Français
Les chevaux avaient été embarqués; on les hissait de la barque sur le pont du bâtiment dans des paniers faits exprès, et ouatés de telle façon que leurs membres, dans les plus violentes crises même de terreur ou d’impatience, ne quittaient pas l’appui moelleux des parois, et que leur poil n’était pas même rebroussé.
Huit de ces paniers juxtaposés emplissaient la cale. On sait que, pendant les courtes traversées, les chevaux tremblants ne mangent point et frissonnent en présence des meilleurs aliments qu’ils eussent convoités sur terre.
Peu à peu l’équipage entier du duc fut transporté à bord du yacht, et alors ses gens revinrent lui annoncer que tout était prêt, et que, lorsqu’il voudrait s’embarquer avec le gentilhomme français, on n’attendait plus qu’eux.
Car nul ne supposait que le gentilhomme français pût avoir à régler avec milord duc autre chose que des comptes d’amitié.
Buckingham fit répondre au patron du yacht qu’il eût à se tenir prêt, mais que la mer était belle, que la journée promettant un coucher de soleil magnifique, il comptait ne s’embarquer que la nuit et profiter de la soirée pour faire une promenade sur la grève.
D’ailleurs, il ajouta que, se trouvant en excellente compagnie, il n’avait pas la moindre hâte de s’embarquer.
En disant cela, il montra aux gens qui l’entouraient le magnifique spectacle du ciel empourpré à l’horizon, et d’un amphithéâtre de nuages floconneux qui montaient du disque du soleil jusqu’au zénith, en affectant les formes d’une chaîne de montagnes aux sommets entassés les uns sur les autres.
Tout cet amphithéâtre était teint à sa base d’une espèce de mousse sanglante, se fondant dans des teintes d’opale et de nacre au fur et à mesure que le regard montait de la base au sommet. La mer, de son côté, se teignait de ce même reflet, et sur chaque cime de vague bleue dansait un point lumineux comme un rubis exposé au reflet d’une lame.
Tiède soirée, parfums salins chers aux rêveuses imaginations, vent d’est épais et soufflant en harmonieuses rafales, puis au loin le yacht se profilant en noir avec ses agrès à jour, sur le fond empourpré du ciel, et çà et là sur l’horizon les voiles latines courbées sous l’azur comme l’aile d’une mouette qui plonge, le spectacle, en effet, valait bien qu’on l’admirât. La foule des curieux suivit les valets dorés, parmi lesquels, voyant l’intendant et le secrétaire, elle croyait voir le maître et son ami.
Quant à Buckingham, simplement vêtu d’une veste de satin gris et d’un pourpoint de petit velours violet, le chapeau sur les yeux, sans ordres ni broderies, il ne fut pas plus remarqué que de Wardes, vêtu de noir comme un procureur.
Les gens du duc avaient reçu l’ordre de tenir une barque prête au môle et de surveiller l’embarquement de leur maître, sans venir à lui avant que lui ou son ami appelât.
— Quelque chose qu’ils vissent, avait-il ajouté en appuyant sur ces mots de façon qu’ils fussent compris.
Après quelques pas faits sur la plage:
— Je crois, monsieur, dit Buckingham à de Wardes, je crois qu’il va falloir nous faire nos adieux. Vous le voyez, la mer monte; dans dix minutes elle aura tellement imbibé le sable où nous marchons, que nous serons hors d’état de sentir le sol.
— Milord, je suis à vos ordres; mais…
— Mais nous sommes encore sur le terrain du roi, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien! venez; il y a là-bas, comme vous le voyez, une espèce d’île entourée par une grande flaque circulaire; la flaque va s’augmentant et l’île disparaissant de minute en minute. Cette île est bien à Dieu, car elle est entre deux mers et le roi ne l’a point sur ses cartes. La voyez-vous?
— Je la vois. Nous ne pouvons même guère l’atteindre maintenant sans nous mouiller les pieds.
— Oui; mais remarquez qu’elle forme une éminence assez élevée, et que la mer monte de chaque côté en épargnant sa cime. Il en résulte que nous serons à merveille sur ce petit théâtre. Que vous en semble?
— Je serai bien partout où mon épée aura l’honneur de rencontrer la vôtre, milord.
— Eh bien! allons donc. Je suis désespéré de vous faire mouiller les pieds, monsieur de Wardes; mais il est nécessaire, je crois, que vous puissiez dire au roi: «Sire, je ne me suis point battu sur la terre de Votre Majesté.» C’est peut-être un peu bien subtil, mais depuis Port-Royal vous nagez dans les subtilités. Oh! ne nous en plaignons pas, cela vous donne un fort charmant esprit, et qui n’appartient qu’à vous autres. Si vous voulez bien, nous nous hâterons, monsieur de Wardes, car voici la mer qui monte et la nuit qui vient.
— Si je ne marchais pas plus vite, milord, c’était pour ne point passer devant Votre Grâce. Êtes-vous à pied sec, monsieur le duc?
— Oui, jusqu’à présent. Regardez donc là-bas: voici mes drôles qui ont peur de nous voir nous noyer et qui viennent faire une croisière avec le canot. Voyez donc comme ils dansent sur la pointe des lames, c’est curieux; mais cela me donne le mal de mer. Voudriez-vous me permettre de leur tourner le dos?
— Vous remarquerez qu’en leur tournant le dos vous aurez le soleil en face, milord.
— Oh! il est bien faible à cette heure et aura bien vite disparu; ne vous inquiétez donc point de cela.
— Comme vous voudrez, milord; ce que j’en disais, c’était par délicatesse.
— Je le sais, monsieur de Wardes, et j’apprécie votre observation. Voulez vous ôter nos pourpoints?
— Décidez, milord.
— C’est plus commode.
— Alors je suis tout prêt.
— Dites-moi, là, sans façon, monsieur de Wardes, si vous vous sentez mal sur le sable mouillé, ou si vous vous croyez encore un peu trop sur le territoire français? Nous nous battrons en Angleterre ou sur mon yacht.
— Nous sommes fort bien ici, milord; seulement j’aurai l’honneur de vous faire observer que, comme la mer monte, nous aurons à peine le temps…
Buckingham fit un signe d’assentiment, ôta son pourpoint et le jeta sur le sable.
De Wardes en fit autant.
Les deux corps, blancs comme deux fantômes pour ceux qui les regardaient du rivage, se dessinaient sur l’ombre d’un rouge violet qui descendait du ciel.
— Ma foi! monsieur le duc, nous ne pouvons guère rompre, dit de Wardes. Sentez-vous comme nos pieds tiennent dans le sable?
— J’y suis enfoncé jusqu’à la cheville, dit Buckingham, sans compter que voilà l’eau qui nous gagne.
— Elle m’a gagné déjà… Quand vous voudrez, monsieur le duc. De Wardes mit l’épée à la main.
Le duc l’imita.
— Monsieur de Wardes, dit alors Buckingham, un dernier mot, s’il vous plaît… Je me bats contre vous, parce que je ne vous aime pas, parce que vous m’avez déchiré le cœur en raillant certaine passion que j’ai, que j’avoue en ce moment, et pour laquelle je serais très heureux de mourir. Vous êtes un méchant homme, monsieur de Wardes, et je veux faire tous mes efforts pour vous tuer; car, je le sens, si vous ne mourez pas de ce coup, vous ferez dans l’avenir beaucoup de mal à mes amis. Voilà ce que j’avais à vous dire, monsieur de Wardes.
Et Buckingham salua.
— Et moi, milord, voici ce que j’ai à vous répondre: je ne vous haïssais pas; mais, maintenant que vous m’avez deviné, je vous hais, et vais faire tout ce que je pourrai pour vous tuer.
Et de Wardes salua Buckingham.
Au même instant, les fers se croisèrent; deux éclairs se joignirent dans la nuit.
Les épées se cherchaient, se devinaient, se touchaient.
Tous deux étaient habiles tireurs; les premières passes n’eurent aucun résultat.
La nuit s’était avancée rapidement; la nuit était si sombre, qu’on attaquait et se défendait d’instinct.
Tout à coup de Wardes sentit son fer arrêté; il venait de piquer l’épaule de Buckingham.
L’épée du duc s’abaissa avec son bras.
— Oh! fit-il.
— Touché, n’est-ce pas, milord? dit de Wardes en reculant de deux pas.
— Oui, monsieur, mais légèrement.
— Cependant, vous avez quitté la garde.
— C’est le premier effet du froid du fer, mais je suis remis. Recommençons, s’il vous plaît, monsieur.
Et, dégageant avec un sinistre froissement de lame, le duc déchira la poitrine du marquis.
— Touché aussi, dit-il.
— Non, dit de Wardes restant ferme à sa place.
— Pardon; mais, voyant votre chemise toute rouge…. dit Buckingham.
— Alors, dit de Wardes furieux, alors… à vous!
Et, se fendant à fond, il traversa l’avant-bras de Buckingham. L’épée passa entre les deux os.
Buckingham sentit son bras droit paralysé; il avança le bras gauche, saisit son épée, prête à tomber de sa main inerte, et avant que de Wardes se fût remis en garde, il lui traversa la poitrine.
De Wardes chancela, ses genoux plièrent, et, laissant son épée engagée encore dans le bras du duc, il tomba dans l’eau qui se rougit d’un reflet plus réel que celui que lui envoyaient les nuages.
De Wardes n’était pas mort. Il sentit le danger effroyable dont il était menacé: la mer montait.
Le duc sentit le danger aussi. Avec un effort et un cri de douleur, il arracha le fer demeuré dans son bras; puis, se retournant vers de Wardes:
— Est-ce que vous êtes mort, marquis? dit-il.
— Non, répliqua de Wardes d’une voix étouffée par le sang qui montait de ses poumons à sa gorge, mais peu s’en faut.
— Eh bien qu’y a-t-il à faire? Voyons, pouvez-vous marcher?
Buckingham le souleva sur un genou.
— Impossible, dit-il.
Puis, retombant:
— Appelez vos gens, fit-il, ou je me noie.
— Holà! cria Buckingham; holà! de la barque! nagez vivement, nagez!
La barque fit force de rames.
Mais la mer montait plus vite que la barque ne marchait.
Buckingham vit de Wardes prêt à être recouvert par une vague: de son bras gauche, sain et sans blessure, il lui fit une ceinture et l’enleva.
La vague monta jusqu’à mi-corps, mais ne put l’ébranler.
Mais à peine eut-il fait dix pas qu’une seconde vague, accourant plus haute, plus menaçante, plus furieuse que la première, vint le frapper à la hauteur de la poitrine, le renversa, l’ensevelit.
Puis, le reflux l’emportant, elle laissa un instant à découvert le duc et de Wardes couchés sur le sable.
De Wardes était évanoui.
En ce moment quatre matelots du duc, qui comprirent le danger, se jetèrent à la mer et en une seconde furent près du duc.
Leur terreur fut grande lorsqu’ils virent leur maître se couvrir de sang à mesure que l’eau dont il était imprégné coulait vers les genoux et les pieds.
Ils voulurent l’emporter.
— Non, non! dit le duc; à terre! à terre, le marquis!
— À mort! à mort, le Français! crièrent sourdement les Anglais.
— Misérables drôles! s’écria le duc se dressant avec un geste superbe qui les arrosa de sang, obéissez. M. de Wardes à terre, M. de Wardes en sûreté avant toutes choses ou je vous fais pendre!
La barque s’était approchée pendant ce temps. Le secrétaire et l’intendant sautèrent à leur tour à la mer et s’approchèrent du marquis. Il ne donnait plus signe de vie.
— Je vous recommande cet homme sur votre tête, dit le duc. Au rivage! M. de Wardes au rivage!
On le prit à bras et on le porta jusqu’au sable sec.
Quelques curieux et cinq ou six pêcheurs s’étaient groupés sur le rivage, attirés par le singulier spectacle de deux hommes se battant avec de l’eau jusqu’aux genoux.
Les pêcheurs, voyant venir à eux un groupe d’hommes portant un blessé, entrèrent, de leur côté, jusqu’à mi-jambe dans la mer. Les Anglais leur remirent le blessé au moment où celui-ci commençait à rouvrir les yeux.
L’eau salée de la mer et le sable fin s’étaient introduits dans ses blessures et lui causaient d’inexprimables souffrances.
Le secrétaire du duc tira de sa poche une bourse pleine et la remit à celui qui paraissait le plus considérable d’entre les assistants.
— De la part de mon maître, milord duc de Buckingham, dit-il, pour que l’on prenne de M. le marquis de Wardes tous les soins imaginables.
Et il s’en retourna, suivi des siens, jusqu’au canot que Buckingham avait regagné à grand-peine, mais seulement lorsqu’il avait vu de Wardes hors de danger.
La mer était déjà haute; les habits brodés et les ceintures de soie furent noyés. Beaucoup de chapeaux furent enlevés par les lames.
Quant aux habits de milord duc et à ceux de de Wardes, le flux les avait portés vers le rivage.
On enveloppa de Wardes dans l’habit du duc, croyant que c’était le sien, et on le transporta à bras vers la ville.
Chapitre CIV — Triple amour
Depuis le départ de Buckingham, de Guiche se figurait que la terre lui appartenait sans partage.
Monsieur, qui n’avait plus le moindre sujet de jalousie et qui, d’ailleurs, se laissait accaparer par le chevalier de Lorraine, accordait dans sa maison autant de liberté que les plus exigeants pouvaient en souhaiter.
De son côté, le roi, qui avait pris goût à la société de Madame, imaginait plaisirs sur plaisirs pour égayer le séjour de Paris, en sorte qu’il ne se passait pas un jour sans une fête au Palais-Royal ou une réception chez Monsieur.
Le roi faisait disposer Fontainebleau pour y recevoir la cour, et tout le monde s’employait pour être du voyage. Madame menait la vie la plus occupée. Sa voix, sa plume ne s’arrêtaient pas un moment.
Les conversations avec de Guiche prenaient peu à peu l’intérêt auquel on ne peut méconnaître les préludes des grandes passions.
Lorsque les yeux languissent à propos d’une discussion sur des couleurs d’étoffes, lorsque l’on passe une heure à analyser les mérites et le parfum d’un sachet ou d’une fleur, il y a dans ce genre de conversation des mots que tout le monde peut entendre, mais il y a des gestes ou des soupirs que tout le monde ne peut voir.
Quand Madame avait bien causé avec M. de Guiche, elle causait avec le roi, qui lui rendait visite régulièrement chaque jour. On jouait, on faisait des vers, on choisissait des devises et des emblèmes; ce printemps n’était pas seulement le printemps de la nature, c’était la jeunesse de tout un peuple dont cette cour formait la tête.
Le roi était beau, jeune, galant plus que tout le monde. Il aimait amoureusement toutes les femmes, même la reine sa femme.
Seulement le grand roi était le plus timide ou le plus réservé de son royaume, tant qu’il ne s’était pas avoué à lui-même ses sentiments.
Cette timidité le retenait dans les limites de la simple politesse, et nulle femme ne pouvait se vanter d’avoir la préférence sur une autre.
On pouvait pressentir que le jour où il se déclarerait serait l’aurore d’une souveraineté nouvelle; mais il ne se déclarait pas. M. de Guiche en profitait pour être le roi de toute la cour amoureuse.
On l’avait dit au mieux avec Mlle de Montalais, on l’avait dit assidu près de Mlle de Châtillon; maintenant il n’était plus même civil avec aucune femme de la cour. Il n’avait d’yeux, d’oreilles que pour une seule.
Aussi prenait-il insensiblement sa place chez Monsieur, qui l’aimait et le retenait le plus possible dans sa maison.
Naturellement sauvage, il s’éloignait trop avant l’arrivée de Madame, une fois que Madame était arrivée, il ne s’éloignait plus assez.
Ce qui, remarqué de tout le monde, le fut particulièrement du mauvais génie de la maison, le chevalier de Lorraine, à qui Monsieur témoignait un vif attachement parce qu’il avait l’humeur joyeuse, même dans ses méchancetés, et qu’il ne manquait jamais d’idées pour employer le temps.
Le chevalier de Lorraine, disons-nous, voyant que de Guiche menaçait de le supplanter, eut recours au grand moyen. Il disparut, laissant Monsieur bien empêché.
Le premier jour de sa disparition, Monsieur ne le chercha presque pas, car de Guiche était là, et, sauf les entretiens avec Madame, il consacrait bravement les heures du jour et de la nuit au prince.
Mais le second jour, Monsieur, ne trouvant personne sous la main, demanda où était le chevalier.
Il lui fut répondu que l’on ne savait pas.
De Guiche, après avoir passé sa matinée à choisir des broderies et des franges avec Madame, vint consoler le prince. Mais, après le dîner, il y avait encore des tulipes et des améthystes à estimer; de Guiche retourna dans le cabinet de Madame.
Monsieur demeura seul; c’était l’heure de sa toilette: il se trouva le plus malheureux des hommes et demanda encore si l’on avait des nouvelles du chevalier.
— Nul ne sait où trouver M. le chevalier, fut la réponse que l’on rendit au prince.
Monsieur, ne sachant plus où porter son ennui, s’en alla en robe de chambre et coiffé chez Madame.
Il y avait là grand cercle de gens qui riaient et chuchotaient à tous les coins: ici un groupe de femmes autour d’un homme et des éclats étouffés; là Manicamp et Malicorne pillés par Montalais, Mlle de Tonnay-Charente et deux autres rieuses.
Plus loin, Madame, assise sur des coussins, et de Guiche éparpillant, à genoux près d’elle, une poignée de perles et de pierres dans lesquelles le doigt fin et blanc de la princesse désignait celles qui lui plaisaient le plus.
Dans un autre coin, un joueur de guitare qui chantonnait des séguedilles espagnoles dont Madame raffolait depuis qu’elle les avait entendu chanter à la jeune reine avec une certaine mélancolie; seulement ce que l’Espagnole avait chanté avec des larmes dans les paupières, l’Anglaise le fredonnait avec un sourire qui laissait voir ses dents de nacre.
Ce cabinet, ainsi habité, présentait la plus riante image du plaisir.
En entrant, Monsieur fut frappé de voir tant de gens qui se divertissaient sans lui. Il en fut tellement jaloux, qu’il ne put s’empêcher de dire comme un enfant:
— Eh quoi! vous vous amusez ici, et moi, je m’ennuie tout seul!
Sa voix fut comme le coup de tonnerre qui interrompt le gazouillement d’oiseaux sous le feuillage; il se fit un grand silence.
De Guiche fut debout en un moment.
Malicorne se fit petit derrière les jupes de Montalais.
Manicamp se redressa et prit ses grands airs de cérémonie.
Le _guitarrero_ fourra sa guitare sous une table et tira le tapis pour la dissimuler aux yeux du prince.
Madame seule ne bougea point, et, souriant à son époux, lui répondit:
— Est-ce que ce n’est pas l’heure de votre toilette?
— Que l’on choisit pour se divertir, grommela le prince.
Ce mot malencontreux fut le signal de la déroute: les femmes s’enfuirent comme une volée d’oiseaux effrayés; le joueur de guitare s’évanouit comme une ombre; Malicorne, toujours protégé par Montalais, qui élargissait sa robe, se glissa derrière une tapisserie. Pour Manicamp, il vint en aide à de Guiche, qui, naturellement, restait auprès de Madame, et tous deux soutinrent bravement le choc avec la princesse. Le comte était trop heureux pour en vouloir au mari; mais Monsieur en voulait à sa femme.
Il lui fallait un motif de querelle; il le cherchait, et le départ précipité de cette foule, si joyeuse avant son arrivée et si troublée par sa présence, lui servit de prétexte.
— Pourquoi donc prend-on la fuite à mon aspect? dit-il d’un ton rogue.
Madame répliqua froidement que, toutes les fois que le maître paraissait, la famille se tenait à l’écart par respect.
Et, en disant ces mots, elle fit une mine si drôle et si plaisante, que de Guiche et Manicamp ne purent se retenir. Ils éclatèrent de rire; madame les imita; l’accès gagna Monsieur lui-même, qui fut forcé de s’asseoir, parce que, en riant, il perdait trop de sa gravité.
Enfin il cessa, mais sa colère s’était augmentée. Il était encore plus furieux de s’être laissé aller à rire qu’il ne l’avait été de voir rire les autres.
Il regardait Manicamp avec de gros yeux, n’osant pas montrer sa colère au comte de Guiche.
Mais, sur un signe qu’il fit avec trop de dépit, Manicamp et de Guiche sortirent.
En sorte que Madame, demeurée seule, se mit à ramasser tristement ses perles, ne rit plus du tout et parla encore moins.
— Je suis bien aise de voir, dit le duc, que l’on me traite comme un étranger chez vous, madame.
Et il sortit exaspéré. En chemin, il rencontra Montalais, qui veillait dans l’antichambre.
— Il fait beau venir vous voir, dit-il, mais à la porte.
Montalais fit la révérence la plus profonde.
— Je ne comprends pas bien, dit-elle, ce que Votre Altesse Royale me fait l’honneur de me dire.
— Je dis, mademoiselle, que quand vous riez tous ensemble, dans l’appartement de Madame, est mal venu celui qui ne reste pas dehors.
— Votre Altesse Royale ne pense pas et ne parle pas ainsi pour elle, sans doute?
— Au contraire, mademoiselle, c’est pour moi que je parle, c’est à moi que je pense. Certes, je n’ai pas lieu de m’applaudir des réceptions qui me sont faites ici. Comment! pour un jour qu’il y a chez Madame, chez moi, musique et assemblée, pour un jour que je compte me divertir un peu à mon tour, on s’éloigne!… Ah çà! craignait-on donc de me voir, que tout le monde a pris la fuite en me voyant?… On fait donc mal, quand je suis absent?…
— Mais, repartit Montalais, on ne fait pas aujourd’hui, monseigneur, autre chose que l’on ne fasse les autres jours.
— Quoi! tous les jours on rit comme cela!
— Mais, oui, monseigneur.
— Tous les jours, ce sont des groupes comme ceux que je viens de voir?
— Absolument pareils, monseigneur.
— Et enfin tous les jours on racle le boyau?
— Monseigneur, la guitare est d’aujourd’hui; mais, quand nous n’avons pas de guitare, nous avons les violons et les flûtes; des femmes s’ennuient sans musique.
— Peste! et des hommes?
— Quels hommes, monseigneur?
— M. de Guiche, M. de Manicamp et les autres.
— Tous de la maison de Monseigneur.
— Oui, oui, vous avez raison, mademoiselle.
Et le prince rentra dans ses appartements: il était tout rêveur. Il se précipita dans le plus profond de ses fauteuils, sans se regarder au miroir.
— Où peut être le chevalier? dit-il.
Il y avait un serviteur auprès du prince.
Sa question fut entendue.
— On ne sait, monseigneur.
— Encore cette réponse!… Le premier qui me répondra: «Je ne sais», je le chasse.
Tout le monde, à cette parole, s’enfuit de chez Monsieur comme on s’était enfui de chez Madame.
Alors le prince entra dans une colère inexprimable. Il donna du pied dans un chiffonnier, qui roula sur le parquet, brisé en trente morceaux.
Puis, du plus grand sang-froid, il alla aux galeries, et renversa l’un sur l’autre un vase d’émail, une aiguière de porphyre et un candélabre de bronze. Le tout fit un fracas effroyable. Tout le monde parut aux portes.
— Que veut Monseigneur? se hasarda de dire timidement le capitaine des gardes.
— Je me donne de la musique, répliqua Monseigneur en grinçant des dents.
Le capitaine des gardes envoya chercher le médecin de Son Altesse Royale.
Mais avant le médecin, arriva Malicorne, qui dit au prince:
— Monseigneur, M. le chevalier de Lorraine me suit.
Le duc regarda Malicorne et lui sourit.
Le chevalier entra en effet.
Chapitre CV — La jalousie de M. de Lorraine
Le duc d’Orléans poussa un cri de satisfaction en apercevant le chevalier de Lorraine.
— Ah! c’est heureux, dit-il, par quel hasard vous voit-on? N’étiez-vous pas disparu, comme on le disait?
— Mais, oui, monseigneur.
— Un caprice?
— Un caprice! moi, avoir des caprices avec Votre Altesse? Le respect…
— Laisse là le respect, auquel tu manques tous les jours. Je t’absous. Pourquoi étais-tu parti?
— Parce que j’étais parfaitement inutile à Monseigneur.
— Explique-toi?