Français
Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait à grand- peine de l’ordre dans la maison, dont il avait trouvé les meubles à peu près brisés et les armoires à peu près vides, la justice n’étant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de traces de leur passage. Quant à la servante, elle s’était enfuie lors de l’arrestation de son maître. La terreur avait gagné la pauvre fille au point qu’elle n’avait cessé de marcher de Paris jusqu’en Bourgogne, son pays natal.
Le digne mercier avait, aussitôt sa rentrée dans sa maison, fait part à sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait répondu pour le féliciter et pour lui dire que le premier moment qu’elle pourrait dérober à ses devoirs serait consacré tout entier à lui rendre visite.
Ce premier moment s’était fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute autre circonstance, eût paru un peu bien long à maître Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu’il avait faite au cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample sujet à réflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps comme de réfléchir.
D’autant plus que les réflexions de Bonacieux étaient toutes couleur de rose. Rochefort l’appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le mercier se voyait déjà sur le chemin des honneurs et de la fortune.
De son côté, Mme Bonacieux avait réfléchi, mais, il faut le dire, à tout autre chose que l’ambition; malgré elle, ses pensées avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et qui paraissait si amoureux. Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux, ayant toujours vécu au milieu des amis de son mari, peu susceptibles d’inspirer un sentiment quelconque à une jeune femme dont le coeur était plus élevé que sa position, Mme Bonacieux était restée insensible aux séductions vulgaires; mais, à cette époque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence sur la bourgeoisie, et d’Artagnan était gentilhomme; de plus, il portait l’uniforme des gardes, qui, après l’uniforme des mousquetaires, était le plus apprécié des dames. Il était, nous le répétons, beau, jeune, aventureux; il parlait d’amour en homme qui aime et qui a soif d’être aimé; il y en avait là plus qu’il n’en fallait pour tourner une tête de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux en était arrivée juste à cet âge heureux de la vie.
Les deux époux, quoiqu’ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit jours, et que pendant cette semaine de graves événements eussent passé entre eux, s’abordèrent donc avec une certaine préoccupation; néanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie réelle et s’avança vers sa femme à bras ouverts.
Mme Bonacieux lui présenta le front.
«Causons un peu, dit-elle.
— Comment? dit Bonacieux étonné.
— Oui, sans doute, j’ai une chose de la plus haute importance à vous dire.
— Au fait, et moi aussi, j’ai quelques questions assez sérieuses à vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlèvement, je vous prie.
— Il ne s’agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
— Et de quoi s’agit-il donc? de ma captivité?
— Je l’ai apprise le jour même; mais comme vous n’étiez coupable d’aucun crime, comme vous n’étiez complice d’aucune intrigue, comme vous ne saviez rien enfin qui pût vous compromettre, ni vous, ni personne, je n’ai attaché à cet événement que l’importance qu’il méritait.
— Vous en parlez bien à votre aise, madame! reprit Bonacieux blessé du peu d’intérêt que lui témoignait sa femme; savez-vous que j’ai été plongé un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille?
— Un jour et une nuit sont bientôt passés; laissons donc votre captivité, et revenons à ce qui m’amène près de vous.
— Comment? ce qui vous amène près de moi! N’est-ce donc pas le désir de revoir un mari dont vous êtes séparée depuis huit jours? demanda le mercier piqué au vif.
— C’est cela d’abord, et autre chose ensuite.
— Parlez!
— Une chose du plus haut intérêt et de laquelle dépend notre fortune à venir peut-être.
— Notre fortune a fort changé de face depuis que je vous ai vue, madame Bonacieux, et je ne serais pas étonné que d’ici à quelques mois elle ne fît envie à beaucoup de gens.
— Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous donner.
— À moi?
— Oui, à vous. Il y a une bonne et sainte action à faire, monsieur, et beaucoup d’argent à gagner en même temps.»
Mme Bonacieux savait qu’en parlant d’argent à son mari, elle le prenait par son faible.
Mais un homme, fût-ce un mercier, lorsqu’il a causé dix minutes avec le cardinal de Richelieu, n’est plus le même homme.
«Beaucoup d’argent à gagner! dit Bonacieux en allongeant les lèvres.
— Oui, beaucoup.
— Combien, à peu près?
— Mille pistoles peut-être.
— Ce que vous avez à me demander est donc bien grave?
— Oui.
— Que faut-il faire?
— Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne vous dessaisirez sous aucun prétexte, et que vous remettrez en main propre.
— Et pour où partirai-je?
— Pour Londres.
— Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n’ai pas affaire à Londres.
— Mais d’autres ont besoin que vous y alliez.
— Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en aveugle, et je veux savoir non seulement à quoi je m’expose, mais encore pour qui je m’expose.
— Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend: la récompense dépassera vos désirs, voilà tout ce que je puis vous promettre.
— Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m’en défie maintenant, et M. le cardinal m’a éclairé là-dessus.
— Le cardinal! s’écria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?
— Il m’a fait appeler, répondit fièrement le mercier.
— Et vous vous êtes rendu à son invitation, imprudent que vous êtes.
— Je dois dire que je n’avais pas le choix de m’y rendre ou de ne pas m’y rendre, car j’étais entre deux gardes. Il est vrai encore de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son Éminence, si j’avais pu me dispenser de cette visite, j’en eusse été fort enchanté.
— Il vous a donc maltraité? il vous a donc fait des menaces?
— Il m’a tendu la main et m’a appelé son ami, — son ami! entendez-vous, madame? — je suis l’ami du grand cardinal!
— Du grand cardinal!
— Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?
— Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d’un ministre est éphémère, et qu’il faut être fou pour s’attacher à un ministre; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice d’un homme ou l’issue d’un événement; c’est à ces pouvoirs qu’il faut se rallier.
— J’en suis fâché, madame, mais je ne connais pas d’autre pouvoir que celui du grand homme que j’ai l’honneur de servir.
— Vous servez le cardinal?
— Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous vous livriez à des complots contre la sûreté de l’État, et que vous serviez, vous, les intrigues d’une femme qui n’est pas française et qui a le coeur espagnol. Heureusement, le grand cardinal est là, son regard vigilant surveille et pénètre jusqu’au fond du coeur.»
Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu’il avait entendu dire au comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compté sur son mari et qui, dans cet espoir, avait répondu de lui à la reine, n’en frémit pas moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de l’impuissance dans laquelle elle se trouvait. Cependant connaissant la faiblesse et surtout la cupidité de son mari elle ne désespérait pas de l’amener à ses fins.
«Ah! vous êtes cardinaliste, monsieur, s’écria-t-elle ah! vous servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui insultent votre reine!
— Les intérêts particuliers ne sont rien devant les intérêts de tous. Je suis pour ceux qui sauvent l’État», dit avec emphase Bonacieux.
C’était une autre phrase du comte de Rochefort, qu’il avait retenue et qu’il trouvait l’occasion de placer.
«Et savez-vous ce que c’est que l’État dont vous parlez? dit Mme Bonacieux en haussant les épaules. Contentez-vous d’être un bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du côté qui vous offre le plus d’avantages.
— Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac à la panse arrondie et qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci, madame la prêcheuse?
— D’où vient cet argent?
— Vous ne devinez pas?
— Du cardinal?
— De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
— Le comte de Rochefort! mais c’est lui qui m’a enlevée!
— Cela se peut, madame.
— Et vous recevez de l’argent de cet homme?
— Ne m’avez-vous pas dit que cet enlèvement était tout politique?
— Oui; mais cet enlèvement avait pour but de me faire trahir ma maîtresse, de m’arracher par des tortures des aveux qui pussent compromettre l’honneur et peut-être la vie de mon auguste maîtresse.
— Madame, reprit Bonacieux, votre auguste maîtresse est une perfide Espagnole, et ce que le cardinal fait est bien fait.
— Monsieur, dit la jeune femme, je vous savais lâche, avare et imbécile, mais je ne vous savais pas infâme!
— Madame, dit Bonacieux, qui n’avait jamais vu sa femme en colère, et qui reculait devant le courroux conjugal; madame, que dites-vous donc?
— Je dis que vous êtes un misérable! continua Mme Bonacieux, qui vit qu’elle reprenait quelque influence sur son mari. Ah! vous faites de la politique, vous! et de la politique cardinaliste encore! Ah! vous vous vendez, corps et âme, au démon pour de l’argent.
— Non, mais au cardinal.
— C’est la même chose! s’écria la jeune femme. Qui dit Richelieu, dit Satan.
— Taisez-vous, madame, taisez-vous, on pourrait vous entendre!
— Oui, vous avez raison, et je serais honteuse pour vous de votre lâcheté.
— Mais qu’exigez-vous donc de moi? voyons!
— Je vous l’ai dit: que vous partiez à l’instant même, monsieur, que vous accomplissiez loyalement la commission dont je daigne vous charger, et à cette condition j’oublie tout, je pardonne, et il y a plus — elle lui tendit la main — je vous rends mon amitié.»
Bonacieux était poltron et avare; mais il aimait sa femme: il fut attendri. Un homme de cinquante ans ne tient pas longtemps rancune à une femme de vingt-trois. Mme Bonacieux vit qu’il hésitait:
«Allons, êtes-vous décidé? dit-elle.
— Mais, ma chère amie, réfléchissez donc un peu à ce que vous exigez de moi; Londres est loin de Paris, fort loin, et peut-être la commission dont vous me chargez n’est-elle pas sans dangers.
— Qu’importe, si vous les évitez!
— Tenez, madame Bonacieux, dit le mercier, tenez, décidément, je refuse: les intrigues me font peur. J’ai vu la Bastille, moi. Brrrrou! c’est affreux, la Bastille! Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule. On m’a menacé de la torture. Savez-vous ce que c’est que la torture? Des coins de bois qu’on vous enfonce entre les jambes jusqu’à ce que les os éclatent! Non, décidément, je n’irai pas. Et morbleu! que n’y allez-vous vous-même? car, en vérité, je crois que je me suis trompé sur votre compte jusqu’à présent: je crois que vous êtes un homme, et des plus enragés encore!
— Et vous, vous êtes une femme, une misérable femme, stupide et abrutie. Ah! vous avez peur! Eh bien, si vous ne partez pas à l’instant même, je vous fais arrêter par l’ordre de la reine, et je vous fais mettre à cette Bastille que vous craignez tant.»
Bonacieux tomba dans une réflexion profonde, il pesa mûrement les deux colères dans son cerveau, celle du cardinal et celle de la reine: celle du cardinal l’emporta énormément.
«Faites-moi arrêter de la part de la reine, dit-il, et moi je me réclamerai de Son Éminence.»
Pour le coup, Mme Bonacieux vit qu’elle avait été trop loin, et elle fut épouvantée de s’être si fort avancée. Elle contempla un instant avec effroi cette figure stupide, d’une résolution invincible, comme celle des sots qui ont peur.
«Eh bien, soit! dit-elle. Peut-être, au bout du compte, avez-vous raison: un homme en sait plus long que les femmes en politique, et vous surtout, monsieur Bonacieux, qui avez causé avec le cardinal. Et cependant, il est bien dur, ajouta-t-elle, que mon mari, un homme sur l’affection duquel je croyais pouvoir compter, me traite aussi disgracieusement et ne satisfasse point à ma fantaisie.
— C’est que vos fantaisies peuvent mener trop loin, reprit Bonacieux triomphant, et je m’en défie.
— J’y renoncerai donc, dit la jeune femme en soupirant; c’est bien, n’en parlons plus.
— Si, au moins, vous me disiez quelle chose je vais faire à Londres, reprit Bonacieux, qui se rappelait un peu tard que Rochefort lui avait recommandé d’essayer de surprendre les secrets de sa femme.
— Il est inutile que vous le sachiez, dit la jeune femme, qu’une défiance instinctive repoussait maintenant en arrière: il s’agissait d’une bagatelle comme en désirent les femmes, d’une emplette sur laquelle il y avait beaucoup à gagner.»
Mais plus la jeune femme se défendait, plus au contraire Bonacieux pensa que le secret qu’elle refusait de lui confier était important. Il résolut donc de courir à l’instant même chez le comte de Rochefort, et de lui dire que la reine cherchait un messager pour l’envoyer à Londres.
«Pardon, si je vous quitte, ma chère madame Bonacieux, dit-il; mais, ne sachant pas que vous me viendriez voir, j’avais pris rendez-vous avec un de mes amis, je reviens à l’instant même, et si vous voulez m’attendre seulement une demi-minute, aussitôt que j’en aurai fini avec cet ami, je reviens vous prendre, et, comme il commence à se faire tard, je vous reconduis au Louvre.
— Merci, monsieur, répondit Mme Bonacieux: vous n’êtes point assez brave pour m’être d’une utilité quelconque, et je m’en retournerai bien au Louvre toute seule.
— Comme il vous plaira, madame Bonacieux, reprit l’ex-mercier. Vous reverrai-je bientôt?
— Sans doute; la semaine prochaine, je l’espère, mon service me laissera quelque liberté, et j’en profiterai pour revenir mettre de l’ordre dans nos affaires, qui doivent être quelque peu dérangées.
— C’est bien; je vous attendrai. Vous ne m’en voulez pas?
— Moi! pas le moins du monde.
— À bientôt, alors?
— À bientôt.»
Bonacieux baisa la main de sa femme, et s’éloigna rapidement.
«Allons, dit Mme Bonacieux, lorsque son mari eut refermé la porte de la rue, et qu’elle se trouva seule, il ne manquait plus à cet imbécile que d’être cardinaliste! Et moi qui avais répondu à la reine, moi qui avais promis à ma pauvre maîtresse… Ah! mon Dieu, mon Dieu! elle va me prendre pour quelqu’une de ces misérables dont fourmille le palais, et qu’on a placées près d’elle pour l’espionner! Ah! monsieur Bonacieux! je ne vous ai jamais beaucoup aimé; maintenant, c’est bien pis: je vous hais! et, sur ma parole, vous me le paierez!»
Au moment où elle disait ces mots, un coup frappé au plafond lui fit lever la tête, et une voix, qui parvint à elle à travers le plancher, lui cria:
«Chère madame Bonacieux, ouvrez-moi la petite porte de l’allée, et je vais descendre près de vous.»
CHAPITRE XVIII. L’AMANT ET LE MARI
«Ah! madame, dit d’Artagnan en entrant par la porte que lui ouvrait la jeune femme, permettez-moi de vous le dire, vous avez là un triste mari.
— Vous avez donc entendu notre conversation? demanda vivement Mme Bonacieux en regardant d’Artagnan avec inquiétude.
— Tout entière.
— Mais comment cela? mon Dieu!
— Par un procédé à moi connu, et par lequel j’ai entendu aussi la conversation plus animée que vous avez eue avec les sbires du cardinal.
— Et qu’avez-vous compris dans ce que nous disions?
— Mille choses: d’abord, que votre mari est un niais et un sot, heureusement; puis, que vous étiez embarrassée, ce dont j’ai été fort aise, et que cela me donne une occasion de me mettre à votre service, et Dieu sait si je suis prêt à me jeter dans le feu pour vous; enfin que la reine a besoin qu’un homme brave, intelligent et dévoué fasse pour elle un voyage à Londres. J’ai au moins deux des trois qualités qu’il vous faut, et me voilà.»
Mme Bonacieux ne répondit pas, mais son coeur battait de joie, et une secrète espérance brilla à ses yeux.
«Et quelle garantie me donnerez-vous, demanda-t-elle, si je consens à vous confier cette mission?
— Mon amour pour vous. Voyons, dites, ordonnez: que faut-il faire?
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura la jeune femme, dois-je vous confier un pareil secret, monsieur? Vous êtes presque un enfant!
— Allons, je vois qu’il vous faut quelqu’un qui vous réponde de moi.
— J’avoue que cela me rassurerait fort.
— Connaissez-vous Athos?
— Non.
— Porthos?
— Non.
— Aramis?
— Non. Quels sont ces messieurs?
— Des mousquetaires du roi. Connaissez-vous M. de Tréville, leur capitaine?
— Oh! oui, celui-là, je le connais, non pas personnellement, mais pour en avoir entendu plus d’une fois parler à la reine comme d’un brave et loyal gentilhomme.
— Vous ne craignez pas que lui vous trahisse pour le cardinal, n’est-ce pas?
— Oh! non, certainement.
— Eh bien, révélez-lui votre secret, et demandez-lui, si important, si précieux, si terrible qu’il soit, si vous pouvez me le confier.
— Mais ce secret ne m’appartient pas, et je ne puis le révéler ainsi.
— Vous l’alliez bien confier à M. Bonacieux, dit d’Artagnan avec dépit.
— Comme on confie une lettre au creux d’un arbre, à l’aile d’un pigeon, au collier d’un chien.
— Et cependant, moi, vous voyez bien que je vous aime.
— Vous le dites.
— Je suis un galant homme!
— Je le crois.
— Je suis brave!
— Oh! cela, j’en suis sûre.
— Alors, mettez-moi donc à l’épreuve.»
Mme Bonacieux regarda le jeune homme, retenue par une dernière hésitation. Mais il y avait une telle ardeur dans ses yeux, une telle persuasion dans sa voix, qu’elle se sentit entraînée à se fier à lui. D’ailleurs elle se trouvait dans une de ces circonstances où il faut risquer le tout pour le tout. La reine était aussi bien perdue par une trop grande retenue que par une trop grande confiance. Puis, avouons-le, le sentiment involontaire qu’elle éprouvait pour ce jeune protecteur la décida à parler.
«Écoutez, lui dit-elle, je me rends à vos protestations et je cède à vos assurances. Mais je vous jure devant Dieu qui nous entend, que si vous me trahissez et que mes ennemis me pardonnent, je me tuerai en vous accusant de ma mort.
— Et moi, je vous jure devant Dieu, madame, dit d’Artagnan, que si je suis pris en accomplissant les ordres que vous me donnez, je mourrai avant de rien faire ou dire qui compromette quelqu’un.»
Alors la jeune femme lui confia le terrible secret dont le hasard lui avait déjà révélé une partie en face de la Samaritaine. Ce fut leur mutuelle déclaration d’amour.
D’Artagnan rayonnait de joie et d’orgueil. Ce secret qu’il possédait, cette femme qu’il aimait, la confiance et l’amour, faisaient de lui un géant.
«Je pars, dit-il, je pars sur-le-champ.
— Comment! vous partez! s’écria Mme Bonacieux, et votre régiment, votre capitaine?
— Sur mon âme, vous m’aviez fait oublier tout cela, chère Constance! oui, vous avez raison, il me faut un congé.
— Encore un obstacle, murmura Mme Bonacieux avec douleur.
— Oh! celui-là, s’écria d’Artagnan après un moment de réflexion, je le surmonterai, soyez tranquille.
— Comment cela?
— J’irai trouver ce soir même M. de Tréville, que je chargerai de demander pour moi cette faveur à son beau-frère, M. des Essarts.
— Maintenant, autre chose.
— Quoi? demanda d’Artagnan, voyant que Mme Bonacieux hésitait à continuer.
— Vous n’avez peut-être pas d’argent?
— Peut-être est de trop, dit d’Artagnan en souriant.
— Alors, reprit Mme Bonacieux en ouvrant une armoire et en tirant de cette armoire le sac qu’une demi-heure auparavant caressait si amoureusement son mari, prenez ce sac.
— Celui du cardinal! s’écria en éclatant de rire d’Artagnan qui, comme on s’en souvient, grâce à ses carreaux enlevés, n’avait pas perdu une syllabe de la conversation du mercier et de sa femme.
— Celui du cardinal, répondit Mme Bonacieux; vous voyez qu’il se présente sous un aspect assez respectable.
— Pardieu! s’écria d’Artagnan, ce sera une chose doublement divertissante que de sauver la reine avec l’argent de Son Éminence!
— Vous êtes un aimable et charmant jeune homme, dit Mme Bonacieux. Croyez que Sa Majesté ne sera point ingrate.
— Oh! je suis déjà grandement récompensé! s’écria d’Artagnan. Je vous aime, vous me permettez de vous le dire; c’est déjà plus de bonheur que je n’en osais espérer.
— Silence! dit Mme Bonacieux en tressaillant.
— Quoi?
— On parle dans la rue.
— C’est la voix…
— De mon mari. Oui, je l’ai reconnue!»
D’Artagnan courut à la porte et poussa le verrou.
«Il n’entrera pas que je ne sois parti, dit-il, et quand je serai parti, vous lui ouvrirez.
— Mais je devrais être partie aussi, moi. Et la disparition de cet argent, comment la justifier si je suis là?
— Vous avez raison, il faut sortir.
— Sortir, comment? On nous verra si nous sortons.
— Alors il faut monter chez moi.
— Ah! s’écria Mme Bonacieux, vous me dites cela d’un ton qui me fait peur.»
Mme Bonacieux prononça ces paroles avec une larme dans les yeux. D’Artagnan vit cette larme, et, troublé, attendri, il se jeta à ses genoux.
«Chez moi, dit-il, vous serez en sûreté comme dans un temple, je vous en donne ma parole de gentilhomme.
— Partons, dit-elle, je me fie à vous, mon ami.»
D’Artagnan rouvrit avec précaution le verrou, et tous deux, légers comme des ombres, se glissèrent par la porte intérieure dans l’allée, montèrent sans bruit l’escalier et rentrèrent dans la chambre de d’Artagnan.
Une fois chez lui, pour plus de sûreté, le jeune homme barricada la porte; ils s’approchèrent tous deux de la fenêtre, et par une fente du volet ils virent M. Bonacieux qui causait avec un homme en manteau.
À la vue de l’homme en manteau, d’Artagnan bondit, et, tirant son épée à demi, s’élança vers la porte.
C’était l’homme de Meung.
«Qu’allez-vous faire? s’écria Mme Bonacieux; vous nous perdez.
— Mais j’ai juré de tuer cet homme! dit d’Artagnan.
— Votre vie est vouée en ce moment et ne vous appartient pas. Au nom de la reine, je vous défends de vous jeter dans aucun péril étranger à celui du voyage.
— Et en votre nom, n’ordonnez-vous rien?
— En mon nom, dit Mme Bonacieux avec une vive émotion; en mon nom, je vous en prie. Mais écoutons, il me semble qu’ils parlent de moi.»
D’Artagnan se rapprocha de la fenêtre et prêta l’oreille.
M. Bonacieux avait rouvert sa porte, et voyant l’appartement vide, il était revenu à l’homme au manteau qu’un instant il avait laissé seul.
«Elle est partie, dit-il, elle sera retournée au Louvre.
— Vous êtes sûr, répondit l’étranger, qu’elle ne s’est pas doutée dans quelles intentions vous êtes sorti?
— Non, répondit Bonacieux avec suffisance; c’est une femme trop superficielle.
— Le cadet aux gardes est-il chez lui?
— Je ne le crois pas; comme vous le voyez, son volet est fermé, et l’on ne voit aucune lumière briller à travers les fentes.
— C’est égal, il faudrait s’en assurer.
— Comment cela?
— En allant frapper à sa porte.
— Je demanderai à son valet.
— Allez.»