Français
C'est même ce qui fait la prodigieuse richesse des exploitations du Royaume-Uni, où la houille sert à fabriquer le métal extrait du même sol et en même temps qu'elle.
«Alors, monsieur Cyrus, lui dit Pencroff, nous allons travailler le minerai de fer?
-- Oui, mon ami, répondit l'ingénieur, et, pour cela, -- ce qui ne vous déplaira pas, -- nous commencerons par faire sur l'îlot la chasse aux phoques.
-- La chasse aux phoques! s'écria le marin en se retournant vers Gédéon Spilett. Il faut donc du phoque pour fabriquer du fer?
-- Puisque Cyrus le dit!» répondit le reporter.
Mais l'ingénieur avait déjà quitté les Cheminées, et Pencroff se prépara à la chasse aux phoques, sans avoir obtenu d'autre explication.
Bientôt Cyrus Smith, Harbert, Gédéon Spilett, Nab et le marin étaient réunis sur la grève, en un point où le canal laissait une sorte de passage guéable à mer basse. La marée était au plus bas du reflux, et les chasseurs purent traverser le canal sans se mouiller plus haut que le genou.
Cyrus Smith mettait donc pour la première fois le pied sur l'îlot, et ses compagnons pour la seconde fois, puisque c'était là que le ballon les avait jetés tout d'abord.
À leur débarquement, quelques centaines de pingouins les regardèrent d'un oeil candide. Les colons, armés de bâtons, auraient pu facilement les tuer, mais ils ne songèrent pas à se livrer à ce massacre deux fois inutile, car il importait de ne point effrayer les amphibies, qui étaient couchés sur le sable, à quelques encablures. Ils respectèrent aussi certains manchots très innocents, dont les ailes, réduites à l'état de moignons, s'aplatissaient en forme de nageoires, garnies de plumes d'apparence squammeuse.
Les colons s'avancèrent donc prudemment vers la pointe nord, en marchant sur un sol criblé de petites fondrières, qui formaient autant de nids d'oiseaux aquatiques. Vers l'extrémité de l'îlot apparaissaient de gros points noirs qui nageaient à fleur d'eau.
On eût dit des têtes d'écueils en mouvement.
C'étaient les amphibies qu'il s'agissait de capturer.
Il fallait les laisser prendre terre, car, avec leur bassin étroit, leur poil ras et serré, leur conformation fusiforme, ces phoques, excellents nageurs, sont difficiles à saisir dans la mer, tandis que, sur le sol, leurs pieds courts et palmés ne leur permettent qu'un mouvement de reptation peu rapide.
Pencroff connaissait les habitudes de ces amphibies, et il conseilla d'attendre qu'ils fussent étendus sur le sable, aux rayons de ce soleil qui ne tarderait pas à les plonger dans un profond sommeil.
On manoeuvrerait alors de manière à leur couper la retraite et à les frapper aux naseaux.
Les chasseurs se dissimulèrent donc derrière les roches du littoral, et ils attendirent silencieusement. Une heure se passa, avant que les phoques fussent venus s'ébattre sur le sable. On en comptait une demi-douzaine. Pencroff et Harbert se détachèrent alors, afin de tourner la pointe de l'îlot, de manière à les prendre à revers et à leur couper la retraite. Pendant ce temps, Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Nab, rampant le long des roches, se glissaient vers le futur théâtre du combat.
Tout à coup, la haute taille du marin se développa.
Pencroff poussa un cri. L'ingénieur et ses deux compagnons se jetèrent en toute hâte entre la mer et les phoques. Deux de ces animaux, vigoureusement frappés, restèrent morts sur le sable, mais les autres purent regagner la mer et prendre le large.
«Les phoques demandés, monsieur Cyrus! dit le marin en s'avançant vers l'ingénieur.
-- Bien, répondit Cyrus Smith. Nous en ferons des soufflets de forge!
-- Des soufflets de forge! s'écria Pencroff. Eh bien! voilà des phoques qui ont de la chance!»
C'était, en effet, une machine soufflante, nécessaire pour le traitement du minerai, que l'ingénieur comptait fabriquer avec la peau de ces amphibies. Ils étaient de moyenne taille, car leur longueur ne dépassait pas six pieds, et, par la tête, ils ressemblaient à des chiens.
Comme il était inutile de se charger d'un poids aussi considérable que celui de ces deux animaux, Nab et Pencroff résolurent de les dépouiller sur place, tandis que Cyrus Smith et le reporter achèveraient d'explorer l'îlot.
Le marin et le nègre se tirèrent adroitement de leur opération, et, trois heures après, Cyrus Smith avait à sa disposition deux peaux de phoque, qu'il comptait utiliser dans cet état, et sans leur faire subir aucun tannage.
Les colons durent attendre que la mer eût rebaissé, et, traversant le canal, ils rentrèrent aux Cheminées.
Ce ne fut pas un petit travail que celui de tendre ces peaux sur des cadres de bois destinés à maintenir leur écartement, et de les coudre au moyen de fibres, de manière à pouvoir y emmagasiner l'air sans laisser trop de fuites. Il fallut s'y reprendre à plusieurs fois. Cyrus Smith n'avait à sa disposition que les deux lames d'acier provenant du collier de Top, et, cependant, il fut si adroit, ses compagnons l'aidèrent avec tant d'intelligence, que, trois jours après, l'outillage de la petite colonie s'était augmenté d'une machine soufflante, destinée à injecter l'air au milieu du minerai lorsqu'il serait traité par la chaleur, -- condition indispensable pour la réussite de l'opération.
Ce fut le 20 avril, dès le matin, que commença «la période métallurgique», ainsi que l'appela le reporter dans ses notes. L'ingénieur était décidé, on le sait, à opérer sur le gisement même de houille et de minerai. Or, d'après ses observations, ces gisements étaient situés au bas des contreforts nord-est du mont Franklin, c'est-à-dire à une distance de six milles. Il ne fallait donc pas songer à revenir chaque jour aux Cheminées, et il fut convenu que la petite colonie camperait sous une hutte de branchages, de manière que l'importante opération fût suivie nuit et jour.
Ce projet arrêté, on partit dès le matin. Nab et Pencroff traînaient sur une claie la machine soufflante, et une certaine quantité de provisions végétales et animales, que, d'ailleurs, on renouvellerait en route.
Le chemin suivi fut celui des bois du Jacamar, que l'on traversa obliquement du sud-est au nord-ouest, et dans leur partie la plus épaisse. Il fallut se frayer une route, qui devait former, par la suite, l'artère la plus directe entre le plateau de Grande-vue et le mont Franklin. Les arbres, appartenant aux espèces déjà reconnues, étaient magnifiques. Harbert en signala de nouveaux, entre autres, des dragonniers, que Pencroff traita de «poireaux prétentieux», -- car, en dépit de leur taille, ils étaient de cette même famille des liliacées que l'oignon, la civette, l'échalote ou l'asperge. Ces dragonniers pouvaient fournir des racines ligneuses, qui, cuites, sont excellentes, et qui, soumises à une certaine fermentation, donnent une très agréable liqueur. On en fit provision.
Ce cheminement à travers le bois fut long. Il dura la journée entière, mais cela permit d'observer la faune et la flore. Top, plus spécialement chargé de la faune, courait à travers les herbes et les broussailles, faisant lever indistinctement toute espèce de gibier. Harbert et Gédéon Spilett tuèrent deux kangourous à coups de flèche, et de plus un animal qui ressemblait fort à un hérisson et à un fourmilier: au premier, parce qu'il se roulait en boule et se hérissait de piquants; au second, parce qu'il avait des ongles fouisseurs, un museau long et grêle que terminait un bec d'oiseau, et une langue extensible, garnie de petites épines qui lui servaient à retenir les insectes.
«Et quand il sera dans le pot-au-feu, fit naturellement observer Pencroff, à quoi ressemblera-t-il?
-- À un excellent morceau de boeuf, répondit Harbert.
-- Nous ne lui en demanderons pas davantage», répondit le marin.
Pendant cette excursion, on aperçut quelques sangliers sauvages, qui ne cherchèrent point à attaquer la petite troupe, et il ne semblait pas que l'on dût rencontrer de fauves redoutables, quand, dans un épais fourré, le reporter crut voir, à quelques pas de lui, entre les premières branches d'un arbre, un animal qu'il prit pour un ours, et qu'il se mit à dessiner tranquillement. Très heureusement pour Gédéon Spilett, l'animal en question n'appartenait point à cette redoutable famille des plantigrades. Ce n'était qu'un «koula», plus connu sous le nom de «paresseux», qui avait la taille d'un grand chien, le poil hérissé et de couleur sale, les pattes armées de fortes griffes, ce qui lui permettait de grimper aux arbres et de se nourrir de feuilles. Vérification faite de l'identité dudit animal, qu'on ne dérangea point de ses occupations, Gédéon Spilett effaça «ours» de la légende de son croquis, mit «koula» à la place, et la route fut reprise.
À cinq heures du soir, Cyrus Smith donnait le signal de halte. Il se trouvait en dehors de la forêt, à la naissance de ces puissants contreforts qui étançonnaient le mont Franklin vers l'est. À quelques centaines de pas coulait le Creek-Rouge, et, par conséquent, l'eau potable n'était pas loin.
Le campement fut aussitôt organisé. En moins d'une heure, sur la lisière de la forêt, entre les arbres, une hutte de branchages entremêlés de lianes et empâtés de terre glaise, offrit une retraite suffisante. On remit au lendemain les recherches géologiques. Le souper fut préparé, un bon feu flamba devant la hutte, la broche tourna, et à huit heures, tandis que l'un des colons veillait pour entretenir le foyer, au cas où quelque bête dangereuse aurait rôdé aux alentours, les autres dormaient d'un bon sommeil.
Le lendemain, 21 avril, Cyrus Smith, accompagné d'Harbert, alla rechercher ces terrains de formation ancienne sur lesquels il avait déjà trouvé un échantillon de minerai. Il rencontra le gisement à fleur de terre, presque aux sources même du creek, au pied de la base latérale de l'un de ces contreforts du nord-est. Ce minerai, très riche en fer, enfermé dans sa gangue fusible, convenait parfaitement au mode de réduction que l'ingénieur comptait employer, c'est-à-dire la méthode catalane, mais simplifiée, ainsi qu'on l'emploie en Corse. En effet, la méthode catalane proprement dite exige la construction de fours et de creusets, dans lesquels le minerai et le charbon, placés par couches alternatives, se transforment et se réduisent. Mais Cyrus Smith prétendait économiser ces constructions, et voulait former tout simplement, avec le minerai et le charbon, une masse cubique au centre de laquelle il dirigerait le vent de son soufflet. C'était le procédé employé, sans doute, par Tubal-Caïn et les premiers métallurgistes du monde habité. Or, ce qui avait réussi avec les petits-fils d'Adam, ce qui donnait encore de bons résultats dans les contrées riches en minerai et en combustible, ne pouvait que réussir dans les circonstances où se trouvaient les colons de l'île Lincoln.
Ainsi que le minerai, la houille fut récoltée, sans peine et non loin, à la surface du sol. On cassa préalablement le minerai en petits morceaux, et on le débarrassa à la main des impuretés qui souillaient sa surface. Puis, charbon et minerai furent disposés en tas et par couches successives, -- ainsi que fait le charbonnier du bois qu'il veut carboniser. De cette façon, sous l'influence de l'air projeté par la machine soufflante, le charbon devait se transformer en acide carbonique, puis en oxyde de carbone, chargé de réduire l'oxyde de fer, c'est-à-dire d'en dégager l'oxygène.
Ainsi l'ingénieur procéda-t-il. Le soufflet de peaux de phoque, muni à son extrémité d'un tuyau en terre réfractaire, qui avait été préalablement fabriqué au four à poteries, fut établi près du tas de minerai. Mû par un mécanisme dont les organes consistaient en châssis, cordes de fibres et contre-poids, il lança dans la masse une provision d'air qui, tout en élevant la température, concourut aussi à la transformation chimique qui devait donner du fer pur.
L'opération fut difficile. Il fallut toute la patience, toute l'ingéniosité des colons pour la mener à bien; mais enfin elle réussit, et le résultat définitif fut une loupe de fer, réduite à l'état d'éponge, qu'il fallut cingler et corroyer, c'est-à-dire forger, pour en chasser la gangue liquéfiée. Il était évident que le premier marteau manquait à ces forgerons improvisés; mais, en fin de compte, ils se trouvaient dans les mêmes conditions où avait été le premier métallurgiste, et ils firent ce que dut faire celui-ci.
La première loupe, emmanchée d'un bâton, servit de marteau pour forger la seconde sur une enclume de granit, et on arriva à obtenir un métal grossier, mais utilisable. Enfin, après bien des efforts, bien des fatigues, le 25 avril, plusieurs barres de fer étaient forgées, et se transformaient en outils, pinces, tenailles, pics, pioches, etc...., que Pencroff et Nab déclaraient être de vrais bijoux.
Mais ce métal, ce n'était pas à l'état de fer pur qu'il pouvait rendre de grands services, c'était surtout à l'état d'acier. Or, l'acier est une combinaison de fer et de charbon que l'on tire, soit de la fonte, en enlevant à celle-ci l'excès de charbon, soit du fer, en ajoutant à celui-ci le charbon qui lui manque. Le premier, obtenu par la décarburation de la fonte, donne l'acier naturel ou puddlé; le second, produit par la carburation du fer, donne l'acier de cémentation.
C'était donc ce dernier que Cyrus Smith devait chercher à fabriquer de préférence, puisqu'il possédait le fer à l'état pur. Il y réussit en chauffant le métal avec du charbon en poudre dans un creuset fait en terre réfractaire.
Puis, cet acier, qui est malléable à chaud et à froid, il le travailla au marteau. Nab et Pencroff, habilement dirigés, firent des fers de hache, lesquels, chauffés au rouge, et plongés brusquement dans l'eau froide, acquirent une trempe excellente.
D'autres instruments, façonnés grossièrement, il va sans dire, furent ainsi fabriqués, lames de rabot, haches, hachettes, bandes d'acier qui devaient être transformées en scies, ciseaux de charpentier, puis, des fers de pioche, de pelle, de pic, des marteaux, des clous, etc. Enfin, le 5 mai, la première période métallurgique était achevée, les forgerons rentraient aux Cheminées, et de nouveaux travaux allaient les autoriser bientôt à prendre une qualification nouvelle.
CHAPITRE XVI
On était au 6 mai, jour qui correspond au 6 novembre des contrées de l'hémisphère boréal. Le ciel s'embrumait depuis quelques jours, et il importait de prendre certaines dispositions en vue d'un hivernage. Toutefois, la température ne s'était pas encore abaissée sensiblement, et un thermomètre centigrade, transporté à l'île Lincoln, eût encore marqué une moyenne de dix à douze degrés au-dessus de zéro. Cette moyenne ne saurait surprendre, puisque l'île Lincoln, située très vraisemblablement entre le trente- cinquième et le quarantième parallèle, devait se trouver soumise, dans l'hémisphère sud, aux mêmes conditions climatériques que la Sicile ou la Grèce dans l'hémisphère nord. Mais, de même que la Grèce ou la Sicile éprouvent des froids violents, qui produisent neige et glace, de même l'île Lincoln subirait sans doute, dans la période la plus accentuée de l'hiver, certains abaissements de température contre lesquels il convenait de se prémunir. En tout cas, si le froid ne menaçait pas encore, la saison des pluies était prochaine, et sur cette île isolée, exposée à toutes les intempéries du large, en plein océan Pacifique, les mauvais temps devaient être fréquents, et probablement terribles.
La question d'une habitation plus confortable que les Cheminées dut donc être sérieusement méditée et promptement résolue.
Pencroff, naturellement, avait quelque prédilection pour cette retraite qu'il avait découverte; mais il comprit bien qu'il fallait en chercher une autre.
Déjà les Cheminées avaient été visitées par la mer, dans des circonstances dont on se souvient, et on ne pouvait s'exposer de nouveau à pareil accident.
«D'ailleurs, ajouta Cyrus Smith, qui, ce jour-là, causait de ces choses avec ses compagnons, nous avons quelques précautions à prendre.
-- Pourquoi? L'île n'est point habitée, dit le reporter.
-- Cela est probable, répondit l'ingénieur, bien que nous ne l'ayons pas explorée encore dans son entier; mais si aucun être humain ne s'y trouve, je crains que les animaux dangereux n'y abondent. Il convient donc de se mettre à l'abri d'une agression possible, et de ne pas obliger l'un de nous à veiller chaque nuit pour entretenir un foyer allumé. Et puis, mes amis, il faut tout prévoir. Nous sommes ici dans une partie du Pacifique souvent fréquentée par les pirates malais...
-- Quoi, dit Harbert, à une telle distance de toute terre?
-- Oui, mon enfant, répondit l'ingénieur. Ces pirates sont de hardis marins aussi bien que des malfaiteurs redoutables, et nous devons prendre nos mesures en conséquence.
-- Eh bien, répondit Pencroff, nous nous fortifierons contre les sauvages à deux et à quatre pattes. Mais, monsieur Cyrus, ne serait-il pas à propos d'explorer l'île dans toutes ses parties avant de rien entreprendre?
-- Cela vaudrait mieux, ajouta Gédéon Spilett. Qui sait si nous ne trouverons pas sur la côte opposée une de ces cavernes que nous avons inutilement cherchées sur celle-ci?
-- Cela est vrai, répondit l'ingénieur, mais vous oubliez, mes amis, qu'il convient de nous établir dans le voisinage d'un cours d'eau, et que, du sommet du mont Franklin, nous n'avons aperçu vers l'ouest ni ruisseau ni rivière. Ici, au contraire, nous sommes placés entre la Mercy et le lac Grant, avantage considérable qu'il ne faut pas négliger. Et, de plus, cette côte, orientée à l'est, n'est pas exposée comme l'autre aux vents alizés, qui soufflent du nord-ouest dans cet hémisphère.
-- Alors, monsieur Cyrus, répondit le marin, construisons une maison sur les bords du lac. Ni les briques, ni les outils ne nous manquent maintenant.
Après avoir été briquetiers, potiers, fondeurs, forgerons, nous saurons bien être maçons, que diable!
-- Oui, mon ami, mais avant de prendre une décision, il faut chercher. Une demeure dont la nature aurait fait tous les frais nous épargnerait bien du travail, et elle nous offrirait sans doute une retraite plus sûre encore, car elle serait aussi bien défendue contre les ennemis du dedans que contre ceux du dehors.
-- En effet, Cyrus, répondit le reporter, mais nous avons déjà examiné tout ce massif granitique de la côte, et pas un trou, pas même une fente!
-- Non, pas une! ajouta Pencroff. Ah! si nous avions pu creuser une demeure dans ce mur, à une certaine hauteur, de manière à la mettre hors d'atteinte, voilà qui eût été convenable! Je vois cela d'ici, sur la façade qui regarde la mer, cinq ou six chambres...
-- Avec des fenêtres pour les éclairer! dit Harbert en riant.
-- Et un escalier pour y monter! ajouta Nab.
-- Vous riez, s'écria le marin, et pourquoi donc? Qu'y a-t-il d'impossible à ce que je propose? Est-ce que nous n'avons pas des pics et des pioches? Est-ce que M Cyrus ne saura pas fabriquer de la poudre pour faire sauter la mine? N'est-il pas vrai, monsieur Cyrus, que vous ferez de la poudre le jour où il nous en faudra?»
Cyrus Smith avait écouté l'enthousiaste Pencroff, développant ses projets un peu fantaisistes.
Attaquer cette masse de granit, même à coups de mine, c'était un travail herculéen, et il était vraiment fâcheux que la nature n'eût pas fait le plus dur de la besogne. Mais l'ingénieur ne répondit au marin qu'en proposant d'examiner plus attentivement la muraille, depuis l'embouchure de la rivière jusqu'à l'angle qui la terminait au nord.
On sortit donc, et l'exploration fut faite, sur une étendue de deux milles environ, avec un soin extrême. Mais, en aucun endroit, la paroi, unie et droite, ne laissa voir une cavité quelconque. Les nids des pigeons de roche qui voletaient à sa cime n'étaient, en réalité, que des trous forés à la crête même et sur la lisière irrégulièrement découpée du granit.
C'était une circonstance fâcheuse, et, quant à attaquer ce massif, soit avec le pic, soit avec la poudre, pour y pratiquer une excavation suffisante, il n'y fallait point songer. Le hasard avait fait que, sur toute cette partie du littoral, Pencroff avait découvert le seul abri provisoirement habitable, c'est-à-dire ces Cheminées qu'il s'agissait pourtant d'abandonner.
L'exploration achevée, les colons se trouvaient alors à l'angle nord de la muraille, où elle se terminait par ces pentes allongées qui venaient mourir sur la grève. Depuis cet endroit jusqu'à son extrême limite à l'ouest, elle ne formait plus qu'une sorte de talus, épaisse agglomération de pierres, de terres et de sable, reliés par des plantes, des arbrisseaux et des herbes, incliné sous un angle de quarante-cinq degrés seulement. Çà et là, le granit perçait encore, et sortait par pointes aiguës de cette sorte de falaise. Des bouquets d'arbres s'étageaient sur ses pentes, et une herbe assez épaisse la tapissait. Mais l'effort végétatif n'allait pas plus loin, et une longue plaine de sables, qui commençait au pied du talus, s'étendait jusqu'au littoral.
Cyrus Smith pensa, non sans raison, que ce devait être de ce côté que le trop-plein du lac s'épanchait sous forme de cascade. En effet, il fallait nécessairement que l'excès d'eau fourni par le Creek-Rouge se perdît en un point quelconque. Or, ce point, l'ingénieur ne l'avait encore trouvé sur aucune portion des rives déjà explorées, c'est-à-dire depuis l'embouchure du ruisseau, à l'ouest, jusqu'au plateau de Grande-vue.
L'ingénieur proposa donc à ses compagnons de gravir le talus qu'ils observaient alors, et de revenir aux Cheminées par les hauteurs, en explorant les rives septentrionales et orientales du lac.
La proposition fut acceptée, et, en quelques minutes, Harbert et Nab étaient arrivés au plateau supérieur. Cyrus Smith, Gédéon Spilett et Pencroff les suivirent d'un pas plus posé.
À deux cents pieds, à travers le feuillage, la belle nappe d'eau resplendissait sous les rayons solaires.
Le paysage était charmant en cet endroit. Les arbres, aux tons jaunis, se groupaient merveilleusement pour le régal des yeux. Quelques vieux troncs énormes, abattus par l'âge, tranchaient, par leur écorce noirâtre, sur le tapis verdoyant qui recouvrait le sol. Là caquetait tout un monde de kakatoès bruyants, véritables prismes mobiles, qui sautaient d'une branche à l'autre. On eût dit que la lumière n'arrivait plus que décomposée à travers cette singulière ramure.
Les colons, au lieu de gagner directement la rive nord du lac, contournèrent la lisière du plateau, de manière à rejoindre l'embouchure du creek sur sa rive gauche. C'était un détour d'un mille et demi au plus. La promenade était facile, car les arbres, largement espacés, laissaient entre eux un libre passage. On sentait bien que, sur cette limite, s'arrêtait la zone fertile, et la végétation s'y montrait moins vigoureuse que dans toute la partie comprise entre les cours du creek et de la Mercy.
Cyrus Smith et ses compagnons ne marchaient pas sans une certaine circonspection sur ce sol nouveau pour eux. Arcs, flèches, bâtons emmanchés d'un fer aigu, c'étaient là leurs seules armes.
Cependant, aucun fauve ne se montra, et il était probable que ces animaux fréquentaient plutôt les épaisses forêts du sud; mais les colons eurent la désagréable surprise d'apercevoir Top s'arrêter devant un serpent de grande taille, qui mesurait quatorze à quinze pieds de longueur. Nab l'assomma d'un coup de bâton. Cyrus Smith examina ce reptile, et déclara qu'il n'était pas venimeux, car il appartenait à l'espèce des serpents-diamants dont les indigènes se nourrissent dans la Nouvelle-Galle du Sud. Mais il était possible qu'il en existât d'autres dont la morsure est mortelle, tels que ces vipères-sourdes, à queue fourchue, qui se redressent sous le pied, ou ces serpents ailés, munis de deux oreillettes qui leur permettent de s'élancer avec une rapidité extrême.
Top, le premier moment de surprise passé, donnait la chasse aux reptiles avec un acharnement qui faisait craindre pour lui. Aussi son maître le rappelait-il constamment.
L'embouchure du Creek-Rouge, à l'endroit où il se jetait dans le lac, fut bientôt atteinte. Les explorateurs reconnurent sur la rive opposée le point qu'ils avaient déjà visité en descendant du mont Franklin. Cyrus Smith constata que le débit d'eau du creek était assez considérable; il était donc nécessaire qu'en un endroit quelconque, la nature eût offert un déversoir au trop- plein du lac. C'était ce déversoir qu'il s'agissait de découvrir, car, sans doute, il formait une chute dont il serait possible d'utiliser la puissance mécanique.
Les colons, marchant à volonté, mais sans trop s'écarter les uns des autres, commencèrent donc à contourner la rive du lac, qui était très accore.