ennemis que jamais.
— Vous vous trompez quant à moi, monsieur, répondit Raoul, et je ne conserve pas contre vous un atome de fiel dans le cœur.
Ce dernier coup écrasa de Wardes. Il jeta les yeux autour de lui en homme égaré.
D’Artagnan salua gracieusement les gentilshommes qui avaient bien voulu assister à l’explication, et chacun se retira en lui donnant la main.
Pas une main ne se tendit vers de Wardes.
— Oh! s’écria le jeune homme succombant à la rage qui lui mangeait le cœur; oh! je ne trouverai donc personne sur qui je puisse me venger!
— Si fait, monsieur, car je suis là, moi, dit à son oreille une voix toute chargée de menaces.
De Wardes se retourna et vit le duc de Buckingham qui, resté sans doute dans cette intention, venait de s’approcher de lui.
— Vous, monsieur! s’écria de Wardes.
— Oui, moi. Je ne suis pas sujet du roi de France, moi, monsieur; moi, je ne reste pas sur le territoire, puisque je pars pour l’Angleterre. J’ai amassé aussi du désespoir et de la rage, moi. J’ai donc, comme vous, besoin de me venger sur quelqu’un. J’approuve fort les principes de M. d’Artagnan, mais je ne suis pas tenu de les appliquer à vous. Je suis Anglais, et je viens vous proposer à mon tour ce que vous avez inutilement proposé aux autres.
— Monsieur le duc!
— Allons, cher monsieur de Wardes, puisque vous êtes si fort courroucé, prenez-moi pour quintaine. Je serai à Calais dans trente-quatre heures. Venez avec moi, la route nous paraîtra moins longue ensemble que séparés. Nous tirerons l’épée là-bas, sur le sable que couvre la marée, et qui, six heures par jour, est le territoire de la France, mais pendant six autres heures le territoire de Dieu.
— C’est bien, répliqua de Wardes; j’accepte.
— Pardieu! dit le duc, si vous me tuez, mon cher monsieur de Wardes, vous me rendrez, je vous en réponds, un signalé service.
— Je ferai ce que je pourrai pour vous être agréable, duc, dit de Wardes.
— Ainsi, c’est convenu, je vous emmène.
— Je serai à vos ordres. Pardieu! j’avais besoin pour me calmer d’un bon danger, d’un péril mortel.
— Eh bien! je crois que vous avez trouvé votre affaire. Serviteur, monsieur de Wardes; demain, au matin, mon valet de chambre vous dira l’heure précise du départ; nous voyagerons ensemble comme deux bons amis. Je voyage d’ordinaire en homme pressé. Adieu!
Buckingham salua de Wardes et rentra chez le roi. De Wardes, exaspéré, sortit du Palais-Royal et prit rapidement le chemin de la maison qu’il habitait.
Chapitre XCV — M. Baisemeaux de Montlezun
Après la leçon un peu dure donnée à de Wardes, Athos et d’Artagnan descendirent ensemble l’escalier qui conduit à la cour du Palais-Royal.
— Voyez-vous, disait Athos à d’Artagnan, Raoul ne peut échapper tôt ou tard à ce duel avec de Wardes; de Wardes est brave autant qu’il est méchant.
— Je connais ces drôles-là, répliqua d’Artagnan; j’ai eu affaire au père. Je vous déclare, et en ce temps j’avais de bons muscles et une sauvage assurance, je vous déclare, dis-je, que le père m’a donné du mal. Il fallait voir cependant comme j’en décousais. Ah! mon ami, on ne fait plus des assauts pareils aujourd’hui; j’avais une main qui ne pouvait rester un moment en place, une main de vif-argent, vous le savez, Athos, vous m’avez vu à l’œuvre. Ce n’était plus un simple morceau d’acier, c’était un serpent qui prenait toutes ses formes et toutes ses longueurs pour parvenir à placer convenablement sa tête, c’est-à-dire sa morsure; je me donnais six pieds, puis trois, je pressais l’ennemi corps à corps, puis je me jetais à dix pieds. Il n’y avait pas force humaine capable de résister à ce féroce entrain. Eh bien! de Wardes le père, avec sa bravoure de race, sa bravoure hargneuse, m’occupa fort longtemps, et je me souviens que mes doigts, à l’issue du combat, étaient fatigués.
— Donc, je vous le disais bien, reprit Athos, le fils cherchera toujours Raoul et finira par le rencontrer, car on trouve Raoul facilement lorsqu’on le cherche.
— D’accord, mon ami, mais Raoul calcule bien; il n’en veut point à de Wardes, il l’a dit: il attendra d’être provoqué; alors sa position est bonne. Le roi ne peut se fâcher; d’ailleurs, nous saurons le moyen de calmer le roi. Mais pourquoi ces craintes, ces inquiétudes chez vous qui ne vous alarmez pas aisément?
— Voici: tout me trouble. Raoul va demain voir le roi qui lui dira sa volonté sur certain mariage. Raoul se fâchera comme un amoureux qu’il est, et, une fois dans sa mauvaise humeur, s’il rencontre de Wardes, la bombe éclatera.
— Nous empêcherons l’éclat, cher ami.
— Pas moi, car je veux retourner à Blois. Toute cette élégance fardée de cour, toutes ces intrigues me dégoûtent. Je ne suis plus un jeune homme pour pactiser avec les mesquineries d’aujourd’hui. J’ai lu dans le grand livre de Dieu beaucoup de choses trop belles et trop larges pour m’occuper avec intérêt des petites phrases que se chuchotent ces hommes quand ils veulent se tromper. En un mot, je m’ennuie à Paris, partout où je ne vous ai pas, et, comme je ne puis toujours vous avoir, je veux m’en retourner à Blois.
— Oh! que vous avez tort, Athos! que vous mentez à votre origine et à la destinée de votre âme! Les hommes de votre trempe sont faits pour aller jusqu’au dernier jour dans la plénitude de leurs facultés. Voyez ma vieille épée de La Rochelle, cette lame espagnole; elle servit trente ans aussi parfaite; un jour d’hiver, en tombant sur le marbre du Louvre, elle se cassa net, mon cher. On m’en a fait un couteau de chasse qui durera cent ans encore. Vous, Athos, avec votre loyauté, votre franchise, votre courage froid et votre instruction solide, vous êtes l’homme qu’il faut pour avertir et diriger les rois. Restez ici: M. Fouquet ne durera pas aussi longtemps que ma lame espagnole.
— Allons, dit Athos en souriant, voilà d’Artagnan qui, après m’avoir élevé aux nues, fait de moi une sorte de dieu, me jette du haut de l’Olympe et m’aplatit sur terre. J’ai des ambitions plus grandes, ami. Être ministre, être esclave, allons donc! Ne suis-je pas plus grand? je ne suis rien. Je me souviens de vous avoir entendu m’appeler quelquefois le grand Athos. Or, je vous défie, si j’étais ministre, de me confirmer cette épithète. Non, non, je ne me livre pas ainsi.
— Alors n’en parlons plus; abdiquez tout, même la fraternité!
— Oh! cher ami, c’est presque dur, ce que vous me dites là!
D’Artagnan serra vivement la main d’Athos.
— Non, non, abdiquez sans crainte. Raoul peut se passer de vous, je suis à Paris.
— Eh bien! alors, je retournerai à Blois. Ce soir, vous me direz adieu; demain, au point du jour, je remonterai à cheval.
— Vous ne pouvez pas rentrer seul à votre hôtel; pourquoi n’avez-vous pas amené Grimaud?
— Mon ami, Grimaud dort; il se couche de bonne heure. Mon pauvre vieux se fatigue aisément. Il est venu avec moi de Blois, et je l’ai forcé de garder le logis; car s’il lui fallait, pour reprendre haleine, remonter les quarante lieues qui nous séparent de Blois, il en mourrait sans se plaindre. Mais je tiens à mon Grimaud.
— Je vais vous donner un mousquetaire pour porter le flambeau. Holà! quelqu’un!
Et d’Artagnan se pencha sur la rampe dorée. Sept ou huit têtes de mousquetaires apparurent.
— Quelqu’un de bonne volonté pour escorter M. le comte de La Fère, cria d’Artagnan.
— Merci de votre empressement, messieurs, dit Athos. Je ne saurais ainsi déranger des gentilshommes.
— J’escorterais bien Monsieur, dit quelqu’un, si je n’avais à parler à M. d’Artagnan.
— Qui est là? fit d’Artagnan en cherchant dans la pénombre.
— Moi, cher monsieur d’Artagnan.
— Dieu me pardonne, si ce n’est pas la voix de Baisemeaux!
— Moi-même, monsieur.
— Eh! mon cher Baisemeaux, que faites-vous là dans la cour?
— J’attends vos ordres, mon cher monsieur d’Artagnan.
— Ah! malheureux que je suis, pensa d’Artagnan; c’est vrai, vous avez été prévenu pour une arrestation; mais venir vous-même au lieu d’envoyer un écuyer!
— Je suis venu parce que j’avais à vous parler.
— Et vous ne m’avez pas fait prévenir?
— J’attendais, dit timidement M. Baisemeaux.
— Je vous quitte. Adieu, d’Artagnan, fit Athos à son ami.
— Pas avant que je vous présente M. Baisemeaux de Montlezun, gouverneur du château de la Bastille.
Baisemeaux salua. Athos également.
— Mais vous devez vous connaître, ajouta d’Artagnan.
— J’ai un vague souvenir de Monsieur, dit Athos.
— Vous savez bien, mon cher ami, Baisemeaux, ce garde du roi avec qui nous fîmes de si bonnes parties autrefois sous le cardinal.
— Parfaitement, dit Athos en prenant congé avec affabilité.
— M. le comte de La Fère, qui avait nom de guerre Athos, dit d’Artagnan à l’oreille de Baisemeaux.
— Oui, oui, un galant homme, un des quatre fameux, dit Baisemeaux.
— Précisément. Mais, voyons, mon cher Baisemeaux, causons-nous?
— S’il vous plaît!
— D’abord, quant aux ordres, c’est fait, pas d’ordres. Le roi renonce à faire arrêter la personne en question.
— Ah! tant pis, dit Baisemeaux avec un soupir.
— Comment, tant pis? s’écria d’Artagnan en riant.
— Sans doute, s’écria le gouverneur de la Bastille, mes prisonniers sont mes rentes, à moi.
— Eh! c’est vrai. Je ne voyais pas la chose sous ce jour-là.
— Donc, pas d’ordres?
Et Baisemeaux soupira encore.
— C’est vous, reprit-il, qui avez une belle position: capitaine-lieutenant des mousquetaires!
— C’est assez bon, oui. Mais je ne vois pas ce que vous avez à m’envier: gouverneur de la Bastille, qui est le premier château de France.
— Je le sais bien, dit tristement Baisemeaux.
— Vous dites cela comme un pénitent, mordioux! Je changerai mes bénéfices contre les vôtres, si vous voulez?
— Ne parlons pas bénéfices, dit Baisemeaux, si vous ne voulez pas me fendre l’âme.
— Mais vous regardez de droite et de gauche comme si vous aviez peur d’être arrêté, vous qui gardez ceux qu’on arrête.
— Je regarde qu’on nous voit et qu’on nous entend, et qu’il serait plus sûr de causer à l’écart, si vous m’accordiez cette faveur.
— Baisemeaux! Baisemeaux! vous oubliez donc que nous sommes des connaissances de trente-cinq ans. Ne prenez donc pas avec moi des airs contrits. Soyez à l’aise. Je ne mange pas crus des gouverneurs de la Bastille.
— Plût au Ciel!
— Voyons, venez dans la cour, nous nous prendrons par le bras; il fait un clair de lune superbe, et le long des chênes, sous les arbres, vous me conterez votre histoire lugubre. Venez.
Il attira le dolent gouverneur dans la cour, lui prit le bras, comme il l’avait dit, et avec sa brusque bonhomie:
— Allons, flamberge au vent! dit-il, dégoisez. Baisemeaux, que voulez vous me dire?
— Ce sera bien long.
— Vous aimez donc mieux vous lamenter? M’est avis que ce sera plus long encore. Gage que vous vous faites cinquante mille livres sur vos pigeons de la Bastille.
— Quand cela serait, cher monsieur d’Artagnan?
— Vous m’étonnez, Baisemeaux; regardez-vous donc, mon cher. Vous faites l’homme contrit, mordioux! je vais vous conduire devant une glace, vous y verrez que vous êtes grassouillet, fleuri, gras et rond comme un fromage; que vous avez des yeux comme des charbons allumés, et que, sans ce vilain pli que vous affectez de vous creuser au front, vous ne paraîtriez pas cinquante ans. Or, vous en avez soixante, hein?
— Tout cela est vrai…
— Pardieu! je le sais bien que c’est vrai, vrai comme les cinquante mille livres de bénéfice.
Le petit Baisemeaux frappa du pied.
— Là, là! dit d’Artagnan, je m’en vais vous faire votre compte; vous étiez capitaine des gardes de M. de Mazarin: douze mille livres par an; vous les avez touchées douze ans, soit cent quarante mille livres.
— Douze mille livres! Êtes-vous fou! s’écria Baisemeaux. Le vieux grigou n’a jamais donné que six mille, et les charges de la place allaient à six mille cinq cents. M. Colbert, qui m’avait fait rogner les six mille autres livres, daignait me faire toucher cinquante pistoles comme gratification. En sorte que, sans ce petit fief de Montlezun, qui donne douze mille livres, je n’eusse pas fait honneur à mes affaires.
— Passons condamnation, arrivons aux cinquante mille livres de la Bastille. Là, j’espère, vous êtes nourri, logé; vous avez six mille livres de traitement.
— Soit.
— Bon an mal an, cinquante prisonniers qui, l’un dans l’autre, vous rapportent mille livres.
— Je n’en disconviens pas.
— C’est bien cinquante mille livres par an; vous occupez depuis trois ans, c’est donc cent cinquante mille livres que vous avez.
— Vous oubliez un détail, cher monsieur d’Artagnan.
— Lequel?
— C’est que, vous, vous avez reçu la charge de capitaine des mains du roi.
— Je le sais bien.
— Tandis que, moi, j’ai reçu celle de gouverneur de MM. Tremblay et Louvière.
— C’est juste, et Tremblay n’était pas homme à vous laisser sa charge pour rien.
— Oh! Louvière non plus. Il en résulte que j’ai donné soixante-quinze mille livres à Tremblay pour sa part.
— Joli! Et à Louvière?
— Autant.
— Tout de suite?
— Non pas, c’eût été impossible. Le roi ne voulait pas, ou plutôt M. de Mazarin ne voulait pas paraître destituer ces deux gaillards issus de la barricade; il a donc souffert qu’ils fissent pour se retirer des conditions léonines.
— Quelles conditions?
— Frémissez!… trois années du revenu comme pot-de-vin.
— Diable! en sorte que les cent cinquante mille livres ont passé dans leurs mains?
— Juste.
— Et outre cela?
— Une somme de quinze mille écus ou cinquante mille pistoles, comme il vous plaira, en trois paiements.
— C’est exorbitant.
— Ce n’est pas tout.
— Allons donc!
— Faute à moi de remplir l’une des conditions, ces messieurs rentrent dans leur charge. On a fait signer cela au roi.
— C’est énorme, c’est incroyable!
— C’est comme cela.
— Je vous plains, mon pauvre Baisemeaux. Mais alors, cher ami, pourquoi diable M. de Mazarin vous a-t-il accordé cette prétendue faveur? Il était plus simple de vous la refuser.
— Oh! oui! mais il a eu la main forcée par mon protecteur.
— Votre protecteur! qui cela?
— Parbleu! un de vos amis, M. d’Herblay.
— M. d’Herblay? Aramis?
— Aramis, précisément, il a été charmant pour moi.
— Charmant! de vous faire passer sous ces fourches?
— Écoutez donc! je voulais quitter le service du cardinal. M. d’Herblay parla pour moi à Louvière et à Tremblay; ils résistèrent; j’avais envie de la place, car je sais ce qu’elle peut donner; je m’ouvris à M. d’Herblay sur ma détresse: il m’offrit de répondre pour moi à chaque paiement.
— Bah! Aramis? Oh! vous me stupéfiez. Aramis répondit pour vous?
— En galant homme. Il obtint la signature; Tremblay et Louvière se démirent; j’ai fait payer vingt-cinq mille livres chaque année de bénéfice à un de ces deux messieurs; chaque année aussi, en mai, M. d’Herblay vint lui-même à la Bastille m’apporter deux mille cinq cents pistoles pour distribuer à mes crocodiles.
— Alors, vous devez cent cinquante mille livres à Aramis?
— Eh! voilà mon désespoir, je ne lui en dois que cent mille.