Français
Les eaux semblaient extrêmement poissonneuses, et Pencroff se promit bien de fabriquer quelques engins de pêche afin de les exploiter.
Il fallut d'abord doubler la pointe aiguë du nord-est. On eût pu supposer que la décharge des eaux s'opérait en cet endroit, car l'extrémité du lac venait presque affleurer la lisière du plateau. Mais il n'en était rien, et les colons continuèrent d'explorer la rive, qui, après une légère courbure, redescendait parallèlement au littoral. De ce côté, la berge était moins boisée, mais quelques bouquets d'arbres, semés çà et là, ajoutaient au pittoresque du paysage. Le lac Grant apparaissait alors dans toute son étendue, et aucun souffle ne ridait la surface de ses eaux. Top, en battant les broussailles, fit lever des bandes d'oiseaux divers, que Gédéon Spilett et Harbert saluèrent de leurs flèches. Un de ces volatiles fut même adroitement atteint par le jeune garçon, et tomba au milieu d'herbes marécageuses. Top se précipita vers lui, et rapporta un bel oiseau nageur, couleur d'ardoise, à bec court, à plaque frontale très développée, aux doigts élargis par une bordure festonnée, aux ailes bordées d'un liséré blanc. C'était un «foulque», de la taille d'une grosse perdrix, appartenant à ce groupe des macrodactyles qui forme la transition entre l'ordre des échassiers et celui des palmipèdes. Triste gibier, en somme, et d'un goût qui devait laisser à désirer. Mais Top se montrerait sans doute moins difficile que ses maîtres, et il fut convenu que le foulque servirait à son souper.
Les colons suivaient alors la rive orientale du lac, et ils ne devaient pas tarder à atteindre la portion déjà reconnue. L'ingénieur était fort surpris, car il ne voyait aucun indice d'écoulement du trop-plein des eaux. Le reporter et le marin causaient avec lui, et il ne leur dissimulait point son étonnement. En ce moment, Top, qui avait été fort calme jusqu'alors, donna des signes d'agitation.
L'intelligent animal allait et venait sur la berge, s'arrêtait soudain, et regardait les eaux, une patte levée, comme s'il eût été en arrêt sur quelque gibier invisible; puis, il aboyait avec fureur, en quêtant, pour ainsi dire, et se taisait subitement.
Ni Cyrus Smith, ni ses compagnons n'avaient d'abord fait attention à ce manège de Top; mais les aboiements du chien devinrent bientôt si fréquents, que l'ingénieur s'en préoccupa.
«Qu'est-ce qu'il y a, Top?» demanda-t-il.
Le chien fit plusieurs bonds vers son maître, en laissant voir une inquiétude véritable, et il s'élança de nouveau vers la berge. Puis, tout à coup, il se précipita dans le lac.
«Ici, Top! cria Cyrus Smith, qui ne voulait pas laisser son chien s'aventurer sur ces eaux suspectes.
-- Qu'est-ce qui se passe donc là-dessous? demanda Pencroff en examinant la surface du lac.
-- Top aura senti quelque amphibie, répondit Harbert.
-- Un alligator, sans doute? dit le reporter.
-- Je ne le pense pas, répondit Cyrus Smith. Les alligators ne se rencontrent que dans les régions moins élevées en latitude.»
Cependant, Top était revenu à l'appel de son maître, et avait regagné la berge; mais il ne pouvait rester en repos; il sautait au milieu des grandes herbes, et, son instinct le guidant, il semblait suivre quelque être invisible qui se serait glissé sous les eaux du lac, en en rasant les bords. Cependant, les eaux étaient calmes, et pas une ride n'en troublait la surface. Plusieurs fois, les colons s'arrêtèrent sur la berge, et ils observèrent avec attention. Rien n'apparut. Il y avait là quelque mystère.
L'ingénieur était fort intrigué.
«Poursuivons jusqu'au bout cette exploration», dit-il.
Une demi-heure après, ils étaient tous arrivés à l'angle sud-est du lac et se retrouvaient sur le plateau même de Grande-vue. À ce point, l'examen des rives du lac devait être considéré comme terminé, et, cependant, l'ingénieur n'avait pu découvrir par où et comment s'opérait la décharge des eaux.
«Pourtant, ce déversoir existe, répétait-il, et puisqu'il n'est pas extérieur, il faut qu'il soit creusé à l'intérieur du massif granitique de la côte!
-- Mais quelle importance attachez-vous à savoir cela, mon cher Cyrus? demanda Gédéon Spilett.
-- Une assez grande, répondit l'ingénieur, car si l'épanchement se fait à travers le massif, il est possible qu'il s'y trouve quelque cavité, qu'il eût été facile de rendre habitable après avoir détourné les eaux.
-- Mais n'est-il pas possible, monsieur Cyrus, que les eaux s'écoulent par le fond même du lac, dit Harbert, et qu'elles aillent à la mer par un conduit souterrain?
-- Cela peut être, en effet, répondit l'ingénieur, et, si cela est, nous serons obligés de bâtir notre maison nous-mêmes, puisque la nature n'a pas fait les premiers frais de construction.»
Les colons se disposaient donc à traverser le plateau pour regagner les Cheminées, car il était cinq heures du soir, quand Top donna de nouveaux signes d'agitation. Il aboyait avec rage, et, avant que son maître eût pu le retenir, il se précipita une seconde fois dans le lac.
Tous coururent vers la berge. Le chien en était déjà à plus de vingt pieds, et Cyrus Smith le rappelait vivement, quand une tête énorme émergea de la surface des eaux, qui ne paraissaient pas être profondes en cet endroit.
Harbert reconnut aussitôt l'espèce d'amphibie auquel appartenait cette tête conique à gros yeux, que décoraient des moustaches à longs poils soyeux.
«Un lamantin!» s'écria-t-il.
Ce n'était pas un lamantin, mais un spécimen de cette espèce, comprise dans l'ordre des cétacés, qui porte le nom de «dugong», car ses narines étaient ouvertes à la partie supérieure de son museau.
L'énorme animal s'était précipité sur le chien, qui voulut vainement l'éviter en revenant vers la berge. Son maître ne pouvait rien pour le sauver, et avant même qu'il fût venu à la pensée de Gédéon Spilett ou d'Harbert d'armer leurs arcs, Top, saisi par le dugong, disparaissait sous les eaux.
Nab, son épieu ferré à la main, voulut se jeter au secours du chien, décidé à s'attaquer au formidable animal jusque dans son élément.
«Non, Nab», dit l'ingénieur, en retenant son courageux serviteur.
Cependant, une lutte se passait sous les eaux, lutte inexplicable, car, dans ces conditions, Top ne pouvait évidemment pas résister, lutte qui devait être terrible, on le voyait aux bouillonnements de la surface, lutte, enfin, qui ne pouvait se terminer que par la mort du chien! Mais soudain, au milieu d'un cercle d'écume, on vit reparaître Top. Lancé en l'air par quelque force inconnue, il s'éleva à dix pieds au-dessus de la surface du lac, retomba au milieu des eaux profondément troublées, et eût bientôt regagné la berge sans blessures graves, miraculeusement sauvé.
Cyrus Smith et ses compagnons regardaient sans comprendre. Circonstance non moins inexplicable encore! On eût dit que la lutte continuait encore sous les eaux. Sans doute le dugong, attaqué par quelque puissant animal, après avoir lâché le chien, se battait pour son propre compte.
Mais cela ne dura pas longtemps. Les eaux se rougirent de sang, et le corps du dugong, émergeant d'une nappe écarlate qui se propagea largement, vint bientôt s'échouer sur une petite grève à l'angle sud du lac.
Les colons coururent vers cet endroit. Le dugong était mort. C'était un énorme animal, long de quinze à seize pieds, qui devait peser de trois à quatre mille livres. À son cou s'ouvrait une blessure qui semblait avoir été faite avec une lame tranchante. Quel était donc l'amphibie qui avait pu, par ce coup terrible, détruire le formidable dugong? Personne n'eût pu le dire, et, assez préoccupés de cet incident, Cyrus Smith et ses compagnons rentrèrent aux Cheminées.
CHAPITRE XVII
Le lendemain, 7 mai, Cyrus Smith et Gédéon Spilett, laissant Nab préparer le déjeuner, gravirent le plateau de Grande-vue, tandis que Harbert et Pencroff remontaient la rivière, afin de renouveler la provision de bois.
L'ingénieur et le reporter arrivèrent bientôt à cette petite grève, située à la pointe sud du lac, et sur laquelle l'amphibie était resté échoué. Déjà des bandes d'oiseaux s'étaient abattus sur cette masse charnue, et il fallut les chasser à coups de pierres, car Cyrus Smith désirait conserver la graisse du dugong et l'utiliser pour les besoins de la colonie.
Quant à la chair de l'animal, elle ne pouvait manquer de fournir une nourriture excellente, puisque, dans certaines régions de la Malaisie, elle est spécialement réservée à la table des princes indigènes. Mais cela, c'était l'affaire de Nab. En ce moment, Cyrus Smith avait en tête d'autres pensées. L'incident de la veille ne s'était point effacé de son esprit et ne laissait pas de le préoccuper. Il aurait voulu percer le mystère de ce combat sous-marin, et savoir quel congénère des mastodontes ou autres monstres marins avait fait au dugong une si étrange blessure.
Il était donc là, sur le bord du lac, regardant, observant, mais rien n'apparaissait sous les eaux tranquilles, qui étincelaient aux premiers rayons du soleil. Sur cette petite grève qui supportait le corps du dugong, les eaux étaient peu profondes; mais, à partir de ce point, le fond du lac s'abaissait peu à peu, et il était probable qu'au centre, la profondeur devait être considérable. Le lac pouvait être considéré comme une large vasque, qui avait été remplie par les eaux du Creek-Rouge.
«Eh bien, Cyrus, demanda le reporter, il me semble que ces eaux n'offrent rien de suspect?
-- Non, mon cher Spilett, répondit l'ingénieur, et je ne sais vraiment comment expliquer l'incident d'hier!
-- J'avoue, reprit Gédéon Spilett, que la blessure faite à cet amphibie est au moins étrange, et je ne saurais expliquer davantage comment il a pu se faire que Top ait été si vigoureusement rejeté hors des eaux? On croirait vraiment que c'est un bras puissant qui l'a lancé ainsi, et que ce même bras, armé d'un poignard, a ensuite donné la mort au dugong!
-- Oui, répondit l'ingénieur, qui était devenu pensif. Il y a là quelque chose que je ne puis comprendre. Mais comprenez-vous davantage, mon cher Spilett, de quelle manière j'ai été sauvé moi- même, comment j'ai pu être arraché des flots et transporté dans les dunes? Non, n'est-il pas vrai? Aussi je pressens là quelque mystère que nous découvrirons sans doute un jour. Observons donc, mais n'insistons pas devant nos compagnons sur ces singuliers incidents. Gardons nos remarques pour nous et continuons notre besogne.»
On le sait, l'ingénieur n'avait encore pu découvrir par où s'échappait le trop-plein du lac, mais comme il n'avait vu nul indice qu'il débordât jamais, il fallait nécessairement qu'un déversoir existât quelque part. Or, précisément, Cyrus Smith fut assez surpris de distinguer un courant assez prononcé qui se faisait sentir en cet endroit. Il jeta quelques petits morceaux de bois, et vit qu'ils se dirigeaient vers l'angle sud. Il suivit ce courant, en marchant sur la berge, et il arriva à la pointe méridionale du lac.
Là se produisait une sorte de dépression des eaux, comme si elles se fussent brusquement perdues dans quelque fissure du sol.
Cyrus Smith écouta, en mettant son oreille au niveau du lac, et il entendit très distinctement le bruit d'une chute souterraine.
«C'est là, dit-il en se relevant, là que s'opère la décharge des eaux, là, sans doute, que par un conduit creusé dans le massif de granit elles s'en vont rejoindre la mer, à travers quelques cavités que nous saurions utiliser à notre profit! Eh bien! je le saurai!»
L'ingénieur coupa une longue branche, il la dépouilla de ses feuilles, et, en la plongeant à l'angle des deux rives, il reconnut qu'il existait un large trou ouvert à un pied seulement au-dessous de la surface des eaux. Ce trou, c'était l'orifice du déversoir vainement cherché jusqu'alors, et la force du courant y était telle, que la branche fut arrachée des mains de l'ingénieur et disparut.
«Il n'y a plus à douter maintenant, répéta Cyrus Smith. Là est l'orifice du déversoir, et cet orifice, je le mettrai à découvert.
-- Comment? demanda Gédéon Spilett.
-- En abaissant de trois pieds le niveau des eaux du lac.
-- Et comment abaisser leur niveau?
-- En leur ouvrant une autre issue plus vaste que celle-ci.
-- En quel endroit, Cyrus?
-- Sur la partie de la rive qui se rapproche le plus près de la côte.
-- Mais c'est une rive de granit! fit observer le reporter.
-- Eh bien, répondit Cyrus Smith, je le ferai sauter, ce granit, et les eaux, en s'échappant, baisseront de manière à découvrir cet orifice...
-- Et formeront une chute en tombant sur la grève, ajouta le reporter.
-- Une chute que nous utiliserons! répondit Cyrus. Venez, venez!»
L'ingénieur entraîna son compagnon, dont la confiance en Cyrus Smith était telle qu'il ne doutait pas que l'entreprise ne réussît. Et pourtant, cette rive de granit, comment l'ouvrir, comment, sans poudre et avec des instruments imparfaits, désagréger ces roches? N'était-ce pas un travail au-dessus de ses forces, auquel l'ingénieur allait s'acharner?
Quand Cyrus Smith et le reporter rentrèrent aux Cheminées, ils y trouvèrent Harbert et Pencroff occupés à décharger leur train de bois.
«Les bûcherons vont avoir fini, monsieur Cyrus, dit le marin en riant, et quand vous aurez besoin de maçons...
-- De maçons, non, mais de chimistes, répondit l'ingénieur.
-- Oui, ajouta le reporter, nous allons faire sauter l'île...
-- Sauter l'île! s'écria Pencroff.
-- En partie, du moins! répliqua Gédéon Spilett.
-- Écoutez-moi, mes amis», dit l'ingénieur.
Et il leur fit connaître le résultat de ses observations. Suivant lui, une cavité plus ou moins considérable devait exister dans la masse de granit qui supportait le plateau de Grande-vue, et il prétendait pénétrer jusqu'à elle.
Pour ce faire, il fallait tout d'abord dégager l'ouverture par laquelle se précipitaient les eaux, et, par conséquent, abaisser leur niveau en leur procurant une plus large issue. De là, nécessité de fabriquer une substance explosive qui pût pratiquer une forte saignée en un autre point de la rive. C'est ce qu'allait tenter Cyrus Smith au moyen des minéraux que la nature mettait à sa disposition.
Inutile de dire avec quel enthousiasme tous, et plus particulièrement Pencroff, accueillirent ce projet.
Employer les grands moyens, éventrer ce granit, créer une cascade, cela allait au marin! Et il serait aussi bien chimiste que maçon ou bottier, puisque l'ingénieur avait besoin de chimistes. Il serait tout ce qu'on voudrait, «même professeur de danse et de maintien», dit-il à Nab, si cela était jamais nécessaire.
Nab et Pencroff furent tout d'abord chargés d'extraire la graisse du dugong, et d'en conserver la chair, qui était destinée à l'alimentation. Ils partirent aussitôt, sans même demander plus d'explication. La confiance qu'ils avaient en l'ingénieur était absolue. Quelques instants après eux, Cyrus Smith, Harbert et Gédéon Spilett, traînant la claie et remontant la rivière, se dirigeaient vers le gisement de houille où abondaient ces pyrites schisteuses qui se rencontrent, en effet, dans les terrains de transition les plus récents, et dont Cyrus Smith avait déjà rapporté un échantillon.
Toute la journée fut employée à charrier une certaine quantité de ces pyrites aux Cheminées. Le soir, il y en avait plusieurs tonnes.
Le lendemain, 8 mai, l'ingénieur commença ses manipulations. Ces pyrites schisteuses étant composées principalement de charbon, de silice, d'alumine et de sulfure de fer, -- celui-ci en excès, -- il s'agissait d'isoler le sulfure de fer et de le transformer en sulfate le plus rapidement possible. Le sulfate obtenu, on en extrairait l'acide sulfurique.
C'était en effet le but à atteindre. L'acide sulfurique est un des agents les plus employés, et l'importance industrielle d'une nation peut se mesurer à la consommation qui en est faite. Cet acide serait plus tard d'une utilité extrême aux colons pour la fabrication des bougies, le tannage des peaux, etc., mais en ce moment, l'ingénieur le réservait à un autre emploi.
Cyrus Smith choisit, derrière les Cheminées, un emplacement dont le sol fût soigneusement égalisé. Sur ce sol, il plaça un tas de branchages et de bois haché, sur lequel furent placés des morceaux de schistes pyriteux, arc-boutés les uns contre les autres; puis, le tout fut recouvert d'une mince couche de pyrites, préalablement réduites à la grosseur d'une noix.
Ceci fait, on mit le feu au bois, dont la chaleur se communiqua aux schistes, lesquels s'enflammèrent, puisqu'ils contenaient du charbon et du soufre.
Alors, de nouvelles couches de pyrites concassées furent disposées de manière à former un énorme tas, qui fut extérieurement tapissé de terre et d'herbes, après qu'on y eut ménagé quelques évents, comme s'il se fût agi de carboniser une meule de bois pour faire du charbon.
Puis, on laissa la transformation s'accomplir, et il ne fallait pas moins de dix à douze jours pour que le sulfure de fer fût changé en sulfate de fer et l'alumine en sulfate d'alumine, deux substances également solubles, les autres, silice, charbon brûlé et cendres, ne l'étant pas.
Pendant que s'accomplissait ce travail chimique, Cyrus Smith fit procéder à d'autres opérations. On y mettait plus que du zèle. C'était de l'acharnement.
Nab et Pencroff avaient enlevé la graisse du dugong, qui avait été recueillie dans de grandes jarres de terre. Cette graisse, il s'agissait d'en isoler un de ses éléments, la glycérine, en la saponifiant. Or, pour obtenir ce résultat, il suffisait de la traiter par la soude ou la chaux. En effet, l'une ou l'autre de ces substances, après avoir attaqué la graisse, formerait un savon en isolant la glycérine, et c'était cette glycérine que l'ingénieur voulait précisément obtenir. La chaux ne lui manquait pas, on le sait; seulement le traitement par la chaux ne devait donner que des savons calcaires, insolubles et par conséquent inutiles, tandis que le traitement par la soude fournirait, au contraire, un savon soluble, qui trouverait son emploi dans les nettoyages domestiques.
Or, en homme pratique, Cyrus Smith devait plutôt chercher à obtenir de la soude. Était-ce difficile?
Non, car les plantes marines abondaient sur le rivage, salicornes, ficoïdes, et toutes ces fucacées qui forment les varechs et les goémons. On recueillit donc une grande quantité de ces plantes, on les fit d'abord sécher, puis ensuite brûler dans des fosses en plein air. La combustion de ces plantes fut entretenue pendant plusieurs jours, de manière que la chaleur s'élevât au point d'en fondre les cendres, et le résultat de l'incinération fut une masse compacte, grisâtre, qui est depuis longtemps connue sous le nom de «soude naturelle.»
Ce résultat obtenu, l'ingénieur traita la graisse par la soude, ce qui donna, d'une part, un savon soluble, et, de l'autre, cette substance neutre, la glycérine.
Mais ce n'était pas tout. Il fallait encore à Cyrus Smith, en vue de sa préparation future, une autre substance, l'azotate de potasse, qui est plus connu sous le nom de sel de nitrite ou de salpêtre.
Cyrus Smith aurait pu fabriquer cette substance, en traitant le carbonate de potasse, qui s'extrait facilement des cendres des végétaux, par de l'acide azotique. Mais l'acide azotique lui manquait, et c'était précisément cet acide qu'il voulait obtenir, en fin de compte. Il y avait donc là un cercle vicieux, dont il ne fût jamais sorti.
Très heureusement, cette fois, la nature allait lui fournir le salpêtre, sans qu'il eût d'autre peine que de le ramasser. Harbert en découvrit un gisement dans le nord de l'île, au pied du mont Franklin, et il n'y eut plus qu'à purifier ce sel.
Ces divers travaux durèrent une huitaine de jours. Ils étaient donc achevés, avant que la transformation du sulfure en sulfate de fer eût été accomplie. Pendant les jours qui suivirent, les colons eurent le temps de fabriquer de la poterie réfractaire en argile plastique et de construire un fourneau de briques d'une disposition particulière qui devait servir à la distillation du sulfate de fer, lorsque celui-ci serait obtenu. Tout cela fut achevé vers le 18 mai, à peu près au moment où la transformation chimique se terminait. Gédéon Spilett, Harbert, Nab et Pencroff, habilement guidés par l'ingénieur, étaient devenus les plus adroits ouvriers du monde. La nécessité est, d'ailleurs, de tous les maîtres, celui qu'on écoute le plus et qui enseigne le mieux.
Lorsque le tas de pyrites eut été entièrement réduit par le feu, le résultat de l'opération, consistant en sulfate de fer, sulfate d'alumine, silice, résidu de charbon et cendres, fut déposé dans un bassin rempli d'eau. On agita ce mélange, on le laissa reposer, puis on le décanta, et on obtint un liquide clair, contenant en dissolution du sulfate de fer et du sulfate d'alumine, les autres matières étant restées solides, puisqu'elles étaient insolubles. Enfin, ce liquide s'étant vaporisé en partie, des cristaux de sulfate de fer se déposèrent, et les eaux-mères, c'est-à-dire le liquide non vaporisé, qui contenait du sulfate d'alumine, furent abandonnées.
Cyrus Smith avait donc à sa disposition une assez grande quantité de ces cristaux de sulfate de fer, dont il s'agissait d'extraire l'acide sulfurique.
Dans la pratique industrielle, c'est une coûteuse installation que celle qu'exige la fabrication de l'acide sulfurique. Il faut, en effet, des usines considérables, un outillage spécial, des appareils de platine, des chambres de plomb, inattaquables à l'acide, et dans lesquelles s'opère la transformation, etc. L'ingénieur n'avait point cet outillage à sa disposition, mais il savait qu'en Bohême particulièrement, on fabrique l'acide sulfurique par des moyens plus simples, qui ont même l'avantage de le produire à un degré supérieur de concentration.
C'est ainsi que se fait l'acide connu sous le nom d'acide de Nordhausen.
Pour obtenir l'acide sulfurique, Cyrus Smith n'avait plus qu'une seule opération à faire: calciner en vase clos les cristaux de sulfate de fer, de manière que l'acide sulfurique se distillât en vapeurs, lesquelles vapeurs produiraient ensuite l'acide par condensation.
C'est à cette manipulation que servirent les poteries réfractaires, dans lesquelles furent placés les cristaux, et le four, dont la chaleur devait distiller l'acide sulfurique. L'opération fut parfaitement conduite, et le 20 mai, douze jours après avoir commencé, l'ingénieur était possesseur de l'agent qu'il comptait utiliser plus tard de tant de façons différentes.
Or, pourquoi voulait-il donc avoir cet agent? Tout simplement pour produire l'acide azotique, et cela fut aisé, puisque le salpêtre, attaqué par l'acide sulfurique, lui donna précisément cet acide par distillation.
Mais, en fin de compte, à quoi allait-il employer cet acide azotique? C'est ce que ses compagnons ignoraient encore, car il n'avait pas dit le dernier mot de son travail.
Cependant, l'ingénieur touchait à son but, et une dernière opération lui procura la substance qui avait exigé tant de manipulations.
Après avoir pris de l'acide azotique, il le mit en présence de la glycérine, qui avait été préalablement concentrée par évaporation au bain-marie, et il obtint, même sans employer de mélange réfrigérant, plusieurs pintes d'un liquide huileux et jaunâtre.
Cette dernière opération, Cyrus Smith l'avait faite seul, à l'écart, loin des Cheminées, car elle présentait des dangers d'explosion, et, quand il rapporta un flacon de ce liquide à ses amis, il se contenta de leur dire: «Voilà de la nitro-glycérine!»
C'était, en effet, ce terrible produit, dont la puissance explosible est peut-être décuple de celle de la poudre ordinaire, et qui a déjà causé tant d'accidents! Toutefois, depuis qu'on a trouvé le moyen de le transformer en dynamite, c'est-à-dire de le mélanger avec une substance solide, argile ou sucre, assez poreuse pour le retenir, le dangereux liquide a pu être utilisé avec plus de sécurité. Mais la dynamite n'était pas encore connue à l'époque où les colons opéraient dans l'île Lincoln.
«Et c'est cette liqueur-là qui va faire sauter nos rochers? dit Pencroff d'un air assez incrédule.
-- Oui, mon ami, répondit l'ingénieur, et cette nitro-glycérine produira d'autant plus d'effet, que ce granit est extrêmement dur et qu'il opposera une résistance plus grande à l'éclatement.
-- Et quand verrons-nous cela, monsieur Cyrus?
-- Demain, dès que nous aurons creusé un trou de mine», répondit l'ingénieur.