Français
L'observation du marin était très juste, et il y avait là un fait incompréhensible, car le document semblait avoir été récemment écrit, quand les colons le trouvèrent dans la bouteille. De plus, il donnait la situation de l'île Tabor en latitude et en longitude avec précision, ce qui impliquait chez son auteur des connaissances assez complètes en hydrographie, qu'un simple marin ne pouvait avoir.
«Il y a là, une fois encore, quelque chose d'inexplicable, dit l'ingénieur, mais ne provoquons pas notre nouveau compagnon à parler. Quand il le voudra, mes amis, nous serons prêts à l'entendre!»
Pendant les jours qui suivirent, l'inconnu ne prononça pas une parole et ne quitta pas une seule fois l'enceinte du plateau. Il travaillait à la terre, sans perdre un instant, sans prendre un moment de repos, mais toujours à l'écart. Aux heures du repas, il ne remontait point à Granite-House, bien que l'invitation lui en eût été faite à plusieurs reprises, et il se contentait de manger quelques légumes crus. La nuit venue, il ne regagnait pas la chambre qui lui avait été assignée, mais il restait là, sous quelque bouquet d'arbres, ou, quand le temps était mauvais, il se blottissait dans quelque anfractuosité des roches. Ainsi, il vivait encore comme au temps où il n'avait d'autre abri que les forêts de l'île Tabor, et toute insistance pour l'amener à modifier sa vie ayant été vaine, les colons attendirent patiemment. Mais le moment arrivait enfin où, impérieusement et comme involontairement poussé par sa conscience, de terribles aveux allaient lui échapper.
Le 10 novembre, vers huit heures du soir, au moment où l'obscurité commençait à se faire, l'inconnu se présenta inopinément devant les colons, qui étaient réunis sous la véranda. Ses yeux brillaient étrangement, et toute sa personne avait repris son aspect farouche des mauvais jours.
Cyrus Smith et ses compagnons furent comme atterrés en voyant que, sous l'empire d'une terrible émotion, ses dents claquaient comme celles d'un fiévreux.
Qu'avait-il donc? La vue de ses semblables lui était-elle insupportable? En avait-il assez de cette existence dans ce milieu honnête? Est-ce que la nostalgie de l'abrutissement le reprenait? On dut le croire, quand on l'entendit s'exprimer ainsi en phrases incohérentes:
«Pourquoi suis-je ici?... de quel droit m'avez-vous arraché à mon îlot?... est-ce qu'il peut y avoir un lien entre vous et moi?... savez-vous qui je suis... ce que j'ai fait... pourquoi j'étais là- bas... seul? Et qui vous dit qu'on ne m'y a pas abandonné... que je n'étais pas condamné à mourir là?... connaissez-vous mon passé?... savez-vous si je n'ai pas volé, assassiné... si je ne suis pas un misérable... un être maudit... bon à vivre comme une bête fauve... loin de tous... dites... le savez-vous?»
Les colons écoutaient sans interrompre le misérable, auquel ces demi-aveux échappaient pour ainsi dire malgré lui. Cyrus Smith voulut alors le calmer en s'approchant de lui, mais il recula vivement.
«Non! Non! s'écria-t-il. Un mot seulement... suis-je libre?
-- Vous êtes libre, répondit l'ingénieur.
-- Adieu donc!» s'écria-t-il, et il s'enfuit comme un fou.
Nab, Pencroff, Harbert coururent aussitôt vers la lisière du bois... mais ils revinrent seuls.
«Il faut le laisser faire! dit Cyrus Smith.
-- Il ne reviendra jamais..., s'écria Pencroff.
-- Il reviendra», répondit l'ingénieur.
Et, depuis lors, bien des jours se passèrent; mais Cyrus Smith -- était-ce une sorte de pressentiment? -- persista dans l'inébranlable idée que le malheureux reviendrait tôt ou tard.
«C'est la dernière révolte de cette rude nature, disait-il, que le remords a touchée et qu'un nouvel isolement épouvanterait.»
Cependant, les travaux de toutes sortes furent continués, tant au plateau de Grande-vue qu'au corral, où Cyrus Smith avait l'intention de bâtir une ferme. Il va sans dire que les graines récoltées par Harbert à l'île Tabor avaient été soigneusement semées.
Le plateau formait alors un vaste potager, bien dessiné, bien entretenu, et qui ne laissait pas chômer les bras des colons. Là, il y avait toujours à travailler. À mesure que les plantes potagères s'étaient multipliées, il avait fallu agrandir les simples carrés, qui tendaient à devenir de véritables champs et à remplacer les prairies. Mais le fourrage abondait dans les autres portions de l'île, et les onaggas ne devaient pas craindre d'être jamais rationnés. Mieux valait, d'ailleurs, transformer en potager le plateau de Grande-vue, défendu par sa profonde ceinture de creeks, et reporter en dehors les prairies qui n'avaient pas besoin d'être protégées contre les déprédations des quadrumanes et des quadrupèdes. Au 15 novembre, on fit la troisième moisson. Voilà un champ qui s'était accru en surface, depuis dix-huit mois que le premier grain de blé avait été semé! La seconde récolte de six cent mille grains produisit cette fois quatre mille boisseaux, soit plus de cinq cents millions de grains! La colonie était riche en blé, car il suffisait de semer une dizaine de boisseaux pour que la récolte fût assurée chaque année et que tous, hommes et bêtes, pussent s'en nourrir.
La moisson fut donc faite, et l'on consacra la dernière quinzaine du mois de novembre aux travaux de panification. En effet, on avait le grain, mais non la farine, et l'installation d'un moulin fut nécessaire. Cyrus Smith eût pu utiliser la seconde chute qui s'épanchait sur la Mercy pour établir son moteur, la première étant déjà occupée à mouvoir les pilons du moulin à foulon; mais, après discussion, il fut décidé que l'on établirait un simple moulin à vent sur les hauteurs de Grande-vue. La construction de l'un n'offrait pas plus de difficulté que la construction de l'autre, et on était sûr, d'autre part, que le vent ne manquerait pas sur ce plateau, exposé aux brises du large.
«Sans compter, dit Pencroff, que ce moulin à vent sera plus gai et fera bon effet dans le paysage!»
On se mit donc à l'oeuvre en choisissant des bois de charpente pour la cage et le mécanisme du moulin. Quelques grands grès qui se trouvaient dans le nord du lac pouvaient facilement se transformer en meules, et quant aux ailes, l'inépuisable enveloppe du ballon leur fournirait la toile nécessaire.
Cyrus Smith fit les plans, et l'emplacement du moulin fut choisi un peu à droite de la basse-cour, près de la berge du lac. Toute la cage devait reposer sur un pivot maintenu dans de grosses charpentes, de manière à pouvoir tourner avec tout le mécanisme qu'elle contenait selon les demandes du vent.
Ce travail s'accomplit rapidement. Nab et Pencroff étaient devenus de très habiles charpentiers et n'avaient qu'à suivre les gabarits fournis par l'ingénieur. Aussi une sorte de guérite cylindrique, une vraie poivrière, coiffée d'un toit aigu, s'éleva-t-elle bientôt à l'endroit désigné. Les quatre châssis qui formaient les ailes avaient été solidement implantés dans l'arbre de couche, de manière à faire un certain angle avec lui, et ils furent fixés au moyen de tenons de fer. Quant aux diverses parties du mécanisme intérieur, la boîte destinée à contenir les deux meules, la meule gisante et la meule courante, la trémie, sorte de grande auge carrée, large du haut, étroite du bas, qui devait permettre aux grains de tomber sur les meules, l'auget oscillant destiné à régler le passage du grain, et auquel son perpétuel tic-tac a fait donner le nom de «babillard», et enfin le blutoir, qui, par l'opération du tamisage, sépare le son de la farine, cela se fabriqua sans peine. Les outils étaient bons, et le travail fut peu difficile, car, en somme, les organes d'un moulin sont très simples. Ce ne fut qu'une question de temps.
Tout le monde avait travaillé à la construction du moulin, et le 1er décembre il était terminé.
Comme toujours, Pencroff était enchanté de son ouvrage, et il ne doutait pas que l'appareil ne fût parfait.
«Maintenant, un bon vent, dit-il, et nous allons joliment moudre notre première récolte!
-- Un bon vent, soit, répondit l'ingénieur, mais pas trop de vent, Pencroff.
-- Bah! Notre moulin n'en tournera que plus vite!
-- Il n'est pas nécessaire qu'il tourne si vite, répondit Cyrus Smith. On sait par expérience que la plus grande quantité de travail est produite par un moulin quand le nombre de tours parcourus par les ailes en une minute est sextuple du nombre de pieds parcourus par le vent en une seconde. Avec une brise moyenne, qui donne vingt-quatre pieds à la seconde, il imprimera seize tours aux ailes pendant une minute, et il n'en faut pas davantage.
-- Justement! s'écria Harbert, il souffle une jolie brise de nord- est qui fera bien notre affaire!»
Il n'y avait aucune raison de retarder l'inauguration du moulin, car les colons avaient hâte de goûter au premier morceau de pain de l'île Lincoln. Ce jour-là donc, dans la matinée, deux à trois boisseaux de blé furent moulus, et le lendemain, au déjeuner, une magnifique miche, un peu compacte peut-être, quoique levée avec de la levure de bière, figurait sur la table de Granite-House. Chacun y mordit à belles dents, et avec quel plaisir, on le comprend de reste!
Cependant l'inconnu n'avait pas reparu. Plusieurs fois, Gédéon Spilett et Harbert avaient parcouru la forêt aux environs de Granite-House, sans le rencontrer, sans en trouver aucune trace. Ils s'inquiétaient sérieusement de cette disparition prolongée. Certainement, l'ancien sauvage de l'île Tabor ne pouvait être embarrassé de vivre dans ces giboyeuses forêts du Far-West, mais n'était-il pas à craindre qu'il ne reprît ses habitudes, et que cette indépendance ne ravivât ses instincts farouches?
Toutefois, Cyrus Smith, par une sorte de pressentiment, sans doute, persistait toujours à dire que le fugitif reviendrait.
«Oui, il reviendra! répétait-il avec une confiance que ses compagnons ne pouvaient partager. Quand cet infortuné était à l'île Tabor, il se savait seul! Ici, il sait que ses semblables l'attendent! Puisqu'il a à moitié parlé de sa vie passée, ce pauvre repenti, il reviendra la dire tout entière, et ce jour-là il sera à nous!»
L'événement allait donner raison à Cyrus Smith.
Le 3 décembre, Harbert avait quitté le plateau de Grande-vue et était allé pêcher sur la rive méridionale du lac. Il était sans armes, et jusqu'alors il n'y avait jamais eu aucune précaution à prendre, puisque les animaux dangereux ne se montraient pas dans cette partie de l'île.
Pendant ce temps, Pencroff et Nab travaillaient à la basse-cour, tandis que Cyrus Smith et le reporter étaient occupés aux cheminées à fabriquer de la soude, la provision de savon étant épuisée.
Soudain, des cris retentissent:
«Au secours! à moi!»
Cyrus Smith et le reporter, trop éloignés, n'avaient pu entendre ces cris. Pencroff et Nab, abandonnant la basse-cour en toute hâte, s'étaient précipités vers le lac.
Mais avant eux, l'inconnu, dont personne n'eût pu soupçonner la présence en cet endroit, franchissait le creek-glycérine, qui séparait le plateau de la forêt, et bondissait sur la rive opposée.
Là, Harbert était en face d'un formidable jaguar, semblable à celui qui avait été tué au promontoire du reptile. Inopinément surpris, il se tenait debout contre un arbre, tandis que l'animal, ramassé sur lui-même, allait s'élancer... mais l'inconnu, sans autres armes qu'un couteau, se précipita sur le redoutable fauve, qui se retourna contre ce nouvel adversaire.
La lutte fut courte. L'inconnu était d'une force et d'une adresse prodigieuses. Il avait saisi le jaguar à la gorge d'une main puissante comme une cisaille, sans s'inquiéter si les griffes du fauve lui pénétraient dans les chairs, et, de l'autre, il lui fouillait le coeur avec son couteau.
Le jaguar tomba. L'inconnu le poussa du pied, et il allait s'enfuir au moment où les colons arrivaient sur le théâtre de la lutte, quand Harbert, s'attachant à lui, s'écria:
«Non! Non! Vous ne vous en irez pas!»
Cyrus Smith alla vers l'inconnu, dont les sourcils se froncèrent, lorsqu'il le vit s'approcher. Le sang coulait à son épaule sous sa veste déchirée, mais il n'y prenait pas garde.
«Mon ami, lui dit Cyrus Smith, nous venons de contracter une dette de reconnaissance envers vous. Pour sauver notre enfant, vous avez risqué votre vie!
-- Ma vie! murmura l'inconnu. Qu'est-ce qu'elle vaut? Moins que rien!
-- Vous êtes blessé?
-- Peu importe.
-- Voulez-vous me donner votre main?»
Et comme Harbert cherchait à saisir cette main, qui venait de le sauver, l'inconnu se croisa les bras, sa poitrine se gonfla, son regard se voila, et il parut vouloir fuir; mais, faisant un violent effort sur lui-même, et d'un ton brusque:
«Qui êtes-vous? dit-il, et que prétendez-vous être pour moi?»
C'était l'histoire des colons qu'il demandait ainsi, et pour la première fois. Peut-être, cette histoire racontée, dirait-il la sienne? En quelques mots, Cyrus Smith raconta tout ce qui s'était passé depuis leur départ de Richmond, comment ils s'étaient tirés d'affaire, et quelles ressources étaient maintenant à leur disposition.
L'inconnu l'écoutait avec une extrême attention.
Puis, l'ingénieur dit alors ce qu'ils étaient tous, Gédéon Spilett, Harbert, Pencroff, Nab, lui, et il ajouta que la plus grande joie qu'ils avaient éprouvée depuis leur arrivée dans l'île Lincoln, c'était à leur retour de l'îlot, quand ils avaient pu compter un compagnon de plus.
À ces mots, celui-ci rougit, sa tête s'abaissa sur sa poitrine, et un sentiment de confusion se peignit sur toute sa personne.
«Et maintenant que vous nous connaissez, ajouta Cyrus Smith, voulez-vous nous donner votre main?
-- Non, répondit l'inconnu d'une voix sourde, non! Vous êtes d'honnêtes gens, vous! Et moi!...»
CHAPITRE XVII
Ces dernières paroles justifiaient les pressentiments des colons. Il y avait dans la vie de ce malheureux quelque funeste passé, expié peut-être aux yeux des hommes, mais dont sa conscience ne l'avait pas encore absous. En tout cas, le coupable avait des remords, il se repentait, et, cette main qu'ils lui demandaient, ses nouveaux amis l'eussent cordialement pressée, mais il ne se sentait pas digne de la tendre à d'honnêtes gens! Toutefois, après la scène du jaguar, il ne retourna pas dans la forêt, et depuis ce jour il ne quitta plus l'enceinte de Granite-House. Quel était le mystère de cette existence? L'inconnu parlerait-il un jour? C'est ce que l'avenir apprendrait. En tout cas, il fut bien convenu que son secret ne lui serait jamais demandé et que l'on vivrait avec lui comme si l'on n'eût rien soupçonné.
Pendant quelques jours, la vie commune continua donc d'être ce qu'elle avait été. Cyrus Smith et Gédéon Spilett travaillaient ensemble, tantôt chimistes, tantôt physiciens. Le reporter ne quittait l'ingénieur que pour chasser avec Harbert, car il n'eût pas été prudent de laisser le jeune garçon courir seul la forêt, et il fallait se tenir sur ses gardes.
Quant à Nab et à Pencroff, un jour aux étables ou à la basse-cour, un autre au corral, sans compter les travaux à Granite-House, ils ne manquaient pas d'ouvrage.
L'inconnu travaillait à l'écart, et il avait repris son existence habituelle, n'assistant point aux repas, couchant sous les arbres du plateau, ne se mêlant jamais à ses compagnons. Il semblait vraiment que la société de ceux qui l'avaient sauvé lui fût insupportable!
«Mais alors, faisait observer Pencroff, pourquoi a-t-il réclamé le secours de ses semblables? Pourquoi a-t-il jeté ce document à la mer?
-- Il nous le dira, répondait invariablement Cyrus Smith.
-- Quand?
-- Peut-être plus tôt que vous ne le pensez, Pencroff.»
Et, en effet, le jour des aveux était proche.
Le 10 décembre, une semaine après son retour à Granite-House, Cyrus Smith vit venir à lui l'inconnu, qui, d'une voix calme et d'un ton humble, lui dit:
«Monsieur, j'aurais une demande à vous faire.
-- Parlez, répondit l'ingénieur; mais auparavant, laissez-moi vous faire une question.»
À ces mots, l'inconnu rougit et fut sur le point de se retirer. Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l'âme du coupable, qui craignait sans doute que l'ingénieur ne l'interrogeât sur son passé!
Cyrus Smith le retint de la main:
«Camarade, lui dit-il, non seulement nous sommes pour vous des compagnons, mais nous sommes des amis. Je tenais à vous dire cela, et maintenant je vous écoute.»
L'inconnu passa la main sur ses yeux. Il était pris d'une sorte de tremblement, et demeura quelques instants sans pouvoir articuler une parole.
«Monsieur, dit-il enfin, je viens vous prier de m'accorder une grâce.
-- Laquelle?
-- Vous avez à quatre ou cinq milles d'ici, au pied de la montagne, un corral pour vos animaux domestiques. Ces animaux ont besoin d'être soignés. Voulez-vous me permettre de vivre là-bas avec eux?»
Cyrus Smith regarda pendant quelques instants l'infortuné avec un sentiment de commisération profonde. Puis:
«Mon ami, dit-il, le corral n'a que des étables, à peine convenables pour les animaux...
-- Ce sera assez bon pour moi, monsieur.
-- Mon ami, reprit Cyrus Smith, nous ne vous contrarierons jamais en rien. Il vous plaît de vivre au corral. Soit. Vous serez, d'ailleurs, toujours le bienvenu à Granite-House. Mais puisque vous voulez vivre au corral, nous prendrons les dispositions nécessaires pour que vous y soyez convenablement installé.
-- N'importe comment, j'y serai toujours bien.
-- Mon ami, répondit Cyrus Smith, qui insistait à dessein sur cette cordiale appellation, vous nous laisserez juger de ce que nous devons faire à cet égard!
-- Merci, monsieur», répondit l'inconnu en se retirant.
L'ingénieur fit aussitôt part à ses compagnons de la proposition qui lui avait été faite, et il fut décidé que l'on construirait au corral une maison de bois que l'on rendrait aussi confortable que possible.
Le jour même, les colons se rendirent au corral avec les outils nécessaires, et la semaine ne s'était pas écoulée que la maison était prête à recevoir son hôte. Elle avait été élevée à une vingtaine de pieds des étables, et, de là, il serait facile de surveiller le troupeau de mouflons, qui comptait alors plus de quatre-vingts têtes. Quelques meubles, couchette, table, banc, armoire, coffre, furent fabriqués, et des armes, des munitions, des outils furent transportés au corral.
L'inconnu, d'ailleurs, n'avait point été voir sa nouvelle demeure, et il avait laissé les colons y travailler sans lui, pendant qu'il s'occupait sur le plateau, voulant sans doute mettre la dernière main à sa besogne. Et de fait, grâce à lui, toutes les terres étaient labourées et prêtes à être ensemencées, dès que le moment en serait venu.
C'était le 20 décembre que les installations avaient été achevées au corral. L'ingénieur annonça à l'inconnu que sa demeure était prête à le recevoir, et celui-ci répondit qu'il irait y coucher le soir même.
Ce soir-là, les colons étaient réunis dans la grande salle de Granite-House. Il était alors huit heures, -- heure à laquelle leur compagnon devait les quitter. Ne voulant pas le gêner en lui imposant par leur présence des adieux qui lui auraient peut-être coûté, ils l'avaient laissé seul et ils étaient remontés à Granite-House.
Or, ils causaient dans la grande salle, depuis quelques instants, quand un coup léger fut frappé à la porte. Presque aussitôt, l'inconnu entra, et sans autre préambule:
«Messieurs, dit-il, avant que je vous quitte, il est bon que vous sachiez mon histoire. La voici.»
Ces simples mots ne laissèrent pas d'impressionner très vivement Cyrus Smith et ses compagnons.
L'ingénieur s'était levé.
«Nous ne vous demandons rien, mon ami, dit-il. C'est votre droit de vous taire...
-- C'est mon devoir de parler.
-- Asseyez-vous donc.
-- Je resterai debout.
-- Nous sommes prêts à vous entendre», répondit Cyrus Smith.
L'inconnu se tenait dans un coin de la salle, un peu protégé par la pénombre. Il était tête nue, les bras croisés sur la poitrine, et c'est dans cette posture que, d'une voix sourde, parlant comme quelqu'un qui se force à parler, il fit le récit suivant, que ses auditeurs n'interrompirent pas une seule fois:
«Le 20 décembre 1854, un yacht de plaisance à vapeur, le Duncan, appartenant au laird écossais, lord Glenarvan, jetait l'ancre au cap Bernouilli, sur la côte occidentale de l'Australie, à la hauteur du trente-septième parallèle. À bord de ce yacht étaient lord Glenarvan, sa femme, un major de l'armée anglaise, un géographe français, une jeune fille et un jeune garçon. Ces deux derniers étaient les enfants du capitaine Grant, dont le navire le Britannia avait péri corps et biens, une année auparavant. Le Duncan était commandé par le capitaine John Mangles et monté par un équipage de quinze hommes.
«Voici pourquoi ce yacht se trouvait à cette époque sur les côtes de l'Australie.
«Six mois auparavant, une bouteille renfermant un document écrit en anglais, en allemand et en français, avait été trouvée dans la mer d'Irlande et ramassée par le Duncan. Ce document portait en substance qu'il existait encore trois survivants du naufrage du Britannia, que ces survivants étaient le capitaine Grant et deux de ses hommes, et qu'ils avaient trouvé refuge sur une terre dont le document donnait la latitude, mais dont la longitude, effacée par l'eau de mer, n'était plus lisible.
«Cette latitude était celle de 37°11' australe. Donc, la longitude étant inconnue, si l'on suivait ce trente-septième parallèle à travers les continents et les mers, on était certain d'arriver sur la terre habitée par le capitaine Grant et ses deux compagnons.
«L'amirauté anglaise ayant hésité à entreprendre cette recherche, lord Glenarvan résolut de tout tenter pour retrouver le capitaine. Mary et Robert Grant avaient été mis en rapport avec lui. Le yacht le Duncan fut équipé pour une campagne lointaine à laquelle la famille du lord et les enfants du capitaine voulurent prendre part, et le Duncan, quittant Glasgow, se dirigea vers l'Atlantique, doubla le détroit de Magellan et remonta par le Pacifique jusqu'à la Patagonie, où, suivant une première interprétation du document, on pouvait supposer que le capitaine Grant était prisonnier des indigènes.
«Le Duncan débarqua ses passagers sur la côte occidentale de la Patagonie et repartit pour les reprendre sur la côte orientale, au cap Corrientes.
«Lord Glenarvan traversa la Patagonie, en suivant le trente- septième parallèle, et, n'ayant trouvé aucune trace du capitaine, il se rembarqua le 13 novembre, afin de poursuivre ses recherches à travers l'océan.
«Après avoir visité sans succès les îles Tristan d'Acunha et d'Amsterdam, situées sur son parcours, le Duncan, ainsi que je l'ai dit, arriva au cap Bernouilli, sur la côte australienne, le 20 décembre 1854.
«L'intention de lord Glenarvan était de traverser l'Australie comme il avait traversé l'Amérique, et il débarqua. À quelques milles du rivage était établie une ferme, appartenant à un irlandais, qui offrit l'hospitalité aux voyageurs. Lord Glenarvan fit connaître à cet irlandais, les raisons qui l'avaient amené dans ces parages, et il lui demanda s'il avait connaissance qu'un trois-mâts anglais, le Britannia, se fût perdu depuis moins de deux ans sur la côte ouest de l'Australie.
«L'irlandais n'avait jamais entendu parler de ce naufrage; mais, à la grande surprise des assistants, un des serviteurs de l'irlandais, intervenant, dit:
«-- Milord, louez et remerciez Dieu. Si le capitaine Grant est encore vivant, il est vivant sur la terre australienne.
«-- Qui êtes-vous? demanda lord Glenarvan.
«-- Un écossais comme vous, milord, répondit cet homme, et je suis un des compagnons du capitaine Grant, un des naufragés du Britannia.»
«Cet homme s'appelait Ayrton. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia, ainsi que le témoignaient ses papiers. Mais, séparé du capitaine Grant au moment où le navire se brisait sur les récifs, il avait cru jusqu'alors que son capitaine avait péri avec tout l'équipage, et qu'il était lui, Ayrton, seul survivant du Britannia.
«-- Seulement, ajouta-t-il, ce n'est pas sur la côte ouest, mais sur la côte est de l'Australie que le Britannia s'est perdu, et si le capitaine Grant est vivant encore, comme l'indique son document, il est prisonnier des indigènes australiens, et c'est sur l'autre côte qu'il faut le chercher.»