Français
Et sur ces mots, prononcés avec toute la majesté que le jeune prince savait prendre dans ces circonstances, il congédia Colbert pour donner audience aux tailleurs.
L’ordre donné par le roi était connu dans tout Fontainebleau; on savait déjà que le roi essayait son habit et que le ballet serait dansé le soir.
Cette nouvelle courut avec la rapidité de l’éclair, et sur son passage elle alluma toutes les coquetteries, tous les désirs, toutes les folles ambitions.
À l’instant même, et comme par enchantement, tout ce qui savait tenir une aiguille, tout ce qui savait distinguer un pourpoint d’avec un haut-de-chausses, comme dit Molière, fut convoqué pour servir d’auxiliaire aux élégants et aux dames.
Le roi eut achevé sa toilette à neuf heures; il parut dans son carrosse découvert et orné de feuillages et de fleurs.
Les reines avaient pris place sur une magnifique estrade disposée, sur les bords de l’étang, dans un théâtre d’une merveilleuse élégance.
En cinq heures, les ouvriers charpentiers avaient assemblé toutes les pièces de rapport de ce théâtre; les tapissiers avaient tendu leurs tapisseries, dressé leurs sièges, et, comme au signal d’une baguette d’enchanteur, mille bras, s’aidant les uns les autres au lieu de se gêner, avaient construit l’édifice dans ce lieu au son des musiques, pendant que déjà les artificiers illuminaient le théâtre et les bords de l’étang par un nombre incalculable de bougies.
Comme le ciel s’étoilait et n’avait pas un nuage, comme on n’entendait pas un souffle d’air dans les grands bois, comme si la nature elle-même s’était accommodée à la fantaisie du prince, on avait laissé ouvert le fond de ce théâtre. En sorte que, derrière les premiers plans du décor, on apercevait pour fond ce beau ciel ruisselant d’étoiles cette nappe d’eau embrasée de feux qui s’y réfléchissaient, et les silhouettes bleuâtres des grandes masses de bois aux cimes arrondies.
Quand le roi parut, toute la salle était pleine, et présentait un groupe étincelant de pierreries et d’or, dans lequel le premier regard ne pouvait distinguer aucune physionomie.
Peu à peu, quand la vue s’accoutumait à tant d’éclat, les plus rares beautés apparaissaient, comme dans le ciel du soir les étoiles, une à une, pour celui qui a fermé les yeux et qui les rouvre.
Le théâtre représentait un bocage; quelques faunes levant leurs pieds fourchus sautillaient çà et là; une dryade, apparaissant, les excitait à la poursuite; d’autres se joignaient à elle pour la défendre, et l’on se querellait en dansant.
Soudain devaient paraître, pour ramener l’ordre et la paix, le Printemps et toute sa cour.
Les éléments, les puissances subalternes et la mythologie avec leurs attributs, se précipitaient sur les traces de leur gracieux souverain.
Les Saisons, alliées du Printemps, venaient à ses côtés former un quadrille, qui, sur des paroles plus ou moins flatteuses, entamait la danse. La musique, hautbois, flûtes et violes, peignait les plaisirs champêtres.
Déjà le roi entrait au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.
Il était vêtu d’une tunique de fleurs, qui dégageait, au lieu de l’alourdir, sa taille svelte et bien prise. Sa jambe, une des plus élégantes de la cour, paraissait avec avantage dans un bas de soie couleur chair, soie si fine et si transparente que l’on eût dit la chair elle-même.
Les plus charmants souliers de satin lilas clair, à bouffettes de fleurs et de feuilles, emprisonnaient son petit pied.
Le buste était en harmonie avec cette base; de beaux cheveux ondoyants, un air de fraîcheur rehaussé par l’éclat de beaux yeux bleus qui brûlaient doucement les cœurs, une bouche aux lèvres appétissantes, qui daignait s’ouvrir pour sourire: tel était le prince de l’année, qu’on eût, et à juste titre ce soir-là, nommé le roi de tous les Amours.
Il y avait dans sa démarche quelque chose de la légère majesté d’un dieu. Il ne dansait pas, il planait.
Cette entrée fit donc l’effet le plus brillant. Soudain, comme nous l’avons dit, on aperçut le comte de Saint-Aignan qui cherchait à s’approcher du roi ou de Madame.
La princesse, vêtue d’une robe longue, diaphane et légère comme les plus fines résilles que tissent les savantes Malinoises, le genou parfois dessiné sous les plis de la tunique, son petit pied chaussé de soie, s’avançait radieuse avec son cortège de bacchantes, et touchait déjà la place qui lui était assignée pour danser.
Les applaudissements durèrent si longtemps, que le comte eut tout le loisir de joindre le roi arrêté sur une pointe.
— Qu’y a-t-il, Saint-Aignan? fit le Printemps.
— Mon Dieu, Sire, répliqua le courtisan tout pâle, il y a que Votre Majesté n’a pas songé au pas des Fruits.
— Si fait; il est supprimé.
— Non pas, Sire. Votre Majesté n’en a point donné l’ordre, et la musique l’a conservé.
— Voilà qui est fâcheux! murmura le roi. Ce pas n’est point exécutable, puisque M. de Guiche est absent. Il faudra le supprimer.
— Oh! Sire, un quart d’heure de musique sans danses, ce sera froid à tuer le ballet.
— Mais, comte, alors…
— Oh! Sire, le grand malheur n’est pas là; car, après tout, l’orchestre couperait encore tant bien que mal, s’il était nécessaire; mais…
— Mais quoi?
— C’est que M. de Guiche est ici.
— Ici? répliqua le roi en fronçant le sourcil, ici?… Vous êtes sûr?…
— Tout habillé pour le ballet, Sire.
Le roi sentit le rouge lui monter au visage.
— Vous vous serez trompé, dit-il.
— Si peu, Sire, que Votre Majesté peut regarder à sa droite. Le comte attend.
Louis se tourna vivement de ce côté; et, en effet, à sa droite, éclatant de beauté sous son habit de Vertumne, de Guiche attendait que le roi le regardât pour lui adresser la parole.
Dire la stupéfaction du roi, celle de Monsieur qui s’agita dans sa loge, dire les chuchotements, l’oscillation des têtes dans la salle, dire l’étrange saisissement de Madame à la vue de son _partner_, c’est une tâche que nous laissons à de plus habiles.
Le roi était resté bouche béante et regardait le comte.
Celui-ci s’approcha, respectueux, courbé:
— Sire, dit-il, le plus humble serviteur de Votre Majesté vient lui faire service en ce jour, comme il a fait au jour de bataille. Le roi, en manquant ce pas des Fruits, perdait la plus belle scène de son ballet. Je n’ai pas voulu qu’un semblable dommage résultât par moi, pour la beauté, l’adresse et la bonne grâce du roi; j’ai quitté mes fermiers, afin devenir en aide à mon prince.
Chacun de ces mots tombait, mesuré, harmonieux, éloquent, dans l’oreille de Louis XIV. La flatterie lui plut autant que le courage l’étonna. Il se contenta de répondre:
— Je ne vous avais pas dit de revenir, comte.
— Assurément, Sire; mais Votre Majesté ne m’avait pas dit de rester.
Le roi sentait le temps courir. La scène, en se prolongeant, pouvait tout brouiller. Une seule ombre à ce tableau le gâtait sans ressource.
Le roi, d’ailleurs, avait le cœur tout plein de bonnes idées; il venait de puiser dans les yeux si éloquents de Madame une inspiration nouvelle.
Ce regard d’Henriette lui avait dit:
— Puisqu’on est jaloux de vous, divisez les soupçons; qui se défie de deux rivaux ne se défie d’aucun.
Madame, avec cette habile diversion, l’emporta.
Le roi sourit à de Guiche.
De Guiche ne comprit pas un mot au langage muet de Madame. Seulement, il vit bien qu’elle affectait de ne le point regarder. Sa grâce obtenue, il l’attribua au cœur de la princesse. Le roi en sut gré à tout le monde.
Monsieur seul ne comprit pas.
Le ballet commença; il fut splendide.
Quand les violons enlevèrent, par leurs élans, ces illustres danseurs, quand la pantomime naïve de cette époque, bien plus naïve encore par le jeu, fort médiocre, des augustes histrions, fut parvenue à son point culminant de triomphe, la salle faillit crouler sous les applaudissements.
De Guiche brilla comme un soleil, mais comme un soleil courtisan qui se résigne au deuxième rôle.
Dédaigneux de ce succès, dont Madame ne lui témoignait aucune reconnaissance, il ne songea plus qu’à reconquérir bravement la préférence ostensible de la princesse.
Elle ne lui donna pas un seul regard.
Peu à peu toute sa joie, tout son brillant s’éteignirent dans la douleur et l’inquiétude: en sorte que ses jambes devinrent molles, ses bras lourds, sa tête hébétée.
Le roi, dès ce moment, fut réellement le premier danseur du quadrille.
Il jeta un regard de côté sur son rival vaincu.
De Guiche n’était même plus courtisan; il dansait mal, sans adulation; bientôt il ne dansa plus du tout.
Le roi et Madame triomphèrent.
Chapitre CXIV — Les nymphes du parc de Fontainebleau Le roi demeura un instant à jouir de son triomphe, qui, nous l’avons dit, était aussi complet que possible.
Puis il se retourna vers Madame pour l’admirer aussi un peu à son tour.
Les jeunes gens aiment peut-être avec plus de vivacité, plus d’ardeur, plus de passion que les gens d’un âge mûr; mais ils ont en même temps tous les autres sentiments développés dans la proportion de leur jeunesse et de leur vigueur, en sorte que l’amour-propre étant presque toujours, chez eux, l’équivalent de l’amour, ce dernier sentiment, combattu par les lois de la pondération, n’atteint jamais le degré de perfection qu’il acquiert chez les hommes et les femmes de trente à trente-cinq ans.
Louis pensait donc à Madame, mais seulement après avoir bien pensé à lui-même, et Madame pensait beaucoup à elle-même, peut-être sans penser le moins du monde au roi.
Mais la victime, au milieu de tous ces amours et amours-propres royaux, c’était de Guiche.
Aussi tout le monde put-il remarquer à la fois l’agitation et la prostration du pauvre gentilhomme, et cette prostration, surtout, était d’autant plus remarquable que l’on n’avait pas l’habitude de voir ses bras tomber, sa tête s’alourdir, ses yeux perdre leur flamme. On n’était pas d’ordinaire inquiet sur son compte quand il s’agissait d’une question d’élégance et de goût.
Aussi la défaite de Guiche fut-elle attribuée, par le plus grand nombre, à son habileté de courtisan.
Mais d’autres aussi--les yeux clairvoyants sont à la cour--mais d’autres aussi remarquèrent sa pâleur et son atonie, pâleur et atonie qu’il ne pouvait ni feindre ni cacher, et ils en conclurent, avec raison, que de Guiche ne jouait pas une comédie d’adulation.
Ces souffrances, ces succès, ces commentaires furent enveloppés, confondus, perdus dans le bruit des applaudissements.
Mais, quand les reines eurent témoigné leur satisfaction, les spectateurs leur enthousiasme, quand le roi se fut rendu à sa loge pour changer de costume, tandis que Monsieur, habillé en femme, selon son habitude, dansait à son tour, de Guiche, rendu à lui-même, s’approcha de Madame, qui, assise au fond du théâtre, attendait la deuxième entrée, et s’était fait une solitude au milieu de la foule, comme pour méditer à l’avance ses effets chorégraphiques.
On comprend que, absorbée par cette grave méditation, elle ne vît point ou fît semblant de ne pas voir ce qui se passait autour d’elle.
De Guiche, la trouvant donc seule auprès d’un buisson de toile peinte, s’approcha de Madame.
Deux de ses demoiselles d’honneur, vêtues en hamadryades, voyant de Guiche s’approcher, se reculèrent par respect.
De Guiche s’avança donc au milieu du cercle et salua Son Altesse Royale.
Mais Son Altesse Royale, qu’elle eût remarqué ou non le salut, ne tourna même point la tête.
Un frisson passa dans les veines du malheureux; il ne s’attendait point à une aussi complète indifférence, lui qui n’avait rien vu, lui qui n’avait rien appris, lui qui, par conséquent, ne pouvait rien deviner.
Donc, voyant que son salut n’obtenait aucune réponse; il fit un pas de plus, et, d’une voix qu’il s’efforçait, mais inutilement, de rendre calme:
— J’ai l’honneur, dit-il, de présenter mes bien humbles respects à Madame.
Cette fois Son Altesse Royale daigna tourner ses yeux languissants vers le comte.
— Ah! monsieur de Guiche, dit-elle, c’est vous; bonjour!
Et elle se retourna.
La patience faillit manquer au comte.
— Votre Altesse Royale a dansé à ravir tout à l’heure, dit-il.
— Vous trouvez? fit négligemment Madame.
— Oui, le personnage est tout à fait celui qui convient au caractère de Son Altesse Royale.
Madame se retourna tout à fait, et, regardant de Guiche avec son œil clair et fixe:
— Comment cela? dit-elle.
— Sans doute.
— Expliquez-vous.
— Vous représentez une divinité, belle, dédaigneuse et légère, fit-il.
— Vous voulez parler de Pomone, monsieur le comte?
— Je parle de la déesse que représente Votre Altesse Royale.
Madame demeura un instant les lèvres crispées.
— Mais vous-même, monsieur, dit-elle, n’êtes-vous pas aussi un danseur parfait?
— Oh! moi, madame, je suis de ceux qu’on ne distingue point, et qu’on oublie si par hasard on les a distingués.
Et sur ces paroles, accompagnées d’un de ces soupirs profonds qui font tressaillir les dernières fibres de l’être, le cœur plein d’angoisses et de palpitations, la tête en feu, l’œil vacillant, il salua, haletant, et se retira derrière le buisson de toile.
Madame, pour toute réponse, haussa légèrement les épaules.
Et comme ses dames d’honneur s’étaient, ainsi que nous l’avons dit, retirées par discrétion durant le colloque, elle les rappela du regard.
C’étaient Mlles de Tonnay-Charente et de Montalais.
Toutes deux, à ce signe de Madame, s’approchèrent avec empressement.
— Avez-vous entendu, mesdemoiselles? demanda la princesse.
— Quoi, madame?
— Ce que M. le comte de Guiche a dit.
— Non.
— En vérité, c’est une chose remarquable, continua la princesse avec l’accent de la compassion, combien l’exil a fatigué l’esprit de ce pauvre M. de Guiche.
Et plus haut encore, de peur que le malheureux ne perdît une parole:
— Il a mal dansé d’abord, continua-t-elle; puis, ensuite, il n’a dit que des pauvretés.
Puis elle se leva, fredonnant l’air sur lequel elle allait danser.
Guiche avait tout entendu. Le trait pénétra au plus profond de son cœur et le déchira.
Alors, au risque d’interrompre tout l’ordre de la fête par son dépit, il s’enfuit, mettant en lambeaux son bel habit de Vertumne, et semant sur son chemin les pampres, les mûres, les feuilles d’amandier et tous les petits attributs artificiels de sa divinité.
Un quart d’heure après, il était de retour sur le théâtre. Mais il était facile de comprendre qu’il n’y avait qu’un puissant effort de la raison sur la folie qui avait pu le ramener, ou peut-être, le cœur est ainsi fait, l’impossibilité même de rester plus longtemps éloigné de celle qui lui brisait le cœur.
Madame achevait son pas.
Elle le vit, mais ne le regarda point; et lui, irrité, furieux, lui tourna le dos à son tour lorsqu’elle passa escortée de ses nymphes et suivie de cent flatteurs.
Pendant ce temps, à l’autre bout du théâtre, près de l’étang, une femme était assise, les yeux fixés sur une des fenêtres du théâtre.
De cette fenêtre s’échappaient des flots de lumière.
Cette fenêtre, c’était celle de la loge royale.
De Guiche en quittant le théâtre, de Guiche en allant chercher l’air dont il avait si grand besoin, de Guiche passa près de cette femme et la salua.
Elle, de son côté, en apercevant le jeune homme, s’était levée comme une femme surprise au milieu d’idées qu’elle voudrait se cacher à elle-même.
Guiche la reconnut. Il s’arrêta.
— Bonsoir, mademoiselle! dit-il vivement.
— Bonsoir, monsieur le comte!
— Ah! mademoiselle de La Vallière, continua de Guiche, que je suis heureux de vous rencontrer!
— Et moi aussi, monsieur le comte, je suis heureuse de ce hasard, dit la jeune fille en faisant un mouvement pour se retirer.
— Oh! non! non! ne me quittez pas, dit de Guiche en étendant la main vers elle; car vous démentiriez ainsi les bonnes paroles que vous venez de dire. Restez, je vous en supplie, il fait la plus belle soirée du monde. Vous fuyez le bruit, vous! Vous aimez votre société à vous seule, vous! Eh bien! oui, je comprends cela; toutes les femmes qui ont du cœur sont ainsi. Jamais on n’en verra une s’ennuyer loin du tourbillon de tous ces plaisirs bruyants! Oh! mademoiselle! mademoiselle!
— Mais qu’avez-vous donc, monsieur le comte? demanda La Vallière avec un certain effroi. Vous semblez agité.
— Moi? Non pas; non.
— Alors, monsieur de Guiche, permettez-moi de vous faire ici le remerciement que je me proposais de vous faire à la première occasion. C’est à votre protection, je le sais, que je dois d’avoir été admise parmi les filles d’honneur de Madame.
— Ah! oui, vraiment, je m’en souviens et je m’en félicite, mademoiselle. Aimez-vous quelqu’un, vous?
— Moi?
— Oh! pardon, je ne sais ce que je dis; pardon mille fois. Madame avait raison, bien raison; cet exil brutal a complètement bouleversé mon esprit.
— Mais le roi vous a bien reçu, ce me semble, monsieur le comte?
— Trouvez-vous?… Bien reçu… peut-être… Oui…
— Sans doute, bien reçu; car, enfin, vous revenez sans congé de lui?
— C’est vrai, et je crois que vous avez raison, mademoiselle. Mais n’avez vous point vu par ici M. le vicomte de Bragelonne?
La Vallière tressaillit à ce nom.
— Pourquoi cette question? demanda-t-elle.
— Oh! mon Dieu! vous blesserais-je encore? fit de Guiche. En ce cas, je suis bien malheureux, bien à plaindre!
— Oui, bien malheureux, bien à plaindre, monsieur de Guiche, car vous paraissez horriblement souffrir.
— Oh! mademoiselle, que n’ai-je une sœur dévouée, une amie véritable!
— Vous avez des amis, monsieur de Guiche, et M. le vicomte de Bragelonne, dont vous parliez tout à l’heure, est, il me semble, un de ces bons amis.
— Oui, oui, en effet, c’est un de mes bons amis. Adieu, mademoiselle, adieu! recevez tous mes respects.
Et il s’enfuit comme un fou du côté de l’étang.
Son ombre noire glissait grandissante parmi les ifs lumineux et les larges moires resplendissantes de l’eau.
La Vallière le regarda quelque temps avec compassion.
— Oh! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence à comprendre pourquoi.
Elle achevait à peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente, accoururent.
Elles avaient fini leur service, dépouillé leurs habits de nymphes, et, joyeuses de cette belle nuit, du succès de la soirée, elles revenaient trouver leur compagne.
— Eh quoi! déjà! lui dirent-elles. Nous croyions arriver les premières au rendez-vous.
— J’y suis depuis un quart d’heure, répondit La Vallière.
— Est-ce que la danse ne vous a point amusée?
— Non.
— Et tout le spectacle?
— Non plus. En fait de spectacle, j’aime bien mieux celui de ces bois noirs au fond desquels brille çà et là une lumière qui passe comme un œil rouge, tantôt ouvert, tantôt fermé.
— Elle est poète, cette La Vallière, dit Tonnay-Charente.
— C’est-à-dire insupportable, fit Montalais. Toutes les fois qu’il s’agit de rire un peu ou de s’amuser de quelque chose, La Vallière pleure; toutes les fois qu’il s’agit de pleurer, pour nous autres femmes, chiffons perdus, amour-propre piqué, parure sans effet, La Vallière rit.
— Oh! quant à moi, je ne puis être de ce caractère, dit Mlle de Tonnay-Charente. Je suis femme, et femme comme on ne l’est pas; qui m’aime me flatte, qui me flatte me plaît par sa flatterie, et qui me plaît…
— Eh bien! tu n’achèves pas? dit Montalais.
— C’est trop difficile, répliqua Mlle de Tonnay-Charente en riant aux éclats. Achève pour moi, toi qui as tant d’esprit.
— Et vous, Louise, dit Montalais, vous plaît-on?
— Cela ne regarde personne, dit la jeune fille en se levant du banc de mousse où elle était restée étendue pendant tout le temps qu’avait duré le ballet. Maintenant, mesdemoiselles, nous avons formé le projet de nous divertir cette nuit sans surveillants et sans escorte. Nous sommes trois, nous nous plaisons l’une à l’autre, il fait un temps superbe; regardez là-bas, voyez la lune qui monte doucement au ciel et argente les cimes des marronniers et des chênes. Oh! la belle promenade! oh! la belle liberté! la belle herbe fine des bois, la belle faveur que me fait votre amitié; prenons-nous par le bras et gagnons les grands arbres. Ils sont tous, en ce moment, attablés et actifs là-bas, occupés à se parer pour une promenade d’apparat; on selle les chevaux, on attelle les voitures, les mules de la reine ou les quatre cavales blanches de Madame. Nous, gagnons vite un endroit où nul œil ne vous devine, où nul pas ne marche dans notre pas. Vous rappelez-vous, Montalais, les bois de Cheverny et de Chambord, les peupliers sans fin de Blois? nous avons échangé là-bas bien des espérances.
— Bien des confidences aussi.
— Oui.
— Moi, dit Mlle de Tonnay-Charente, je pense beaucoup aussi; mais prenez garde…
— Elle ne dit rien, fit Montalais, de sorte que ce que pense Mlle de Tonnay-Charente, Athénaïs seule le sait.
— Chut! s’écria Mlle de La Vallière, j’entends des pas qui viennent de ce côté.
— Eh! vite! vite! dans les roseaux, dit Montalais; baissez-vous, Athénaïs, vous qui êtes si grande.
Mlle de Tonnay-Charente se baissa effectivement.
Presque aussitôt on vit, en effet, deux gentilshommes s’avancer, la tête inclinée, les bras entrelacés et marchant sur le sable fin de l’allée parallèle au rivage.
Les femmes se firent petites, imperceptibles.
— C’est M. de Guiche, dit Montalais à l’oreille de Mlle de Tonnay-Charente.
— C’est M. de Bragelonne, dit celle-ci à l’oreille de La Vallière.
Les deux jeunes gens continuaient de s’approcher en causant d’une voix animée.
— C’est par ici qu’elle était tout à l’heure, dit le comte. Si je n’avais fait que la voir, je dirais que c’est une apparition; mais je lui ai parlé.
— Ainsi, vous êtes sûr?
— Oui; mais peut-être aussi lui ai-je fait peur.
— Comment cela?
— Eh! mon Dieu! j’étais encore fou de ce que vous savez, de sorte qu’elle n’aura rien compris à mes discours et aura pris peur.
— Oh! dit Bragelonne, ne vous inquiétez pas, mon ami. Elle est bonne, elle excusera; elle a de l’esprit, elle comprendra.
— Oui; mais si elle a compris, trop bien compris.
— Après?
— Et qu’elle parle.
— Oh! vous ne connaissez pas Louise, comte, dit Raoul. Louise a toutes les vertus, et n’a pas un seul défaut.
Et les jeunes gens passèrent là-dessus, et, comme ils s’éloignaient, leurs voix se perdirent peu à peu.
— Comment! La Vallière, dit Mlle de Tonnay-Charente. M. le vicomte de Bragelonne a dit «Louise» en parlant de vous. Comment cela se fait-il?
— Nous avons été élevés ensemble, répondit Mlle de La Vallière; tout enfants, nous nous connaissions.
— Et puis M. de Bragelonne est ton fiancé, chacun sait cela.
— Oh! je ne le savais pas, moi. Est-ce vrai, mademoiselle?
— C’est-à-dire, répondit Louise en rougissant, c’est-à-dire que M. de Bragelonne m’a fait l’honneur de me demander ma main… mais…
— Mais quoi?
— Mais il paraît que le roi…
— Eh bien?
— Que le roi ne veut pas consentir à ce mariage.
— Eh! pourquoi le roi? et qu’est-ce que le roi? s’écria Aure avec aigreur. Le roi a-t-il donc le droit de se mêler de ces choses-là, bon Dieu?…» _La poulitique est la poulitique_, comme disait M. de Mazarin; _ma l’amor, il est l’amor_.» Si donc tu aimes M. de Bragelonne, et, s’il t’aime, épousez-vous. Je vous donne mon consentement, moi.
Athénaïs se mit à rire.
— Oh! je parle sérieusement, répondit Montalais, et mon avis en ce cas vaut bien l’avis du roi, je suppose. N’est-ce pas, Louise?
— Voyons, voyons, ces messieurs sont passés, dit La Vallière; profitons donc de la solitude pour traverser la prairie et nous jeter dans le bois.
— D’autant mieux, dit Athénaïs, que voilà des lumières qui partent du château et du théâtre, et qui me font l’effet de précéder quelque illustre compagnie.
— Courons, dirent-elles toutes trois.