Français
Ainsi étendu, ainsi abruti dans son observation transfenestrale, d’Artagnan n’est plus un homme de guerre, d’Artagnan n’est plus un officier du palais, c’est un bourgeois croupissant entre le dîner et le souper, entre le souper et le coucher; un de ces braves cerveaux ossifiés qui n’ont plus de place pour une seule idée, tant la matière guette avec férocité aux portes de l’intelligence, et surveille la contrebande qui pourrait se faire en introduisant dans le crâne un symptôme de pensée.
Nous avons dit qu’il faisait nuit; les boutiques s’allumaient tandis que les fenêtres des appartements supérieurs se fermaient; une patrouille de soldats du guet faisait entendre le bruit régulier de son pas.
D’Artagnan continuait à ne rien entendre et à ne rien regarder que le coin bleu de son ciel.
À deux pas de lui, tout à fait dans l’ombre, couché sur un sac de maïs, Planchet, le ventre sur ce sac, les deux bras sous son menton, regardait d’Artagnan penser, rêver ou dormir les yeux ouverts.
L’observation durait déjà depuis fort longtemps.
Planchet commença par faire:
— Hum! hum!
D’Artagnan ne bougea point.
Planchet vit alors qu’il fallait recourir à quelque moyen plus efficace: après mûres réflexions, ce qu’il trouva de plus ingénieux dans les circonstances présentes, fut de se laisser rouler de son sac sur le parquet en murmurant contre lui-même le mot:
— Imbécile!
Mais, quel que fût le bruit produit par la chute de Planchet, d’Artagnan, qui, dans le cours de son existence, avait entendu bien d’autres bruits, ne parut pas faire le moindre cas de ce bruit-là.
D’ailleurs, une énorme charrette, chargée de pierres, débouchant de la rue Saint-Médéric, absorba dans le bruit de ses roues le bruit de la chute de Planchet.
Cependant Planchet crut, en signe d’approbation tacite, le voir imperceptiblement sourire au mot imbécile.
Ce qui, l’enhardissant lui fit dire:
— Est-ce que vous dormez, monsieur d’Artagnan?
— Non, Planchet, je ne dors _même_ pas, répondit le mousquetaire.
— J’ai le désespoir, fit Planchet, d’avoir entendu le mot _même_.
— Eh bien! quoi? est-ce que ce mot n’est pas français, monsieur Planchet?
— Si fait, monsieur d’Artagnan.
— Eh bien?
— Eh bien! ce mot m’afflige.
— Développe-moi ton affliction, Planchet, dit d’Artagnan.
— Si vous dites que vous ne dormez même pas, c’est comme si vous disiez que vous n’avez même pas la consolation de dormir. Ou mieux, c’est comme si vous disiez en d’autres termes: Planchet, je m’ennuie à crever.
— Planchet, tu sais que je ne m’ennuie jamais.
— Excepté aujourd’hui et avant-hier.
— Bah!
— Monsieur d’Artagnan, voilà huit jours que vous êtes revenu de Fontainebleau; voilà huit jours que vous n’avez plus ni vos ordres à donner, ni votre compagnie à faire manœuvrer. Le bruit des mousquets, des tambours et de toute la royauté vous manque; d’ailleurs, moi qui ai porté le mousquet, je conçois cela.
— Planchet, répondit d’Artagnan, je t’assure que je ne m’ennuie pas le moins du monde.
— Que faites-vous, en ce cas, couché là comme un mort?
— Mon ami Planchet, il y avait au siège de La Rochelle quand j’y étais, quand tu y étais, quand nous y étions enfin, il y avait au siège de La Rochelle un Arabe qu’on renommait pour sa façon de pointer les couleuvrines. C’était un garçon d’esprit, quoiqu’il fût d’une singulière couleur, couleur de tes olives. Eh bien! cet Arabe, quand il avait mangé ou travaillé, se couchait comme je suis couché en ce moment, et fumait je ne sais quelles feuilles magiques dans un grand tube à bout d’ambre; et, si quelque chef, venant à passer, lui reprochait de toujours dormir, il répondait tranquillement: «Mieux vaut être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché.»
— C’était un Arabe lugubre et par sa couleur et par ses sentences, dit Planchet. Je me le rappelle parfaitement. Il coupait les têtes des protestants avec beaucoup de satisfaction.
— Précisément, et il les embaumait quand elles en valaient la peine.
— Oui, et quand il travaillait à cet embaumement avec toutes ses herbes et toutes ses grandes plantes, il avait l’air d’un vannier qui fait des corbeilles.
— Oui, Planchet, oui, c’est bien cela.
— Oh! moi aussi, j’ai de la mémoire.
— Je n’en doute pas; mais que dis-tu de son raisonnement?
— Monsieur, je le trouve parfait d’une part, mais stupide de l’autre.
— Devise, Planchet, devise.
— Eh bien! monsieur, en effet, mieux vaut être assis que debout, c’est constant surtout lorsqu’on est fatigué. Dans certaines circonstances — et Planchet sourit d’un air coquin — mieux vaut être couché qu’assis. Mais, quant à la dernière proposition: mieux vaut être mort que couché, je déclare que je la trouve absurde; que ma préférence incontestable est pour le lit, et que, si vous n’êtes point de mon avis, c’est que, comme j’ai l’honneur de vous le dire, vous vous ennuyez à crever.
— Planchet, tu connais M. La Fontaine?
— Le pharmacien du coin de la rue Saint-Médéric?
— Non, le fabuliste.
— Ah! maître corbeau?
— Justement; eh bien! je suis comme son lièvre.
— Il a donc un lièvre aussi?
— Il a toutes sortes d’animaux.
— Eh bien! que fait-il, son lièvre?
— Il songe.
— Ah! ah!
— Planchet, je suis comme le lièvre de M. La Fontaine, je songe.
— Vous songez? fit Planchet inquiet.
— Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser à la méditation; tu conviendras de cela, je l’espère.
— Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.
— Pardieu! voilà qui est récréatif, hein?
— Il n’en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur le derrière, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous songeriez encore plus.
— Ma foi! je ne sais pas, Planchet.
— Encore, fit l’épicier, si vos songeries étaient du genre de celle qui vous a conduit à la restauration du roi Charles II.
Et Planchet fit entendre un petit rire qui n’était pas sans signification.
— Ah! Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, vous devenez ambitieux.
— Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre roi à restaurer, monsieur d’Artagnan, quelque autre Monck à mettre en boîte?
— Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trônes... moins bien peut-être que je ne suis sur cette chaise; mais enfin ils y sont.
Et d’Artagnan poussa un soupir.
— Monsieur d’Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.
— Tu es bien bon, Planchet.
— J’ai un soupçon, Dieu me pardonne.
— Lequel?
— Monsieur d’Artagnan, vous maigrissez.
— Oh! fit d’Artagnan frappant sur son thorax, qui résonna comme une cuirasse vide, c’est impossible, Planchet.
— Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c’est que si vous maigrissiez chez moi...
— Eh bien!
— Eh bien! je ferais un malheur.
— Allons, bon!
— Oui.
— Que ferais-tu? Voyons.
— Je trouverais celui qui cause votre chagrin.
— Voilà que j’ai un chagrin, maintenant.
— Oui, vous en avez un.
— Non, Planchet, non.
— Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous maigrissez.
— Je maigris, tu es sûr?
— À vue d’œil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma rapière, et je m’en vais tout droit couper la gorge à M. d’Herblay.
— Hein! fit d’Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-vous là, Planchet? et que fait le nom de M. d’Herblay dans votre épicerie?
— Bon! bon! fâchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.
D’Artagnan s’était, pendant cette seconde sortie de Planchet, placé de manière à ne pas perdre un seul de ses regards, c’est-à-dire qu’il s’était assis, les deux mains appuyées sur ses deux genoux, le cou tendu vers le digne épicier.
— Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu proférer un blasphème de cette force. M. d’Herblay, ton ancien chef, mon ami, un homme d’Église, un mousquetaire devenu évêque, tu lèverais l’épée sur lui, Planchet?
— Je lèverais l’épée sur mon père quand je vous vois dans ces états-là.
— M. d’Herblay, un gentilhomme!
— Cela m’est bien égal, à moi, qu’il soit gentilhomme. Il vous fait rêver noir, voilà ce que je sais. Et, de rêver noir, on maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. d’Artagnan sorte de chez moi plus maigre qu’il n’y est entré.
— Comment me fait-il rêver noir? Voyons, explique, explique.
— Voilà trois nuits que vous avez le cauchemar.
— Moi?
— Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous répétez: «Aramis! sournois d’Aramis!»
— Ah! j’ai dit cela? fit d’Artagnan inquiet.
— Vous l’avez dit, foi de Planchet!
— Et bien, après? Tu sais le proverbe, mon ami. «Tout songe est mensonge.»
— Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous êtes sorti, vous n’avez pas manqué de me demander au retour: «As-tu vu M. d’Herblay?» ou bien encore: «As-tu reçu pour moi des lettres de M. d’Herblay?»
— Mais il me semble qu’il est bien naturel que je m’intéresse à ce cher ami? dit d’Artagnan.
— D’accord, mais pas au point d’en diminuer.
— Planchet, j’engraisserai, je t’en donne ma parole d’honneur.
— Bien! monsieur, je l’accepte; car je sais que, lorsque vous donnez votre parole d’honneur, c’est sacré...
— Je ne rêverai plus d’Aramis.
— Très bien!
— Je ne te demanderai plus s’il y a des lettres de M. d’Herblay.
— Parfaitement.
— Mais tu m’expliqueras une chose.
— Parlez, monsieur.
— Je suis observateur...
— Je le sais bien...
— Et tout à l’heure tu as dit un juron singulier...
— Oui.
— Dont tu n’as pas l’habitude.
— «Malaga!» vous voulez dire?
— Justement.
— C’est mon juron depuis que je suis épicier.
— C’est juste, c’est un nom de raisin sec.
— C’est mon juron de férocité; quand une fois j’ai dit «Malaga!» je ne suis plus un homme.
— Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-là.
— C’est juste, monsieur, on me l’a donné.
Et Planchet, en prononçant ces paroles, cligna de l’œil avec un petit air de finesse qui appela toute l’attention de d’Artagnan.
— Eh! eh! fit-il.
Planchet répéta:
— Eh! eh!
— Tiens! tiens! monsieur Planchet.
— Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi, je ne passe pas ma vie à songer.
— Tu as tort.
— Je veux dire à m’ennuyer, monsieur; nous n’avons qu’un faible temps à vivre, pourquoi ne pas en profiter?
— Tu es philosophe épicurien, à ce qu’il paraît, Planchet?
— Pourquoi pas? La main est bonne, on écrit et l’on pèse du sucre et des épices; le pied est sûr, on danse ou l’on se promène; l’estomac a des dents, on dévore et l’on digère; le cœur n’est pas trop racorni; eh bien! monsieur...
— Eh bien! quoi, Planchet?
— Ah! voilà!... fit l’épicier en se frottant les mains.
D’Artagnan croisa une jambe sur l’autre.
— Planchet, mon ami, dit-il, vous m’abrutissez de surprise.
— Pourquoi?
— Parce que vous vous révélez à moi sous un jour absolument nouveau.
Planchet, flatté au dernier point, continua de se frotter les mains à s’enlever l’épiderme.
— Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu’une bête, vous croyez que je serai un imbécile?
— Bien! Planchet, voilà un raisonnement.
— Suivez bien mon idée, monsieur. Je me suis dit, continua Planchet, sans plaisir, il n’est pas de bonheur sur la terre.
— Oh! que c’est bien vrai, ce que tu dis là, Planchet! interrompit d’Artagnan.
— Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n’est pas chose si commune, du moins, des consolations.
— Et tu te consoles?
— Justement.
— Explique-moi ta manière de te consoler.
— Je mets un bouclier pour aller combattre l’ennui. Je règle mon temps de patience, et, à la veille juste du jour où je sens que je vais m’ennuyer, je m’amuse.
— Ce n’est pas plus difficile que cela?
— Non.
— Et tu as trouvé cela tout seul?
— Tout seul.
— C’est miraculeux.
— Qu’en dites-vous?
— Je dis que ta philosophie n’a pas sa pareille au monde.
— Eh bien! alors, suivez mon exemple.
— C’est tentant.
— Faites comme moi.
— Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les âmes n’ont pas la même trempe, et peut-être que, s’il fallait que je m’amusasse comme toi, je m’ennuierais horriblement...
— Bah! essayez d’abord.
— Que fais-tu? Voyons.
— Avez-vous remarqué que je m’absente?
— Oui.
— D’une certaine façon?
— Périodiquement.
— C’est cela, ma foi! Vous l’avez remarqué?
— Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu’on se voit à peu près tous les jours, quand l’un s’absente, celui-là manque à l’autre? Est-ce que je ne te manque pas, à toi, quand je suis en campagne?
— Immensément! c’est-à-dire que je suis comme un corps sans âme.
— Ceci convenu, continuons.
— À quelle époque est-ce que je m’absente?
— Le 15 et le 30 de chaque mois.
— Et je reste dehors?
— Tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours.
— Qu’avez-vous cru que j’allais faire?
— Les recettes.
— Et, en revenant, vous m’avez trouvé le visage?...
— Fort satisfait.
— Vous voyez, vous le dites vous-même, toujours satisfait. Et vous avez attribué cette satisfaction?...
— À ce que ton commerce allait bien; à ce que les achats de riz, de pruneaux, de cassonade, de poires tapées et de mélasse allaient à merveille. Tu as toujours été fort pittoresque de caractère, Planchet; aussi n’ai-je pas été surpris un instant de te voir opter pour l’épicerie, qui est un des commerces les plus variés et les plus doux au caractère, en ce qu’on y manie presque toutes choses naturelles et parfumées.
— C’est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vôtre!
— Comment, j’erre?
— Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!
Et Planchet se mit à rire de façon à inspirer à d’Artagnan les doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.
— J’avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas à ta hauteur.
— Monsieur, c’est vrai.
— Comment, c’est vrai?
— Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.
— Ah! c’est bien heureux!
— Non, vous êtes un homme de génie, vous; et, quand il s’agit de guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les rois sont bien peu de chose à côté de vous; mais, pour le repos de l’âme, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de génie, ils sont leurs propres bourreaux.
— Bon! Planchet, dit d’Artagnan pétillant de curiosité, voilà que tu m’intéresses au plus haut point.
— Vous vous ennuyez déjà moins que tout à l’heure, n’est-ce pas?
— Je ne m’ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je m’amuse davantage.
— Allons donc! bon commencement! Je vous guérirai.
— Je ne demande pas mieux.
— Voulez-vous que j’essaie?
— À l’instant.
— Soit! Avez-vous ici des chevaux?
— Oui: dix, vingt, trente.
— Il n’en est pas besoin de tant que cela; deux, voilà tout.
— Ils sont à ta disposition, Planchet.
— Bon! je vous emmène.
— Quand cela?
— Demain.
— Où?
— Ah! vous en demandez trop.
— Cependant tu m’avoueras qu’il est important que je sache où je vais.
— Aimez-vous la campagne?
— Médiocrement, Planchet.
— Alors vous aimez la ville?
— C’est selon.
— Eh bien! je vous mène dans un endroit moitié ville moitié campagne.
— Bon!
— Dans un endroit où vous vous amuserez, j’en suis sûr.
— À merveille!
— Et, miracle, dans un endroit d’où vous revenez pour vous y être ennuyé.
— Moi?
— Mortellement!
— C’est donc à Fontainebleau que tu vas?
— À Fontainebleau, juste!
— Tu vas à Fontainebleau, toi?
— J’y vais.
— Et que vas-tu faire à Fontainebleau, Bon Dieu?
Planchet répondit à d’Artagnan par un clignement d’yeux plein de malice.
— Tu as quelque terre par là, scélérat!
— Oh! une misère, une bicoque.
— Je t’y prends.
— Mais c’est gentil, parole d’honneur!
— Je vais à la campagne de Planchet! s’écria d’Artagnan.
— Quand vous voudrez.
— N’avons-nous pas dit demain?
— Demain, soit; et puis, d’ailleurs, demain, c’est le 14, c’est-à-dire la veille du jour où j’ai peur de m’ennuyer, ainsi donc, c’est convenu.
— Convenu.
— Vous me prêtez un de vos chevaux?
— Le meilleur.
— Non, je préfère le plus doux; je n’ai jamais été excellent cavalier, vous le savez, et, dans l’épicerie, je me suis encore rouillé; et puis...
— Et puis quoi?
— Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d’œil, et puis je ne veux pas me fatiguer.
— Et pourquoi? se hasarda à demander d’Artagnan.
— Parce que je ne m’amuserais plus, répondit Planchet.
Et là-dessus il se leva de dessus son sac de maïs en s’étirant et en faisant craquer tous ses os, les uns après les autres avec une sorte d’harmonie.
— Planchet! Planchet! s’écria d’Artagnan, je déclare qu’il n’est point sur la terre de sybarite qui puisse vous être comparé. Ah! Planchet, on voit bien que nous n’avons pas encore mangé l’un près de l’autre un tonneau de sel.
— Et pourquoi cela, monsieur?
— Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d’Artagnan, et que, décidément, j’en reviens à croire définitivement ce que j’avais pensé un instant le jour où, à Boulogne, tu as étranglé, ou peu s’en faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c’est que tu es un homme de ressource.
Planchet se mit à rire d’un rire plein de fatuité, donna le bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arrière-boutique, qui lui servait de chambre à coucher.
D’Artagnan reprit sa première position sur sa chaise, et son front, déridé un instant, devint plus pensif que jamais.
Il avait déjà oublié les folies et les rêves de Planchet.
«Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensées, interrompues par cet agréable colloque auquel nous venons de faire participer le public; oui, tout est là:
«1° savoir ce que Baisemeaux voulait à Aramis;
«2° savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;
«3° savoir où est Porthos.
«Sous ces trois points gît le mystère.
«Or, continua d’Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien, ayons recours à notre pauvre intelligence. On fait ce qu’on peut, mordioux! ou malaga! comme dit Planchet.»
Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux
D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre visite à M. de Baisemeaux.
C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient brossés, fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs semblaient occupés du soin de polir leurs clefs elles-mêmes.
Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours, sous prétexte qu’ils étaient assez propres.
Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que polie; mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que toute la finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe.
Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de d’Artagnan croissait.
Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu d’une recommandation récente.
Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan, l’homme froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la Bastille.
Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche d’Aramis et le rendaient expansif malgré tout ce soir-là, Baisemeaux prétexta des ordres à donner dans la prison même, et laissa d’Artagnan se morfondre si longtemps à l’attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût revenu de son inspection.
Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon éveillé, l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus.
Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème de l’inquiétude à la fois et de l’impatience.
Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort devant son poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa méditation.
D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu’on lui cachait était précisément celle qu’il importait de savoir.
En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une recommandation quelconque. C’est ce qui arriva.
Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du donjon, que d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du Petit-Musc, de façon à voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille.
Après une heure de station à la _Herse-d’Or_, sous l’auvent où l’on prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de garde.
Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille, puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni logement dans le château; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité.
Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures lorsqu’il est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour un ordre exprès et pressé.
Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement, comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne aubaine d’une liberté jointe à une promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine, humant l’air, le soleil, et regardant les femmes.
D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées là-dessus.
«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce drôle. Un homme vu est un homme jugé.»
D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile, devança le soldat.
Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge.
«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il.
En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du soldat un papier blanc.
«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve trop joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il ne vend pas le message.»
Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait toujours dans le faubourg Saint-Antoine.
«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas ce qu’il y a dans la lettre...»
C’était à en perdre la tête.
«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le drôle et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me prêterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire boire, il se défiera et puis il me grisera... Mordioux! je n’ai plus d’esprit, et c’en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire dégainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de reine à un lord, ou d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon Dieu, quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix écus.»
Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches, il aperçut un petit groupe d’archers et un commissaire.
Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du meilleur cœur.