Français
«Cet homme, en parlant ainsi, avait la voix franche, le regard assuré. On ne pouvait douter de ses paroles. L'irlandais, qui l'avait à son service depuis plus d'un an, en répondait. Lord Glenarvan crut à la loyauté de cet homme, et, grâce à ses conseils, il résolut de traverser l'Australie en suivant le trente-septième parallèle. Lord Glenarvan, sa femme, les deux enfants, le major, le français, le capitaine Mangles et quelques matelots devaient composer la petite troupe sous la conduite d'Ayrton, tandis que le Duncan, aux ordres du second, Tom Austin, allait se rendre à Melbourne, où il attendrait les instructions de lord Glenarvan.
«Ils partirent le 23 décembre 1854.
«Il est temps de dire que cet Ayrton était un traître. C'était, en effet, le contre-maître du Britannia; mais, à la suite de discussions avec son capitaine, il avait essayé d'entraîner son équipage à la révolte et de s'emparer du navire, et le capitaine Grant l'avait débarqué, le 8 avril 1852, sur la côte ouest de l'Australie, puis il était reparti en l'abandonnant, -- ce qui n'était que justice.
«Ainsi, ce misérable ne savait rien du naufrage du Britannia. Il venait de l'apprendre par le récit de Glenarvan! Depuis son abandon, il était devenu, sous le nom de Ben Joyce, le chef de convicts évadés, et, s'il soutint impudemment que le naufrage avait eu lieu sur la côte est, s'il poussa lord Glenarvan à se lancer dans cette direction, c'est qu'il espérait le séparer de son navire, s'emparer du Duncan et faire de ce yacht un pirate du Pacifique.»
Ici, l'inconnu s'interrompit un instant. Sa voix tremblait, mais il reprit en ces termes:
«L'expédition partit et se dirigea à travers la terre australienne. Elle fut naturellement malheureuse, puisque Ayrton ou Ben Joyce, comme on voudra l'appeler, la dirigeait, tantôt précédé, tantôt suivi de sa bande de convicts, qui avait été prévenue du coup à faire.
«Cependant le Duncan avait été envoyé à Melbourne pour s'y réparer. Il s'agissait donc de décider lord Glenarvan à lui donner l'ordre de quitter Melbourne et de se rendre sur la côte est de l'Australie, où il serait facile de s'en emparer. Après avoir conduit l'expédition assez près de cette côte, au milieu de vastes forêts, où toutes ressources manquaient, Ayrton obtint une lettre qu'il s'était chargé de porter au second du Duncan, lettre qui donnait l'ordre au yacht de se rendre immédiatement sur la côte est, à la baie Twofold, c'est-à-dire à quelques journées de l'endroit où l'expédition s'était arrêtée. C'était là qu'Ayrton avait donné rendez-vous à ses complices.
«Au moment où cette lettre allait lui être remise, le traître fut démasqué et n'eut plus qu'à fuir. Mais cette lettre, qui devait lui livrer le Duncan, il fallait l'avoir à tout prix. Ayrton parvint à s'en emparer, et, deux jours après, il arrivait à Melbourne.
«Jusqu'alors le criminel avait réussi dans ses odieux projets. Il allait pouvoir conduire le Duncan à cette baie Twofold, où il serait facile aux convicts de s'en emparer, et, son équipage massacré, Ben Joyce deviendrait le maître de ces mers... Dieu devait l'arrêter au dénouement de ses funestes desseins.
«Ayrton, arrivé à Melbourne, remit la lettre au second, Tom Austin, qui en prit connaissance et appareilla aussitôt; mais que l'on juge du désappointement et de la colère d'Ayrton, quand, le lendemain de l'appareillage, il apprit que le second conduisait le navire, non sur la côte est de l'Australie, à la baie de Twofold, mais bien sur la côte est de la Nouvelle-Zélande. Il voulut s'y opposer, Austin lui montra la lettre!... Et, en effet, par une erreur providentielle du géographe français qui avait rédigé cette lettre, la côte est de la Nouvelle-Zélande était indiquée comme lieu de destination.
«Tous les plans d'Ayrton échouaient! Il voulut se révolter. On l'enferma. Il fut donc emmené sur la côte de la Nouvelle-Zélande, ne sachant plus ni ce que deviendraient ses complices, ni ce que deviendrait lord Glenarvan.
«Le Duncan resta à croiser sur cette côte jusqu'au 3 mars. Ce jour-là, Ayrton entendit des détonations. C'étaient les caronades du Duncan qui faisaient feu, et, bientôt, lord Glenarvan et tous les siens arrivaient à bord.
«Voici ce qui s'était passé.
«Après mille fatigues, mille dangers, lord Glenarvan avait pu achever son voyage et arriver à la côte est de l'Australie, sur la baie de Twofold. Pas de Duncan! il télégraphia à Melbourne. On lui répondit: «Duncan parti depuis le 18 courant pour une destination inconnue.»
«Lord Glenarvan ne put plus penser qu'une chose: c'est que l'honnête yacht était tombé aux mains de Ben Joyce et qu'il était devenu un navire de pirates!
«Cependant lord Glenarvan ne voulut pas abandonner la partie. C'était un homme intrépide et généreux. Il s'embarqua sur un navire marchand, se fit conduire à la côte ouest de la Nouvelle- Zélande, la traversa sur le trente-septième parallèle, sans rencontrer aucune trace du capitaine Grant; mais, sur l'autre côte, à sa grande surprise, et par la volonté du ciel, il retrouva le Duncan, sous les ordres du second, qui l'attendait depuis cinq semaines!
«On était au 3 mars 1855. Lord Glenarvan était donc à bord du Duncan, mais Ayrton y était aussi. Il comparut devant le lord, qui voulut tirer de lui tout ce que le bandit pouvait savoir au sujet du capitaine Grant. Ayrton refusa de parler. Lord Glenarvan lui dit alors qu'à la première relâche, on le remettrait aux autorités anglaises. Ayrton resta muet.
«Le Duncan reprit la route du trente-septième parallèle. Cependant, lady Glenarvan entreprit de vaincre la résistance du bandit. Enfin, son influence l'emporta, et Ayrton, en échange de ce qu'il pourrait dire, proposa à lord Glenarvan de l'abandonner sur une des îles du Pacifique, au lieu de le livrer aux autorités anglaises. Lord Glenarvan, décidé à tout pour apprendre ce qui concernait le capitaine Grant, y consentit.
«Ayrton raconta alors toute sa vie, et il fut constant qu'il ne savait rien depuis le jour où le capitaine Grant l'avait débarqué sur la côte australienne.
«Néanmoins, lord Glenarvan tint la parole qu'il avait donnée. Le Duncan continua sa route et arriva à l'île Tabor. C'était là qu'Ayrton devait être déposé, et ce fut là aussi que, par un vrai miracle, on retrouva le capitaine Grant et ses deux hommes, précisément sur ce trente-septième parallèle. Le convict allait donc les remplacer sur cet îlot désert, et voici, au moment où il quitta le yacht, les paroles que prononça lord Glenarvan: «-- Ici, Ayrton, vous serez éloigné de toute terre et sans communication possible avec vos semblables. Vous ne pourrez fuir cet îlot où le Duncan vous laisse. Vous serez seul, sous l'oeil d'un dieu qui lit au plus profond des coeurs, mais vous ne serez ni perdu, ni ignoré comme le fut le capitaine Grant. Si indigne que vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, et je sais où vous trouver. Je ne l'oublierai jamais!»
«Et le Duncan, appareillant, disparut bientôt.
«On était au 18 mars 1855.
«Ayrton était seul, mais ni les munitions, ni les armes, ni les outils, ni les graines ne lui manquaient. À lui, le convict, à sa disposition était la maison construite par l'honnête capitaine Grant. Il n'avait qu'à se laisser vivre et à expier dans l'isolement les crimes qu'il avait commis.
«Messieurs, il se repentit, il eut honte de ses crimes et il fut bien malheureux! Il se dit que si les hommes venaient le rechercher un jour sur cet îlot, il fallait qu'il fût digne de retourner parmi eux! Comme il souffrit, le misérable! Comme il travailla pour se refaire par le travail! Comme il pria pour se régénérer par la prière!
«Pendant deux ans, trois ans, ce fut ainsi; mais Ayrton, abattu par l'isolement, regardant toujours si quelque navire ne paraîtrait pas à l'horizon de son île, se demandant si le temps d'expiation était bientôt complet, souffrait comme on n'a jamais souffert! Ah! quelle est dure cette solitude, pour une âme que rongent les remords!
«Mais sans doute le ciel ne le trouvait pas assez puni, le malheureux, car il sentit peu à peu qu'il devenait un sauvage! Il sentit peu à peu l'abrutissement le gagner! Il ne peut vous dire si ce fut après deux ou quatre ans d'abandon, mais enfin, il devint le misérable que vous avez trouvé!
«Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que Ayrton ou Ben Joyce et moi, nous ne faisons qu'un!»
Cyrus Smith et ses compagnons s'étaient levés à la fin de ce récit. Il est difficile de dire à quel point ils étaient émus! Tant de misère, tant de douleurs et de désespoir étalés à nu devant eux!
«Ayrton, dit alors Cyrus Smith, vous avez été un grand criminel, mais le ciel doit certainement trouver que vous avez expié vos crimes! Il l'a prouvé en vous ramenant parmi vos semblables. Ayrton, vous êtes pardonné! Et maintenant, voulez-vous être notre compagnon?»
Ayrton s'était reculé.
«Voici ma main!» dit l'ingénieur.
Ayrton se précipita sur cette main que lui tendait Cyrus Smith, et de grosses larmes coulèrent de ses yeux.
«Voulez-vous vivre avec nous? demanda Cyrus Smith.
-- Monsieur Smith, laissez-moi quelque temps encore, répondit Ayrton, laissez-moi seul dans cette habitation du corral!
-- Comme vous le voudrez, Ayrton», répondit Cyrus Smith.
Ayrton allait se retirer, quand l'ingénieur lui adressa une dernière question:
«Un mot encore, mon ami. Puisque votre dessein était de vivre isolé, pourquoi avez-vous donc jeté à la mer ce document qui nous a mis sur vos traces?
-- Un document? répondit Ayrton, qui paraissait ne pas savoir ce dont on lui parlait.
-- Oui, ce document enfermé dans une bouteille que nous avons trouvé, et qui donnait la situation exacte de l'île Tabor!»
Ayrton passa sa main sur son front. Puis, après avoir réfléchi:
«Je n'ai jamais jeté de document à la mer! répondit-il.
-- Jamais? s'écria Pencroff.
-- Jamais!»
Et Ayrton, s'inclinant, regagna la porte et partit.
CHAPITRE XVIII
«Le pauvre homme!» dit Harbert, qui, après s'être élancé vers la porte, revint, après avoir vu Ayrton glisser par la corde de l'ascenseur et disparaître au milieu de l'obscurité.
«Il reviendra, dit Cyrus Smith.
-- Ah çà, Monsieur Cyrus, s'écria Pencroff, qu'est-ce que cela veut dire? Comment! Ce n'est pas Ayrton qui a jeté cette bouteille à la mer? Mais qui donc alors?»
À coup sûr, si jamais question dut être faite, c'était bien celle- là!
«C'est lui, répondit Nab, seulement le malheureux était déjà à demi fou.
-- Oui! dit Harbert, et il n'avait plus conscience de ce qu'il faisait.
-- Cela ne peut s'expliquer qu'ainsi, mes amis, répondit vivement Cyrus Smith, et je comprends maintenant qu'Ayrton ait pu indiquer exactement la situation de l'île Tabor, puisque les événements même qui avaient précédé son abandon dans l'île la lui faisaient connaître.
-- Cependant, fit observer Pencroff, s'il n'était pas encore une brute au moment où il rédigeait son document, et s'il y a sept ou huit ans qu'il l'a jeté à la mer, comment ce papier n'a-t-il pas été altéré par l'humidité?
-- Cela prouve, répondit Cyrus Smith, qu'Ayrton n'a été privé d'intelligence qu'à une époque beaucoup plus récente qu'il ne le croit.
-- Il faut bien qu'il en soit ainsi, répondit Pencroff; sans quoi, la chose serait inexplicable.
-- Inexplicable, en effet, répondit l'ingénieur, qui semblait ne pas vouloir prolonger cette conversation.
-- Mais Ayrton a-t-il dit la vérité? demanda le marin.
-- Oui, répondit le reporter. L'histoire qu'il a racontée est vraie de tous points. Je me rappelle fort bien que les journaux ont rapporté la tentative faite par lord Glenarvan et le résultat qu'il avait obtenu.
-- Ayrton a dit la vérité, ajouta Cyrus Smith, n'en doutez pas, Pencroff, car elle était assez cruelle pour lui. On dit vrai quand on s'accuse ainsi!»
Le lendemain, -- 21 décembre, -- les colons étaient descendus à la grève, et, ayant gravi le plateau, ils n'y trouvèrent plus Ayrton. Ayrton avait gagné pendant la nuit sa maison du corral, et les colons jugèrent bon de ne point l'importuner de leur présence. Le temps ferait sans doute ce que les encouragements n'avaient pu faire.
Harbert, Pencroff et Nab reprirent alors leurs occupations accoutumées. Précisément, ce jour-là, les mêmes travaux réunirent Cyrus Smith et le reporter à l'atelier des cheminées.
«Savez-vous, mon cher Cyrus, dit Gédéon Spilett, que l'explication que vous avez donnée hier au sujet de cette bouteille ne m'a pas satisfait du tout! Comment admettre que ce malheureux ait pu écrire ce document et jeter cette bouteille à la mer, sans en avoir aucunement gardé le souvenir?
-- Aussi n'est-ce pas lui qui l'a jetée, mon cher Spilett.
-- Alors, vous croyez encore...
-- Je ne crois rien, je ne sais rien! répondit Cyrus Smith, en interrompant le reporter. Je me contente de ranger cet incident parmi ceux que je n'ai pu expliquer jusqu'à ce jour!
-- En vérité, Cyrus, dit Gédéon Spilett, ces choses sont incroyables! Votre sauvetage, la caisse échouée sur le sable, les aventures de Top, cette bouteille enfin... n'aurons-nous donc jamais le mot de ces énigmes?
-- Si! répondit vivement l'ingénieur, si, quand je devrais fouiller cette île jusque dans ses entrailles!
-- Le hasard nous donnera peut-être la clef de ce mystère!
-- Le hasard! Spilett! Je ne crois guère au hasard, pas plus que je ne crois aux mystères en ce monde. Il y a une cause à tout ce qui se passe d'inexplicable ici, et cette cause, je la découvrirai. Mais en attendant, observons et travaillons.»
Le mois de janvier arriva. C'était l'année 1867 qui commençait. Les travaux d'été furent menés assidûment. Pendant les jours qui suivirent, Harbert et Gédéon Spilett étant allés du côté du corral, purent constater qu'Ayrton avait pris possession de la demeure qui lui avait été préparée. Il s'occupait du nombreux troupeau confié à ses soins, et il devait épargner à ses compagnons la fatigue de venir tous les deux ou trois jours visiter le corral.
Cependant, afin de ne plus laisser Ayrton trop longtemps isolé, les colons lui faisaient assez souvent visite.
Il n'était pas indifférent, non plus, -- étant donnés certains soupçons que partageaient l'ingénieur et Gédéon Spilett, -- que cette partie de l'île fût soumise à une certaine surveillance, et Ayrton, si quelque incident survenait, ne négligerait pas d'en informer les habitants de Granite-House.
Cependant il pouvait se faire que l'incident fût subit et exigeât d'être rapidement porté à la connaissance de l'ingénieur. En dehors même de tous faits se rapportant au mystère de l'île Lincoln, bien d'autres pouvaient se produire, qui eussent appelé une prompte intervention des colons, tels que l'apparition d'un navire passant au large et en vue de la côte occidentale, un naufrage sur les atterrages de l'ouest, l'arrivée possible de pirates, etc. Aussi Cyrus Smith résolut-il de mettre le corral en communication instantanée avec Granite-House.
Ce fut le 10 janvier qu'il fit part de son projet à ses compagnons.
«Ah çà! Comment allez-vous vous y prendre, Monsieur Cyrus? demanda Pencroff. Est-ce que, par hasard, vous songeriez à installer un télégraphe?
-- Précisément, répondit l'ingénieur.
-- Électrique? s'écria Harbert.
-- Électrique, répondit Cyrus Smith. Nous avons tous les éléments nécessaires pour confectionner une pile, et le plus difficile sera d'étirer des fils de fer, mais au moyen d'une filière, je pense que nous en viendrons à bout.
-- Eh bien, après cela, répliqua le marin, je ne désespère plus de nous voir un jour rouler en chemin de fer!»
On se mit donc à l'ouvrage, en commençant par le plus difficile, c'est-à-dire par la confection des fils, car si on eût échoué, il devenait inutile de fabriquer la pile et autres accessoires.
Le fer de l'île Lincoln, on le sait, était de qualité excellente, et, par conséquent, très propre à se laisser étirer. Cyrus Smith commença par fabriquer une filière, c'est-à-dire une plaque d'acier, qui fut percée de trous coniques de divers calibres qui devaient amener successivement le fil au degré de ténuité voulue. Cette pièce d'acier, après avoir été trempée, «de tout son dur», comme on dit en métallurgie, fut fixée d'une façon inébranlable sur un bâtis solidement enfoncé dans le sol, à quelques pieds seulement de la grande chute, dont l'ingénieur allait encore utiliser la force motrice. En effet, là était le moulin à foulon, qui ne fonctionnait pas alors, mais dont l'arbre de couche, mû avec une extrême puissance, pouvait servir à étirer le fil, en l'enroulant autour de lui.
L'opération fut délicate et demanda beaucoup de soins.
Le fer, préalablement préparé en longues et minces tiges, dont les extrémités avaient été amincies à la lime, ayant été introduit dans le grand calibre de la filière, fut étiré par l'arbre de couche, enroulé sur une longueur de vingt-cinq à trente pieds, puis déroulé et représenté successivement aux calibres de moindre diamètre! Finalement, l'ingénieur obtint des fils longs de quarante à cinquante pieds, qu'il était facile de raccorder et de tendre sur cette distance de cinq milles qui séparait le corral de l'enceinte de Granite-House.
Il ne fallut que quelques jours pour mener à bien cette besogne, et même, dès que la machine eut été mise en train, Cyrus Smith laissa ses compagnons faire le métier de tréfileurs et s'occupa de fabriquer sa pile.
Il s'agissait, dans l'espèce, d'obtenir une pile à courant constant. On sait que les éléments des piles modernes se composent généralement de charbon de cornue, de zinc et de cuivre. Le cuivre manquait absolument à l'ingénieur, qui, malgré ses recherches, n'en avait pas trouvé trace dans l'île Lincoln, et il fallait s'en passer. Le charbon de cornue, c'est-à-dire ce dur graphite qui se trouve dans les cornues des usines à gaz, après que la houille a été déshydrogénée, on eût pu le produire, mais il eût fallu installer des appareils spéciaux, ce qui aurait été une grosse besogne. Quant au zinc, on se souvient que la caisse trouvée à la pointe de l'épave était doublée d'une enveloppe de ce métal, qui ne pouvait pas être mieux utilisée que dans cette circonstance.
Cyrus Smith, après mûres réflexions, résolut donc de fabriquer une pile très simple, se rapprochant de celle que Becquerel imagina en 1820, et dans laquelle le zinc est uniquement employé. Quant aux autres substances, acide azotique et potasse, tout cela était à sa disposition.
Voici donc comment fut composée cette pile, dont les effets devaient être produits par la réaction de l'acide et de la potasse l'un sur l'autre. Un certain nombre de flacons de verre furent fabriqués et remplis d'acide azotique. L'ingénieur les boucha au moyen d'un bouchon que traversait un tube de verre fermé à son extrémité inférieure et destiné à plonger dans l'acide au moyen d'un tampon d'argile maintenu par un linge. Dans ce tube, par son extrémité supérieure, il versa alors une dissolution de potasse qu'il avait préalablement obtenue par l'incinération de diverses plantes, et, de cette façon, l'acide et la potasse purent réagir l'un sur l'autre à travers l'argile.
Cyrus Smith prit ensuite deux lames de zinc, dont l'une fut plongée dans l'acide azotique, l'autre dans la dissolution de potasse. Aussitôt un courant se produisit, qui alla de la lame du flacon à celle du tube, et ces deux lames ayant été reliées par un fil métallique, la lame du tube devint le pôle positif et celle du flacon le pôle négatif de l'appareil.
Chaque flacon produisit donc autant de courants, qui, réunis, devaient suffire à provoquer tous les phénomènes de la télégraphie électrique.
Tel fut l'ingénieux et très simple appareil que construisit Cyrus Smith, appareil qui allait lui permettre d'établir une communication télégraphique entre Granite-House et le corral.
Ce fut le 6 février que fut commencée la plantation des poteaux, munis d'isoloirs en verre, et destinés à supporter le fil, qui devait suivre la route du corral. Quelques jours après, le fil était tendu, prêt à produire, avec une vitesse de cent mille kilomètres par seconde, le courant électrique que la terre se chargerait de ramener à son point de départ. Deux piles avaient été fabriquées, l'une pour Granite-House, l'autre pour le corral, car si le corral devait communiquer avec Granite-House, il pouvait être utile aussi que Granite-House communiquât avec le corral.
Quant au récepteur et au manipulateur, ils furent très simples. Aux deux stations, le fil s'enroulait sur un électro-aimant, c'est-à-dire sur un morceau de fer doux entouré d'un fil. La communication était-elle établie entre les deux pôles, le courant, partant du pôle positif, traversait le fil, passait dans l'électro-aimant, qui s'aimantait temporairement, et revenait par le sol au pôle négatif. Le courant était-il interrompu, l'électro- aimant se désaimantait aussitôt. Il suffisait donc de placer une plaque de fer doux devant l'électro-aimant, qui, attirée pendant le passage du courant, retombait, quand le courant était interrompu. Ce mouvement de la plaque ainsi obtenu, Cyrus Smith put très facilement y rattacher une aiguille disposée sur un cadran, qui portait en exergue les lettres de l'alphabet, et, de cette façon, correspondre d'une station à l'autre.
Le tout fut complètement installé le 12 février. Ce jour-là, Cyrus Smith, ayant lancé le courant à travers le fil, demanda si tout allait bien au corral, et reçut, quelques instants après, une réponse satisfaisante d'Ayrton.
Pencroff ne se tenait pas de joie, et chaque matin et chaque soir il lançait un télégramme au corral, qui ne restait jamais sans réponse.
Ce mode de communication présenta deux avantages très réels, d'abord parce qu'il permettait de constater la présence d'Ayrton au corral, et ensuite parce qu'il ne le laissait pas dans un complet isolement. D'ailleurs, Cyrus Smith ne laissait jamais passer une semaine sans l'aller voir, et Ayrton venait de temps en temps à Granite-House, où il trouvait toujours bon accueil.
La belle saison s'écoula ainsi au milieu des travaux habituels. Les ressources de la colonie, particulièrement en légumes et en céréales, s'accroissaient de jour en jour, et les plants rapportés de l'île Tabor avaient parfaitement réussi. Le plateau de Grande- vue présentait un aspect très rassurant. La quatrième récolte de blé avait été admirable, et, on le pense bien, personne ne s'avisa de compter si les quatre cents milliards de grains figuraient à la moisson. Cependant, Pencroff avait eu l'idée de le faire, mais Cyrus Smith lui ayant appris que, quand bien même il parviendrait à compter trois cents grains par minute, soit neuf mille à l'heure, il lui faudrait environ cinq mille cinq cents ans pour achever son opération, le brave marin crut devoir y renoncer.
Le temps était magnifique, la température très chaude dans la journée; mais, le soir, les brises du large venaient tempérer les ardeurs de l'atmosphère et procuraient des nuits fraîches aux habitants de Granite-House. Cependant il y eut quelques orages, qui, s'ils n'étaient pas de longue durée, tombaient, du moins, sur l'île Lincoln avec une force extraordinaire. Durant quelques heures, les éclairs ne cessaient d'embraser le ciel et les roulements du tonnerre ne discontinuaient pas.
Vers cette époque, la petite colonie était extrêmement prospère. Les hôtes de la basse-cour pullulaient, et l'on vivait sur son trop-plein, car il devenait urgent de ramener sa population à un chiffre plus modéré. Les porcs avaient déjà produit des petits, et l'on comprend que les soins à donner à ces animaux absorbaient une grande partie du temps de Nab et de Pencroff. Les onaggas, qui avaient donné deux jolies bêtes, étaient le plus souvent montés par Gédéon Spilett et Harbert, devenu un excellent cavalier sous la direction du reporter, et on les attelait aussi au chariot, soit pour transporter à Granite-House le bois et la houille, soit les divers produits minéraux que l'ingénieur employait.
Plusieurs reconnaissances furent poussées, vers cette époque, jusque dans les profondeurs des forêts du Far-West. Les explorateurs pouvaient s'y hasarder sans avoir à redouter les excès de la température, car les rayons solaires perçaient à peine l'épaisse ramure qui s'enchevêtrait au-dessus de leur tête. Ils visitèrent ainsi toute la rive gauche de la Mercy, que bordait la route qui allait du corral à l'embouchure de la rivière de la chute.