CHAPTER XX.
Chapitre XXI : CHAPITRE XX.
CHAPITRE XX.
Sir Walter, ses deux filles et Mrs Clay furent les plus matinaux de toute leur compagnie à se rendre le soir dans les salons ; et comme il fallait attendre Lady Dalrymple, ils prirent position près de l’un des feux de la salle Octogone. À peine furent-ils ainsi installés, que la porte s’ouvrit de nouveau, et le capitaine Wentworth entra seul. Anne était la plus proche de lui, et faisant encore un léger pas en avant, elle prit aussitôt la parole. Il se préparait seulement à s’incliner et à poursuivre son chemin, mais son doux « Comment allez-vous ? » le tira de la ligne droite pour le faire demeurer près d’elle, et lui arracher des questions en retour, en dépit du père et de la sœur formidables qui se tenaient à l’arrière-plan. Le fait qu’ils fussent à l’arrière-plan était un soutien pour Anne ; elle ne savait rien de leurs regards, et se sentait à la hauteur de tout ce qu’elle croyait devoir faire.
Tandis qu’ils parlaient, un chuchotement entre son père et Elizabeth frappa son oreille. Elle ne put distinguer, mais elle devina le sujet ; et lorsque le capitaine Wentworth esquissa un salut distant, elle comprit que son père avait si bien jugé qu’il lui accordait cette simple reconnaissance de connaissance, et elle fut juste à temps, d’un regard de côté, pour voir une légère révérence d’Elizabeth elle-même. Celle-ci, bien que tardive, réticente et peu gracieuse, valait pourtant mieux que rien, et son moral s’améliora.
Après avoir toutefois parlé du temps, de Bath et du concert, leur conversation commença à languir, et l’on dit si peu de choses enfin, qu’elle s’attendait à le voir partir à chaque instant, mais il ne partit pas ; il ne semblait pas pressé de la quitter ; et bientôt, avec un esprit renouvelé, avec un léger sourire, une légère chaleur, il dit :
— Je vous ai à peine vue depuis notre journée à Lyme. Je crains que vous n’ayez souffert du choc, et d’autant plus qu’il ne vous a pas accablée sur le moment.
Elle l’assura qu’il n’en était rien.
— Ce fut une heure effroyable, dit-il, une journée effroyable ! et il passa la main sur ses yeux, comme si le souvenir était encore trop douloureux, mais un instant après, en souriant à demi de nouveau, il ajouta : La journée a toutefois produit quelques effets ; a eu quelques conséquences qu’il faut considérer comme le contraire même de l’effroyable. Quand vous avez eu le sang-froid de suggérer que Benwick serait la personne la plus convenable pour aller chercher un chirurgien, vous pouviez difficilement imaginer qu’il deviendrait à la fin l’un de ceux le plus concernés par sa guérison.
— Certes, je ne pouvais l’imaginer. Mais il paraît… j’espérerais que ce serait une union très heureuse. Il y a des deux côtés de bons principes et un bon caractère.
— Oui, dit-il, ne regardant pas exactement devant lui ; mais là, je pense, s’arrête la ressemblance. De toute mon âme, je leur souhaite d’être heureux, et me réjouis de chaque circonstance en leur faveur. Ils n’ont aucune difficulté à surmonter chez eux, aucune opposition, aucune caprice, aucun retard. Les Musgrove se conduisent comme elles le sont, très honorablement et gentiment, seulement anxieuses, avec de vrais cœurs de parents, de promouvoir le confort de leur fille. Tout cela est beaucoup, très beaucoup en faveur de leur bonheur ; plus que peut-être…
Il s’arrêta. Un souvenir soudain sembla lui venir, et lui donner un peu de cette émotion qui faisait rougir les joues d’Anne et fixer ses yeux au sol. Après s’être éclairci la voix, il poursuivit ainsi :
— J’avoue que je pense qu’il y a une disparité, une trop grande disparité, et sur un point non moins essentiel que l’esprit. Je regarde Louisa Musgrove comme une fille très aimable, d’un caractère doux, et non dépourvue de discernement, mais Benwick est quelque chose de plus. C’est un homme spirituel, un homme de lecture ; et j’avoue que je considère son attachement pour elle avec une certaine surprise. Si cela avait été l’effet de la gratitude, s’il avait appris à l’aimer parce qu’il croyait qu’elle le préférait, cela aurait été une autre chose. Mais je n’ai aucune raison de le supposer. Il semble, au contraire, qu’il se soit agi d’un sentiment parfaitement spontané, non enseigné de sa part, et cela me surprend. Un homme comme lui, dans sa situation ! avec un cœur percé, blessé, presque brisé ! Fanny Harville était une créature très supérieure, et son attachement pour elle était vraiment de l’attachement. Un homme ne se remet pas d’une telle dévotion du cœur pour une telle femme. Il ne le devrait pas ; il ne le fait pas.
Soit par la conscience, pourtant, que son ami s’était remis, soit par une autre conscience, il n’alla pas plus loin ; et Anne qui, en dépit de la voix agitée dont la dernière partie avait été prononcée, et en dépit de tous les bruits variés de la salle, le claquement presque incessant de la porte, et le bourdonnement continu des personnes qui passaient, avait distingué chaque mot, fut frappée, flattée, confuse, et commença à respirer très vite, et à sentir cent choses en un moment. Il lui était impossible d’aborder un tel sujet ; et pourtant, après une pause, sentant la nécessité de parler, et n’ayant pas le moindre désir d’un changement total, elle ne s’écarta que jusqu’à dire :
— Vous êtes resté assez longtemps à Lyme, je crois ?
— Environ quinze jours. Je ne pouvais la quitter tant que le rétablissement de Louisa n’était pas tout à fait assuré. J’avais été trop profondément mêlé au malheur pour être bientôt en paix. C’était mon fait, uniquement le mien. Elle n’aurait pas été obstinée si je n’avais pas été faible. La campagne autour de Lyme est très belle. J’ai beaucoup marché et chevauché ; et plus je voyais, plus je trouvais à admirer.
— Je voudrais beaucoup revoir Lyme, dit Anne.
— Vraiment ! Je n’aurais pas supposé que vous eussiez pu trouver quoi que ce soit à Lyme pour inspirer un tel sentiment. L’horreur et la détresse dans lesquelles vous étiez impliquée, l’effort d’esprit, la fatigue des esprits ! J’aurais pensé que vos dernières impressions de Lyme devaient être un vif dégoût.
— Les dernières heures furent certes très douloureuses, répondit Anne ; mais quand la douleur est passée, le souvenir en devient souvent un plaisir. On n’aime pas moins un lieu pour y avoir souffert, à moins que ce n’ait été toute souffrance, rien que souffrance, ce qui n’était point du tout le cas à Lyme. Nous ne fûmes en anxiété et détresse que durant les deux dernières heures, et auparavant il y avait eu beaucoup de jouissance. Tant de nouveauté et de beauté ! J’ai si peu voyagé, que chaque lieu nouveau m’aurait intéressée ; mais il y a à Lyme une réelle beauté ; et en un mot (avec une légère rougeur à quelques souvenirs), mes impressions du lieu sont tout à fait agréables.
Comme elle se taisait, la porte d’entrée s’ouvrit de nouveau, et la compagnie même parut pour laquelle ils attendaient. « Lady Dalrymple, Lady Dalrymple », fut le son de la joie ; et avec toute l’empressement compatible avec une élégance inquiète, Sir Walter et ses deux dames firent un pas en avant pour la rencontrer. Lady Dalrymple et Miss Carteret, escortées par Mr Elliot et le colonel Wallis, qui étaient arrivés à peu près au même instant, s’avancèrent dans la salle. Les autres se joignirent à eux, et ce fut un groupe dans lequel Anne se trouva aussi nécessairement incluse. Elle fut séparée du capitaine Wentworth. Leur conversation intéressante, presque trop intéressante, devait être interrompue pour un temps, mais légère fut la pénitence comparée au bonheur qui la causait ! Elle avait appris, dans les dix dernières minutes, plus de ses sentiments envers Louisa, plus de tous ses sentiments qu’elle n’osait y penser ; et elle s’abandonna aux exigences de la compagnie, aux civilités nécessaires du moment, avec des sensations exquises, quoique agitées. Elle était de bonne humeur avec tous. Elle avait reçu des idées qui la disposaient à être courtoise et bonne envers tous, et à plaindre chacun, comme étant moins heureux qu’elle.
Les délicieuses émotions furent un peu calmées, lorsqu’en s’écartant du groupe, pour être rejointe de nouveau par le capitaine Wentworth, elle vit qu’il était parti. Elle fut juste à temps pour le voir tourner dans la salle de concert. Il était parti ; il avait disparu, elle ressentit un regret d’un moment. Mais « ils se reverraient. Il la chercherait, il la trouverait avant la fin de la soirée, et à présent, peut-être, valait-il mieux être séparés. Elle avait besoin d’un petit intervalle de recueillement ».
À l’apparition peu après de Lady Russell, toute la compagnie fut réunie, et tout ce qui restait fut de s’ordonner, et de se rendre dans la salle de concert ; et d’être de toute la conséquence en leur pouvoir, d’attirer autant de regards, de provoquer autant de chuchotements, et de déranger autant de personnes qu’ils le pouvaient.
Très, très heureuses étaient à la fois Elizabeth et Anne Elliot comme elles entraient. Elizabeth, le bras passé à celui de Miss Carteret, et regardant le large dos de la vicomtesse douairière Dalrymple devant elle, n’avait rien à souhaiter qui ne semblât à sa portée ; et Anne… mais ce serait une insulte à la nature de la félicité d’Anne, que de tracer quelque comparaison entre elle et celle de sa sœur ; l’origine de l’une toute vanité égoïste, de l’autre tout attachement généreux.
Anne ne vit rien, ne pensa rien à l’éclat de la salle. Son bonheur venait du dedans. Ses yeux étaient brillants et ses joues empourprées ; mais elle n’en savait rien. Elle ne pensait qu’à la demi-heure écoulée, et comme elles passaient à leurs places, son esprit parcourut en hâte ce temps. Son choix de sujets, ses expressions, et plus encore sa manière et son regard, avaient été tels qu’elle ne pouvait les voir que sous une seule lumière. Son opinion de l’infériorité de Louisa Musgrove, opinion qu’il avait semblé empressé de donner, son étonnement devant le capitaine Benwick, ses sentiments quant à un premier, fort attachement ; phrases commencées qu’il ne pouvait achever, ses yeux à demi détournés et son regard plus que demi expressif, tout, tout déclarait qu’il avait un cœur qui lui revenait au moins ; que colère, ressentiment, évitement, n’étaient plus ; et qu’ils étaient suivis, non seulement par l’amitié et l’estime, mais par la tendresse du passé. Oui, une part de la tendresse du passé. Elle ne pouvait envisager le changement comme impliquant moins. Il devait l’aimer.
Telles étaient les pensées, avec leurs visions qui les accompagnaient, qui l’occupaient et l’agitaient trop pour lui laisser aucun pouvoir d’observation ; et elle traversa la salle sans avoir un aperçu de lui, sans même chercher à le discerner. Quand leurs places furent déterminées, et qu’ils furent tous convenablement arrangés, elle regarda autour d’elle pour voir s’il se trouvait par hasard dans la même partie de la salle, mais il n’y était pas ; son œil ne pouvait l’atteindre ; et le concert commençant juste, elle dut consentir pour un temps à être heureuse d’une manière plus humble.
La compagnie fut divisée et disposée sur deux bancs contigus : Anne était parmi ceux du banc de devant, et Mr Elliot avait si bien manœuvré, avec l’aide de son ami le colonel Wallis, qu’il eut une place à côté d’elle. Miss Elliot, entourée de ses cousines, et principal objet de la galanterie du colonel Wallis, était tout à fait contente.
L’esprit d’Anne était dans un état très favorable pour le divertissement de la soirée ; c’était juste assez d’occupation : elle avait des sentiments pour le tendre, des esprits pour le gai, de l’attention pour le scientifique, et de la patience pour l’ennuyeux ; et n’avait jamais autant aimé un concert, du moins durant le premier acte. Vers la fin de celui-ci, dans l’intervalle suivant une chanson italienne, elle expliqua les paroles de la chanson à Mr Elliot. Ils avaient entre eux un programme de concert.
— Cela, dit-elle, est à peu près le sens, ou plutôt la signification des mots, car certes le sens d’une chanson d’amour italienne ne doit pas être discuté, mais c’est autant que je puis donner de la signification ; car je ne prétends pas comprendre la langue. Je suis une bien piètre italienniste.
— Oui, oui, je vois que vous l’êtes. Je vois que vous ne connaissez rien à la chose. Vous n’avez que le savoir nécessaire de la langue pour traduire à vue ces lignes italiennes inversées, transposées, abrégées, en un anglais clair, compréhensible, élégant. Vous n’avez pas à dire davantage de votre ignorance. Voici la preuve complète.
— Je ne m’opposerai pas à une telle gentillesse polie ; mais je serais fâchée d’être examinée par un vrai profond.
— Je n’ai pas eu le plaisir de fréquenter Camden Place si longtemps, répondit-il, sans connaître quelque chose de Miss Anne Elliot ; et je la regarde comme celle qui est trop modeste pour que le monde en général soit conscient de la moitié de ses accomplissements, et trop accomplie pour que la modestie soit naturelle chez toute autre femme.
— Honte ! honte ! c’est trop de flatterie. J’oublie ce que nous devons avoir ensuite, dit-elle en se tournant vers le programme.
— Peut-être, dit Mr Elliot, parlant bas, ai-je une connaissance plus longue de votre caractère que vous n’en avez conscience.
— Vraiment ! Comment cela ? Vous n’avez pu le connaître qu’après mon arrivée à Bath, excepté comme vous auriez pu m’entendre parler auparavant dans ma propre famille.
— Je vous connaissais de réputation bien avant que vous ne veniez à Bath. J’avais entendu vous décrire par ceux qui vous connaissaient intimement. Je suis acquaint de vous par caractère depuis nombre d’années. Votre personne, votre disposition, vos accomplissements, votre manière ; ils m’étaient tous présents.
Mr Elliot ne fut pas déçu dans l’intérêt qu’il espérait susciter. Nul ne peut résister au charme d’un tel mystère. Avoir été décrite jadis à une connaissance récente, par des gens sans nom, est irrésistible ; et Anne fut toute curiosité. Elle s’étonna, et l’interrogea avec empressement ; mais en vain. Il se délectait qu’on l’interrogeât, mais il ne voulut rien dire.
— Non, non, un jour ou l’autre, peut-être, mais pas maintenant. Il ne mentionnerait aucun nom maintenant ; mais telle, il pouvait l’assurer, avait été la réalité. Il avait, nombre d’années auparavant, reçu une telle description de Miss Anne Elliot qu’elle lui avait inspiré la plus haute idée de son mérite, et excité la plus vive curiosité de la connaître.
Anne ne put penser à personne ayant vraisemblablement parlé avec partialité d’elle nombre d’années auparavant, sinon le Mr Wentworth de Monkford, frère du capitaine Wentworth. Il avait pu être en compagnie de Mr Elliot, mais elle n’eut pas le courage de poser la question.
— Le nom d’Anne Elliot, dit-il, a depuis longtemps un son intéressant pour moi. Longtemps il a possédé un charme sur mon imagination ; et, si j’osais, je soufflerais mes vœux que le nom ne changeât jamais.
Telles, elle le crut, furent ses paroles ; mais à peine eut-elle reçu leur son, que son attention fut saisie par d’autres sons immédiatement derrière elle, qui rendirent tout le reste trivial. Son père et Lady Dalrymple parlaient.
— Un homme bien mis, dit Sir Walter, un très bel homme.
— Un très beau jeune homme en vérité ! dit Lady Dalrymple. Plus d’allure que l’on en voit souvent à Bath. Irlandais, j’ose dire.
— Non, je connais juste son nom. Une connaissance à saluer. Wentworth ; le capitaine Wentworth de la marine. Sa sœur a épousé mon locataire en Somersetshire, le Croft, qui loue Kellynch.
Avant que Sir Walter n’eût atteint ce point, les yeux d’Anne avaient pris la bonne direction, et distingué le capitaine Wentworth debout parmi un groupe d’hommes à quelque distance. Comme ses yeux tombèrent sur lui, les siens semblèrent se retirer d’elle. Il en avait l’apparence. Il sembla qu’elle eût été un moment trop tard ; et tant qu’elle osa observer, il ne regarda plus : mais l’exécution recommençait, et elle fut forcée de sembler rendre son attention à l’orchestre et de regarder droit devant elle.
Quand elle put donner un autre regard, il s’était éloigné. Il n’aurait pas pu s’approcher d’elle s’il l’eût voulu ; elle était si entourée et enfermée : mais elle aurait plutôt voulu croiser son œil.
Le discours de Mr Elliot aussi la peina. Elle n’eut plus aucune inclination à lui parler. Elle le voulut moins près d’elle.
Le premier acte était fini. Maintenant elle espéra quelque changement bénéfique ; et, après une période de non-dits parmi la compagnie, quelques-uns décidèrent d’aller en quête de thé. Anne fut de ceux qui ne choisirent pas de bouger. Elle resta à sa place, et Lady Russell aussi ; mais elle eut le plaisir de se débarrasser de Mr Elliot ; et elle n’entendait pas, quoi qu’elle pût ressentir au sujet de Lady Russell, se dérober à la conversation avec le capitaine Wentworth, s’il lui en donnait l’occasion. Elle fut persuadée, au visage de Lady Russell, que celle-ci l’avait vu.
Il ne vint pourtant pas. Anne crut parfois le discerner au loin, mais il ne vint jamais. L’intervalle anxieux s’écoula sans produit. Les autres revinrent, la salle se remplit de nouveau, les bancs furent réclamés et repris, et une autre heure de plaisir ou de pénitence devait être passée assise, une autre heure de musique devait donner la délectation ou l’ennui, selon que le goût réel ou affecté l’emportait. Pour Anne, elle offrait surtout la perspective d’une heure d’agitation. Elle ne pouvait quitter cette salle en paix sans revoir le capitaine Wentworth une fois encore, sans l’échange d’un regard amical.
En se réinstallant, il y eut maintenant bien des changements, dont le résultat fut favorable pour elle. Le colonel Wallis refusa de se rasseoir, et Mr Elliot fut invité par Elizabeth et Miss Carteret, d’une manière à ne pouvoir refuser, à s’asseoir entre elles ; et par quelques autres déplacements, et un peu de manigance de sa part, Anne put se placer beaucoup plus près de l’extrémité du banc qu’auparavant, beaucoup plus à portée d’un passant. Elle ne put le faire sans se comparer à Miss Larolles, l’inimitable Miss Larolles ; mais elle le fit encore, et non avec un effet plus heureux ; quoique par ce qui sembla prospérité sous la forme d’une abdication précoce de ses prochains voisins, elle se trouva à l’extrême bout du banc avant la fin du concert.
Telle était sa situation, avec un espace vacant à portée, quand le capitaine Wentworth fut de nouveau en vue. Elle le vit non loin. Il la vit aussi ; pourtant il parut grave, et sembla irrésolu, et seulement par de très lents degrés s’approcha enfin assez pour lui parler. Elle sentit que quelque chose devait clocher. Le changement était indubitable. La différence entre son air présent et ce qu’il avait été dans la salle Octogone était frappante. Pourquoi cela ? Elle pensa à son père, à Lady Russell. Y avait-il pu y avoir des regards désagréables ? Il commença par parler du concert gravement, plus comme le capitaine Wentworth d’Uppercross ; avoua être déçu, avait espéré du chant ; et en bref, devait confesser qu’il ne serait pas fâché qu’il fût fini. Anne répondit, et parla en défense de l’exécution si bien, et pourtant en égard à ses sentiments si agréablement, que son visage s’éclaircit, et il répliqua de nouveau avec presque un sourire. Ils parlèrent quelques minutes de plus ; l’amélioration tint ; il regarda même vers le banc, comme s’il y voyait une place bien digne d’être occupée ; quand à cet instant un toucher sur son épaule obligea Anne à se retourner. Cela venait de Mr Elliot. Il la pria de l’excuser, mais elle devait être requise pour expliquer l’italien de nouveau. Miss Carteret était très anxieuse d’avoir une idée générale de ce qui allait être chanté. Anne ne put refuser ; mais jamais elle n’avait sacrifié à la politesse avec un esprit plus souffrant.
Quelques minutes, bien que les plus few possibles, furent inévitablement consumées ; et quand elle fut de nouveau maîtresse d’elle-même, quand elle put se tourner et regarder comme elle l’avait fait avant, elle se trouva abordée par le capitaine Wentworth, en un adieu réservé pourtant hâtif. « Il devait lui souhaiter bonne nuit ; il partait ; il rentrerait aussi vite que possible. »
— Cette chanson ne vaut-elle pas la peine d’y rester ? dit Anne, frappée soudain par une idée qui la rendit encore plus anxieuse de l’encourager.
— Non ! répliqua-t-il avec emphase, il n’y a rien qui vaille que j’y reste ; et il partit aussitôt.
Jalousie de Mr Elliot ! Ce fut le seul motif intelligible. Le capitaine Wentworth jaloux de son affection ! L’eût-elle cru une semaine auparavant ; trois heures auparavant ! Pour un moment la gratification fut exquise. Mais, hélas ! il y eut de très différentes pensées à suivre. Comment apaiser une telle jalousie ? Comment la vérité l’atteindrait-elle ? Comment, dans tous les désavantages particuliers de leurs situations respectives, apprendrait-il jamais ses véritables sentiments ? C’était misère que de penser aux attentions de Mr Elliot. Leur mal était incalculable.
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