CHAPTER VIII.
Chapitre 9 : CHAPITRE VIII.
CHAPITRE VIII.
À partir de ce moment, le capitaine Wentworth et Anne Elliot se retrouvèrent à plusieurs reprises dans la même compagnie. Ils dînèrent bientôt ensemble chez M. Musgrove, car l’état du petit garçon ne pouvait plus fournir à sa tante un prétexte pour s’absenter ; et ce ne fut là que le commencement d’autres dîners et d’autres rencontres.
Le renouvellement d’anciens sentiments devait être mis à l’épreuve ; les temps passés ne pouvaient manquer de revenir à la mémoire de chacun ; ils devaient nécessairement être évoqués ; l’année de leurs fiançailles ne pouvait manquer d’être nommée par lui, dans les petits récits ou descriptions que la conversation suscitait. Sa profession l’y autorisait, son caractère l’y portait, à parler ; et « cela était en l’année six ; » « cela arriva avant que je parte pour la mer en l’année six, » se rencontrèrent au cours de la première soirée qu’ils passèrent ensemble : et bien que sa voix ne tremblât point, et qu’elle n’eût aucune raison de supposer son regard errant vers elle tandis qu’il parlait, Anne sentit, de par sa connaissance de l’esprit de lui, l’entière impossibilité qu’il fût, tout comme elle, exempt de souvenir. Il devait y avoir la même association immédiate de pensées, bien qu’elle fût bien loin de concevoir qu’elle fût d’une douleur égale.
Ils n’eurent point de conversation ensemble, point d’échange sinon ce que la plus commune civilité exigeait. Jadis tant l’un pour l’autre ! À présent rien ! Il y avait eu un temps où, de toute la nombreuse compagnie remplissant à présent le salon d’Uppercross, ils auraient trouvé le plus difficile de cesser de se parler. À l’exception, peut-être, de l’amiral et de Mme Croft, qui semblaient particulièrement attachés et heureux (Anne ne pouvait en permettre d’autre, même parmi les couples mariés), il n’y avait point eu deux cœurs si ouverts, de goûts si semblables, de sentiments si d’accord, de visages si aimés. À présent ils étaient comme des étrangers ; nay, pis qu’étrangers, car ils ne pourraient jamais faire connaissance. C’était un éloignement perpétuel.
Lorsqu’il parlait, elle entendait la même voix, et discernait la même âme. Il y avait une ignorance très générale de toute chose navale dans toute la compagnie ; et il fut fort interrogé, et spécialement par les deux demoiselles Musgrove, qui ne semblaient guère avoir d’yeux que pour lui, quant au mode de vie à bord, aux règlements quotidiens, à la nourriture, aux heures, etc., et leur surprise à ses récits, en apprenant le degré de confort et d’arrangement qui était praticable, tira de lui quelque agréable raillerie, qui rappela à Anne les premiers jours où elle aussi avait été ignorante, et où elle aussi avait été accusée de supposer que les marins vivaient à bord sans rien à manger, ni cuisinier pour l’apprêter s’il y en avait, ni valet pour servir, ni couteau et fourchette pour s’en servir.
De cette écoute et de cette rêverie, elle fut tirée par un chuchotement de Mme Musgrove qui, accablée de regrets tendres, ne put s’empêcher de dire —
« Ah ! Mademoiselle Anne, si le Ciel avait voulu épargner mon pauvre fils, je gage qu’à cette heure il serait tout pareil à celui-là. »
Anne réprima un sourire, et écouta avec bonté, tandis que Mme Musgrove soulageait un peu son cœur ; et pendant quelques minutes, dès lors, elle ne put suivre le train de la conversation des autres.
Lorsqu’elle put laisser son attention reprendre son cours naturel, elle trouva les demoiselles Musgrove allant justement quérir la Liste de la Marine (leur propre liste de la marine, la première qui fût jamais à Uppercross), et s’asseyant ensemble pour la dépouiller, sous le prétexte déclaré d’y trouver les vaisseaux que le capitaine Wentworth avait commandés.
« Votre premier fut l’Asp, je me rappelle ; nous chercherons l’Asp. »
« Vous ne la trouverez pas là. Tout à fait usée et démantelée. J’ai été le dernier homme à la commander. Guère propre au service alors. Déclarée bonne pour le service domestique pour un an ou deux, et c’est ainsi que je fus envoyé aux Indes Occidentales. »
Les jeunes filles firent toutes mines d’étonnement.
« L’Amirauté, » continua-t-il, « s’amuse à l’occasion, à envoyer quelques centaines d’hommes en mer, sur un vaisseau impropre à être employé. Mais elle a bien des gens à pourvoir ; et parmi les milliers qui aussi bien peuvent aller par le fond, il est impossible pour elle de distinguer le petit groupe qui sera le moins regretté. »
« Fi ! fi ! » s’écria l’Amiral, « que vont débitant ces jeunots ! Jamais ne fut meilleure corvette que l’Asp en son temps. Pour une vieille corvette construite, vous n’en verriez point l’égale. Heureux garçon de l’obtenir ! Il sait qu’il a dû y avoir vingt meilleurs hommes que lui la demandant en même temps. Heureux garçon d’obtenir quoi que ce soit si tôt, sans plus d’appui que le sien. »
« J’ai senti ma chance, Amiral, je vous l’assure ; » répliqua le capitaine Wentworth, sérieusement. « J’étais aussi satisfait de ma nomination que vous pouvez le souhaiter. C’était un grand objet pour moi en ce temps d’être en mer ; un très grand objet, je voulais faire quelque chose. »
« Sans doute que oui. Que devrait un jeune comme vous faire à terre pendant six mois de suite ? Si un homme n’a point de femme, il veut bientôt être de nouveau en flotte. »
« Mais, capitaine Wentworth, » s’écria Louisa, « comme vous dûtes être contrarié en arrivant à l’Asp, de voir la vieille chose qu’on vous avait donnée. »
« Je savais assez bien ce qu’elle était avant ce jour ; » dit-il, souriant. « Je n’avais pas plus de découvertes à faire que vous n’en feriez quant à la façon et à la solidité de quelque vieille pelisse, que vous auriez vue prêtée çà et là parmi la moitié de vos connaissances depuis que vous vous en souvenez, et qui enfin, par un jour bien pluvieux, vous est prêtée. Ah ! elle était une chère vieille Asp pour moi. Elle fit tout ce que je voulais. Je savais qu’elle le ferait. Je savais que nous irions ensemble par le fond, ou qu’elle serait ma fortune ; et je n’eus jamais deux jours de mauvais temps tout le temps que je fus en mer sur elle ; et après avoir pris des corsaires assez pour être fort divertissant, j’eus la bonne chance, sur mon passage de retour l’automne suivant, de tomber sur la frégate française même que je voulais. Je l’amenai à Plymouth ; et voici une autre chance. Nous n’avions pas été six heures dans la rade, qu’un coup de vent survint, qui dura quatre jours et quatre nuits, et qui en aurait fini pour la pauvre vieille Asp en moitié de temps ; notre touche avec la Grande Nation n’ayant guère amélioré notre condition. Vingt-quatre heures plus tard, et je n’aurais été qu’un vaillant capitaine Wentworth, dans un petit paragraphe au coin des journaux ; et perdu sur une simple corvette, nul n’aurait pensé à moi. » Les frissons d’Anne furent pour elle seule ; mais les demoiselles Musgrove purent être aussi ouvertes que sincères, dans leurs exclamations de pitié et d’horreur.
« Et ainsi donc, je suppose, » dit Mme Musgrove d’une voix basse, comme songeant à haute voix, « ainsi donc il s’en alla à la Laconia, et là il rencontra notre pauvre garçon. Charles, mon cher, » (lui faisant signe), « demande donc au capitaine Wentworth où il rencontra pour la première fois ton pauvre frère. J’oublie toujours. »
« Ce fut à Gibraltar, mère, je le sais. Dick avait été laissé malade à Gibraltar, avec une recommandation de son ancien capitaine au capitaine Wentworth. »
« Oh ! mais, Charles, dis au capitaine Wentworth qu’il n’a pas à craindre de mentionner le pauvre Dick devant moi, car ce serait plutôt un plaisir de l’entendre parler par un si bon ami. »
Charles, étant quelque peu plus attentif aux vraisemblances du cas, ne fit que hocher la tête en réponse, et s’éloigna.
Les jeunes filles cherchaient à présent la Laconia ; et le capitaine Wentworth ne put se refuser le plaisir de prendre le précieux volume en ses propres mains pour leur épargner la peine, et relut à haute voix le petit état de son nom et de son rang, et de sa présente classe non commissionnée, observant par-dessus qu’elle aussi avait été l’une des meilleures amies que l’homme eût jamais eues.
« Ah ! ces jours étaient plaisants quand j’avais la Laconia ! Comme je fis d’argent vite sur elle. Un ami et moi eûmes une si charmante croisière ensemble au large des Îles Occidentales. Pauvre Harville, ma sœur ! Vous savez combien il voulait d’argent : pis que moi. Il avait une femme. Excellent garçon. Je n’oublierai jamais son bonheur. Il le sentit tout, tant pour elle. Je le voulus de nouveau l’été suivant, quand j’eus encore la même chance dans la Méditerranée. »
« Et je suis sûre, Monsieur, » dit Mme Musgrove, « que ce fut un jour chanceux pour nous, quand vous fûtes mis capitaine sur ce vaisseau. Nous n’oublierons jamais ce que vous fîtes. »
Ses sentiments la firent parler bas ; et le capitaine Wentworth, n’entendant qu’en partie, et n’ayant probablement point du tout Dick Musgrove en pensée, regarda plutôt en suspens, et comme attendant davantage.
« Mon frère, » chuchota l’une des jeunes filles ; « maman pense au pauvre Richard. »
« Pauvre cher garçon ! » continua Mme Musgrove ; « il était devenu si posé, et un correspondant si excellent, tandis qu’il était sous vos soins ! Ah ! cela eût été une chose heureuse, s’il ne vous avait jamais quitté. Je vous assure, capitaine Wentworth, nous sommes bien fâchés qu’il vous ait jamais quitté. »
Il y eut une expression momentanée sur le visage du capitaine Wentworth à ce propos, un certain regard de son œil vif, et un repli de sa belle bouche, qui convainquit Anne, qu’au lieu de partager les vœux bienveillants de Mme Musgrove, quant à son fils, il avait probablement pris quelque peine à s’en défaire ; mais ce fut un trop passager abandon à son amusement que de pouvoir être décelé par quiconque le comprît moins qu’elle ; un autre moment il était parfaitement maître de soi et sérieux, et presque aussitôt après venant au canapé, sur lequel elle et Mme Musgrove étaient assises, prit place auprès de cette dernière, et entra en conversation avec elle, d’une voix basse, au sujet de son fils, le faisant avec tant de sympathie et de grâce naturelle, qu’il montra la plus tendre considération pour tout ce qui était réel et non absurde dans les sentiments de la mère.
Ils étaient effectivement sur le même canapé, car Mme Musgrove avait fort volontiers fait place pour lui ; ils n’étaient séparés que par Mme Musgrove. Ce n’était pas une barrière insignificant, en vérité. Mme Musgrove était d’une taille confortable et substantielle, infiniment mieux faite par nature pour exprimer la bonne chère et la bonne humeur, que la tendresse et le sentiment ; et tandis que les agitations de la mince personne d’Anne, et de son visage pensif, peuvent être considérées comme fort bien abritées, au capitaine Wentworth doit être accordé quelque crédit pour le sang-froid avec lequel il prêta oreille aux grands soupirs gras qu’elle poussait sur le destin d’un fils, que vivant nul n’avait chéri.
La taille personnelle et le chagrin mental n’ont certes nulle proportion nécessaire. Une large et massive figure a autant de droit d’être en profonde affliction, que le plus gracieux assemblage de membres du monde. Mais, juste ou non, il y a des conjonctions inconvenantes, que la raison patronnera en vain — que le goût ne peut tolérer — que la ridicule saisira.
L’Amiral, après avoir pris deux ou trois tours rafraîchissants dans la pièce, les mains derrière le dos, étant rappelé à l’ordre par son épouse, vint à présent vers le capitaine Wentworth, et sans aucune observation de ce qu’il pouvait interrompre, ne pensant qu’à ses propres pensées, commença par —
« Si vous aviez été une semaine plus tard à Lisbonne, au printemps dernier, Frederick, on vous aurait demandé de donner passage à Lady Mary Grierson et à ses filles. »
« Vraiment ? Je suis bien aise de n’avoir pas été une semaine plus tard alors. »
L’Amiral le tança pour son manque de galanterie. Il se défendit ; tout en professant qu’il n’admettrait jamais volontiers de dames à bord d’un de ses vaisseaux, excepté pour un bal, ou une visite, que quelques heures pourraient comprendre.
« Mais, si je me connais, » dit-il, « ce n’est par aucun manque de galanterie envers elles. C’est plutôt de sentir combien il est impossible, avec tous ses efforts, et tous ses sacrifices, de rendre les agréments à bord tels que les femmes doivent les avoir. Il ne saurait y avoir manque de galanterie, Amiral, à tenir les prétentions des femmes à tout confort personnel haut, et c’est ce que je fais. Je hais à ouïr parler de femmes à bord, ou à les voir à bord ; et nul vaisseau sous mon commandement ne transportera jamais une famille de dames nulle part, si je puis l’empêcher. »
Cela amena sa sœur sur lui.
« Oh ! Frederick ! Mais je ne puis le croire de vous. — Tout pur raffinement ! — Les femmes peuvent être aussi à l’aise à bord, que dans la meilleure maison d’Angleterre. Je crois avoir vécu autant à bord que la plupart des femmes, et je ne connais rien de supérieur aux agréments d’un vaisseau de guerre. Je déclare que je n’ai pas un confort ou un indulgence autour de moi, même à Kellynch Hall, » (avec un aimable salut à Anne), « au-delà de ce que j’ai toujours eu dans la plupart des vaisseaux où j’ai vécu ; et ils ont été cinq en tout. »
« Rien qui y touche, » répliqua son frère. « Vous viviez avec votre mari, et étiez la seule femme à bord. »
« Mais vous, vous-même, amenâtes Mme Harville, sa sœur, sa cousine, et trois enfants, de Portsmouth à Plymouth. Où était cette sorte de galanterie superfine et extraordinaire, alors ? »
« Tout absorbé dans mon amitié, Sophia. J’aiderais toute femme d’officier frère que je pourrais, et j’apporterais quoi que ce soit d’Harville du bout du monde, s’il le voulait. Mais ne vous imaginez pas que je ne le sentis point un mal en soi. »
« Comptez-y, elles étaient toutes parfaitement à l’aise. »
« Je ne les en aimerais pas mieux pour cela peut-être. Un tel nombre de femmes et d’enfants n’a pas le droit d’être à l’aise à bord. »
« Mon cher Frederick, vous parlez tout à fait en l’air. Je vous prie, que deviendrions-nous, pauvres femmes de marins, qui souvent voulons être transportées d’un port à un autre, après nos maris, si chacun avait vos sentiments ? »
« Mes sentiments, voyez-vous, n’empêchèrent pas que je ne prisse Mme Harville et toute sa famille à Plymouth. »
« Mais je hais à vous ouïr parler si comme un beau gentilhomme, et comme si les femmes étaient toutes de belles dames, au lieu de créatures raisonnables. Aucune de nous n’attend d’être en eau plate tous nos jours. »
« Ah ! ma chère, » dit l’Amiral, « quand il aura une femme, il chantera un autre air. Quand il sera marié, si nous avons le bonheur de vivre à une autre guerre, nous le verrons faire comme vous et moi, et bien d’autres, avons fait. Nous l’aurons fort reconnaissant à quiconque lui amènera sa femme. »
« Oui, cela nous le verrons. »
« J’en ai fini, maintenant, » s’écria le capitaine Wentworth. « Quand une fois les gens mariés commencent à m’attaquer avec, — ‘Oh ! vous penserez bien différemment, quand vous serez marié.’ Je ne puis que dire, ‘Non, je ne le ferai pas ;’ et puis ils disent encore, ‘Si, vous le ferez,’ et c’en est fait. »
Il se leva et s’éloigna.
« Quelle grande voyageuse vous devez avoir été, Madame ! » dit Mme Musgrove à Mme Croft.
« Assez bien, Madame, dans les quinze ans de mon mariage ; bien que beaucoup de femmes en aient fait plus. J’ai traversé l’Atlantique quatre fois, et ai été une fois aux Indes Orientales, et revins, et une seule ; outre avoir été en divers lieux par ici : Cork, et Lisbonne, et Gibraltar. Mais je ne fus jamais au-delà des Détroits, et jamais aux Indes Occidentales. Nous n’appelons point Bermuda ou Bahama, vous savez, les Indes Occidentales. »
Mme Musgrove n’eut pas un mot à dire en dissentiment ; elle ne pouvait s’accuser d’avoir jamais rien appelé ainsi de toute sa vie.
« Et je vous assure, Madame, » poursuivit Mme Croft, « que rien ne surpasse les agréments d’un vaisseau de guerre ; je parle, vous savez, des plus hauts rangs. Quand vous en venez à une frégate, certes, vous êtes plus à l’étroit ; bien qu’une femme raisonnable puisse être parfaitement heureuse sur l’une d’elles ; et je puis dire en sûreté, que la partie la plus heureuse de ma vie a été passée sur un vaisseau. Tant que nous fûmes ensemble, vous savez, il n’y avait rien à craindre. Dieu merci ! J’ai toujours été bénie d’excellente santé, et nul climat ne me déconvient. Un peu dérangée toujours les vingt-quatre premières heures en allant en mer, mais jamais ne connus la maladie ensuite. La seule fois où je souffris vraiment de corps ou d’esprit, la seule fois où je me figurai être indisposée, ou eus des idées de danger, ce fut l’hiver que je passai seule à Deal, quand l’Amiral (Capitaine Croft alors) était dans les Mers du Nord. Je vécus dans une frayeur perpétuelle en ce temps, et eus toutes sortes de plaintes imaginaires de ne savoir que faire de moi-même, ou quand j’entendrais de lui prochainement ; mais tant que nous pouvions être ensemble, rien ne m’indisposa, et je ne rencontrai le moindre inconvénient. »
« Aye, sans doute. Oui, en vérité, oh oui ! Je suis tout à fait de votre avis, Mme Croft, » fut la réponse cordiale de Mme Musgrove. « Il n’est rien de si mauvais qu’une séparation. Je suis tout à fait de votre avis. Moi, je sais ce que c’est, car M. Musgrove assiste toujours aux assises, et je suis si aise quand elles sont finies, et qu’il est de retour en sûreté. »
La soirée finit par une danse. Sur la proposition, Anne offrit ses services, comme à l’ordinaire ; et bien que ses yeux se remplissent parfois de larmes tandis qu’elle était à l’instrument, elle fut extrêmement aise d’être employée, et ne désira rien en retour sinon d’être inobservée.
C’était une compagnie gaie et joyeuse, et nul ne semblait en meilleure humeur que le capitaine Wentworth. Elle sentit qu’il avait tout pour l’élever que l’attention et la déférence générales, et spécialement l’attention de toutes les jeunes femmes, pouvaient faire. Les demoiselles Hayter, les femelles de la famille de cousins déjà mentionnée, étaient apparemment admises à l’honneur d’être amoureuses de lui ; et quant à Henrietta et Louisa, elles semblaient toutes deux si entièrement occupées par lui, que rien que la continuation d’une parfaite bonne volonté entre elles n’aurait pu rendre croyable qu’elles ne fussent pas des rivales déclarées. S’il était un peu gâté par une si universelle, si empressée admiration, qui pouvait s’en étonner ?
Ce furent là quelques-unes des pensées qu’occupèrent Anne, tandis que ses doigts étaient mécaniquement à l’ouvrage, procédant pendant une demi-heure d’ensemble, également sans erreur, et sans conscience. Une fois elle sentit qu’il la regardait, elle, observant ses traits altérés, peut-être, cherchant à y tracer les ruines du visage qui l’avait jadis charmé ; et une fois elle sut qu’il avait dû parler d’elle ; elle en fut à peine consciente, jusqu’à ce qu’elle entendît la réponse ; mais alors elle fut sûre qu’il avait demandé à sa partenaire si Mlle Elliot ne dansait jamais ? La réponse fut, « Oh non ; jamais ; elle a tout à fait abandonné la danse. Elle aime mieux jouer. Elle ne se lasse jamais de jouer. » Une fois aussi, il lui parla. Elle avait quitté l’instrument à la fin de la danse, et il s’était assis pour tâcher de déchiffrer un air qu’il voulait donner aux demoiselles Musgrove une idée de. Involontairement elle revint à cette partie de la pièce ; il la vit, et, se levant aussitôt, dit, avec une politesse étudiée —
« Je vous demande pardon, Madame, ceci est votre siège ; » et bien qu’elle se reculât aussitôt avec un négatif décidé, il ne se laissa point induire à se rasseoir.
Anne ne souhaitait pas davantage de tels regards et propos. Sa froide politesse, sa grâce cérémonieuse, étaient pires que tout.
“Stories of the world, in your language.”